‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 46 sur 51 · DISCOURS AU BANQUET DE BAGNÈRES-DE-BIGORRE · texte numérisé non relu

DISCOURS AU BANQUET DE BAGNÈRES-DE-BIGORRE

Ce qu’on applaudit avec enthousiasme, e’est cette volonté manifestée pour la première fois en France par un gouvernement, de mettre un terme à d’audacieux empiètements et de refouler l’envahisseur jusqu’aux limites de son domaine. {Approbation générale.)

C’est là le sens de l’article 7. C’est là son but. C’est pour cela que dans la commission qui m’avait fait l’honneur de me nommer son président, je me suis efforcé de faire voter le projet gouvernemental sans y changer presque un mot. Car, une fois la \question posée comme elle l’a été par le gouvernement, on aurait pu dire en parodiant une parole célèbre du général Foy : « Celui « qui veut moins, celui qui veut plus, celui qui veut « autrement que l’article 7, celui-là ne comprend pas « la situation ».

On a dit que cet article était le début d’une série de mesures de plus en menaçantes pour la religion catholique.

Double erreur! messieurs.

D’abord, nul d’entre nous n’a l’intention de déclarer la guerre à la religion catholique.

Nous pouvons, en tant qu’individus, et dans des manifestations théoriques, dire, écrire ce que nous pensons de dogmes et de mystères auxquels les uns croient, selon la parole de saint Augustin, « parce que cela est absurde, » et les autres ne croient pas, précisément pour la même raison. {Bravos et rires.)

Mais nous ne commettrons jamais la faute d’attaquer, comme hommes publics, comme législateurs, une religion qui compte encore peut-être un million de Français croyants, et dix millions de Françaises.

Nous ne le ferons pas, d’abord parce que cela serait une faute, ensuite parce que nous ne ferions pas notre devoir, qui est d’obéir au sentiment national ; or, la

nation ne veut pas qu’on fasse la guerre à la religion.

Je dis, en second lieu, que l’article 7 n’est pas le début d’autres mesures; c’est une mesure spéciale, une mesure hors cadre : ce n’est pas une mesure organisatrice, c’est une mesure de sûreté publique, et en quelque fa§on, de police générale.

Des hommes, chassés par tous les gouvernements qui nous ont précédés, sont venus subrepticement, s’emparant en silence de l’enseignement de la jeunesse. Ils disent que tout ce qui se fait en France depuis la Révolution est criminel, que notre législation n’a pas dé bases, que nos institutions sont contraires aux lois éternelles.

Ils prêchent la haine de tout ce que nous respectons et aimons, de tout ce que nos pères ont conquis au prix de leur sang. Ils ont la prétention de préparer Une armée hostile à la société qu’elle a mission de défendre, une magistrature hostile aux principes mêmes des lois qu’elle a mission d’appliquer. (Applaudissements.)

Un jour que Camille assiégeait je ne sais plus quelle ville italienne, un maître d’école s’avisa de lui amener ses élèves afin qu’il en fît à son bon plaisir. Camille fit attacher le traître, les mains derrière le dos, et le fit ramener dans la ville assiégée par ses propres élèves, armés de bâtons vengeurs. Nous ne pouvons supporter que lés enfants de France soient menés à notre ennenai, et c’gst pour cela qu’il faut commencer, avant toute réforme de l’enseignement, par déblayer lé terrain et voter l’article 7. (Bravos prolongés. Vive Varticle 7 !)

Puis viendra l’organisation. Ici comme toujours, nous obéirons fidèlement aux principes de la Révolution française. C’est l’éternel honneur de nos pères d’avoir proclamé la liberté de conscience du citoyen en laïcisant les lois. Ce sera le nôtre de proclamer la liberté

DISCOURS AU BANQUET DE BAGNÊRES-DE-BIGORRE, 367 de conscience de l’enfant, en laïcisant l’enseignement. [Applaudissements. Vive la liberté de conscience !)

Nous ne ferons plus donner, à l’école, l’enseignement religieux obligatoire. L’enfant ne le recevra que suivant les volontés de la famille. Sa liberté sera ainsi couverte par celle de son père.

Et qu’on ne vienne pas nous dire que nous proscrivons ainsi l’enseignement religieux. Quoi ! notre budget des cultes dépasse 50 000 000 ; nous payons dans chaque commune un curé, des vicaires : que sont ces fonctionnaires, sinon des instituteurs religieux? C’est entre leurs mains que le père de famille devra, s’il le veut, remettre son enfant, afin qu’il reçoive l’instruction spéciale qu’ils ont seuls compétence pour donner, qu’ils devraient 'réclamer jalousement s’ils avaient le sentiment de leur devoir, qu’ils réclament dans certains pays.

C’est dans ces conditions que les Chambres proclameront, je l’espère, et sous peu, la laïcité de l’enseignement.

Nous espérons être soutenus dans nos efforts, comme l’est aujourd’hui le ministre dans les siens, par l’unanimité des républicains, c’est-à-dire par la quasi-unanimité de la France. [Longs applaudissements.)

Quant au résultat de la lutte, — car il y aura lutte acharnée, — je n’ai nulle inquiétude. Lorsqu’au lever du soleil les oiseaux de nuit se risquent dehors, ils résistent quelque temps, clignotant et sifflant; mais l’astre s’élève sur l’horizon et, bientôt vaincus, ils regagnent leurs trous.

Il en sera ainsi dans la lutte qu’a entamée notre courageux ministre, et je vous propose, en témoignage d’espérance pour le succès, et de communion intime

pour les idées, de porter un toast à M. Jules Ferry, au ministre de VÉducation nationale ! {Applaudissements prolongés; cris Vive Jules Ferry! Vive Paul Bert I Vive la République!)

Page 1