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PBONONCÉ, AU BANQUET DE COULANGES-SUR-YONSE, LE 15 AOUT

Mes chers concitoyens,

C’est à titre de représentant de la Nation, titre que vos suffrages ont contribué à me faire obtenir, que j’ai l’honneur de présider ce banquet ;• j’ai donc le droit et même le devoir de boire au gouvernement que la France s’est donné, parmi tant de difficultés, de résistances, d’angoisses et de périls, au gouvernement de la Nation maîtresse d’elle-même, triomphante et toutepuissante, au gouvernement de la République française.

Notez que je ne dis pas : je bois à la santé de la République française. Non, ce serait faire injure à cette santé, en la paraissant soupçonner ; or, elle n’a jamais été et ne pourra jamais être meilleure. (Rires.) Je bois à la République, non pour lui souhaiter une force, une vie qu’elle possède, ni un avenir et une prospérité dont elle est sûre, mais pour la saluer et l’honorer. (Approbation.)

Et nous pouvons tous lui rendre hommage, mes chers concitoyens, républicains de la veille ou du leu-

demain, de sentiment on de raison, de conviction ou de nécessité, républicains de bonne volonté ou républicains malgré eux, car il en est, je le sais, et ce ne sont pas toujours les plus mauvais ni les moins sûrs. Les premiers ont le droit de se réjouir de voir enfim , réaliser leur rêve, et aussi de s’enorgueillir un peu — pas trop, car nulle part l’orgueil n’est plus dangereux qu’en politique, parce qu’il aA’CUgle, et que c’est là surtout qu’il faut y voir clair, — mais enfin, qu’on leur permette de s’enorgueillir un peu, car c’est en grande partie à leur sagesse, à leur énergie^ à leur patience, qu’est dû le succès.-Oui, sous la direction et à l’exemple de trois hommes éminents, dont nous devons, en toutes circonstances, honorer les noms et le souvenir, de Thiers, de Grévy, de Gambetta, ils ont su calmer les défiances, rassurer les intérêts, se mettre aux affaires, devenir patients, joindre la pratique de la politique quotidienne à .la théorie qui ne leur avait jamais manqué !

Oui, les républicains de la dernière heure, d’aujourd’hui, de ce soir [Sourires), car chaque jour leur nombre augmente, ceux-là mêmes qui n’ont rallié les autres que contraints et forcés, rendent, en buvant à la République, hommage au seul gouvernement qui soit aujourd’hui possible, au seul qu’une majorité solide puisse acclamer dans la France du suffrage universel.

Ils s’inclinent d’abord devant la puissance des faits accomplis, devant la fatalité des situations.

Messieurs, s’il est une vérité plus claire que le jour, c’est que les vieux partis s’en vont.

Faut-il encore parler des légitimistes, cantonnés dans leurs espérances désespérées, véritables somnambules qui traversent la nation les yeux ouverts mais sans la voir, attendant toujours quelque miracle qui

DISCOURS AU BANQUET DE COULANGES-SUR-YONNE. 445 leur apporte un Roy tout couronné, tout sacré, et acclamé par le peuple ; sans s’apercevoir, eux qui sont si habiles à utiliser la Providence, qu’il semble que la Providence les ait condamnés, en leur laissant pour tout espoir un prince sans héritiers, après la mort duquel le sceptre de France, cherchant son possesseur légitimCj serait destiné, dit-on, ô honte suprême ! à remplacer l’escopette dans la main d’un détrousseur de diligences espagnoles en disponibilité. [Applaudissements prolongés.)

Mentionnons à peine les orléanistes. Des hommes qui osent réclamer, parmi les désastres de la patrie ruinée, au moment où, le pied de l’étranger sur la gorge, elle sue des milliards, quarante millions qu’ils déclarent leur être dus, et qui les palpent ; ceux-là peuvent être des banquiers habiles, ce ne sont pas des prétendants sérieux.

Quant aux bonapartistes, quant à ceux qui croient de bonne foi que le peuple souverain est incapable de se gouverner lui-même, et qu’il lui faut remettre tous ses droits, sans retour et sans recours, aux mains d’un homme chargé de commander en son nom, ils sont bien forcés de se demander où est cet homme. Et s’ils avaient cru que les rudes leçons de l’adversité et de l’exil avaient mûri avant l’âge leur jeune prétendant, et leur avaient préparé un digne héritier d’un nom qu’ils sont habitués à vénérer et à admirer, ils sont bien forcés de reconnaître qu’il leur faut abandonner cette espél’ance, et que la mort a prononcé.

Étrange fatalité ! L’héritier de l’homme qui fut le plus maître en France de la popularité, né roi de Rome, sur les marches du trône le plus élevé sur lequel soit jamais monté un Français, le fils de Napoléon I", meurt jeune, isolé, inconnu, sur la terre étrangère, au milieu

des ennemis de son père et de sa patrie. Et, par un contraste plus extraordinaire encore, le fds de Napoléon III, dont la naissance fut, elle aussi, annoncée par le canon des Invalides, élevé dans la pourpre, encensé, adulé, s’en va périr, à la Üeur de l’âge, à dés milliers de lieues de son pays, abandonné de tous, chassé comme un gibier, au hallali d’une course de sauvages ! [Sensation ; vifs applaudissements.) -

Messieurs, en présence de telles infortunes, de drames si étranges, les haines les mieux justifiées s’éteb gnent. Mais il faut bien reconnaître qu’en même temps doivent s’éteindre les espérances ; car le sang de l’empereur a coulé jusqu’à la dernière goutte sous la zagaie des Zoulous. L’Empire est dans la tombe, enterré en terre africaine. La pierre funéraire est scellée sur lui : je ne veux pas, aujourd’hui, faire son épitaphe.

Mais, enfin, que deviennent les siens, car il faut bien être quelque chose, dans un pays gouverné par des votes publics ; et ces bonapartistes sans Bonaparte, que peuvent-ils être, eux partisans du suffrage universel, eux serviteurs du peuple souverain, que peuvent-ils devenir, sinon républicains ? Ainsi font-ils , et leurs bataillons viennent de plus en plus nombreux, dans toutes les élections, renforcer le gouvernement du peuple souverain, s’exprimant par le suffrage universel.

Et ce n’est pas seulement l’impossibilité de faire autre chose qui les rattache à la République, c’est aussi la connaissance, la contemplation de ce que la France doit à ce gouvernement. N’est-ce donc rien que dix années de paix extérieure, de tranquillité intérieure, de richesse croissante, de prospérité s’affirmant quand même, que la République soit gouvernée par ceux qui l’aiment, ou par ceux qui l’abhorrent et la trahissent?

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