‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 51 sur 174 · A UT · texte numérisé non relu

A UT

C'est, il importe de le relever, à l'occasion de la ménopause que l’un et l’autre élément se sont développés. Depuis six mois, les règles qui jusque-là avaient été régulières, se sont supprimées ; à partir de cette époque. B...ot est sujette à des malaises variés ; elle ressent souvent des bouffées de chaleur qui

Fig. 42. — Champ visuel de l’œil gauche. Le champ visuel de l’œil droit est normal.

lui montent au visage, puis tout le corps se couvre de sueur. D’autres fois, ce sont des frissons qui « le glacent » ; elle souffre fréquemment de palpitations du cœur, d’insomnie ; elle est triste, inquiète, tourmentée par des bourdonnements d'oreilles. Elle pleure fréquemment pour le plus léger motif, et même parfois sans motif. Ce sont là, sans doute, des phénomènes qui se montrent vulgairement chez les femmes à l’occasion de l’âge critique et qu'on pourrait presque dire physiologiques : mais, la ménopause, vous ne l’ignorez pas, représente une période de la vie particulièrement favorable au développement ou à la réapparition de diverses affections, soit organiques soit purement dynamiques et pour ne parler que de celles-ci, on peut rappeler que, à côté de la chlorose de l’âge critique, il y a lieu de placer l'hystérie de la ménopause : c’est de cela qu'il s’agit simplement chez notre malade. La nature hystérique chez elle de la grande majorité des symptômes n’est pas douteuse ; et, si les accès convulsifs font défaut, les stigmates permanents sont, vous l’avez constaté, tellement accentués, tellement classiques, que leur identité ne saurait être un instant méconnue.

En terminant, il me reste un point à toucher. Les deux éléments pathologiques, dont nous venons de signaler la présence simultanée chez notre sujet, sont-ils restés absolument isolés l’un de l’autre, ou au contraire existe-t-il entre eux une certaine relation ?

Je crois, messieurs, que la relation existe en effet, et voici, je pense,en quoi elle consiste. La diathèse hystérique, vraisemblablement, a été mise en jeu dès l'origine des accidents liés à la ménopause : les phénomènes de compression spinale ne se sont manifestés qu’ensuite.

Quoi qu'ilen soit, ce sont ceux-ci pensons-nous, qui ont déterminé la forme particulière et aussi la localisation spéciale qu'ont affecté les manifestations de celle-là.

Voici, du reste, comment je comprends les choses : par le fait de la reproduction, dans une certaine mesure des lésions organiques spinales, la malade a éprouvé des douleurs rachialgiques et en ceinture, en même temps qu’elle sentait les membres inférieurs s’affaiblir. Ces douleurs, cette parésie amplifiées par l'imagination, ont fait naître dans son esprit la crainte de voir se reproduire, sous une forme plus grave encore peut-être, toute la série des accidents paralytiques d'autrefois. Or, messieurs, vous ne l’ignorez pas, souvent l'état mental des hystériques se rapproche beaucoup de celui qui caractérise le somnambulisme hypnotique, en ce sens que, dans les deux cas, le phénomène d'auto-suggestion peut se produire aisément, prendre des proportions considérables et aboutir finalement à la réalisation objective des symptômes imaginés. C'est, messieurs, à ce que je crois, par ce mécanisme psycho-somatique qu’à l'exemple de ce qui a lieu dans les cas où il s’agit de la production des paralysies hystéro-traumatiques en conséquence d’un choc local, B...ot a « localisé », si l’on peut ainsi parler, « son hystérie » dans les membres inférieurs où elle éprouvait le sentiment d’impuissance motrice qui a été Le point de départ de l’auto-suggestion. En même temps, comme cela devait être, les troubles parétiques ainsi produits se sont accompagnés des. troubles particuliers de la sensibilité cutanée et profonde caractéristiques en pareil cas, de façon à reproduire le type univoque des paralysies hystéropsychiques.

Pour ce qui est de la paralysie des membres supérieurs, qui se présente comme l’on a vu en tout semblable à celle des membres inférieurs, on pourrait dire qu’elle est le produit d’une suggestion par contre-coup ou autrement parlé, d’un raisonnement inconscient par analogie.

On pourrait dire encore qu’elle représente l'interprétation exagérée du sentiment de faiblesse, de fatigue accusé par la malade dans les bras, toutes les fois qu’elle voulait s’en servir en les élevant au-dessus de sa tête.

Mais je ne saurais aujourd’hui entrer dans de plus longs développements concernant la question de théorie et je reviens au côté pratique. Il est clair, d’après ce qui précède, que le pronostic est moins grave qu'il ne paraissait l'être au premier abord, car, en somme, ainsi que je l'ai déjà proclamé, c'est évidemment l'hystérie qui domine la situation, et il y a tout lieu d'espérer qu’elle n’a pas jeté encore dans l'organisme de racines profondes. Les applications de pointes de feu et le repos au lit pourront être utiles en vue de com-

battre le travail inflammatoire supposé, et pour ce qui est des phénomènes hystériques, il importe de rassurer la malade sur l'issue des événements, de relever ses forces et de savoir attendre.

2e MALADE.

Par le fait d’une coïncidence assez singulière, nous avons encore à parler du mal de Pott à propos de notre second malade.J’aurai à vous rappeler combien il est difficile parfois de reconnaître l'existence du mal vertébral tuberculeux dans les premières périodes de son évolution,alors par exemple que la gibbosité ne s’est pas encore produite ; et aussi comment l’ensemble des signes classiques sur lesquels reposent le diagnostic de la maladie peut à cette

époque être quelquefois simulé de la façon la plus frappante dans l’hystérie.

Bonneuil, où est né notre malade, Me...ier, aujourd’hui âgé de 24 ans, est, vous ne l’ignorez peut-être pas,un bourg situé non loin de Saint-Maur,sur les bords de la Marne. Ce n’est pas tout à fait la ville sans doute mais ce n’est pas non plus tout à fait la campagne, car, dans le lointain, on y entend en prêtant bien l'oreille le bourdonnement de la capitale; d’ailleurs les relations directes entre les Parisiens et les habitants de Bonneuil sont chose fréquente surtout le dimanche, où elles s’opèrent sur une grande échelle par la voie nautique.

Ces préliminaires qui, au premier abord, paraissent étrangers à la cause, sont destinés cependant à en faire apprécier, comme il convient, certains détails relatifs au côté intellectuel et moral de notre homme. Nous ne voudrions pas vous le présenter comme un citadin accompli, ce serait forcer la note ;, mais très certainement, ce n’est pas non plus un paysan vulgaire, bien que son métier soit de cultiver la terre. En somme, il a bien profité de sa fréquentation de l’école car il n’est pas sans instruction ; il écrit fort correctement et il aime la lecture; il a vraiment d'assez bonnes façons et ses goûts sont plutôt relevés. Il est grand, assez bien taillé, d’une figure agréable, mais pèle et d'apparence délicate, un peu féminine. Dans ses antécédents héréditaires il faut relever que son père a été atteint d'une tumeur blanche au pied

pour laquelle il a subi l’amputation de la jambe. Lui, a toujours été un peu faible, presque malingre et, il y à trois ans, ila souffert d'une grande maladie dont le nom sonne mal à l'oreille ; c'était parait-il une pleurésie double, La durée en a été de six mois. Ajoutons qu'il porte dans l'épididyme du testicule droit une induration qui a été considérée comme étant de nature tuberculeuse. Il s’est cru pendant longtemps complètement guéri de tout cela; cependant il accuse que, depuis cette époque, il n’a plus jamais retrouvé ses forces d’autrefois ; sa santé est restée chancelante, le moindre travail le fatigue. L'anémie profonde sous Le coup de laquelle il vit actuellement date de ce temps-là. La tuberculose pulmonaire est-elle réellement en jeu chez lui? cela est bien possible ; cependant, l'examen attentif des voies respiratoires ne nous a fourni aucun signe propre à justifier positivement ces craintes.

Dans ces derniers temps, il y a trois mois, à la suite d'émotions morales qui l’ont fortement remué, et dont je me réserve de vous entretenir plus loin, sa santé s’est altérée au point qu'il a dû être admis dans un hôpital.

Les symptômes nouveaux qui s'étaient produits alors et qui ont motivé cette admission, étaient tels qu’on avait émis l’opinion qu'il était atteint d’un mal de Pott ; et cette opinion, qui fut du reste bientôt abandonnée, vous paraîtra incontestablement fort soutenable pour peu que vous vouliez considérer un instant les choses d’un certain point de vue, à la vérité trop exclusif.

Rappelez-vous d’abord les antécédents héréditaires du malade : père amputé pour une tumeur blanche ; chez lemalade lui-même, l'existence passée d’une pleurésie double, la présence d’une induration testiculaire peut être de nature tuberculeuse; l’anémie profonde, enfin la prostration actuelle des forces, et aussila faiblesse originelle dusujet; voilà certes,des circonstances qui ne contredisent nullement à l’idée du mal de Pott.

Mais c’est surtout, sans doute, un certain ensemble de symptômes, encore présents aujourd'hui,et que nous pourrons par conséquent étudier avec vous, qui avait frappé l'attention. Vous avez vu notre malade faire son entrée dans la salle de cours en s’aidant d’une béquille qu'il porte du côté droit le tronc tenu raide dans la verticale, la région lombaire présentant une cambrure assez forte, les jambes traînantes, surtout la droite. Ce sont les douleurs dont il souffre et qu'il localise dans l’épine, à la partie inférieure de la région dorsale et dans la région lombaire, qui semblent commander cette attitude. Ces douleurs paraissent très vives; elles se font sentir spontanément, et sont alors comparées à la sensation que produirait une brûlure ou un vésicatoire à vif; mais ellessont exaspérées soit par la pression, soit par les moindres mouvements du tronc, et dans ces cas-là, elles se montrent bien plus vives encore; elles rayonnent des deux côtés du tronc, le long des fausses côtes, et s'étendent en avant jusque dans les deux fosses iliaques, surtout dans la droite. Lorsque nous avons examiné le malade au lit, nous avons remarqué qu’il ne peut s'asseoir complètement. Lorsqu'il veut essayer

de le faire, il tire de toutes ses forces sur la corde du lit et parvient ainsi à soulever ses épaules ; le tronc suit, tenu tout d’une pièce, mais ne s'élevant guère au delà d'un angle de 45 degrés.

Bien qu'il n’y ait pas trace d'une déformation vertébrale, voilà certes un ensemble de faits qui sont bien denature à éveillerl'idée du mal de Pott ; d’autant mieux que la démarchetrainante fait songer à l'existence d’une parésie des membres inférieurs et qu’un examen antérieur avait révélé déjà un certain degré d’excitation des réflexes rotuliens. Mais on ne saurait, en pareille matière,se borner à un aperçu sommaire, ef, avant de rien décider, il est indispensable d'examiner les choses de beaucoup plus près. Vous n’ignorez pas que les chirurgiens relèvent avec insistance, et c’est bien à juste titre, les difficultés que présente le diagnostic du mal vertébral, à son origine, avant l'apparition de la gibbosité. Indiquons d’abord l’un des points dont ils recommandent l’étude attentive comme devant fournir les renseignements les plus importants : l'examen de la souplesse du rachis, suivant M. le professeur Lannelongue (1), de la mobilité des vertèbres peut donner des indications de premier ordre.

On sait qu’à l’état normal lorsque le tronc s’infléchit en avant et se redresse, lorsque ces mouvements opposés sont portés à leur maximum, on voit les courbures normales du rachis se modifier régulièrement surtout au cou et aux lombes ; les concavités s’effacent, se transforment même en courbures inverses et si, pendant que le malade effectue ces mouvements, on applique les doigts sur Les apophyses épineuses, on sent facilement un certain degré de mobilité entre les vertèbres d’une région. De plus le patient n’en éprouve aucune gêne. Toutes ces particularités vous les pouvez constater chez cet homme sain que j'ai, pour permettre la comparaison, fait placer près de notre sujet et qui, le tronc dépouillé de vêtements, exécute devant nous les mouvements signalés ci-dessus.

Mais il n’en est plus de même chez notre malade, tant s’en faut : letrone, lorsqu'il se fléchit en avant, ou se redresse, ou encore lorsqu'il tend à s’incliner sur l’un ou l’autre côté, se déplace tout d’une pièce, les mouvements manquent de souplesse. Il semble que les apophyses épineuses soient fixées l'une à l'autre; ces mouvements sont d’ailleurs extrêmement limités en raison de la douleur intense qu'ils déterminent, lorsqu'ils sont poussés un peu loïin. Or, justement, messieurs, telle est la rigidité anormale qui dès le début, avant toute difformité, constitue suivant les auteurs (2) un des caractères cliniques du mal de Pott.

D'après la description donnée par le malade, du siège, de l’étendue, du

1. Lannelongue, Tuberculose vertébrale, 1888, p. 146. 2. Lannelongue, Loc. cit.

caractère des douleurs qu’il ressent, de leur exacerbation sous l'influence des moindres mouvements du trone, on pourrait être conduit à penser que l'étude méthodique de ces troubles de la sensibilité fournirait des résultats conformes à ceux obtenus par l’examen de la souplesse du rachis, c'est-à-dire plaiderait dans le même sens. Eh bien, c’est justement ici que la lumière va sefaire, que la véritable nature du cas va commencer à se dévoiler. Il n’est pas nécessaire en effet chez notre homme pour provoquer la douleur rachidienne d’exercer à l’aide du doigt,avec une certaine force,une pression profonde sur les apophyses épineuses, sur les apophyses transverses, sur les gouttières vertébrales. Une pression des plus légères, un simple attouchement, un frôlement suffisent, vous le voyez, pour éveiller une douleur vive et, si peu qu’on insiste, pour arracher des cris au patient.

En réalité, 1l existe là non seulement sur le rachis, mais encore partout où s'étend la douleur spontanée, une « hyperesthésie exquise » poussée au plus haut degré, qui, sans doute, occupe pour une part les parties profondes maisqui siège surtout dans le tégument externe. On s’en assure très exactement en formant sur un point quelconque des parties hyperesthésiées un pli de la peau que l’oncomprimeensuite entrele pouce et l'index. Une pression même très légère de ce repli cutané suffit pour produire la douleur ; une pression un peu forte la porte au plus haut degré.

La pression a encore un autre effet sur lequel il nous faut particulièrement insister, car il constitue dans l’espèce une révélation très significative. Lorsqu'on presse sur la peau, même doucement, qu'on y exerce un frôlement superficiel ou encore lorsqu'on comprime légèrement un pli cutané compris entre deux doigls, la sensation produite chez le patient n’est pas seulement une douleur locale plus ou moins vive, qu'il compare généralement à une brûlure, c’est encore un sentiment de quelque chose qui monte du bas ventre, arrive à l’épigastre, au cœur où il se produit des palpitations, à la gorge où l'on croit sentir une boule qui vous étouffe, à la tête enfin où les oreilles. sifflent en même temps que l'on ressent de forts battements dans les tempes. Evidemment, cette hyperesthésie du tégument si accentuée, telle qu’on ne la voit guère que dans de certaines conditions, chez Les tabétiques ou les hystériques, etsurtout cette sensation d'aura consécutive à la pression, ne sont pas l'expression d’une névrite intercostale déterminée par la compression exercée sur les racines nerveuses à leur passage dans les trous de conjugaison ou au travers des méninges épaissies.

C’est certainement d'autre chose qu'il s'agit, et nous voici amenés bien loin de l’idée du mal de Pott; tout ce qu'il nous reste à relever maintenant dans l’histoire du malade nous en éloignera de plus en plus.

Examinons d’abord plus attentivement que nous ne l’avons fait jusqu'ici la distribution de l’hyperesthésie cutanée chez notre homme. La région hyperesthésiée forme comme une large ceinture qui, en arrière, au niveau du rachis,

s'étend sur quelques vertèbres dela région dorsale inférieure et sur toute la hauteur des régions lombaires et sacrées ; c'est là où la sensibilité à la pression est la plus vive ; de chaque côté, à droite et à gauche, la ceinture s'étend sur les

Ca Ÿ 2e Fig. 43. — a. Plaque hyperesthésique ; L Fig. 44. — a. Ceinture hyperesthésique ; b. Hyperesthésie scrotale très accen- b. Région où l'hyperesthésie est tuée et testicule douloureux. portée au summum ;

cc. Plaques hyperesthésiques.

lombes, contourneles hanches, envahit enavant les hypocondres etles régions inguinales, d’où elle se répand sur le scrotum et sur la verge, laissant indemnes les régions ombilicale et hypogastrique. C’est à l'existence de cette ceinture douleureuse qu'est due la rigidité si remarquable, le manque de sou-

plesse que nous avons signalés expressément, à propos des mouvements du tronc soit en avant soiten arrière ; c’est à elle également qu'il faut rapporter la gène marquée qu'éprouvent les membres inférieurs dans l’accomplissement de la marche ; il est facile de s'assurer, en effet, que les moindres tiraillements exercés sur la peau des cuisses, surtout à droite au voisinage de la zone hyperesthésiée, éveillent la douleur la plus vive, et, dans la marche, ce sont en partie des tiraillements de ce genre qui entravent l'exécution des mouvements du membre. En réalité, il n’existe pas de paraplégie proprement dite ; la résistance des divers segments des membres inférieurs aux mouvements qu’on veut leur imprimer, est énergique et si les réfiexes rotuliens sont exagérés, on ne retrouve pas, par contre, la moindre trace du phénomène du pied, et il n’y a aucun trouble à noter du côté des fonctions de la vessie,

Sans qu'il soit nécessaire d’insister plus, vous avez sûrement reconnu que notre sujet offre un assez bel exemple de ces « simulations hystériques du mal de Pott, » sur lesquelles Brodie, Skey, Paget et plusieurs autres ont avec beaucoup de raison insisté; et à propos desquelles tout récemment M. Audry écrivait pour le Lyon médical un travail intéressant (1).

Mais, pour tirer parti de notre cas autant que possible, il nous faut encore actuellement rechercher dans l’ordre étiologique les circonstances qui ont pu présider au développement de la diathèse hystérique et provoquer l'apparition des manifestations névropathiques actuelles. Il conviendra aussi de compléter le tableau clinique par l'exposé de quelques nouveaux traits.

Je vous ai présenté déjà M...ier comme un sujet plutôt délicat, quoiqu'il s'agisse d’un paysan émotif, impressionnable et justement c’est dans une idylle, qui plus tard devait tourner presque au mélodrame, que se sont produites les émotions morales, causes vraisemblables du développement des accidents nerveux. Il y a deux ans, en septembre 1886, lors d’un débordement de la Marne, il fut assez heureux pour sauver près de Saint-Maur une jeune fille dont la vie était mise en danger parl'inondation. Une liaison s’ensuivit, toute platonique assure-t-il; « c'était pour le bon motif. >» On se rencontrait dans les blés, dans les endroits peu fréquentés des bords de la Marne, sous les saules ; les choses allaient pour le mieux depuisplusieurs mois lorsque survint la maladie qui le retint au lit pendant près de six mois.

Les relations, si longtemps interrompues, se renouèrent après la convalescence plus étroitementencore que jamaiset vers le commencement d'août 1887 M...er rassemblant tout son courage se décida à aller faire sa demande en mariage. Hélas, il n'avait pas un sou vaillant, et la famille de la jeune fille

1. Du pseudo-mal de Pott hystérique. Lyon médical, 23 octobre 1887.

avait quelque argent. Le refus fut formel, absolu, brutal, ne laissant dans le cœur du jeune garçon que le désespoir.

Immédiatement après cet événement, il tomba dans une prostration profonde ; il ne mangeait plus ; ses nuits étaient sans sommeil, agitées par des rêves affreux et quelques jours après, fin août, il commença à ressentir les

. douleurs lombaires dont il souffre encore aujourd’huiet qui à cette époque l’obligèrent à s’aliter. Trois semaines environ plus tard, il fut admis à l’hô-

pital Saint-Antoine d’où grâce à l’obligeance de notre collègue M. Raymond, il fut dirigé sur la Salpétrière.

Telles sont les circonstances émouvantes au milieu desquelles l’hystérie s’est manifestée chez notre homme. Ce sont les douleurs rachialgiques qui ont paru en premier lieu, et vous savez comment elles ont pu un instant donner le change et faire errer le diagnostic ; mais bientôt survinrent des attaques qui devaient dévoiler immédiatement la véritable nature du mal.

Ces attaques, pendant le séjour à Saint-Antoine, se sont montrées durant un mois, presque tous les jours à la même heure ou à peu près, c’est-à-dire entre six heures et sept heures,généralement après le repas du soir. Remarquez bien cette périodicité vespérale car elle est déjà un indice; elle appartient en effet à l'hystérie. Lorsque les accès épileptiques se règlent, c’est au contraire, je vous l’ai bien souvent fait remarquer, pendant la nuit vers deux heuresaprès minuit ou le matin au réveil, qu'elles éclatent. Il y a bien aussi chez notre jeune homme des attaques qui surviennent dans la journée le plus souvent vers deux heures de l’après-midi mais celles-là sont beaucoup plus rares et alors elles sont moins prolongées. Celles du soir se reproduisent habituellement par séries presque ininterrompues, de façon à occuper une bonne partie de la nuit; souvent elles ne cessent que vers 4 heures du matin.

- Elles présentent les particularités suivantes : Au début, se produit une aura prémonitoire; nous en avons déjà parlé à propos de l'étude des douleurs rachidiennes et j'aimontré là que cette aurase manifeste, en conséquence d’une pression exercée sur les parties douloureuses. Lorsque l’attaque doit se développer spontanément, le malade en est prévenu par une sensation particulière qui part du scrotum, remonte à l’épigastre, à la gorge où se produit un sentiment de constriction; puis surviennent des palpitations, des battements dans les tempes, et enfin la perte de connaissance a lieu en mêmetemps que les convulsions se déclarent.

Celles-ci sont des plus violentes, au point qu’il a plusieurs fois mis son lit en pièces. Toujours, il faut plusieurs personnes pour le contenir et il pousse

des cris affreux. Les attaques ayant cessé depuis l'admissionà la Salpétrière, nous ne pouvons dire si elles sont marquées par les trois phases caractéristiques de l'hystéro-épilepsie typique ; mais les détails qui précèdent, tout sommaires qu'ils soient, suffisent déjà pour établir que ce n’est pas l’épilepsie qui ici est en jeu. L'accès épileptique, quelque intenses d’ailleurs que soientles

convulsions, évolue en effet, je vous le rappelle, lorsque le malade est couché ou àterre, sans bruit, sans fracas, sans grand déplacement du corps.

En voilà assez concernant les attaques qui sont, vous le voyez, suffisamment caractéristiques et j'en viens à l'exposé des faits révélés par la recherche et l'étude des stigmates. L'hypéresthésie cutanée n'est pas limitée aux plaques hystérogènes que nous avons décrites à propos de la rachialgie simulant les douleurs du mal de Pott. D’autres plaques de même caractère se voient, l’une au niveau du creux poplité du côté droit, l’autre au sommet de la Léte vers la bosse pariétale (voir le schema n° 44).

Un certain degré d'hypéresthésie au froid et à la piqûre est répandu en outre sur toute la surface du corps, principalement sur le côté droit. IL est remarquable que les douleurs qui, sans provocation, existent à peu près constammént sur la plupart des plaques d’hypéresthésie, s’exaspèrent spontanément vers 6 et 7 heures du soir ; c’est aussi, remarquez-le bien, l'heure à laquelle se manifestent les attaques. |

Il y a un double rétrétissement du champ visuel extrêmement accusé, et aussi prononcé à droite qu’à gauche.

Le réflexe pharyngien est affaibli à gauche ; le goût est très émoussé surtout à gauche: obnubilation de louie et de l'odorat, également à gauche. Vous le voyez, le tableau est complet et iln'a guère besoin de légende.

Depuis quelques jours, il se manifeste chez notre homme une certaine tendance à l'amélioration; les altaques, ainsi que je vous l'ai dit, sont devenues.

plus rares ; il marche un peu moins mal qu’autrefois, ce qui semble indiquer que les douleurs rachidiennes se sont atténuées ; le sommeil n’est plus agité comme auparavant par des rêves terrifiants : on pourrait même dire qu'il est devenu pour lui le « doux baume des âmes blessées » « balm of hurl minds » dont parle Shakespeare. En effet les images qui, pendant qu'il dort, se présentent aux yeux de son esprit sont maintenant toujours consolatrices. « Il voit sa fiancée parée pour la fête nuptiale ; il la promène en bateau, puis à travers les champs ; la nuit vient, le repas de noce à lieu chez le restaurant, «au Moulin de Bonneuil », dans le grand salon de cinquante couverts éclairé pour la circonstance d’une vive lumière ; il y a de la musique, des chants, des conversations animées (etc., etc). Au moment où, la fête terminée, il s’agit de conduire la mariée à son nouveau domicile, le rideau tombesoudain et tout est fini ; les choses ne vont pas plus loin ». Hélas! dit-il en terminant son récit, tout cela n’est qu’un rêve.

Messieurs, dans les choses qui concernent les relations entre les deux sexes, même alors que Les deux intéressés poursuivent le «bon motif » il y a toujours deux éléments à considérer, lesquels se mélangent en proportions diverses suivant les individus : un élément plutôt psychique, qui a son substratum dans les couches cérébrales supérieures, l’autre plutôt physiologique ou physique, comme vous voudrez l'appeler, qui siège dans les régions cérébrales inférieures ou dans la moelle. Quelques-uns d’entre vous pourraient supposer que, chez notre intéressant malade, ce dernier élément sans préjudice de l’autre ayant été mis très fortement en jeu, il en est résulté la production de cette hypéresthésie exquise des organes génitaux qui paraît Jouer un rôle siimportantsur la scène morbide ; les partisans des « hystéries multiples » pourraient même, peut-être, se voir entrainés à considérer cette hypéresthésie, comme l'étiquette d'une hystérie spéciale l’« Æysteria virilis amatoria ». S'il en était ainsi, messieurs, je chercherais à vous détromper; je vous ferais remarquer tout d’abord que les organes où règne l'élément « infime », ne sont pas chez notre sujet aussi fortement excités qu’ou pourrait le supposer ; les confidences qu'il nous a faites ne nous laissent aucun doute à cet égard, et je relèverais en particulier à l’appui de cette assertion que, la nuit dans sesrêves, son lit n’est jamais souillé. Je ferais valoir en outre que l’hyperesthésie scrotale et testiculaire se rencontre quelquefois dans l'hystérie, provoquée par des causes qui n’ont rien, absolument rien à faire avec la « passion amoureuse ». C’est ainsi par exemple que les choses se sont passées chez un jeune maçon âgé de vingt-cinq ans que j'ai présenté à la Clinique il y a deux ans (1); ce jeune homme était devenu hystérique en conséquence d'une chute faite du haut d'un échafaudage ; l’hystérie à part, il en avait été

1. Des paralysies hystéro-lraumaliques chez l'homme,Semaine médicale, 7 décembre 1887.

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quitte pour la peur, car il n'avait souffert d'aucune lésion traumatique de quelque importance. Chez lui, l’hyperesthésie des testicules et du scrotum était aussi prononcée que chez notre malade d'aujourd'hui, et en même temps, par un singulier rapprochement, il existait, comme chez ce dernier, une rachialgie et des douleurs en ceinture qui avaient fait croire également à la présence du mal de Pott. Cependant, dans ce cas, le schock nerveux déterminé par l'émotion de la chute est bien le seul agent provocateur de l'hystérie qu'on puisse invoquer ; l’amour contrarié n’y était pour rien, absolument rien.

æp. deia Soc. de Typ. » Moïzer’ .,8, r. Campagne-Première. Paris.

Policlinique du Mardi 15 Janvier 1889

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