TROISIÈME LECON
1% Malade. — Intoxication par le sulfure de carbone.
2m° Malade. — Hémiparaplégie spinale croisée (syndrome de Brown-Séquard), par lésion traumatique de la moeile épinière dans sa moitié latérale.
4er Marape
M. CuarcoT : Vous avez sans doute, messieurs, pour la plupart du moins, entendu parler de l’industrie du sulfure de carbone. Cette industrie comporte d’abord la préparation du sulfure de carbone lui-même; puis des industries en quelque sorte subordonnées, parmilesquelles on peut citer par exemple la fabrication du caoutchouc vulcanisé. L’hygiène et la clinique ont à s'occuper de ces industries en raison de certains accidents principalement d'ordre nerveux auxquels semontrent sujets les ouvriersqui travaillent soit à la préparation du sulfure de carbone soitau maniement de cette substance, dans les diverses industries connexes. Le malade que vous avez sous les yeux vous offre justement un exemple du genre.
Il y a longtemps qu'on a signalé pour la première fois les accidents qui peuventsurvenir par le fait de l’action du sulfure de carbone et parmi les auteurs qui paraissent avoir les premiers reconnu ces accidents, il faut citer Duchenne de Boulogne et Bouchardat.
Mais le premier travail approfondi sur la matière date de 1856; il est de Delpech et porte le titre suivant : Mémoire sur les accidents que développentchez les ouvriers en caoutchouc l'inhalation du sulfure de carbone en vapeur. Ce mémoire a été lu à l’Académie de Médecine.
On peut dire que, dans l'espèce, c’est là le travail initiateur. Un nouveau travail, dû au même auteur, est destiné à compléter les précédents et à en
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asseoir les conclusions sur des bases plus solides, il date de 1863, et il est intitulé comme suit : Vouvelles recherches sur l’inloxication spéciale que détermine le sulfure de carbone. {ndustrie du caoutchouc soufflé.
Remarquez combien cette fois le titre est significatif : il est clair que l’auteur voudra s'attacher à démontrer que le sulfure de carbone a pour effet de déterminer chezles individus, exposés aux vapeurs qu'il dégage, uneintoxication se traduisant dans la clinique par des caractères vraiment particuliers et qui permettront de distinguer l'affection ainsi produite, de toutes les névroses toxiques d’un autre ordre.
Ainsi, cela n’est pas douteux pour Delpech, c’est d’une névropathie sui generis qu'il s'agirait ici et qui pourrait être désignée sous le nom de névrose sulfo-carbonée. C'est dans le même sens qu'ont conclu la plupart des auteurs qui ont suivi Delpech dans.a voie qu'il a tracée. Tous s'efforcent à l’envi de bien établir les caractères spéciaux des accidents nerveux produits par l’action du sulfure de carbone, afin de les distinguer aussi nettement que possible de ceux qui relèvent des intoxications saturnines, alcooliques, etc., etc. (4).
Eh bien, messieurs, nous avons justement sous les yeux un pauvre homme chez qui l'affection nerveuse dont il souffre actuellement a été évidemment développée — cela ressortira pleinement de l’analyse du cas— sous l'influence de l’action du sulfure de carbone, et nous allons être mis à même par conséquent d'étudier l'affection dans tous ses détails. Mais, messieurs, je crois devoir vous en prévenir immédiatement : l'analyse clinique ne nous conduira pas à trouver exactement ce que nous cherchons ; c'est une affection nerveuse vulgaire, très vulgaire qu’elle va mettre en évidence et nullement une névrose toxique spéciale ; nous serons conduits par là à nous demander si bon nombre des cas — la plupart peut-être — rattachés par Delpech à la prétendue névrose sulfo-carbonée n'appartiendraient pas purement et simplement au domaine très étendu d’ailleurs et très vaste de cette névrose « vulgaire » à laquelle je faisais allusion tout à l'heure.
Notre malade, donc, est un homme de soixante-trois ans, assez vigoureux autrefois. Mais depuis quelque temps, il a beaucoup perdu de ses forces et de son entrain.
Les accidents qui Pont amené ici, datent cependant de six semaines ou deux mois à peine.
Quelques mots d’abord sur son passé. Nous n'avons pu découvrir, malgré toutes nos recherches poussées dans cette direction aucune tare névropathique dans sa famille, qui compte prétend-il, des centenaires.
Nous avons toute raison de croire, d’un autre côté, que P...on, a toujours été un homme sobre, nullement porté aux excès alcooliques ou autres, de mœurs simples et tranquilles. Dans son enfance, il a véeu à la campagne où il
4. Voir en particulier Bannet, Thèse de Paris 1885 ; Sapelier, Thèse de Paris 1885.
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gardait les troupeaux. Il n'a jamais appris à lire. Vous voyez que ce n'est pas la culture intellectuelle qui l’a perdu. Je parlais tout à l'heure de sa sobriété : nous avons à cet égard une garantie ; il y a longtemps qu'il travaille dans les usines où l’on fabrique le sulfure de carbone. Or, dans cette industrie-là, sont seuls admis et conservés, les ouvriers qui ne boivent pas. D'ailleurs, nous ne trouvons absolument rien en lui qui puisse faire soupçonner que l'alcoolisme soit en jeu. Exerçant auparavant la profession de terrassier, P...on fréquente l'usine depuis 4872 ; mais il n'y a pas constamment travaillé. De temps en temps, par intervalles, il est revenu — pendant le cours de ces deux dernières années surtout—à son métier de terrassier. Quoi qu’il en soit, il était de nouveau attaché à l'usine depuis plus de quatre mois et n'avait pas cessé depuis lors d'y travailler régulièrement, lorsque le 24 septembre pendant qu'il procédait au nettoyage d’une cuve destinée à contenir le sulfure de carbone, survint l'accident qui l’amène aujourd’hui devant nous.
Il paraît qu'il n’est point rare de voir survenir semblables accidents, pendant ce même nettoyage des cuves ou bassins à sulfure de carbone. Voici d'ailleurs ce qui s’est passé : tout à coup P...on, après avoir éprouvé une sensation d’étouffement et ressenti dans le scrotum comme «une chaleur », s’affaise sur lui-même, sans pousser le moindre cri, comme frappé d’apoplexie ; ses camarades l'ont cru asphyxié ; ils assurent que pendant la durée de la perte de connaissance, qui a été d'une demi-heure environ, il ne s’est pas produit de convulsions. Enfin, il revint à lui et l'on put le ramener chez lui à pied, tout confus, tout ébaubi. IL est resté dans sa chambre pendant deux jours, et durant ces jours-là, il ne sait pas trop ce qui s'est passé ; mais le troisième jour, il ressentit dans le membre supérieur droit de forts engourdissements, et le lendemain au réveil il y avait dans ce même membre une paralysie très accentuée. Le même jour, le membre supérieur correspondant se prit à son tour de la même façon, mais d’une manière beaucoup moins prononcée, car toujours P...on a pu continuer à marcher tant bien que mal.
Ce fut alors que notre malade se présenta à la Pitié, où il fut admis le 28 septembre dans le service de M. le D' Hutinel, dirigé à ce moment-là par M. le D' Marie qui eut l’obligeance de nous l'adresser quelques jours après. Eh bien, messieurs, cette hémiplégie survenue rapidement après une attaque apoplectiforme a été la première révélation de l'affection nerveuse dont il s’agit de déterminer maintenant les caractères nosographiques.
Vous trouverez dans les mémoires de Delpech et dans ceux de ses successeurs, plusieurs observations d'hémiplégie à début brusque ou rapide attribués à l'influence de l'intoxication sulfo-carbonée. Mais ces observations-là datent déjà de quelques années, et aujourd’hui le neuropathologiste a le droit de se montrer plus difficile qu'autrefois à l'égard de la description d’une hémiplégie. Il ne suffirait pas actuellement de parler sommairement d'une paralysie plus ou moins intense, survenue plus ou moins subitement dans un
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ou plusieurs membres. Il s'agit encore de rechercher avec minutie la présence d'une série de caractères cliniques concomitants de l'impuissance motrice, qui seuls pourront permettre de déterminer nosographiquement l'affection. Malheureusement, ces détails ne se rencontrent pas, tant s’en faut, toujours dans les observations d'hémiplégie sulfo-carbonée ; parfois cependant, les descriptions en sont suffisamment explicites pour qu'il soit permis de rapprocher ces faits anciens du fait nouveau qui s'offre à nous présentement et dont nous allons tâcher de préciser les caractères.
Mais avant de procéder à note démonstration, je tiens à déclarer que c’est à l’obligeance de mon collègue des hôpitaux, M. Marie, que je dois de pouvoir vous présenter aujourd'hui cet intéressant malade et, qu’en outre, la plupart des détails que nous allons vous développer à son sujet sont empruntés à une note que M. Marie va lire dans quelques jours à la Société médicale des Hôpitaux (1).
Si donc vous trouvez quelque intérêt à notre démonstration d'aujourd'hui, veuillez ne pas oublier,je vous prie, que c’est surtout à mon collègue qu'il faudra le rapporter.
Je vais prier notre malade de se lever et de faire quelques pas devant vous. Rappelez-vous que l’hémiplégie chez lui date de six semaines déjà. Remarquez qu’en marchant, notre malade traine après lui son membre inférieur parésié, comme s'il s'agissait d’un corps inerte, conformément à la fameuse description de Todd, que je vous ai rappelée si souvent. Oui, remarquez-le bien, le membre parésié ne cesse de reposer sur le sol où il traîne, le malade ne fait aucun eftort pour l’élever à chaque pas; il n’y a pas trace d'une esquisse de ce mouvement de circumduction qui ne manque guère d'exister dans une hémiplégie ancienne de cause organique. C’est là un détail qui n'échappéra pas, certainement, à ceux d’entre vous qui sont au courant déjà des. questions de ce genre et ils ne manqueront pas d'en faire leur profit.
Considérons maintenant le membre supérieur gauche : il est pendant, sans rigidité, très affaibli, mais cependant est un peu déformé par ce fait que les doigts sont tous rigides, étendus en masse de façon à faire un angle droit avec la paume de la main ; il y a là vraiment contracture spasmodique, car on éprouve une résistance élastique lorsqu'on veut mouvoir les doigts aussi bien du côté de la flexion que du côté de l’extension. Oui, il y à ici une rigidité spasmodique, mais certes ce n’est pas là l'attitude des doigts en crochet que l’on observe dans les hémiplégies de cause organique suivies de contracture, et cette circonstance déjà est bien faite pour éveiller l'attention du connaisseur. La pression dynamométrique donne pour la main gauche parésiée 11 kilos, tandis qu’elle donne 60 kilos pour la droite. D'ailleurs, pas d'exalta-
1. Sulfure de carbone et Hystérie, comm. à la Société médicale des Hôpitaux, 9 novembre 1888, Gaz. hebdom., 23 novembre 1888,
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tion des réflexes soit aux membres supérieurs, soit aux inférieurs. Nous voilà déjà, par de certains indices, conduits à supposer que ce n'est pas ici de l’hémiplégie vulgaire de cause organique qu'il s'agit et cette première impression se trouvera confirmée par tout Ce qui va suivre.
Le premier fait que nous relevons maintenant, c’est que la sensibilité cuta-
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