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Communication de M. Emmanuel Arago

FRMÇOIS ARAGO. 357

là qu’il siégera désormais, jusqu’à la chute de la royauté nouyelle; car, le sort en est jeté, le voici lancé dans la vie politique active.

Mais si le célèbre astronome consentait à abandonner pour partie la contemplation des grands spectacles de la nature, la poursuite des mystères célestes et le commerce quotidien avec l’infini, ce n’était certes pas pour s’abaisser aux misérables querelles d’intérêts et de personnes qui caractérisèrent ces dix-huit années d’un règne où la médiocrité des visées politiques ne se peut comparer qu’à la bassesse devant l’étranger! Qu’importait à celui qui venait de risquer sa vie à mesurer l’élasticité des vapeurs surchauffées, de fatiguer sa vue déjà affaiblie à sonder les espaces où les astres tracent en tourbillonnant leurs orbes réguliers, d’écouter dans le silence des nuits les harmonies secrètes qui charmaient Pythagore, que lui importait la formation ou le renversement de ces ministères dont l’état civil ne portait pas de nom, mais seulement la date de leur naissance — car on ne pouvait les désigner par leurs doctrines, puisqu’ils n’en avaient pas, ni par leurs chefs, puisqu’ils y changeaient incessamment de rôle, — de ces cabinets du 13 mars, du 11 octobre, du 22 février, du 6 septembre, etc.? Pouvait-il consentir à prendre parti pour M. Guizot contre M. Molé, pour M. Thiers contre M. Guizot, alors qu’il ne s’agissait, suivant l’expression de M. Thiers luimême, « que de jouer le même air, tout en le jouant mieux? »

Arago devait dédaigner ce rôle, et il le dédaigna.

Il ne pouvait, d’autre part, s’associer aux manœuvres secrètes, non plus qu’aux manifestations violentes, par lesquelles les républicains d’action s’efforçaient de renverser une royauté subrepticement imposée à la France,

et qui avait trompé, dès les premiers jours, les espérances des libéraux.

Mais qu’on ne croie pas que, se drapant dans sa majesté, il demeurât inerte et indifférent aux détails de la politique quotidienne, soit dans l’enceinte du Parlement, soit parmi les agitations de la rue. Vous savez, vous, ses électeurs, avec quelle vigueur, en 1831 comme en 1846, il défendit les citoyens de ce pays contre des calomnies officielles, et força Casimir Périer à retirer des paroles outrageantes. Les Parisiens n’ont pas dû oublier davantage que, pendant ce règne qu’on nous représente comme une ère de calme et de prospérité, et que l’histoire nous montre incessamment troublé par des émeutes, jamais le tambour n’appela la garde nationale aux armes sans que le commandant Ârago (car le roi avait refusé d’approuver son élection de colonel) ne se trouvât en tête des siens, là où le devoir l’exigeait. Le 21 décembre 1831, il est blessé sur la place du Panthéon, en protégeant contre la vengeance populaire ces ministres de Charles X qu’il vient d’accuser publiquement devant la Chambré des Pairs. Le 15 février 1832, une troupe où l’on ne reconnaissait pas les combattants habituels de la rue, met à sac l’archevêché. Arago se hâte, à la tête de la douzième légion : il veut s’opposer aux démolisseurs, on lui montre des ordres officiels; il demande des renforts, on les lui refuse ; il veut charger les pillards, le soussecrétaire d’Etat au ministère des finances « harangue ses gardes nationaux et leur persuade que leur chef avait tort de prendre ces désordres au sérieux^ ». Pendant cinq heures il lutte, n’échappe à la mort qu’à force de courage et de présence d’esprit, et ne quitte

L C’était M. Thiers. Voir la lettre d’Amgo à un électeur, ea date du 7 juin 1834; le teite guiliemeté en est e-rti-att

la place qu’après avoir du moins sauvé la cathédrale que menaçaient les destructeurs. Le 6 juin delà même année, au bruit du tocsin qui sonnait à l’église Saint- Merry et du canon qui forçait les murs du cloître, Arago était envoyé auprès du roi par les députés de l’opposition, en compagnie de Laffitte et d’Odilon Barrot. La mission n’était pas sans danger : « Prenez-garde, messieurs, leur dit un homme aposté dans la cour du Carrousel, vos têtes ne reposent pas solidement sur vos épaules », et des bruits coururent, qui menaçaient du conseil de guerre les trois délégués. Dans cette entrevue, dont il nous a conservé le récit contresigné par ses amis, Arago fit entendre d’énergiques revendications politiques, et donna libre carrière à son indignation pour l’honneur de la France déjà compromis dans nos relations avec l’étranger. « M. Arago a été extrêmement vif », dit Louis-Philippe à ses courtisans. Mais il ne dit pas en quels termes hautains le fier républicain se séparait de tous ces intrigants pour qui la politique n’était qu’une chasse aux portefeuilles : « Je déclare qu’il ne sera pas au pouvoir de Votre Majesté ni demain, ni dans un an, ni jamais, de rien faire pour moi; que jamais, et je donne à ce terme toute son acception, je n’accepterai aucun des emplois, grands ou petits, dont le gouvernement dispose. » Et il ajoutait avec une nuance de tristesse : « Aussitôt que l’état du pays me permettra de quitter, sans déshonneur, les fonctions législatives auxquelles la confiance de mes concitoyens m’a appelé, je me livrerai sans partage aux travaux scientifiques que j’eusse dû peut-être ne pas abandonner, et dans lesquels je n’ai rien à attendre que de mes propres efforts. » Mais que peuvent l’éloquence et le patriotisme sur la fatuité des rois?

Peu de carrières parlementaires furent aussi bien

remplies que celle d’Arago. Sans négliger ni ses travaux personnels, ni ses devoirs de secrétaire perpétuel auxquels il avait même donné ^ une extension inconnue jusqu’alors, ni ses leçons de l’Observatoire qui de 1830 à 1840 eurent leur maximum de succès, ni la rédaction des notices de VAnnuaire du Bureau des Longitudes, on le voit, à la Chambre, prendre part aux discussions sur les sujets les plus variés. Aucun budget ne passe sans que, à propos des travaux publics, de la marine, de la guerre, de l’instruction, il ne fasse entendre de sages et souvent de sévères paroles.

C’est sur son rapport que sont votées les récompenses nationales accordées à Vicat (1845), à Daguerre et à Niepce (1839), que sont imprimées aux frais de l’État les œuvres de Laplace (1842) et de Fermât, qu’est acquis le musée Dusommerard (1843), que sont faites les tentatives de chemins de fer atmosphériques (1844) et de VFagons articulés (1844). En 1842, il demande en vain un crédit pour essa-yer la télégraphie électrique; en revanche, trois ans après, il est nommé rapporteur de la loi sur l’établissement de cette télégraphie, et le 29 avril il annonce à la Chambre qu’un essai heureux, dans lequel le fil de retour a été remplacé par la communication avec la terre, vient d’être fait entre Mantes et Paris. Ainsi la télégraphie électrique lui dut tout à la fois la découverte du principe fondamental, le perfectionnement d’ordre industriel, et l’application par organisation légale.

En 1856, Arago fit entendre à plusieurs reprises, à propos de la construction de divers chemins de fer, des observations qui montrent avec quelle sagacité il pré-

1, Par la publication des Comptes rendus et l’analyse de la correspondance hebdomadaire.

voyait les conséquences et les abus nécessaires des monopoles organisés. Aussi, en 1858, fut-il chargé par la Chambre du rapport sur la loi qui créait les quatre grandes lignes de chemins de fer, et demandait-il à les faire exécuter immédiatement aux frais de l’État. Ce rapport concluait au rejet de la proposition gouvernementale ; on le lui a reproché. Ést-ce à dire qu’Arago méconnût l’utilité des lignes ferrées et partageât les sentiments de cet homme d’État qui ne les croyait bonnes qu’à promener les Parisiens à Saint-Cloud? Non certes; son esprit scientifique avait saisi du premier coup l’importance économique, politique et sociale d’un mode aussi rapide de transport, et son rapport en fait foi. Mais il montrait en même temps que les combinaisons financières du gouvernement étaient insuffisantes; que son scepticisme sur la formation possible de riches compagnies était erroné, et qu’il y avait le plus grand intérêt à développer dans notre pays l’esprit d’association; qu’enfindes perfectionnements, qu’il prédisait, conseillaient d’achever d’abord une des parties de l’œuvre, au lieu de tout commencer à la fois, quitte à tout compromettre pour l’avenir. Ce magnifique rapport et le discours si remarquable dont il l’appuya, luttant presque seul contre le ministère et contre une majorité peu sympathique au député radical, enlevèrent les convictions de la Chambre, et la loi fut repoussée, sans que la construction des chemins de fer, sur laquelle la discussion d’Arago avait jeté de nouvelles lumières, fût pour cela retardée d’une heure.

Cette foi dans la marche incessante du progrès, dans le perfectionnement de tous les procédés industriels, sentiment d’ordre tout scientifique, ne préoccupait pas moins Arago à la Chambre qu’à l’Académie; elle se traduit en maintes circonstances, à propos des ports.

de la législation des brevets d’invention, de l’organisation du corps des ingénieurs hydrographes, etc. ; mais surtout dans les discussions, auxquelles il prenait part avec une passion patriotique, sur l’armement de nos troupes et les améliorations de notre marine.

C’est lui, notamment, qui appelle l’attention sur le grand perfectionnement réalisé par Delvigne dans la confection des carabines ; qui explique à la tribune tous les progrès imaginés en France ou à l’étranger pour la fabrication des engins de guerre ; qui dénonce les lenteurs des administrations militaires, signale leurs habitudes routinières, s’efforce d’obtenir qu’on y introduise l’esprit scientifique, et demande en vain, par exemple, qu’un chimiste soit adjoint au comité d’artillerie. Dans la séance du 5 mai 1845, le gouvernement demande un crédit considérable, en vue d’armer d’un coup toutes les fortifications de Paris ; Arago le combat avec énergie. Il expose magistralement les progrès que l’artillerie ne peut tarder à réaliser ; « Avec une légère attention, s’écrie-t-il, on les suit de l’œil", on les touche du doigt », et les centres de s’exclamer et de rire. « En réduisant la charge, continue-t-il, on obtiendra, avec des canons rayés, et plus de justesse de tir et plus de portée. » N’est-ce point une prophétie? Et comme l’administration objecte que ses usines ne peuvent couler que 900 canons par an, il s’indigne et rappelle que la grande Convention obtenait chaque année la fabrication de 20000 bouches à feu. Mais, d’ailleurs, ajoute^t-il, « si la nécessité de pourvoir en un temps très court à 1 armement se faisait sentir, vous trouveriez dans l’industrie privée des ressources que vous n’avez pas su apprécier.... Les usines de Paris peuvent aisément vous fournir plus de 1500 canons par mois. » N’y a-t-il point encore là une divination, accueillie du reste par des

dénégations et des railleries, et ne croirait-on pas entendre parler, pendant le siège de 1870, notre intrépide Dorian?

Ces fortifications de Paris, qu’il s’agissait d’armer alors, on sait quelles discussions s’élevèrent lorsqu’on dut les construire. Arago admettait la nécessité de l’enceinte continue, repoussait celle des forts détachés. Ici encore il était mû par les sentiments du patriotisme le plus élevé, auquel sa compétence spéciale fournissait d’inépuisables arguments, et sa conviction profonde des accents souvent éloquents. L’enceinte, il la voulait, contre le gré de ses amis les plus intimes, parce qu’il la croyait nécessaire pour garantir Paris contre un coup de main, et lui permettre de tenir, défendu par sa garde nationale, tandis que les armées libres opéreraient au dehors; les fortè détachés, il les repoussait comme inutiles, comme mal conçus, comme dirigés bien plus contre les émotions révolutionnaires que contre les attaques de l’ennemi, et bien des indices qu’il avait luimême relevés dès 4833 donnaient crédit a ce soupçon dans l’esprit de la population. Il reprochait surtout au système, en ce cas comme en tant d’autres, de ne se préoccuper en rien du progrès que l’artillerie ne pouvait manquer de faire sous peu de temps, et démontrait qu’à cause d’eux, les forts détachés seraient bientôt incapables de défendre la ville contre le bombardement. Pour appuyer la nécessité d’une fortification autour de Paris, il s’écriait prophétiquement : « La France ne doit pas s’imaginer qu’on l’attaquera désormais avec de faibles armées. Les ennemis ne s’arrêteront plus près des frontières pour nous arracher le terrain pas à pas, pour nous livrer des combats méthodiques, pour faire ce qu’on appelait jadis une guerre d’échiquier. C’est vers la capitale que se dirigeront leurs épaisses colon-

nés. » Et, après avoir donné les raisons stratégiques, financières, administratives, il y ajoutait la raison politique : « Paris est le foyer d’où rayonnent incessamment, les grandes idées politiques qui sont l’effroi des souverains absolus et l’espérance des peuples courbés sous le joug. Les cabinets étrangers considèrent Paris comme la révolution incarnée ; c’est à Paris, et à Paris seulement, qu’ils espèrent pouvoir la frapper au cœur. » Mais, il faut le dire avec une profonde tristesse, Arago était un des rares députés dont la parole ne fût dans ce mémorable débat inspirée que par des sentiments élevés, et qui ne se préoccupât alors que de la patrie et de la liberté. Les plus misérables intrigues s’agitaient autour de lui, et un historien a pu dire avec raison « qu’il s’agissait bien moins à la Chambre de savoir si Paris serait fortifié, que de deviner si* le 15 avril et le 12 mai réussiraient à remplacer le 29 octobre ou a se combiner avec lui ! ^ » La noble figure du savant grandit encore par ce contraste.

Les questions d’instruction publique ne pouvaient laisser indifférent l’illustre professeur. Immédiatement après la révolution de Juillet, il fonde une Association pour V éducation du peuple, ci'û en est le premier président ; il y donne des leçons, mais Guizot lui interdit de les faire, à l’Observatoire « ne voulant pas, dit-il, que les gens de son opinion se fassent des amis dans la classe ouvrière ». A peine arrivé à la Chambre (1831), il demande la création d’un grand nombre d’écoles publiques et gratuites des arts et métiers ; il ne laisse presque passer aucun budget sans parler en faveur des établissements d’instruction, et surtout de sa chère École polytechnique, à laquelle il porte à la fois, s’il est permis d ainsi parler, un respect filial et une affection pa-

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