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Le National, 26 novembre

Aussitôt « il prit, dit Lamartine, le ministère de la « marine, du droit de sa science, de son autorité sur « les armes savantes, de sa renommée aussi vaste que « le globe où son nom allait flotter » ; la confiance de ses collègues y ajouta bientôt le ministère de la guerre. Alors ce mourant se sentit renaître, et, retrouvant une vigueur surhumaine, il fit face à d’incommensurables difficultés.

Mais aussi, il faut le dire, il appela à son aide, au poste de sous-secrétaires d’État, deux Jiommes dont les noms sont des symboles de noblesse d’âme, d’intelligence et de courage; deux hommes, dont l’un, mort sur la terre d’exil, attend encore les honneurs publics que lui doit la France républicaine; dont l’autre vit toujours, entouré de nos hommages, modèle respecté de vertu civique et de dignité personnelle. J'ai nommé Charras et Schœlcher.

Grâce à leur collaboration, nous le voyons, en quelques mois, faire renaître dans l’armée et la confiance et la discipline ; porter à 500 000 hommes son effectif réduit alors à 116 000 ; organiser l’armée des Alpes ; constituer à l’état de réserve mobilisable 200 bataillons de la garde nationale qu’il arme ; assimiler aux autres officiers les membres du corps de santé militaire ; diminuer les cadres encombrés de l’état-major général, et, d’un coup, mettre à la retraite, mesure hardie, justifiée par l’économie du service et les nécessités de la politique. 160 officiers généraux. A la marine, son rôle est plus grand encore : il y établit pour les officiers un tableau d’avancement qui désarmera le favoritisme ; il imprime aux arsenaux une activité inaccoutumée ; il supprime les peines corporelles, reste des temps de barbarie, qu’on infligeait encore aux matelots ; il prend d’importantes mesures pour amener rapidement l’assimilation

des colonies à la mère patrie, en substituant progressivement, — ce sont ses propres paroles, — « le régime « du droit commun au régime exceptionnel sous lequel « elles ont été placées » ; enfin, et cet acte est le plus grand, avec la proclamation du suffrage universel et l’abolition de la peine de mort en matière politique, dont puisse s’honorer le gouvernement provisoire, il demande et obtient un décret (27 avril) abolissant dans nos colonies l’esclavage qu’y avait rétabli Bonaparte, décret qui suffirait à immortaliser les noms d’Arago et de Schœlcher.

Et au milieu de quelles difficultés inouïes furent exécutées ces grandes choses! Sans parler d’émotions plus graves, des manifestations des 16 et 17 mars, de la conspiration du 16 avril où le ministre de la guerre dut jouer un rôle actif, les tumultes de la rue appelaient à chaque instant l’intervention d’Arago, cher aux ouvriers, qui se calmaient à sa voix. Des cérémonies touchantes, parmi lesquelles je ne rappellerai que cette fête de la Fraternité, où furent remis à l’armée et à là garde nationale, « aux citoyens soldats, aux soldats cite toyens, «leurs nouveaux étendards, lui prenaient des journées entières. — Des députations quotidiennes venaient arracher à ses travaux le président de la Commission de la défense nationale. Il fait face à tout, et partout exprime, en un éloquent langage, de salutaires conseils, de fortes et patriotiques pensées.

Aux républicains ardents, il recommande avant toutes choses le maintien de l’ordre ; « Plus on est « attaché à la République, dit-il aux volontaires des « Écoles, plus on est convaincu qu’il ne-faut pas de dé- « sordre. » Mais aux réactionnaires qui ne parlent que d’ordre, il répond : « Nous méritons qu’on nous sache « gré des efforts que nous faisons pour rétablir l’ordre ;

« mais n’oubliez pas, en même temps, nos efforts pour « établii’ la liberté. L’ordre est l’expression la plus « élevée de la liberté. Si nous ne faisions que de « l’ordre, nous ne remplirions qu’une petite partie de « notre devoir.... A l’ordre, il faut joindre la liberté,

« la fraternité et l’égalité. »

Toutes ses paroles, tous ses actes pendant cette période d’activité surhumaine, mériteraient d’être ici rap« portés.

Aussi nul ne s’étonna de voir l’Assemblée nationale, le 10 mai 1848, le nommer, par 725 suffrages sur 794 votants, le premier des cinq membres, et par suite le président, de la Commission exécutive.

Mais bientôt voici les journées sinistres; après le crime du 15 mai, pendant lequel il arrête de sa main un des chefs des factieux, voici les journées de juin. Parmi les misères poignantes et les passions surexcitées, une manœuvre jésuitique a fourni des soldats à une conspiration bonapartiste. Paris se hérisse de barricades ; une des plus menaçantes barre la rue Soufflot ; Arago y marche seul, ceint de l’écharpe tricolore, précédé d’un tambour qui, ne le connaissant pas, disait en son naïf langage : « Voilà un commissaire de police « qui n’a pas froid aux yeux. » 11 exhorte, mais sans succès, les insurgés irrités : « Ah! leur dit-il, vous « n’êtes ni des ouvriers, ni des étudiants ; eux, ils en- « tendent ma voix L » Et alors, résolu à se faire tuer, comme il l’avait dit la veille à Garnier-Pagès, il marche en tête des troupes, et vainement expose sa vie pour empêcher des mains françaises de répandre le sang français.

C’en était trop pom* le vieux patriote. Lui qui, sui-

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