‹ Leçons, discours et conférencesChapitre 48 sur 51 · DISCOURS A L’UNION FRANÇAISE DE LA JEUNESSE · texte numérisé non relu

DISCOURS A L’UNION FRANÇAISE DE LA JEUNESSE

libre. Je vous l’ai dit et je vous le répète : vous êtes des républicains, vous êtes des démocrates ! [Applaudissements.)

Et vous ne leur racontez pas seulement l’histoire laïque ; vous arrivez à faire des incursions sur un do^ raaine plus délicat. J’ai ouï dire que vous aviez raconté à vos élèves l’histoire des temps heureux où les clochetons des monastères, des chapelles, des cathédrales hérissaient le pays... et l’assourdissaient; c’était l’époque des opulentes abbayes, des palais épiscopaux splem dides, des riches évêques, des pauvres curés aussi maigres que leurs ouailles, des moines gras et chargés de vices. Vous leur avez raconté tout cela. Puis vous leur avez parlé des guerres de religion ; vous vous êtes indignés des massacres des Vaudois, des Albigeois, des protestants; vous avez flétri les persécutions, les dragonnades, la Saint-Barthélemy, la révocation de l’édit de Nantes ; vous avez pris le parti des victimes contre les bourreaux, de Jeanne d’Arc contre les évêques, de La Barre contre le clergé et les juges d’Abbeville ; vous prêchez la tolérance, vous haïssez le fanatisme, vous méprisez les persécutions! En vérité je vous le dis, vous êtes des ennemis de notre sainte religion I [Très vifs applaudissements.) -

Il y a plus. Vous enseignez la science ; vous observez la nature, vous disséquez, vous mesurez, vous pesez; vous apprenez à ces enfants, à vos élèves, qu’il n’y a pas de caprices dans la nature, que tout y est soumis à des lois fixes ; vous leur enseignez l’enchaînement fatal des choses. Qui sait si à votre enseignement pourra résister la croyance dans les superstitions, peutêtre même dans les miracles? Je vous le dis : Vous niez la Providence... vous êtes des athées ! [Nouveaux applaudissements.)

m LEÇONS, DISCOERS ET CONFÉRENCES.

Ce sont là de dures paroles, n’est-ce pas?... et qui correspondent à de dures vérités ! Ce n’est pas le rôle habituel d’un président. Un président est là pour dire de bonnes paroles, pour remercier, féliciter. Mais de quoi voulez-vous que je vous félicite? Est-ce de ce que vous vous dévouez à l’enseignement dû peuple, de ce que vous n’épargnez ni temps ni peine pour aider les déshérités de la fortune et leur apporter l’instruction qui leur manquait et que, grâce à vous, ils vont acquérir? De ce que vous professez, en un mot? Non ! je ne veux pas vous en féliciter; je vous envie trop pour cela! [Applaudissements). Oh ! croyez-le bien, iî ny a plus ici de railleries dans mes paroles. Quand je parle ainsi du professorat, j’en parle avec une sincérité profonde, avec un vif regret, avec le désir ardent de voir bientôt pour moi se lever le jour de la liberté. Est-il un bonheur et un honneur plus grand que de parler au nom de la science qu’on aime, de l’interpréter, de la faire aimer à son tour? Oui, ces fronts plissés et soucieux, quelle joie de les voir tout à coup s’éclaircir, de voir les yeux briller, de sentir comme une sorte de vibration qui met votre pensée enharmonie avec celle de vos auditeurs, d’entendre comme une sorte de murmure qui dit : j’ai compris, je vous crois; se dire que dans cet auditoire il y a quelques jeunes esprits qui s’ignoraient encore tout à l’heure, qui vont s’éveiller à votre parole et devenir plus tard à leur tour des apôtres. Être le porte-paroles de la vérité démontrée, le précurseur de la vérité encore inconnue 1 Être professeur, rôle sublime qui se définit en deux mots ; être un ferment et un séducteur! [Tonnerre d'applaudissements.)

Oui, encore une fois, je vous envie trop pour vous féliciter ! Celui, ceux, par exemple, que je voudrais

DISCODRS A L’UNION FRANÇMSE DE LA JEUNESSE. 437 féliciter, ce sont ceux qui ont conçu l’idée fondamentale de votre association. Je ne la connaissais pas, et je m’en accuse; mais, depuis que j’ai étudié vos statuts, je suis dans une admiration profonde ; c’est une véritaMe découverte sociale. Oui, avoir réuni, par une recherche touchante de solidarité fraternelle, sous un même nom, sous un même titre, ceux qui reçoivent, ceux qui donnent, ceux qui n’ont pour se défendre dans la lutte de la vie que les forces que leur a données la nature et ceux qui sont déjà forts et riches du capital accumulé par ceux qui les ont précédés ; ce capital, l’avoir mis en quelque sorte en commun, en partageant le plus précieux de ses résultats, l’instructipn : c’est là une grande et noble idée qui ne pouvait sortir que d’un noble esprit et d’un grand cœur ! Celui là, il faut le féliciter ! [Vifs applaudissements.)

Je le félicite et le remercie, non pas seulement au nom de tous ceux qui profitent de son œuvre et de tous ceux qui en profiteront, --- car cette œuvre, elle sera imitée, — mais aussi au nom de la démocratie tout entière. Oui, c’est une œuvre démocratique et fraternelle que vous faites là ; et il est nécessaire de la poursuivre. Il ne faut pas que vous vous ralentissiez, car d’autres, à côté de vous, travaillent ; ils rassemblent aussi autour d’eux de jeunes hommes auxquels ils s’efforcent d’inculquer leurs idées. Oh ! c’est leur droit ; mais quelle différence entre vous et eux ! Quelle différence dans le but et dans les moyens !

Leur but, à eux, leur but secret, c’est la domination ; le vôtre, bien avoué, c’est la liberté i [Applaudissements). Ils s’appuient sur la superstition, vous vous appuyez sur la science. Ils font une vertu de je ne sais quelle humilité onctueuse et sournoise; vous, vous en faites une de la fierté civique et de la di-

gnité personnelle. Ils abaissent la raison devant d’àudacieuses et étranges affirmations; vous la relevez et lui rendez sa toute puissance. Que dirai-je encore? Ils vont, sous je ne sais quels prétextes de sectaires, jusqu’à effacer les limites de la patrie ; vous, vous veillez à ses frontières. Et pour tout dire en un mot, tandis que vous vous proclamez Français, ils se vantent d’être Romains! (firauos et applaudissements répétés.).

- Les moyens maintenant ! Vous, qü’offrez-vous à ceux qui suivent votre enseignement et qui veulent imiter votre œuvre? Est-ce que vous leur promettez quelque solidarité fructueuse, quelques appuis secrets, des places aisément acquises, des avancements rapides et sûrs, des maisons bien achalandées, des clientèles toutes faites, de riches mariages,... [On rît)... des-héritages assurés, l’indulgence pour les méfaits secrets, la réclame bruyante pour le moindre mérite? Non! non ! vous faites autre chose. Ce que vous offrez, ce que vous donnez, c’est ce qui fait qu’on se sent plus plus fort et meilleur, plus apte à comprendre ce qui est beau et bon, plus pénétré du respect de la loi et du sentiment du devoir et plus libre cependant, car c’est la grandeur de la liberté, qu’elle ne se sent jamais plus fière et plus ' allègre que lorsqu’elle s’est chargée de ces chaînes volontaires ! [Acclamations et applaudissements prolongés).

Oui, c’est là votre œuvre ! Eh bien ! continuez-la ; ne vous lassez pas ; redoublez d’efforts ; suscitez autour de vous des imitateurs; que ceux que leur âge éloigne de ce que vous appelez « l’activité » ne vous quittent pas et vous protègent de leur autorité grandissante. Et surtout, restez, restez toujours fidèles à l’admirable titre que vous vous êtes donné, à ce titre qui est toute une

DISCOÜRS A L’UNION FR.LNÇAISE DE LA JEUNESSE. 439 devise ; Union française delà jeunesse : Restez unis, restez Français, restez jeunes 1

Restez unis, car l’union, voyez-vous, ce n’est pas seulement la force, c’est aussi la joie. Restez unis, car le « malin » rôde autour de vous, l’ennemi est là, il s’appelle légion, et légion bien organisée. Restez unis, parce que si, des trois parties de notre grande formule révolutionnaire, la liberté et l’égalité sont œuvres de législateurs, la troisième, la fraternité, ne peut être œuvre que de citoyens ; pour l’accomplir, mes amis, il ne faut pas éparpiller vos forces ; restez unis ! [Applaudissements.)

Restez Français ! Restez Français par l’esprit d’abord. Gardez le bon sens, la clarté, la bonne humeur, la gaieté, cette santé de l’âme. Restez Français, c’est-àdire francs ; conservez l’horreur de l’hypocrisie louche ; soyez les petits-fils du chantre de Vile sonnante et de l’auteur de Tartuffe. Ne laissez pas obscurcir votre esprit, qui se baigne joyeux en pleine lumière, par les brouillards, les mysticités fuligineuses, d’où qu’ils viennent, que ce soit de l’autre côté des Alpes ou- de l’autre côté du Rhin. Puis restez Français par le sentiment national ; ne vous laissez pas envahir par je ne sais quel esprit de cosmopolitisme, toujours détestable, qu’il soti rouge ou qu’il soit noir... [Applaudissements). Restez Français ! Aimez notre noble, notre chère patrie de toutes les forces de votre âme ; aimez-la d’un amour ardent, exclusif, chauvin, comme on disait autrefois ; et si jamais quelque sage, à la tête bien équilibrée, vient vous reprocher ce qu’il peut y avoir d’excessif dans ces sentiments, répondez-lui qu’on ne discute pas les mérites d’une mère, surtout lorsqu’elle a perdu des enfants... [Applaudissements répétés et prolongés). Et si ce sage — comme j’en connais — est né sur la

terre de France, chassez-le, bannissez-le, appelez-le traître, car traître est celui qui mesure l’amour à sa patrie et qui en parle froidement, alors que son flanc saigne encore de la blessure que vous connaissez... là-bas... du côté de l’Orient... [Applaudissements.)

Puis, restez jeunes !

Vous me direz que vous n’en êtes pas maîtres, que la vieillesse viendra, qu’elle vous frappera à votre tour. Moi, je vous dis : non ! ce n’est pas vrai. Sans doute, le temps peut vous emporter ; sans doute, la vieillesse peut courber votre corps et flétrir vos traits. Mais, si vous le voulez, vous ne la laisserez pas pénétrer au dedans de vous-mêmes, la jalouse, l’ennemie du printemps, des roses et des lilas ; car si votre front se creuse et se sillonne, le poète l’a dit il y a longtemps : le cœur n’a pas de rides ! Si vos cheveux blanchissent, si vos cheveux s’en vont, qu’importe! Est-ce que parmi les orages, les vents, la pluie et la mitraille, le drapeau tricolore ne pâlit pas, s’en allant par lambeaux ? Et cependant le régiment suit toujours la hampe-glorieuse 1 Restez jeunes, vous le pouvez, mais à une condition : c’est que, pendant les premières années, vous aurez emmagasiné prudemment ces trésors de nobles sentiments que la jeunesse jette aux quatre vents du ciel ; c’est que vous les aurez accumulés et gardés précieusement, parfois profondément cachés, au dedans de vous-mêmes. Oui, quand sonnera l’heure du dévouement, l’heure de la lutte, l’heure de l’épreuve, tout cela renaîtra, reparaîtra, tout cela reverdir^, comme reverdissent ces roses de Jéricho que les pèlerins fanatiques rapportent des plaines de Jérusalem. Ou plutôt, pour prendre une comparaison plus juste, voyez ce morceau de bois, cet humble morceau de bois que je frappe de la main, ou quelque fragment de

DISCOURS A L’ÜJSION FRANÇAISE DE LA JEUNESSE. ’ 441 houille noire et informe ; jetez-le au feu : le voici qui pétille, qui crépite, qui s’enflamme, qui projette autour de lui la lumière, la chaleur, la vie ! D’où vient cela? Ah! c’est que ces morceaux de bois ont, eux aussi, été jeunes, il y a bien longtemps, et qu’alors, au milieu de leurs frères de la forêt, ils ont su emmagasiner tous les effluves de chaleur et de lumière que le soleil laissait tomber sur eux. Faites comme eux, imprégnez-vous de jeunes et nobles sentiments, et, comme eux, vous retrouverez force et jeunesse à l’heure du feu, aux jours du sacrifice.

Oui, je vous en supplie, et ce sont, mes derniers mots, vous tous qui vous êtes associés pour former Y Union française de la jeunesse^ restez jeunes, restez Français, restez unis ! {Bravos et acclamations. — Triple salve d'applaudissements prolongés.)

XXÎIL

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