‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 107 sur 174 · LS · texte numérisé non relu

LS

d'hystéro-épilepsie; mais elle me gêne fort, je vous l’avoue, car elle est absurde. Voilà un malade qui est sous le coup de deux affections foncièrement différentes, et elles portent le même nom. Il n’y a pas le moindre rapport entre l’épilepsie et l'hystéro-épilepsie même à crises mixtes. Ce qu’on doit dire de cet homme, c’est qu'il est à la fois hystérique et épileptique. C’est une erreur de dire qu'il est hystéro-épileptique, si l’on prend la signification du terme au pied de la lettre. A ses crises de jour, qui sont des attaques de grande hystérie, l’épilepsie, le mal comitial, ne prend aucune part; et inversement, l'hystérie n'intervient d'aucune façon dans ses crises de nuit : pendant le sommeil de la nuit, vers trois heures du matin, je suppose, le voilà qui tout à coup se raidit, ses yeux sont hagards, convulsés, il se mord la langue, puis il se met à ronfler; cela dure un certain temps et c’est fini. Voilà l’accès d'épilepsie dans sa simplicité.

L'attaque d'hystéro-épilepsie n’est pas faite comme cela. J'en ai bien souvent redit ici les caractères et retracé les phases. Cette fois, pour ne pasme répéter, je vais prendre une description très fidèle, très artistique, parfaite en un mot, qui nous vient d'Allemagne. Je l’ai trouvée dans la Gazette hebdomabaire de Berlin; elle est accompagnée de dessins onne peut plus fidèles et significatifs ; ils sont la reproduction de photographies instantanées représentant un homme en proie à une attaque d'hystéro-épilepsie. (1).

L'auteur est un chirurgien major assisté dans l'observation d’un médecin attaché à la clinique d’Heidelberg, et le sujet un grenadier de l’armée alle-

- mande âgé de 23 ans, en garnison à Carlsruhe. L’hystérie mâle n’est donc pas

vous le voyez, comme on l’a donné à entendre, un produit de nationalité exclusivement française. J'ai dit ici un jour, en plaisantant, que je serais enchanté de voir constater l’hystérie chez un cuirassier prussien. Eh bien voilà un grenadier allemand qui est hystérique. On en trouvera, j’en suis

… convaincu, dans toutes les armées du monde. Voici l'histoire : Ce grenadier

Ki

avait désiré ardemment assister aux obsèques de je ne sais quel duc ; on le retint à la caserne et ce fut là, pense-t-on, la cause occasionnelle de sa maladie. Il tombe en attaque ; on le transporte au lazaret; les médecins étudient

… avec beaucoup de talent et une grande sincérité d'observation tout ce qui se

passe et photographient toutes les attitudes du malade

Dans la première phase le sujet a les yeux fixes, c’est l'aura ; l'attaque va commencer. Que se passe-t-il? Il a malà la tête, il entend des bruits dans les oreilles etc. C’est la reproduction à peu près exacte de ma description dans le premier volume de mes leçons, qui date de 1872.

La première phase, disent ces messieurs, ressemble tellement à l’épilepsie,

4. Oberstabartz Dr Andrée in Karlsrdhe und Dr Knoblauch Assistent an der psychiatrischen Klinik in Heidelberg : Ueber einen Fall von Hystero-Epilepsie bei einem Manne. In Berliner klin, Wochenschrift, N° 10, 11 marz 1889, p. 204. |

qu'il n y a pas de différence apparente. Voilà l’origine de cette dénomination d'hystéro-épilepsie. Le malade se comporte comme un épileptique, en ce

Fig. 86, — Mouvements de salutation,

sens qu'il présente une période de convulsions toniques puis de convulsions cloniques, mais il en diffère en général par quelques points ; habituellement, ilne se mord pas la langue et n’urine pas, et si l’on intervient violemment par des cris, ou bien en comprimant certaines zônes, l'attaque

s'arrêle, tandis qu'on u’arrêle jamais l'accès d'épilepsie vraie par desprocédés dece genre. En un mot ainsi que je l’ai depuis bien longtemps proclamé, l’épilepsie n’est là que dans la forme.

Dans une seconde phase, le sujet s’agite, se tord dans tous les sens, fait de grands mouvements de salutation, s’arc-boute de manière à former l'arc de cercle ouvert en avant (Emprosthonos). C'est la phase des grands mouvements, des contorsions ou encore du clownisme, que nous avons si souvent

décrite. Fig. 85, 86, 87.

NÉ tun% »

Le STE

my

MP er es st lé of dis dé

TE

Fig. 87. — Arc de cercle. Emprosthotonos.

Voici enfin la troisième période, celle des attitudes passionnelles, comme je l'appelle. Celles-ci sont dirigées en quelque sorte par des hallucinations dont elles représentent la formule motrice. En bon militaire qu'il est, le sujet £ tire des coups de fusil, s’escrime à coups de baïonnetle contre un ennemi imaginaire ; après cela, il menace du poing, prend l'attitude du crucifiement, etc. Bientôt, l'attaque se termine, et, après un moment de calme, il s’en produit une seconde, une troisième ete. semblables en tout à la première. En général, les crises d'hystéro-épilepsie, vous le savez, s’enchainent en séries. Voilà ce qu’on appellel’hystéro-épilepsie à crises mixtes. Sachez qu’il n’y a dans tout cela que l'apparence de l’épilepsie. La première phase qui seule est épileptique, non dans le fond, mais dans la forme, est, comme tout le reste, hystérique et rien qu'hystérique. Fig. 88, 89,90, 91.

RÉ SE née ; LES 7

nr

Il parail exister un autre caractère distinctif, d'ordre chimique celui-là. Je vous disais tout à l’heure que dans l’épilepsie, MM. Lépine et Mairet ont

Ji

Fig. 89. — Periode der Hallucinationen.

constaté une augmentation du taux de l’urée urinaire. MM. Gilles de la Tourette et Cathelineau ont fait des recherches intéressantes dont les résultats, s'ils venaient à se confirmer, constitueraient une véritable découverte. La phase épileptoïde de la grande attaque d’hystérie est si bien une simple appa-

rence que si l’on étudie les urines des hystéro-épileptiques, au lieu d'y trouver un accroissement du taux de l’urée, on constate au contraire que

Fig. 90. — Reriode der Hallucinationen.

PRE Ads

Fig. 91. — Periode der Hallucinationen.

l’urée a diminué. On n’a pas encore eu l'occasion de faire l'analyse des urines de notre homme lors de ses attaques hystéro-épileptiques, mais nous avons ici depuis longtemps une malade quiest comme lui, àlafoisépileptiqueet hystéroépileptique. Chez cette femme, le chiffre normalde l’urée est de 18 gr. 60 ; or, à

la suite de ses crises d’hystérie, ce chiffre descend à 14 gr. Après les accès d'épilepsie, au contraire, l’urée remonte à 22 gr. 40 et les phosphates s'élèvent de 1 gr. 80 à 2 gr. Si cette observation remarquable se confirme, elle sera la plus belle preuve de ce que j'affirme depuis bien longtemps, à savoir que dans l’hystéro-épilepsie il n'y a pas trace d’épilepsie, il n’y en a que l’apparence. Quand les deux maladies cohabitent chez un même individu, elles vivent séparément; iln'y a pas de mélange entre elles, pas de fusion, pas d’hybridité.

JIT

Nous arrivons au troisième élément nosographique que présente notre malade, à la névrose artificielle qu'il a créée en lui, la morphinomanie.

Et d’abord, qu'est-ce qu’un morphinomane ?

Pour une douleur quelconque, un individu se fait une injection de morphine. Le médecin a l’imprudence de lui laisser une seringue entre les mains et il contracte l'habitude de s’administrer plusieurs injections par jour. Bientôt, il lui devient impossible de s’en abstenir sans tomber dans de états très pénibles et quelquefois très graves. IL se fait une injection le matin au réveil, une avant le déjeuner, une autre avant le dîner, uneautre enfin avant de se coucher, en somme quatre ou cinq dans les 24 heures. Si pour le démorphiniser, quelqu'un lui enlève sa seringue, si on ne lui donne pas la dose du médicament qu'il s’est habitué à prendre chaque jour — la dose d’ailleurs, jusqu'à un certain point, importe assez peu, — alors va commencer une scène lamentable. Notre homme d’aujourd'huiest morphinomane à 30 centigrammes par jour. C’est ladose moyenne. Ilest des sujets morphinomanes qui en prennent plus, beaucoup plus; d’autres, par contre qui en prennent beaucoup moins. La dose, comme vous voyez varie suivant les sujets ; mais, je le répète, une dose de 0, 30 centigrammes en 24 heures, est chose vulgaire dans l'espèce. Voici comment notre malade est arrivé à cet état :

Vous savez comment, après sa fièvre typhoïde, il est devenu hystérique. IL paraît qu’au début il a souffert d’une hypéresthésie très douloureuse de tout le côté gauche du corps, et c’est sa sœur, épileptique comme vous savez, ét morphinomane elle-même qui, à ce propos, lui a montré l’usage de la morphine. Il a commencé par avoir des vomissements; il se refusait à continuer. Sa sœur l’a encouragé et il a fini par s'y faire. Les douleurs ont disparu, mais il est devenu morphinomane. Il n’est pas inutile de vous montrer comment il distribue les 30 centigrammes qu'il absorbe chaque jour.

Au réveil, vers 7 heures, il se sent considérablement prostré, affaibli; si on ne Jui donnait pas alors sa première injection, il serait incapable de se lever.

A 11 heures et demie, le besoin de la morphine commence à se faire sentir ; il éprouve certains symptômes que je vous dirai bientôt. Après cette deuxième injection, il mange un peu ; troisième injection à 3 heures ; quatrième injéction à 6 heures qui lui permet de diner — les morphinomanes ne mangent pas beaucoup, et pour la plupart ils seraient complètement incapables de prendre des aliments sans l'injection préalable; — cinquième injection à 8 heures du soir. Vers minuit, il prend 20 gouttes de laudanum pour passer, tant bien que mal, le reste de la nuit. Je dis tant bien que mal parce que, pour peu qu’il dorme, surviennént bientôt des rêves où il voit des animaux menaçants, l'enterrement deson père auquelil assiste la nuit, sans lumière, et autres images sinistres. Ces rêves procèdent-ils de l'hystérie ou de la morphinomanie? Des deux peut-être.

Nous appelons périodes d'euphorie les périodes pendant lesquelles le malade n’éprouve pas le besoin de morphine. Lorsque le morphinomane espace convenablement ses piqüres et s'arrange de façon à ce que les périodes d’euphorie se confondent les unes avec les autres, il n’y a pas de diagnostic à faire ; le sujet n’éprouve aucune souffrance marquée, aucune gêne, il ne profère aucune plainte.

Mais lorsque les périodes d’euphorie sont séparées par des entr’actes d'amorphinisme, alors les malades accusent une série de troubles qu'il faut bien connaître. Notre malade est, en ce moment, au début de la période de besoin. Elle s’annonce chez lui entre autres par un phénomène particulier. C’est un tremblement d’un genre spécial, qui ressemble à quelques égards au tremblement des alcooliques. Comme ce dernier, qui apparaît quand l’alcoolique est à jeun d'alcool, ilse montre dans la période d’amorphinisme ets'apaise après la prise du médicament. Il est surtout accusé aux mains. Nous avons étudié graphi-

rene pli F- a a ra h N'a Test even | A. à \M Man anna \f

Magna Ma AN te A ESS AT TOR M Ain

Fig. 92. — a. Tracé pris un quart d’heure après l'injection de morphine,

quement ce tremblement : il est assez irrégulier. Nous avons compté qu'il y avait six ou sept oscillations par seconde. Vous savez qu'il yen a de 7 à 9 dans le tremblement vibratoire de la maladie de Basedow. Ce n'est donc pas un tremblement rapide au premier chef. Il persiste, mais très faible, dans la période d’euphorie. Dès que le besoin de morphine se fait sentir, ce tremblement s'accroît ; les oscillations deviennent alors, progressivement, plus grandes o8

et un peu plus rapides. Ce tremblement a été signalé d'ailleurs par la plupart des auteurs qui ont décrit les symptômes de l’amorphinisme. On le trouve déjà étudié avec quelque soin dans la thèse de M. Jouet faite en 4883 sous ma direction. Il n'existe pas, je m'en suis assuré, dans tout les Cas, même les plus invétérés. Mais il y a d’ailleurs bien d'autres symptômes d’amorphinisme que vous devez connaître parce qu'ils vous permettront de découvrir la maladie quand les malades s’en cachent, ce qui est d’ailleurs assez fréquent.

ue || \A| j” DA A nf ne

Fig. 94. — c. Tracé pris 4 heures et demie après l'injection.

Voici ce qui se passe le plus communément, dans les périodes amorphiniques. Le malade accuse des sueurs froides, une inquiétude vague, il baïlle sans cesse, 1l est pris de coliques et va cinq ou six fois à la garde-robe, presque coup sur coup ; c’est la diarrhée du morphinisme. Il se gratte de tous côtés. Puis des troubles psychiques se manifestent. Il devient insolent, il veut, il exige absolument qu’on lui fasse ses piqüres ; il s'emporte et se livrerait volontiers à des actes de violence si on ne lui cédait point. C’est un véritable délire. Parfois il est pris de vomissements et tombe en syncope. Si on lui fait une injection de morphine, tout rentre rapidement dans l’ordre.

Comment peut-on démasquer un morphinomane qui veut vous cacher qu'il prend de la morphine ? Il y a une dizaine d'années, je fus appelé auprès d'une dame qui ne pouvait plus quitter sa chambre depuis trois ou quatre ans. Elle avait eu, à cette époque, un phlegmon du bassin très douloureux et depuis elle trainait, se plaignant de ceci, de cela : elle avait vu je ne sais combien de médecins ; j'étais peut-être le neuvième et tout d’abord, je l’avoue,je ne comprenais rien à l'affaire. Les consultations de mes collègues, qu’on m'avait communiquées, ne m'apprenaient rien non plus. En interrogeant le sujet dans tous les sens, je finis par découvrir une chose: c’est que la maladie évoluait

chaque jour en cinq actes, séparés par des entr’actes de calme et de bien être. Cela me frappa et me remit dans l'esprit ce qui se passe chez les nombreux morphinomanes que j'ai l’occasion de voir journellement à la Salpétrière. Je dis tout d'un coup : « vous avez une seringue de Pravaz? » Et aussitôt je vis la rougeur s'étendre sur son visage et sur celui de son mari. Elle nia, tout d’abord. — « Montrez donc vos bras ; vous vous faites des injections de morphine. Depuis quand ? » — Et elle me répondit : « C’est depuis que j’ai eu ma maladie du ventre. » La maladie « du ventre » avait depuis longtemps disparu ; mais la malade était devenue morphinomane : elle n'avait pas autre chose. |

Quant à notre homme, il présente tous les phénomènes du morphinisme au degré le plus élevé ; et le voilà épileptique, hystéro-épileptique et morphinomane. Nous voudrions tàcher de faire quelque chose pour lui. Mais, par où commencer ? Toutes les fois qu'un individu est en puissance de la morphine, il n’y a pas un autre remède à placer chez lui. La morphine n’admet pas de médication satellite ; elle règne'en maîtresse absolue surles organismes qu’elle détient. Il faudra donc le démorphiniser, soit par la méthode de suppression. brusque, soit en diminuant progressivement les doses. Mais rien n’est plus difficile ; les succès sont rares et les récidives fréquentes. J’ai la conviction d’ailleurs que jamais le malade ne voudra se laisser faire. Et puis, en admettant qu'on parvienne à le délivrer de la morphine, il lui restera ses deux autres maladies, tenaces elles aussi, à quel degré, je n'ai pas besoin de vous le dire ; l’hystérie peut-être autant que l’épilepsie.

En somme, je crains fort que ces trois éléments morbides quise sont développés chez cet homme ne continuent à vivre côte à côte encore pendant bien longtemps.

xp. deña Soc, de Typ, = Noizer: .,8, r. Campagne-Première. Paris

te

Policlinique du Mardi 28 Mai 1889

Page 1