MODE
rement. Ainsi notre homme, qui a été militaire, n'a pas oublié le pas marqué dit « pas ordinaire », Une, deux, une, deux ! vous le voyez, cela va parfaitement ; il procède ainsi sans que les trépidations apparaissent un seul instant. Tel n’est pas cependant le mode de progression qu'il emploie dans la pratique pour se transporter d’un point à un autre. Dans les rues, pour remplacer la marche vulgaire interrompue chez lui, à chaque instant, par les piétinements que vous savez, il s’est arrêté, après bien des tâtonnements, àune allure plus rapide et plus commode sans doute, mais passablement extraordinaire par contre, et éminemment ridicule ; si bien qu’il ne manque jamais d'exciter, partout oùil passe, l’hilarité bruyante des gamins. Ainsi il procède à très grands pas, faisant presque Le « grand écart » en avant, courant et sautant plutôt qu’il ne marche et portant vivement devant lui ses bras étendus, comme pour s'entraîner; de plus,à chaque trois pas,ilappuie fortement sur le sol une canne qu'il tient de la main gauche, et à l’aide de cette manœuvre il semble se « donner de l'élan ». Tel est lemode de progression singulier à l’aide duquel il parcourt journellement les rues du quartier Picpus qu'il habite, au grand ébahissement des passants qui ne manquent guère pour la plupart, cela va sans dire, de le considérer comme un fou ou, pour le moins, comme un original fieffé.
À n’envisager que les troubles de la marche considérés en eux-mêmes et indépendamment desautres faits cliniques quis’y observent, le casde notre homme, en ce qui concerne la netteté, l'originalité du syndrome abasie, ne le cède en rien aux exemples les plus caractéristiques du genre. Mais par contre, à d’autres égards, il diffère très notablement de ces cas typiques. Nous ne trouvons pas ici, en effet, les tares nerveuses héréditaires, les antécédents névropathiques, l’accompagnement de phénomènes manifestement hysté-: riques, non plus que l'influence de causes provocatrices puissantes, émotives ou autres, qui,dans la règle, appartiennent à ces derniers. Rien detout cela, je le répète, ne se rencontre chez Cr...t, et à part le sentiment de pesanteur qu'il dit éprouver derrière la tête, sur les épaules, dans les membres, et certaines sensations de marcher comme sur un tremplin, ou un « sommier élastique » dont il se plaint parfois, on ne lui trouve aucun symptôme d'ordre nerveux surajouté à l’abasie. Entre autres, pas de troubles permanents de la sensibilité, pas de rétrécissement du champ visuel, de parésie, rien enfin qui rappelle l’attaque hystérique sous une forme quelconque. Il faut dire encore que, chez lui, l’incoordination motrice relative à la marche né paraït pas être, comme chez la plupart des autres, un accident plus ou moins fugace êt transitoiré, toujours de pronostic relativement favorable; il en souffre en effet depuis tantôt cinq ans, d’une façon permanente; elle paraît s'être plutôt aggravée dans ces derniers temps et ne semble pas par conséquent devoir céder de sitôt. Enfin, on ne doitpas l'oublier, il s’agit d’un vieillard de 75 ans, et, à cet âge, bien que ce ne soit pas là, tant s’en faut, une règle absolue, les
lésions dites dynamiques des centres nerveux cèdent volontiers la place aux lésions anatomiquement constatables. k
Est-ce donc qu'il faut admettre que chez C..t, comme nous avons supposé que cela devait être dans le cas de Sob...re précédemment étudié, l’abasie relève d'une lésion organique en foyer, intéressant par exemple, dans l'écorce cérébrale, le groupe cellulaire organisé pour mettre en jeu le mécanisme de la marche ? J'avoue que je ne me sens pas suffisamment préparé, cette fois encore, pour répondre à la question d’une facon catégorique. Il ne serait certainement pas difficile d'imaginer, pour les besoins de la cause, l'existence d’un foyer produit en conséquence d’un processus d’artério-sclérose. En pareille matière, les hypothèses ne coûtent pas grand’chose ; mais il faudrait alors reconnaître, pour le moins, que la localisation hypothétique devrait être bien étroitement, bien précisement limitée à la région physiologiquement spécifiée; car, ainsi que nous l'avons expressément signalé, dans l'exposé de l’observation, on ne rencontre chez le sujet, en dehors de l’incoordination abasique, aucun des troubles de l'intelligence, de la sensibilité ou du mouvement qui devraient, ne fût-ce qu'au plus léger degré, coexister avec elle, s’il s’agissait vraiment comme on le supposait tout à l'heure d’une lésion encéphalique, en foyer,à peu près nécessairement toujours un peu diffuse. Aussi, messieurs, jusqu’à plus ample informé, et pour ainsi dire à titre provisoire, vous proposerai-je d'admettre que ce brave homme est,sans le savoir et sans leparaître, un névropathe, sujet comme tel à l’action des auto-suggestions, et c’est à ce point de vue que nous essaierons tout d’abord de le traiter (1).
1. Le malade en question, Cr...t., a voulu quitter le service à la fin du mois d’août dernier. Aucun changement dans son état ne s'était produit à cette époque. Dans les derniers temps de son séjour à l’hôpital, il a à plusieurs reprises présenté les phénomènes suivants: Tout à coup le malade éprouve une sensation de malaise difficile à définir. Il lui semble que « quelque chose » lui monte du ventre vers la gorge et produit un sentiment de suffocation. Bientôt après, surviennent une rougeur intense de la face, des battements dans les tempes, une obnubilation de la conscience et finalement le malade tombe à terre. Quelques mouvements convulsifs des membres se manifestent alors. Des pleurs et des sanglots terminent la crise. Ces faits n’ont pas besoin de commentaires. Évidemment c’est bien, commé on l'a supposé, l’hystérie qui est en jeu dans ce cas, bien qu'il s'agisse d’un vieillard de 75 ans.
«xp. dora 300. de Typ, - Moisere ,8,r. Campagne-Premidre. Paris.
Policlinique du Mardi 28 Juin 1889