A PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE VITAL
Leçon d’ouVerture à la Faculté des Sciences de Paris,; le 18 janvier 1869.
Messieurs, '
La science que j’ai l’honneur d’être chargé d’enseigner ici a nom physiologie lé-^oç), c’est-à-dire
étude de la nature, sous-entendez de la nature des êtres vivants.
Or le mot nature avait dans l’ancienne philosophie deux acceptions principales, distinctes, qu’on exprimait par ces mots barbares : natura naturans et natura naturata. Un des plus grands progrès de la science moderne, et notamment de la physiologie, a été à coup sûr de séparer respectueusement du champ matériel qu'elle doit parcourir, les régions supérieures et voilées où se cache à nos yeux, et même à notre esprit, la nalura naturans; de s’attacher exclusivement, en un mot, à la constatation des faits et à la recherche synthétique des lois dont ils sont l’expression nécessaire et fatale, en regardant ces lois comme fixes, immanentes, absolues, comme actuellement indépendantes^ sans chercher
à .savoir s’il en a toujours été ou s’il en sera toujours
ainsi.
J’ai dit respectueusement, et je tiens à insister sur ce mot. Si le physiologiste se refuse énergiquement à la poursuite des causes premières, s’il s’obstine à éloigner son esprit de la crête périlleuse des précipices métaphysiques, ce n’est point par impuissance, et surtout ce n’est point par dédain. Il donnerait un démenti formel aux résultats de ses propres investigations, s’il s’avisait de repousser avec ce sentiment un ordre de recherches séduisantes et attractives, qui ont, dans tous les temps, passionné les plus grands esprits, sous le prétexte que ces recherches paraissent avoir peu gagné à être si ardemment poursuivies. Quelle que soit son opinion sur le rapport qui existe entre les connaissances acquises dans cette voie, et les efforts, le prix intellectuel, qu’elles ont coûtés, le physiologiste les tient en une respectueuse estime, car elles lui révèlent la véritable caractéristique de l’homme, et lui indiquent un de ses plus difficiles sujets d’étude. Mais il laisse résolûment de côté ces régions séduisantes où la vapeur qui trouble l’horizon engendre si aisément des mirages, persuadé qu’aujourd’hui surtout, l’homme qui y marche est perdu pour la science expérimentale.
Or la physiologie est essentiellement, au même titre que la physique et la chimie, une science expérimentale. Ne donnez pas, je vous prie, à ce mot cette acception étroite qui suppose toujoui’s un scalpel menaçant et levé. Je veux dire par là que c’est une science dans laquelle la conséquence du raisonnement n’est définitivement acceptée qu’après le contrôle d’un fait expérimentalement provoqué. Vous voyez donc que le physiologiste a pour objet exclusif de son étude la natura naturata, envisagée chez les êtres vivants.
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Cette nature ne se révèle à lui que par un ensemble innombrable de phénomènes perçus par ses sens. Mais ces phénomènes ont tous quelque chose de commun, de spécial, de caractéristique, peut-on dire, qui a précisément séparé pour lè bon sens universel les êtres vivants d’avec les corps bruts, et qui justifie, au moins en pratique, la distinction de la physiologie et de la physique proprement dite. C’est, pour l’observateur le plus superficiel, un mouvement incessant, une évolution continue, une perpétuelle action des différentes parties de l’être les unes sur les autres, une perpétuelle action de l’être tout entier sur le monde qui l’entoui’e : flamme, fleuve, tourbillon, comme on l’a si souvent appelé.
Or le but suprême vers lequel tend incessamment et efficacement la physiologie, la question fondamentale qui domine et dirige toutes ses recherches, c’est de savoir, de savoir sûrement si ce quelque chose est réellement Spécial aux êtres vivants ; si les lois générales qui régissent les phénomènes extérieurs aux êtres vivants sont applicables à ceux-ci; si les lois, en apparence spéciales, dont on ne rencontre que chez eux l’application, sont ou ne sont pas le résultat de l’intrication complexe de ces lois générales; si réellement la matière vivante est autre chose que la matière brute; si le mouvement vital est autre chose que le mouvement ; si la physiologie, pour être plus compliquée que la physique, est réellement autre chose qu’elle.
Veuillez remarquer que le physiologiste ne s’enquiert pas pour cela de l’essence de cette matière spéciale, de ce mouvement spécial ; il lui suffit de chercher à constater scientifiquement s’ils existent, et de voir si, oui ou non, les phénomènes qu’il constate et qu’on appelle
vulgairement vitaux, sont réductibles aux phénomènes dits physico-chimiques.
Vous comprenez qu’en cherchant ainsi, parmi les milliards d’êtres vivants qui peuplent notre globe, ce qu’il y a de général, de primordial ; qu’en s’efforçant d’arriver à dégager cette notion radicale de l’inextricable réseau des modalités contingentes, le physiologiste rencontre d’immenses difficultés. 11 n’y a donc pas lieu de s’étonner que sa science soit si peu avancée, qu’il soit si peu en mesure de répondre scientifiquement à la question capitale dont il poursuit la solution ; raison pour laquelle, sans doute, cette solution paraît si claire à beaucoup d’esprits audacieux.
Pour tendre d’une manière efficace à la solution de son problème fondamental, le physiologiste envisage l’être exclusivement au point de vue dynamique; c’està-dire qu’il considère la série ininterrompue de phénomènes qui, sous le nom de fonctions, manifestent le mouvement vital. Il les observe dans leur cours régulier; puis il trouble celui-ci en le modifiant expérimentalement, afin de mettre en évidence leurs résultats cachés et leurs rapports avec les phénomènes antérieurs ou concomitants, auxquels on donne d’ordinaire les noms de causes ou conditions.
Ce sont donc les lois du mouvement dans des êtres vivants, — mouvement qui ne s’arrête jamais, tant que dure la vie, — que la physiologie tâche de déterminer tout d’abord. Or, de même que la dynamique des corps bruts n’a pu constater la loi de leurs mouvements qu’en étudiant ces mouvements eux-mêmes, ainsi la dynamique des êtres vivants ne résoudra son problème qu’en étudiant le mouvement vital lui-même, c’est-à-dire l’être vivant à l’état de vie, en action. Personne ne met en doute que jamais l’examen d’un
LA PHYSIOLOGIE GÉiSÉRALE ET LE PRINCIPE YITAL. CI corps brut, dans sa forme, dans sa couleur, dans sa consistance, quand bien même un microscope merveilleux viendrait nous montrer ses molécules à leur place et avec leurs figures réelles; que jamais, dis-je, une pareille investigation ne pouvait nous faire deviner la loi de la gravitation qui unit ces molécules entre elles : il a fallu, pour la connaître, voir et mesurer le mouvement lui-même.
Semblablement, et j’oserais presque dire, à plus forte raison, tant cette vérité devient ici éclatante, semblablement la connaissance la plus approfondie que nous puissions supposer de la structure des êtres vivants n’aurait jamais rien pu nous révéler sur les phénomènes que présentent ces êtres, pendant qu’ils sont à l’état d’activité, de vie. En des termes plus simples, jamais l’anatomie, si complète que nous l’imaginions, ne nous permettra de donner les lois des-phénomènés vitaux. Si nous sommes quelquefois entraînés à penser le contraire, c’est évidemment parce que nous ne pouvons séparer les notions primordiales, purement dynamiques, que nous avons acquises dans l’observation consciente et inconsciente de notre propre corps, d’avec les faits que nous révèlent les investigations anatomiques. La notion dynamique a donc., pour tous les faits primordiaux, précédé la notion statique, et l’homme savait exécuter des mouvements et connaissait,, au moins grossièrement, la contractilité, avant d’avoir l’idée de ce qu’est un muscle, comme il savait qu’une pierre tombe avant d’avoir l’idée de sa structure et de sa composition.
Il est bien vrai que lorsque nous envisageons anatomiquement, par exemple, un ensemble de muscles groupés autour d’une jointure, nous pouvons, de la forme des surfaces articulaires et de la direction des
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muscles, conclure aux mouvements qui sont exécutés ; mais c’est évidemment parce que nous nous reportons ici inconsciemment à la connaissance bien antérieurement acquise de la propriété contractile, reconnue dans l’espèce de fibres que nous avons sous les yeux. Que si, en effet, nous ne possédons point par-devers nous quelque notion physiologique et dynamique semblable, l’observation anatomique et statique reste pour nous lettre morte.
Prenons, pour être plus clair, quelques exemples dans des faits de détail. Supposons que, connaissant très bien la configuration et le rôle d’une glande salivaire, ^ nous venions à découvrir la glande pancréatique : nous devinerons aisément qu’elle doit fournir un liquide, à cause de sa ressemblance avec celle que nous connaissons ; mais nous ne pourrons jamais imaginer que ce liquide possède cette propriété spéciale à'émulsionner les graisses, propriété que ne possédait pas la glande qui nous servait de terme de comparaison.
Il y a plus, ce terme de comparaison peut nous induire en erreur. Des nerfs se rendent au cœur ; si ces nerfs ont un rapport avec les battements de l’organe, ce doit être, penserons-nous par analogie avec les autres nerfs musculaires, pour les provoquer. Or il n’en est rien, et l’expérimentation, contredisant l’hypothèse fondée sur l’anatomie, montre que ces nerfs du cœur arrêtent ses mouvements.
Enfin, si ce terme de comparaison manque, nous demeurons entièrement dans l’inconnu. La forme et la consistance du foie, même ses rapports anatomiques avec les autres parties, auraient-ils jamais pu nous faire deviner sa fonction glycogénique? Et la profonde ignorance dans laquelle nous sommes des fonctions dû thymus, de la rate, des diverses parties du cerveau, etc.,
LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE VITAL. 63 n’est-elle pas là pour nous montrer le peu de renseignements que peuvent donner à la physiologie les com naissances anatomiques?
Notez que je parle même des connaissances les plus approfondies. Certes, la structure des muscles a été observée avec un soin fécond en résultats curieux ; mais que nous apprend sur leur contractilité rapide la structure parfaitement dévoilée des fibrilles striées ? Ne retrouvons-nous pas cette contraction rapide dans la fibre lisse des mollusques céphalopodes? Et si la découverte de la plaque terminale du nerf moteur semble éclairer l’explication des propriétés excitantes de ce nerf, n’estce pas parce que nous connaissions déjà, par voie physiologique, ces propriétés excitantes?
On peut le dire, si quelque habitant d’une région céleste, si quelque Micromégas, moins semblable aux animaux de ce globe que celui qu’a évoqué le génie de Voltaire, descendait parmi nous, et qu’il rencontrât sur son chemin un cadavre, un être privé de vie, cet être fût-il comme de verre pour les yeux puissants de notre observateur, celui-ci, malgré la connaissance complète qu’il acquerrait de sa structure, ne saurait absolument rien de ses phénomènes vitaux.
Vous le voyez donc, la hiérarchie des connaissances biologiques a été singulièrement renversée. Dans l’opinion encore la plus généralement répandue, la physiologie vient, à la suite de l’anatomie, —•: ancilla anatomiæ, anatomia animata, — expliquer les fonctions des organes découverts par celle-ci. En réalité, c’est le contraire, excepté pour quelques cas particuliers ; c’est la physiologie qui tient la tête, constatant les actes, et laissant à l’anatomie le soin de déterminer la place, les . rapports, la structure des organes qui les exécutent.
Ceci n’est point une vaine querelle de mots, une dispute de préséance. Il importe de nous habituer à considérer la physiologie comme ne puisant pas ses preuves dans, les faits anatomiques, comme indépendante de l’anatomie, ou, pour être plus exact, comme ne lui étant nullement subordonnée. Elles ont un sujet commun d’étude, le corps vivant, et, par suite, elles sont souvent appelées à parler des mêmes choses; mais elles les envisagent à des points de vue tout à fait différents. Tandis, par exemple, que l’anatomie, découvrant dans les organes appendiculaires des crustacés, depuis les pédoncules oculaires jusqu’aux mâchoires, depuis les antennes jusqu’aux nageoires et aux pattes, un des plus remarquables exeihples de la loi d'économie, considère simultanément ces organes, la physiologie scindera leur étude et les rapportera chacun à la fonction qu’ils servent. Tandis que l’anatomie étudiera ensemble les organes appendiculaires des végétaux, les feuilles vertes ou routes, la physiologie suivra l’acte réducteur de l’acide carbonique sous l’influence de la lumière partout où il sê présentera, dans la feuille comme dans l’écorce, dans l’animal comme dans le végétal.
En d’autres termes, la physiologie envisage en premier lieu, d’une manière abstraite, les fonctions. L’être vivaut absorbe, assimile, rejette : la physiologie étudie l’absorption, l’assimilation, la sécrétion. L’animal ou la plante se meut : la physiologie recherche la raison, les conditions, les lois de ce mouvement. L’animal perçoit les faits extérieurs et réagit consciemment ; la physiologie étudie la sensibilité, la réflectivité, la pensée. Sans doute, elle ne peut pas, elle ne doit pas rester pendant ses études mêmes dans ces régions abstraites. Au contraire, elle doit incessamment scruter, modifier, manier, s’il est ainsi permis de parler, les organes; ici
LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE VITAL. 65 sans doute, elle a un incessant besoin des lumières de l’anatomie, comme elle a un incessant besoin des lumières de la physique et de la chimie. Mais les faits qu’elle observe, ceux qu’elle suscite expérimentalement, sont par elle classés, utilisés au poiiit de vue que j’indiquais tout à l’heure, c’est-à-dire à celui des fonctions des êtres vivants, envisagées d’une manière abstraite.
Ainsi, quand la physiologie voudra savoir, par exemple, comment s’opère chez l’animal la production de la force, elle étudiera la dissociation des molécules complexes venant du dehors ou formées préalablement dans les tissus, et suivra les manifestations de la force délivrée et devenue de la chaleur, de la lumière, de l’électricité, de la puissance mécanique. Pour faire complètement cette étude, elle s’adressera non seulement à des organes divers, mais à des animaux appartenant à un groupe zoologique quelconque,pourvu que, chez eux, le phénomène, toujours identique dans ce qu’il a d’essentiel, s’exécute dans des conditions qui en la constatation plus aisée.
De même, dans l’étude de l’intelligence, elle empruntera tout aussi volontiers les faits utiles aux insectes, rendent aux oiseaux, à l’homme.
En un mot, tous les êtres vivants sont pour la physiologie comme un seul être diversifié, lieu de phénomènes toujours identiques dans leur essence bien qu’infiniment variés dans leur intensité. Parmi tous ces êtres, elle choisit, à propos de chaque, ordre de phénomènes, ceux où ces phénomènes se présentent dans les condir tons les plus favorables à l’étude.
Maiscetteconsidérationpureraentabstraite des grands phénomènes vitaux, étudiés l’un après l’autre, et, pour ainsi dire, juxtaposés, n’est pas la seule à laquelle doive
se livrer le physiologiste. Sans cela, il aurait construit, pourrait-on dire, une science de fantaisie, n’ayant nul rapport direct avec les réalisations naturelles, et ne pouvant pas nous donner une idée complète de ce qu’est un être vivant «un système unique, entier et clos » (Cuvier). Il faut en effet que, de ce point de vue analytique, le physiologiste passe au point de vue synthétique, que de l’abstrait il arrive au concret; ou, pour parler plus clairement, qu’il groupe les connaissances qu’il a pu acquérir sur les diverses fonctions des êtres vivants, pour reconstituer par la pensée et comprendre un être vivant en son entier.
Celui-ci alors lui apparaît comme un petit monde admirablement pondéré, où se condensent et se dépem sent, — entretenant ainsi un équilibre toujours vibrant, pour ainsi dire, mais constant, —la matière et la force. 11 apprend alors à supputer ce qui entre et ce qui sort, à comprendre les réactions réciproques des fonctions qu’il avait analytiquement isolées, et à dresser ainsi le bilan toujours en balance de l’organisme.
Parmi les millions de types vivants que nous offre notre globe, celui que le physiologiste a particulièrement choisi pour cette étude concrète, c’est, bien entendu, le type auquel il appartient lui-même, le type humain.
Dans cette étude, dans cette monographie physiologique du type humain, tous les ordres de connaissances viennent aujourd’hui en aide au physiologiste. L’anatomie lui fournit un plan exact du corps, dans lequel les plus minutieux détails ont été relevés ; la médecine lui apporte la connaissance des altérations fonctionnelles et de leur rapport avec les altérations organiques ; la chimie lui apprend la composition moléculaire des différentes parties du corps ; l’anthropologie lui montre les résultats de l’influence longtemps prolongée des
LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE VITAL. 67 circonstances extérieures sur les fonctions; la psychologie lui transmet des règles pour l’analyse scientifique de son intelligence qu’il peut observer et expérimenter aisément sur lui-même; la zoologie, enfin, lui signale l’existence d’animaux dont l’organisation diffère peu de la sienne, et sur lesquels l’expérimentation peut s’exercer en toute liberté.
Il n’y a donc pas lieu de s’étonner que la physiologie de l’homme soit, en tant que monographie, si extraordinairement avancée. Mais il est curieux de voir comment cette étendue de la physiologie humaine, aidée, il faut bien le dire, de l’intérêt pratique immense qui s’y attache, a pu illusionner même des physiologistes d’un mérite supérieur, et leur faire croire que la connaissance de l’homme est le but suprême de la science à laquelle ils ont parfois imprimé de si vigoureux élans. C’était, notamment, l’idée du célèbre Burdach : « La « physiologie, disait-il, cherche en dernière analyse à (( connaître l’esprit humain, et, pour résoudre ce pro- « blême, il est indispensable d’avoir contemplé la na- « ture de l’homme sous tous ses autres points de vue. » Il est bien vrai que, si nous connaissions l’homme, de science véritable et complète, nous connaîtrions du même coup tous les autres êtres ; mais on peut en dire autant de tout autre animal, pour cette raison bien évidente que, si nous connaissions sur un point quelconque la vérité complète, nous la connaîtrions sur tous.
Tant il y a que, avec ou sans la conscience philosophique de ce qu’ils faisaient, l’immense majorité des physiologistes n’a exploité les faits et n’a orienté la science qu’au point de vue de la connaissance de l’homme, et, souvent aussi, des applications si utiles qui en découlent.
En poursuivant des études ainsi dirigées, non seulement ils ont fait faire à la physiologie de l’homme et des animaux qui s’en rapprochent le plus, des progrès merveilleux (quand on songe surtout au laps de temps si court pendant lequel ils ont été accomplis) ; mais ils ont rendu d’immenses services à la physiologie générale, et cela pour deux ordres de raisons.
Tout d’abord ils lui ont fourni l’inestimable appoint de leurs plus importantes découvertes. Parmi les faits innombrables que leur génie a su mettre en lumière, il en est dont la généralité dépasse de beaucoup l’histoire de l’espèce humaine, et s’étend plus ou moins sur la série animale tout entière. C’est d’abord l’explication chimique de la respiration (Lavoisier), qui s’applique à tous les êtres vivants; c’est la glycogénie animale (Cl. Bernard), l’indépendance de la contractilité musculaire et du système nerveux (Cl. Bernard), la transformation des matières sucrées en matières grasses (Dumas et Milne Edwards), faits qui se vérifient chez tous les animaux. Telle est encore la distinction si féconde des nerfs sensitifs d’avec les nerfs moteurs (Magendie), distinction dont on constate aujourd’hui l’exactitude chez tous les animaux qui possèdent un système nerveux.
A un autre point de vue, les physiologistes de notre époque n’ont pas rendu à leur science un moins important service, en y introduisant définitivement l’expérimentation sur l’être vivant, en montrant ses difficultés, en établissant ses règles.
Personne ne discute plus aujourd’hui l’importance du rôle attribué à juste titre à l’expérimentation sur le vivant, et, spécialement, à la vivisection. L’expérimentation a introduit, dans la manière dont on établit aujourd'hui la preuve physiologique, une véritable et
LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE VITAL. 69 salutaire révolution. Le temps mest plus où faisaient loi, dans les livres de physiologie, les vraisemblances basées sur l’observation générale ou la structure anatomique des parties. La physiologie n’est plus le terrain vague où tant d’esprits aventureux venaient échafauder leur fragile et brillant édifice ; une conclusion physiologique n’est aujourd’hui acceptée qu’après vérification faite par voie expérimentale.
Tandis que la physiologie s’enrichissait ainsi, par les efforts incessants des hommes du laboratoire et de l’hôpital, des cliniciens et des vivisecteurs, des expérimentateurs,"en un mot, les naturalistes lui apportaient, de leur côté, une quantité immense des plus riches matériaux.
Depuis Linné, depuis Cuvier surtout, tout le monde avait compris que la classification et la mesure exacte des rapports réciproques des êtres vivants ne peuvent être établies qu’en tenant compte de tous les caractères de ces êtres, et qu’en appuyant ou en combattant les résultats de l’observation extérieure à l’aide d’investigations anatomiques approfondies. Aussi, la fin du siècle dernier, et surtout la première moitié du présent siècle, virent naître une foule de travaux des plus importants, qui enrichirent la physiologie des faits les plus curieux et les plus inattendus.
Ce furent d’abord, et en nombre immense, des faits de nature spéciale, relatifs seulement à quelques types vivants : tels sont ceux qui ont rapport à la circulation du sang dans les divers groupes d’animaux invertébrés. Puis encore des faits d’un ordre plus général, s’appliquant souvent à la série entière, et éclairant parfois d’un jour nouveau des problèmes qui paraissaient n’avoir avec eux que des rapports éloignés : au premier rang de ceux-ci il convient de placer les remarquables
découvertes récentes sur la génération spermatique et la génération par bourgeons.
Ainsi, simultanément, ceux qu’on appelle spécialement les physiologistes, s’efforçaient d’édifier une monographie physiologique de l’homme, et du même coup une monographie des animaux supérieurs; tandis que les naturalistes recueillaient des faits innombrables à l’aide desquels il devenait possible d’édifier des monographies physiologiques des principaux types animés. Or, cette œuvre est, au moment où nous parlons, infiniment moins avancée que celle des physiologistes humains.
La raison de ee retard est facile à saisir ; les naturalistes, en effet, n’avaient point par derrière eux une masse de faits comparable à celle que les observateurs de tous les siècles, et surtout les médecins, avaient légués à la physiologie moderne. U leur a fallu tout découvrir, tout créer, et c’est un spectacle merveilleux que celui des résultats de tant d’efforts simultanés.
En comparant nos connaissances actuelles sur les animaux inférieurs à celles qu’avaient les naturalistes il y a moins de cinquante ans, il est iinpossible de ne pas être frappé d’étonnement et d’admiration pour ce magnifique mouvement scientifique dont le plus grand honneur revient à la France, mouvement si récent, que les hommes qui y ont pris la plus grande part vivent encore au milieu de nous.
Personne ne m’accusera donc d’une critique injuste et déplacée, si je cherche à indiquer en quoi et pourquoi leur œuvre est incomplète. C’est montrer pour elle le véritable respect scientifique que d’en signaler les lacunes, et d’indiquer du même coup comment il faut essayer de les remplir.
Au moment où furent exécutés les plus importants
LA. PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE ET LE PRINCIPE VITAL. 71 de ces travaux, la physiologie de rhomme était ellemême au début de la phase expérimentale de laquelle elle ne sortira plus. La plupart des problèmes qu’elle a résolus sur le rôle des différentes parties du système nerveux central ou périphérique, par exemple, sur l’usage des sucs digestifs, sur l’origine des sécrétions, etc., étaient à peine posés. L’instrumentation physiologique était à ses débuts. D’autre part, les naturalistes, se trouvant en présence d’un monde nouveau, avaient eu pour premier besoin de déterminer la place, la forme, la structure, et, d’une manière tout à fait générale, la fonction des organes qu’ils découvraient. Enfin, et ceci était tout à fait en harmonie avec les nécessités du temps, leurs préoccupations principales devaient être d'ordre anatomique : on les voit, par exemple, discuter la question de savoir si tel nerf est l’analogue du pneumogastrique ou du sympathique, plutôt que dé chercher expérimentalement sur quels organes il porte son action et quelle est la nature de cette action.
11 en est résulté qu’en dehors des faits physiologiques qui découlent immédiatement de l’investigation anatomique, tels que le jeu des appareils respiratoires ou le mécanisme de la circulation sanguine, ils ont laissé un champ presqne neuf aux physiologistes modernes, mais un champ dont leurs découvertes anatomiques ont rendu l’exploitation facile. Nous devons donc y péné-‘ trer maintenant à leur suite; nous devons soulever, à propos des animaux inférieurs, les mêmes problèmes qui sont posés ou même résolus dans la physiologie humaine , et employer pour les résoudre tous les moyens d’action dont nous disposons aujourd’hui.
Il y a donc à constitner aujourd’hui, pour les principaux types des groupes inférieurs, des monographies
physiologiques poussées aussi loin que possible, parallèlement à la monographie humaine : oiseaux, reptiles, poissons, mollusques des divers ordres, crustacés, etc.
Un pareil ensemble de travaux, pour l’exécution desquels l’intervention du physiologiste rompu à 1 expérimentation, et familier avec le maniement des instiuments, est tout à fait nécessaire, n’aura pas seulement pour résultat de fournir à la connaissance complète de ces différents êtres des matériaux nombreux dont le naturaliste s’emparera avec fruit; il enrichira, on peut l’affirmer à l’avance, la physiologie de découvertes inespérées et de faits tout à la fois curieux et féconds.
Le peu que nous savons aujourd’hui de la physiologie des animaux inférieurs nous fournit déjà matière à de sérieuses et utiles réflexions. Quand nous voyons, par exemple, certains mollusques mélanger à volonté d eau de mer le sang qui oscille dans leur appareil circulatoire ou le rejeter par une saignée volontaire au dehors ; quand nous voyons, chez certains autres, des glandes sécréter un liquide contenant de 1 acide sulfurique libre, nous sommes amenés à nous mettre en garde contre des généralisations prématurées tirées de 1 étude des vertébrés supérieurs. En sens inverse, quand nous voyons les planaires hachées, pour ainsi dire, en morceaux, continuer de vivre, de sentir, j’oserai dire, de penser, dans chacun de ces fragments qui emporte ainsi avec lui une personnalité distincte, une volonté directrice, nous trouvons là l’origine de recherches à poursuivre jusque chez les animaux supérieurs. Il est certain que nous ne sommes pas au bout de ces surprises physiologiques , surprises fécondes , puisqu elles ouvrent des horizons nouveaux, puisqu’elles nous permettent d’aborder par des voies nouvelles la recherche des di-