El. Régnault : Histoire de huit ans, t. IL
FRANÇOIS ARAGO. 3fô
ternelle. Les annales parlementaires nous le montrent rapporteur ou orateur dans maints projets de loi relatifs au Conservatoire des arts et métiers, au Muséum d’histoire naturelle, au Collège de France, à l’Observatoire, à l’École vétérinaire de Lyon, à la Bibliothèque nationale, aux bourses de l’enseignement secondaire, etc. Et qui n’a présent à la mémoire cet admirable discours (1837), dans lequel il exprime à son tour ses sentiments sur la part qu’il convient de faire aux lettres et aux sciences dans l’enseignement public, et tout en proclamant bien haut la nécessité d’une forte éducation littéraire, développe avec une éloquence passionnée la grandeur des sciences « qui augmentent le bien-être des nations, non pas en appauvrissant les riches, mais en enrichissant les pauvres. C’est devant leur flambeau, dit-il, que se sont évanouis les préjugés sous lesquels les populations vivaient courbées, préjugés qui par elles sont tombés à jamais. »
Que d’autres sujets encore sur lesquels se porte son infatigable activité ! Dans la discussion sur la loi des brevets d’invention, il force la Chambre à accepter un système grâce auquel le plus pauvre ouvrier pourra sauvegarder la propriété de sa découverte. Dans la loi sur le jury, il démontre vainement, expliquant par un miracle de clarté le calcul des probabilités à ses collègues bien peu préparés, les dangers que fait courir à l’accusé innocent la faible majorité (7 contre 5) suffisante pour le condamner. Dans la discussion sur les tarifs de douane, il se range résolûment parmi les partisans du libre échange, tout en déplorant que l’illogisme des situations le force à demander pour nos fabricants de machines des conditions d’égalité. Ainsi, toujours et partout, il met sa vaste -science au service des intérêts intellectuels et matériels de la nation.
Et cela, non-seulement à la Chambre des députés, mais au Conseil général de la Seine, qu’il présida longtemps, et dont les membres, lorsqu’en 1849 il donna sa démission, allèrent en corps, le préfet à leur tête, la lui reporter à l’Observatoire.
C’est grâce à lui que l’eau put jaillir, bravant les railleries de M. Guizot, dans la plaine de Gre'nelle. Mais je ne pourrais, sans lasser votre attention, énumérer devant vous les entreprises utiles dont il eut l’initiative ou qu’il encouragea de son puissant appui. Laissez-moi vous rappeler seulement ce mot du préfet de la Seine Rambuteau, auquel des électeurs bien pensants venaient demander par qui on pourrait bien remplacer au Conseil le républicain Arago : « Le successeur à donner à M. Arago, c’est M. Arago lui-même. »
Mais qu’on ne croie pas que les questions de science, d’industrie, d’instruction publique, fussent les seules qui aient amené Arago à la tribune nationale. En 4835, au milieu des scandales du procès d’avril, il prend en vain la défense d’Audry de Puyraveau, du député chez qui s’organisa la Révolution de 1830, et que les ministres de Louis-Philippe voulaient livrer à la justice des pairs de Charles X. En 1838, il prête aux réfugiés politiques menacés d’expulsion le secours de son éloquence et, rappelant l’histoire du physicien Melloni auquel Metternich a rouvert les portes de la patrie, il fait rougir les ministres français par des exemples de libéralisme empruntés aux bureaux de la chancellerie autrichienne. Plus tard, nous le retrouverons à la tête de tous les mouvements qui tendent à donner une marque de sympathie à une nation rayée par la force de la carte d Europe, et dont les enfants ont versé leur sang pour la défense de notre pays.
Le 16 mai 1840 marqua le plus beau succès oratoire
de M. Ârago. Non qu’il ait remporté ce jour-là une victoire parlementaire ; mais il s’éleva si haut dans ces régions où n’atteignent qu’à des heures d’exception les intelligences d’élite ; il trouva pour soutenir la plus noble des causes, celle de la souveraineté nationale, des accents si puissants, une éloquence si généreuse ; il se montra si supérieur à la Chambre qui l’écoutait stupéfaite, aux adversaires qui lui répondirent, que ce discours sur la réforme électorale reste comme le point culminant, en quelque sorte, de sa vie politique.
Des pétitions couvertes de 240 000 signatures avaient été déposées par lui à la Chambre; elles demandaient, sous des formes diverses, que la France cessât d’ètre représentée par 150 000 censitaires, et qu’on en finît avec un régime qui refusait l’électorat au doyen d’une de nos Facultés, mais l’accordait au bourreau de la ville. Arago, dont son titre de membre de l’Institut abaissait à 100 francs, par un raffinement délicat, le cens électoral, Odilon Barrot, Berryer, étaient inscrits pour les défendre. Arago se lève, parle, et quand il a fini, ses alliés effrayés se taisent et désertent la lutte. C’est que le terrible logicien, s’élançant d’un bond à l’extrémité des choses, venait de réclamer, de justifier, d’imposer le suffrage universel, comme la seule expression possible du principe même du gouvernement de 1850, de la souveraineté nationale. Jamais, depuis les grands jours de la Révolution, la tribune n’avait entendu de thèse aussi hardie.
Le rapporteur proposait de passer à l’ordre du jour* Écoutez ces accents dignes de la grande Asseinblée constituante: «Les pétitionnaires, répond Arago, s’a- « dressent à la Chambre au nom du droit. Le droit est « imprescriptible, le droit ne périt pas pour avoir som- « meiUé pendant un grand nombre d’années. Le mot
« droit signifie justice ; qui réclame au, nom de la jus- « tice réclame au nom d’une autorité invincible. Ce « nest pas la force qui peut primer le droit. »
Et l’argumentation suit, logique, serrée, pressante. Sans doute, à la souveraineté nationale on veut substituer la souveraineté de la raison ? Mais à quelle marque peut-on la reconnaître? « Les citoyens n’auront pas « tous, dites-vous, la capacité suffisante pour exercer « le di'oit de vote ? Mais de quelle capacité veut-on « parler? Est-ce qu’on nous fait subir un examen?...
« La capacité qu’un électeur doit posséder, c’est celle « de distinguer l’honnête homme du fripon, le bon « citoyen de l’égoïste, l’homme désintéressé de l’am- « bitieux. Et d’ailleurs, je ne me saurais résigner à voir « ce qu’il y a dans l’homme de plus noble, de plus « élevé, à voir l’intelligence tarifée ; à voir les Béranger, « les Chateaubriand, les Lamennais, déclarés sans ca- « pacité par un bulletin de percepteur. » Les choix seraient déplorables? Mais quoi? « L’épreuve a déjà été « faite en France ; une de nos Assemblées a été nom- « mée par la généralité du peuple : c’est la Conven- « tion ». A ce moment, les murmures qui ont, dès le début, accueilli l’expression de ces nobles sentiments, éclatent avec violence. Arago les brave et les domine : « La Convention, dit-il, a sauvé le pays, le territoire, « notre nationalité. Elle n’a pas laissé, elle, les armées « étrangères, les armées ennemies, arriver jusqu’à la « capitale; elle a porté nos frontières jusqu’aux limites « naturelles de la France ; elle a créé la plupart des « belles institutions qui, depuis près d’un demi-siècle, « font la gloire de notre patrie. » Les élections par le suffrage universel seraient fécondes en désordres et peut-être même ensanglantées?» Les catastrophes qu’on « a citées, répond Arago n’ont presque jamais été
« l’œuvre des classes populaires... Le peuple s’est tou* « jours montré grand, généreux, plein de cœur et de « patriotisme... En combien de circonstances son in- « tervention n’a-t-elle pas empêché les corps constitués « de commettre des actes déshonorants ! » Puis il énumère les grands hommes que les classes ouvrières ont fournis aux armées, à l’industrie, aux sciences, aux lettres. Élargissant encore le débat, il montre avec une force singulière que les conditions nouvelles où l’introduction des machines industrielles et la concentration des capitaux placent les ouviiers, appellent l’attention pressante du législateur, et font qu’il ne peut plus se contenter des égoïstes maximes dulaisser-faire ; et alors, apportant en un seul mot tout un monde d’idées nouvelles, il proclame qu’il y a nécessité d’organiser le travail. «Tant qu’on pourra appeler la Chambre Chambre « de monopole, s’écrie-t-il enfin dans une magnifique « péroraison, une certaine partie de la société se figurera « que nous ne nous préoccupons pas assez de ses souf- « frances, de ses douleurs... Associez, au contraire, le « peuple au mouvement électoral, et dès ce moment « tout prend à ses yeux un autre aspect; et il se rési- « gne à ne voir chaque année sa position changer, que « dans la mesure des décisions des législateurs ; en « tout cas, il espère qu’une nouvelle Chambre, dont le « personnel, le caractère et les tendances peuvent être « modifiés par ses votes, lui fera complète justice ; et « jamais il ne s’associera à aucune idée de violence... « La réforme électorale, en présence de la tension « extrême des rapports sociaux, m’apparaît comme une « soupape de sûreté. »
Tel fut, avec d’admirables développements, car il faut le lire en entier, ce discours magistral, où pour la première fois furent entendus dans ce siècle à la tribune,
les mots d’organisation du travail et de suffrage universel ; où pour la première fois on y parlait, avec une sévérité rude et haute, du peuple, de ses besoins et de ses droits : ce discours qui, suivant la Gazette deFrance, « pourrait être appelé le programme de la République. » Et si vous voulez avoir une idée exacte des conditions dans lesquelles il fut prononcé, de la hauteur de vues, de la puissance divinatrice dont il faisait preuve, lisez le Journal des Débats proclamant le lendemain « qu’on « est rassasié de réformes,.... et d’ailleursque les peu- « pies n’ont qu’un droit absolu, celui d’être gouvernés le « mieux possible. » Ou plutôt, écoutez la réponse du président du conseil des ministres, déclarant qu’il repousse toute idée de réforme électorale, et demandant à M. Arago, au bruit des rires approbatifs des centres, pourquoi il n’appelle pas à voter aussi les femmes, les enfants, les mineurs? Et songez que ce ministre, ç^était M. Thiers! '
L’enthousiasme public devait bien vite venger le savant des sarcasmes des empiriques. A Paris, un grand banquet lui est offert, dans lequel il proclame de nouveau la nécessité de la Réforme, comme moyen et comme but ; cette croisade pour laquelle il fait appel au courage persévérant de ses amis, il va la conduire à Tours, à Rlois, à Montpellier, ici même, et défendant contre le reproche de sédition ces manifestations popU“ laires : « A-t-on jamais, s’écrie-t-il, accusé de trahison «.la sentinelle qui crie : Qui vive?^ » Ce fut un triomphal voyage. Mais peut-être Arago fut-il plus sensible encore à la touchante démarche des mille ouvriers qui, délégués parle corps des artisans de Paris, vinrent lui apporter à l’Observatoire l’expression de leurs remerciements