‹ Leçons du mardi à la SalpêtrièreChapitre 52 sur 174 · DIXIÈME LECON · texte numérisé non relu

DIXIÈME LECON

Du traitement de l’ataxie locomotrice par la suspension, suivant la méthode du D' Motchoutkowsky.

MESSIEURS

Je me propose de vous entretenir dans la conférence d'aujourd'hui de l'essai que nous poursuivons depuis trois mois environ, ici, dans le service de la Clinique, d’un traitement, nouveau pour rious, de l’ataxie locomotrice progressive et de vous faire connaître les résultalis assez encourageants d’ailleurs jusqu'à ce jour, que ce traitement nous a donnés.

Il parait à peine utile de vous rappeler qu'en matière d’ataxie locomotrice progressive, nous ne sommes pas, tant s’en faut, — pour ce qui est relatif à la thérapeutique — à la hauteur de nos connaissances anatomiques et cliniques et c’est à Juste titre, hélas l que la maladie en question est généralement réputée pour incurable, du moins dans l’immense majorité des cas. Tout ce que le médecin éclairé peut espérer de voir survenir en cas d’ataxie, sous l'influence des agents variés qu'il a appris à mettre en œuvre, ce sont des amendements, des atténuations de certains symptômes ou encore des atermoiements, des temps d'arrêt dans l’évolution fatale du mal; à la vérité ces temps d'arrêt lorsqu'ils se prolongent presque indéfiniment, comme cela arrive quelquefois dans ces formes bénignes du Tabes, sur lesquelles j'ai bien des fois appelé votre attention (1), ces temps d’arrêt,dis-je, équivalent presque à la guérison; mais cet événement, malheureusement bien rare, est, il fautle reconnaitre presque toujours un fait spontané plutôt qu'un produit de l’art, et certes il n’y a pas là de quoi modifier, en rien d’essentiel, le sombre verdict prononcé par l'opinion générale des médecins.

Je ne pense pas qu’à cet égard la nouvelle méthode soit appelée à changer

1. Tabes bénins, par le Dr Babinski. Comples rendus des séances de la Sociélé de Biologie (Séance du 28 mai 1887), .

radicalement l'état des choses ; mais, pour peu qu’à l'avenir elle se montre à la fois plus efficace que la plupart des moyens d'action dont nous disposions jusqu'ici, et aussi innocente dans son application que les meilleurs d’entre eux, elle ne manquera pas d’être acceptée avec empressement.

La méthode dont il s’agit appartient tout entière à M. le D' Motchoutkowsky d'Odessa. Il l’a exposée dans un Mémoire publié en langue russe il y a cinq ans (1882), et resté je crois, jusqu'à ce jour, à peu près complètement dans l'ombre, du moins en France (1). Nous devons la connaissance de ce travail à M.le D'Raymond, agrégé de la Faculté, qui a eu l’extrême obligeance de nous en communiquer une analyse détaillée. Nous mettrons celle-ci à profit dans un instant.

C’est le hasard, parait-il, qui a fait naître chez notre confrère d’Odessa l'idée d'appliquer la suspension au traitement de l’ataxie locomotrice ; mais les semences que le hasard disperse à tous les vents ne sont pas, on le sait, toujours perdues : elles devaient cette fois, entre autres, rencontrer un terrain propice à leur germination et fructifier. Donc, notre confrère traitait depuis quelque temps un malade souffrant d’une déviation vertébrale et en même temps atteint d'ataxie, par l'application du corset de Sayre. Au bout de quelques jours, ce malade annonça que les douleurs fulgurantes très vives, siégeant dans les membres inférieurs, qui depuis longtemps le tourmentaient jour et nuit d’une facon presque continue, avaient à peu près complètement disparu à partir du jour où il avait commencé à porter le corset. Le contraste entre le passé et le présent était des plus frappants, l'amélioration obtenue, des plus saisissantes. Or quel avait été l'agent de cet amendement singulier des symptômes tabétiques : le corset ou la suspension elle-même ? Pour éclairer la question on résolut de traiter un certain nombre d’ataxiques, les uns par l'application du corset, les autres par la seule suspension, et après quelques tâtonnements on reconnut que, pour produire les effets thérapeutiques recherchés, celle-ci suffisait. Le corset était inutile ; il fut par conséquent . rejeté.

Je tiens cette anecdote de M. Raymond qui, durant le séjour qu'il fit à Odessa à l'occasion de la mission scientifique dont il a été chargé l'an passé, l'a entendue de la bouche de M. Motchoutkowsky lui-même. Je dois encore à M. Raymond ainsi qu'à M. Onanoff, élève de mon service qui l'accompagnait dans son voyage, la connaissance de nombreux détails pratiques recu: 5

4. Application de la suspension des malades au trailemènt de quelques affections de la moelle épinière par Motchoutkowski.Extrait du Journal Vracha (Le médecin) Pétersbourg 1883. — La seule revue scientifique qui ait donné une analyse détaillée de ce travail au delà des frontières russes est le « Physician and Surgeon » 1883. October, n° X.— M. John Marshall, professeur à University college, et M. le D' Raymond y ont fait allusion, le premier dans son mémoire intitulé Neurectasy or Nerve Stretching for the relief or cure of pain, London, 1887 ; le second dans l'i“ticle Tabes du Diclionnaire encyclopédique des sciences médicales,

auprès de notre confrère russe concernant l’application de la méthode qui doit désormais porter son nom. Je leur dois également d’avoir bien voulu nous aider mon chef de clinique, M. Gilles de la Tourrette et moi, de leurs conseils éclairés par une compétence spéciale en la matière, dans nos premiers essais.

Avant de procéder à l'exposé des résultats obtenus dans nos propres recherches, il sera intéressant,je crois, de faire connaître, sommairement du moins,quelques-uns des faits consignés par le D' Motchoutkowsky dans le mémoire auquel nous avons fait allusion plus haut. Ce travail contient plusieurs observations détaillées ; nous présenterons un abrégé des trois principales d’entre elles.

La première est relative à un homme âgé de 49 ans. Pas de syphilis antérieure. Les douleurs fulgurantes sont dites « atroces ». Douleurs en ceinture permanentes très pénibles. L’incoordination motrice est portée à un très haut degré et le signe de Romberg est très prononcé. Les reflexes rotuliens sont absents ; il y a une diminution très nette de la sensibilité aux membres inférieurs. Difficulté de la miction. Impossibilité d'accomplir l'acte sexuel. Myosis.

Au bout de 29 suspensions,le malade marche beaucoup mieux; sa démarche, en réalité, est redevenue presque normale. Il n'a plus besoin de s’aider d’une canne comme il le faisait auparavant ; il lui est possible de se tenir sur un seul pied, pendant deux minutes environ. Les douleurs fulgurantes sont devenues beaucoup plus rares et elles sont très supportables maintenant, parfois à peine perceptibles.

Le traitement, après ces premiers résultats encourageants, a été continué

et le nombre des suspensions a été de 97 en tout. Lorsque le traitement a été terminé, les résultats obtenus étaient les suivants : 4° les douleurs fulgurantes avaient complètement cessé d'exister; 2% diminution extrèmement remarquable de l'incoordination motrice pendant la marche. Le malade, sans canne, peut monter facilement un deuxième étage; 3° les troubles permanents de la sensibilité qui existaient aux membres inférieurs, et en particulier les sensations de froid et les fourmillements qui étaient très pénibles ont complètement disparu. Disparition des douleurs en ceinture. Retour de la sensibilité normale; 4° le signe de Romberg n'existe plus ; 5’ augmentation légère du volume des muscles des membres inférieurs qui commençaient à s’atrophier.

Le traitement n'a pas eu d'effet sur le poids du corps, non plus que sur l’état des réflexes rotuliens qui restent toujours absents. Aucune modification n’est survenue dans le myosis. Par contre, retour des fonctions sexuelles autrefois complètement abolies.

Dans une lettre qu’il a bien voulu m'adresser récemment, M.le D' Motchoutkowskyÿ m'apprend que ce malade qui, depuis près de cinq ans, a cessé tout

traitement, exerce actuellement à Odessa les fonctions de chef de la station des voitures publiques ; il est obligé de faire tous les jours des courses de 3 à 5 kilomètres. Les douleurs fulgurantes n’ont pas reparu.

Le second malade est âgé de 42 ans. Il a été atteint autrefois de syphilis, Il s’agit d'un cas d'ataxie très avancée. En effet, il est impossible au malade de se tenir debout sans l’aide d’une personne étrangère, Difficulté dans la miction, fréquents besoins d’uriner ; ils se répèlent quarante fois dans les vingtquatre heures. Douleurs fulgurantes intenses à retours fréquents, douleurs en ceinture ; crises gastriques très violentes. Aux membres inférieurs, le malade souffre de fourmillements et d’une sensation de froid. Absence des réflexes rotuliens. Signe de Romberg ; papilles normales : myosis, pupilles paresseuses.

Au bout de 22 suspensions, les douleurs .fulgurantes avaient déjà perdu beaucoup de leur intensité. Après 80 suspensions, elles avaient complètement disparu. Le malade est devenu bien plus solide sur ses jambes : c’est au point qu'il peut marcher seul. La miction est redevenue à peu près normale ; les besoins d’uriner n'ont lieu que quatre, cinq ou six fois dans les vingtquatre heures. Les crises gastriques ne se sont pas reproduites ; constipation moindre. Retour des fonctions sexuelles.

Le myosis est beaucoup moins prononcé et les pupilles réagissent beaucoup mieux qu'autrefois sous l'influence de la lumière. Lorsque les yeux sont fermés, c’est à peine si le malade oscille.

Par contre, le traitement paraît n'avoir eu aucune influence sur les réflexes rotuliens qui sont toujours abolis.

Troisième malade âgé de 55 ans : c’est à peu près le même cas que le précédent, seulement la syphilis n'existe pas dans les antécédents. A cause de l'emphysème et de l’artério-sclérose avec cœur forcé qui existaient chez ce. sujet, on a essayé de remplacer la suspension par une traction exercée sur les membres inferieurs par le procédé de Volkmann. Le malade étant couché, on exerça pendant quelques jours une traction progressivement continue à l’aide de poids attachés aux pieds. Les résultats obtenus ont été satisfaisants. Disparition des douleurs fulgurantes ; retour très prononcé de la puissance motrice.

M. le D' Motchoutkowsky fait connaitre dans ce même travail qu'il a traité encore douze autres ataxiques par la suspension, presque tous avec le même succès. Les résultats sont favorables en ce qui concerne les douleurs fulgurantes et aussi l’affaiblissement des fonctions sexuelles. C’est contre ces deux symptômes tabétiques que le traitement en question paraît avoir l'influence la plus marquée.

La constatation'de ce dernier fait a tout naturellement conduit notre con-

frère à essayer les effets de la suspension dans certains cas d'impuissance indépendants de la maladie tabétique, chez de jeunes sujets. Les résultats obtenus ont été généralement encourageants. M. le D' Raymond m'a dit avoir vu à Odessa un Israélite de vingt-trois ans qui, devenu à un moment donné absolument impuissant, récupéra peu à peu sous l'influence de la suspension, sa virilité. Les premiers bons effets ont commencé à se faire sentir chez ce malade après la vingtième séance.

Quelques préceptes formulés par MleD' Motchoutkowsky dans son mémoire relativement au procédé opératoire méritent particulièrement d’être relevés. Il conseille de procéder graduellement en augmentant progressivement la durée de la suspension. Ainsi,le premier jour,la séance ne dépassera pas une minute ; le deuxième jour elle sera peut-être de une minute et demie; on la portera à deux minutes le troisième, à deux minutes et demiele quatrièmeet ainsi de suite. En tous cas on ne devra jamais dépasser huit ou dix minutes et on n’oubliera pas que, plus le poids de l'individu est grand, moins longue devra être la durée de la suspension.

Il ne faut pas oublier non plus qu’il existe un chapitre des contre-indications. L'auteur insiste particulièrement sur les points suivants :ne devront pas être soumis à la suspension les sujets qui sont atteints de maladies du cœur et des gros vaisseaux, ceux qui souffrent d’une maladie chronique des poumons : phtisie, emphysème ; ceux qui ont éprouvé une ou plusieurs attaques congestives ou apoplectiques, ceux enfin qui sont sous le coup d'une anémie très prononcée.

Il est bon de ne pas omettre que, dans les cas où la suspension est applicable, les premiers effets favorables ne se sont souvent pas fait sentir avant la vingtième ou trentième séance, quelquefois il a fallu aller beaucoup plus loin pour que les premiers résultats fussent obtenus.

Notre confrère devait tout naturellement se préoccuper de la question théorique ; comment agit la suspension? C’est, suivant lui, en produisantune légère élongation des racines nerveuses qu'il compare de loin à l’élongation du sciatique, pratiquée il y a quelques années par un certain nombre de chirurgiens. Il s’agit aussi peut-être, en même temps, de modifications produites dans la circulation sanguine spinale à l'égard desquelles on ne s'explique pas très catégoriquement. Quoi qu'il en soit, il est bon de rappeler que la suspension a pour effet, en dehors de tout état morbide, d'augmenter le nombre des respirations par minute en même temps que l'amplitude et la force, tant des inspirations que des expirations, sont diminuées. Le pouls devient plus fréquent et la pression artérielle paraît plus élevée qu'à l’état normal.

Nous avons laissé pressentir que M.Motchoutkowskyavait appliqué la suspension au traitement de certains cas d'affection spinale ou cérébro-spinale autres que le tabes. Déjà nous avons parlé de « l'impuissance » en dehors de toute lésion organique. A part ces cas-là, les essais n’ont pas donné de résultats bien

appréciables ; ainsi, tandis que dans les seize cas de tabes qui ont été traités par la suspension, les résultats ont été à peu prés constamment favorables, à la vérité à des degrés très divers, ils ont été à peu près toujours nuls dans trois cas de paraplégie spasmodique, dans un cas de myelite diffuse chronique enfin dans un cas de sclérose en plaques.

A propos des effets physiologiques de la suspension, nous devons à M. Onanoff l'indication des résultats de quelques expériences qu'il a entreprises, depuis son retour de Russie, chez un certain nombre de sujets sains, jeunes et vigoureux. En outre de l'accélération des mouvements respiratoires et de l’'augmentation de la tension artérielle déjà signalées, il aurait vu se produire à la suite de trois suspensions une exagération manifeste des réflexes rotuliens, et, après quatre ou cinq suspensions, de l’insomnie, les nuits étant tourmentées par des rêves érotiques, des érections fréquentes ; ces divers phénomènes persistant durant quelques jours après la dernière opération. Relativement au dernier point, je ne crois pas que les expériences soient tout à fait probantes puisqu'il s’est agi de sujets « sains, jeunes et vigoureux » qui, probablement n’ignoraient pas « ce qui pouvait arriver. » Quoi qu'ilensoit, vous n'êtes sans doute pas sans avoir entendu dire qu’il est quelquefois question dans les écrits pornographiques de certaines suspensions pratiquéés dans certains lieux peu avouables chez « des affaiblis ou des anormaux>. Voilà un sujet dont le médecin ne saurait certes pas se désintéresser complètement, tout scabreux qu'il soit. Il ne devrait pas perdre de vue, à ce propos, que si une curiosité vaine, surtout en ces matières,est souvent chose condamnable, lascience, par contre, peut pénétrer partout, même dans les cloaques, sans y recevoir de souillures : Bacon a dit du soleil : « Palatias et cloacas ingreditur, neque tamen polluitur. »

Mais en voilà assez sur ces préliminaires ; il est temps d’en venir au but principal de la conférence d'aujourd'hui. Il s’agit donc maintenant de vous parler de nos propres recherches dont la mise en œuvre d’ailleurs, ne nous parait plus avoir besoin de justification après ce que vous savez des résultats, incontestablement fort encourageants, obtenus par M. Motchoutkowsky.

Nous commencerons par l'exposé du procédé opératoire auquel, après quelques tâtonnements, nous nous sommes définitivement attachés depuis le commencement de nos essais.

L'opération en elle-même est chose des plus simples, mais encore nécessite- \ t-elle un certain modus faciendi, facile à acquérir sans doute, mais qui ne saurait s’inventer.

La suspension se fait à l’aide de l'appareil imaginé par Sayre (de New-York) pour placer le corset qui porte son nom et qui est appliqué pour le redressement des diverses déviations de la colonne vertébrale. Bien que cet appareil

soit fort connu, il me semble qu'il ne sera pas inutile d’en donner ici une description sommaire.

Fig. 46. — Appareil suspenseur,

Il se compose d’une tige de fer horizontale, de 45 centimètres de longueur, portant en son milieu un anneau dans lequel passera le crochet d’une moufle par l'intermédiaire de laquelle s’effectueront les tractions.

La tige porte à chacune de ses extrémités un crochet, auquel s'adapteront par une boucle, les pièces destinées à être placées sous les aisselles du patient.

Le bord supérieur de la tige présente de chaque côté, trois encoches dont on dira bientôt l'utilité. En outre de la tige de fer, l'appareil comprend eux pièces latérales pour les aisselles, une pièce médiane composée de deux pièces secondaires servant de soutien à la tête pendant l'opération.

Ces deux parties de la pièce médiane sont de forme triangulaire allongée, et sensiblement pareilles : l’antérieure se place sous le menton, la postérieure du niveau de la nuque sous l’occiput. On reconnaîtra la pièce antérieure à ce

fait qu'elle porte latéralement une petite boucle qui sert, lorsque l'appareil est en place, à réunir les deux pièces entre elles à l'aide d’une petite courroie qui empêchera le collier de glisser lorsque le malade sera suspendu. L'application

Fig. 47. — Appareil en place pour la tête.

de cette petite courroie joue d’ailleurs un rôle assez important; il importe en effet qu’elle soit assez serrée pour empêcher le glissement et qu’elle ne le soit pas trop cependant parce que dans ce dernier cas, la compression des jugulaires aurait pour effet de provoquer une stase veineuse susceptible d'amener des accidents.

A cet effet, la courroie est percée de huit à dix trous, et l'ardillon de la boucle se fixera du deuxième au cinquième environ suivant la grosseur du cou du malade.

Il est rare qu'on soit obligé d’interposer entre cette courroie et la peau un corps mou, un mouchoir, de l'ouate, de façon à amoindrir l'effet de la com= pression directe. L'application des pièces de la nuque et du menton est assez. délicate et exige quelques soins. Elle devra varier quelque peu suivant la grosseur de la tête et du cou du sujet.

En ce qui regarde la grosseur de la tête, on fera varier les dimensions du

collier en plaçant la boucle supérieure de la pièce dans le premier, le deuxième, ou le troisième des crans ou encoches que se trouvent sur le bord supérieur de la tige de fer ; plus la tête est volumineuse plus la boucle doit être placée en dehors.

Il est parfois nécessaire, lors des premières séances, chez les individus sensibles, trop gros ou trop maigres, d'interposer un corps mou entre le menton et la pièce qui est destinée à le soutenir.

Voici donc la tête en place. Il reste encore à placer les pièces des aisselles ; au premier abord elles pourraient sembler de peu d'importance ; cependant elles doivent en réalité être considérées comme les véritables régulateurs de la suspension. Il est nécessaire en effet que pendant l'élévation, la traction ne porte pas uniquement sur la tête et sur le cou, car en pareil cas la suspension ne serait pas tolérée ; il faut donc que le corps trouve quelque part un appui, mais d’un autre côté,ilne faut pas que ce point d'appui soittellementeffectif qu'il empêche l’élongation de la colonne vertébrale de se faire. En vue de oela, les pièces des aisselles, qui présentent la forme d’un ovoïde matelassé à son extrémité inférieure, sont munies en baut d’une courroie qui peut s'allonger ou se

raccourcir à volonté suivant la taille ou le poids du malade.

Le jeu de cette courroie, on le comprend, est très important. En effet, lorsque la pièce axillaire est trop courte, il peut se produire une compression des troncs nerveux susceptible de déterminer des fourmillements, des engourdissements, nécessitant l'interruption de la séance.Lorsque la pièce est trop longue, au contraire, le tiraillement des muscles de la nuque devient intolérable, le corps ne trouvant pas un point d'appui suffisant.

On devra donc, chez chaque nouveau sujet, procéder par tâtonnements, et, au bout de deux ou trois séances en général, on sera fixé sur le cran où s’appuiera par en haut la pièce de la tête, sur la longueur qui devra être donnée à la courroie destinée à unir les pièces du menton et de la nuque, et à celles qui attachent à la tige de fer les pièces axillaires.

L'appareil étant bien disposé, le médecin commande à un aide de tirer sur la corde qui passe sur la poulie de la moufle, doucement, progressivement, sans Secousses, évitant une élévation trop brusque afin d’habituer peu à peu en quelque sorte les muscles du cou à la traction qu'ils vont supporter. On doit engager le malade à éviter autant que possible les mouvements qui se produisent instinctivement, au moment où il sent qu'il quitte le sol; on devra éviter aussi les déplacements latéraux, les mouvements de torsion qui pourraient se produire.

Le malade ayant quitté le sol, de telle facon que la pointe des pieds ne puisse le rencontrer, l'opérateur le soutient légèrement afin d'empêcher les oscillations. Dans le même temps, il fixe les yeux sur une montre à secondes pour régler minutieusement la durée de la séance.

Pendant que le patient est ainsisuspendu, on lui commande de temps en

temps d'élever les bras doucement vers l'horizontale de façon à rendre, si cette pratique est tolérée, la suspension et la traction plus effectives.

Fig. 48. — Le malade suspendu : mouvements latéraux des bras.

Nous pensons que la plus longue séance ne doit pas dépasser trois ou quatre minutes : ce chiffre de trois minutes étant pris comme moyen terme. On commence le traitement par des séances de une demi-minute à une minute, et progressivement, on arrive au chiffre supérieur indiqué, lequel ne doit généralement pas être atteint avant la sixième ou la huitième séance.

A cet égard encore, il faut tenir compte de certaines susceptibilités individuelles et de particularités inhérentes, surtout au poids du malade. Alors par exemple qu’on n’éprouve aucune difficulté à fairetolérer d'emblée deux minutes de suspension à des malades pesant de 60 à 70 kilog., il n’en est plus de même chez des sujets qui pèsent 80, 90 kilog. et plus. Chez ces derniers, la traction qui s'exerce sur les muscles de la nuque est très forte, douloureuse même parfois, pendant toute la journée qui suit la séance, ce qui ne doit pas être quand l'opération est bien conduite.

Il est des malades chez lesquels le désir d'être soulagés est si impérieux qu'ils se croient en quelque sorte obligés de tout supporter sans se plaindre : mais en réalité l'opération ne doit entrainer ni douleur, ni fatigue,sous peine d’être inefficace.

Les séances ont été faites tous les deux jours, l’expérience ayant démontré que les séances quotidiennes étaient moins favorables. L'heure paraît importer peu. Lorsque le nombre des minutes fixé à l'avance s’est écoulé, le médecin commande de lâcher peu à peu la corde de façon à ce que le patient descende lentement, sans secousses. Lorsqu'il atouché le sol, on le soutient un instant pendant qu'on enlève Les diverses pièces de l’appareil, et on l’asseoit ensuite, pendant quelques minutes, dans un fauteuil où il prend du repos.

Quelques détails d'ordre secondaire méritent d'être signalés encore. Le malade doit, au moment d’être suspendu, quitter son vêtement de dessus, de façon à avoir les bras libres ; le cou doit être à nu, ou du moins ne pas être serré dans un col étroit, afin d'éviter une compression qui pourrait avoir des effets fâcheux.

L'appareil de Sayre comporte, outre les pièces indiquées un trépied portatif à branches démontables muni à sa partie supérieure d’un crochet auquel se fixe la moufle sur laquelle passe la corde de traction. L'usage de ce trépied peut être excellent pour appliquer un corset chez les personnes dont la Station debout est normale ; mais il n’en est plus de même chez les ataxiques qui souvent oscillent sur leurs jambes et qui, menacés de perdre l'équilibre, saisissent parfois convulsivement, dans le but d'y trouver un appui, les branches du trépied qu'ils pourraient renverser.

Tels sont les errements que nous nous sommes attachés à suivre dès l’origine de nos recherches. Celles-ci ont été inaugurées le8 octobre, c’est-à-dire il y a trois mois environ et elles ont été depuis lorsrégulièrement poursuivies. Elles portent sur dix-huit sujets tabétiques ; quatre d’entre eux, qui n’ont

we D1Q

pas été suspendus plus de trois fois et qui, pour des causes variées, ont cessé ensuite de fréquenter l’hospice, doivent êtrenaturellement éliminés du groupe. Restent donc quatorze malades dontnous avons à nous occuper aujourd’hui, Il importe de relever que dans tous ces cas, il s’agit d’ataxie locomotrice parfaitement caractérisée, avancée le plus souvent déjà dans son évolution, et que dans aucun d'eux par conséquent le diagnostic n’a laissé subsister l'ombre d’un doute. La plupart de ces malades nous étaient d’ailleurs antérieurement déjà connus. Ils suivaient depuis plusieurs mois un traitement à la policlinique et recevaient chaque samedi, suivant nos prescriptions habituelles, une application de pointes de feu sur la région spinale. C’est dire que nous avions eu l’occasion fréquente de les observer avant l’époque où ont commencé les essais de suspension. Inutile d'ajouter qu’au moment même où celle-ci a été mise en œuvre tout autre traitement a été supprimé.

Le meilleur moyen de vous placer en mesure d'apprécier les résultats obtenus sera,je pense,de faire comparaître quelques-uns de nos quatorze ataxiques et de les interroger devant vous ; faute de temps, nous devons nous borner à vous faire connaître, dans.un court exposé, ce qui est advenu chez les autres.

Prenuer malade.— Noïci d'abord un homme vigoureux, âgé de 50 ans, le nommé D... elay, qui exerce dans une usine des fonctions de surveillance l’obligeant à se tenir debout et à marcher presque toute la journée, I est fort empêché dans son travail depuis deux ans, époque à laquelle l’incoordination motrice des membres inférieurs a commencé à s’accuser.

L'observation abrégée qui constate l’état du malade ac moment de la première suspension est ainsi conçue : début de la maladie 11 y a cinq ans par des crises de douleurs fulgurantes très vives. Il y a deux ans, fracture spontanée du péroné droit. Depuis deux ans, la marche est devenue difficile; l’incoordination motrice est assez prononcée. Le malade ne peut marcher longtemps, il est obligé de s'asseoir à chaque instant ; fort souvent, quand il est debout ou qu’il marche, ses jambes se dérobent sous lui tout à coup. Les douleurs fulgurantes, depuis quelque temps, sont devenues presquecontinuelles,elles empêchent souvent le sommeil. Miction difficile ; la vessie se vide en cinq ou six fois. Signe de Romberg nettement prononcé. Impuissance complète depuis un an. Absence des réflexes rotuliens.

La première suspension a eu lieu le 22 octobre 1888. Le nombre des séances jusqu’à ce jour a été de trente-trois, chacune d'elles durant de une à trois minutes. | , |

Dans la note relative aux effets produits nous relevons ce qui suit :

Dès la deuxième séance, une certaine amélioration s’est manifestée dans la marche et dans la miction. À partir de cette époque, et pendant un mois, les douleurs fulgurantes n’ont pas reparu. Elles sont revenues depuis, quelquefois, mais beaucoup moins intenses. — Douzième séance : La miction s’est

— gi —

améliorée encore. Le malade a pu descendre seul du tramway en marche, ce qui ne lui était pas arrivé depuis deux ans. — Quinzième séance : On constate la disparition du signe de Romberg. Le « dérobement » des membres inférieurs ne s’est pas produit depuis longtemps. — Vingt-troisième séance : Le malade a eu pour la première fois depuis un an une érection. Les réflexes rotuliens sont toujours absents. Le malade fait remarquer qu'il n’a pas ressenti ses douleurs, bien que le temps soit fort humide.

M. Cuarcor, au malade : Les douleurs dont vous souffriez étaient-elles très vives ; depuis quand les aviez-vous ?

LE MALADE : Je les ai ressenties pour la première fois il y a cinq ans; elles étaient très aiguës, c’étaient des coups de poignard. Dans ces derniers temps, je les avais presque constamment, au moins tous les deux ou trois jours; c'était presque impossible à endurer : souvent il m'était impossible de dormir.

M. Cnarcor : Voulez-vous me dire ce qui s’est passé à l’égard de ces douleurs depuis que vous suivez le traitement ?

Le MALADE : Les douleurs ont disparu après trois ou quatre suspensions. Elles sont revenues depuis, mais pas si fortes et après quelques nouvelles séances, elles ont disparu de nouveau. Elles ont bien voulu reparaître il y a trois ou quatre jours mais elles ont été très faibles, et elles n’ont pas duré. Maintenant, je dors toutes les nuits.

M. Cuarcor : Voilà certes un résultat intéressant. Vous n’ignorez pas que lorsque leurs douleurs sont vives, les ataxiques sont exposés à contracter la funeste habitude des piqûres de morphine : si l’on pouvait parvenir à les arrêter dans cette voie ou à les empêcher d'y entrer à l’aide de la suspension répétée, ce serait déjà de la part de celle-ci un bienfait signalé.

Au malade: Comment s’est produite la fracture de la jambe dontil est question dans votre observation ?

LE MALADE : J’élais assis devant un bureau et je me suis baissé pour caresser mon chien qui était à mes pieds : la fracture s’est faite je ne sais comment ; je ne suis pas tombé, je n’ai même pas fait un faux mouvement.

. M. Caarcor : Voilà bien une fracture d’ataxique.

Au malade : Parlez-moi, je vous prie, de votre marche; que s'est-il produit de ce côté?

LE MALADE : Je marche décidément beaucoup mieux. Je me tiens mieux debout. Autrefois j'étais menacé de tomber à chaque instant parce que mes jambes faiblissaient tout à coup; cela ne m'arrive plus actuellement : je puis marcher presque toute la journée dans les magasins sans être forcé de m'asseoir à chaque pas.

M. Cuarcor prie le malade de se tenir debout les pieds rapprochés l’un de l’autre et de fermer les yeux. On constate dans cette épreuve l'absence du signede Romberg; puis,le malade étant assis,on peut reconnaitre que l’absence

des réflexes rotuliens persiste. — S'adressant au malade : Voulez-vous dire maintenant si vous avez gagné quelque chose pour l'émission des urines ?

LE MATADE : Oh ! de ce côté là, l'amélioration est bien marquée aussi, Autrefois pour uriner J'étais obligé de m'y reprendre à cinq ou six fois, maintenant j'urine en une seule fois. C’est comme dans le temps, alors que je n'étais pas malade.

M. Cnarcor:Il y a encore un autre résultat obtenu dont il ne parle pas, sans doute par discrétion, mais que nous ne pouvons pas cependant passer sous silence; c’est que les érections et les désirs sexuels ont reparu depuis quelques semaines ; les relations ont même pu avoir lieu dans des conditions à peu près normales. Seulement « les sensations, nous a-t-il dit, ne sont plus les mêmes qu'autrefois. »

En résumé, messieurs, vous le voyez, l’amélioration dans les symptômes s’est prononcée sur toute la ligne, et l’on ne saurait guère invoquer ici, je pense,non plus que dans lescas qui suivent, —pour se rendre compte des effets produits —, une influence de « suggestion» carles amendements se sont manifestés lentement, progressivement, successivement durant une période de trois mois et ils ne se sont pas démentis un seul instant depuis l’origine.

Deuxième malade. — Le second malade est un nommé Des...mes, ägé de 43 ans. Il remplit les fonctions d’inspecteur dans un commissariat. Hérédité nerveuse très prononcée ; père exalté, instituteur, s’occupant activement de politique ; mère emportée ; un frère suicidé ; syphilis à l’âge de 20 ans.

Les douleurs fulgurantes ont commencé à se produire il y a cinq ou six ans. Démarche tabétique datant d’un an. Réflexes rotuliens absents. Signe de. Romberg. Signe d’Argyll Robertson. Miction difficile. Impuissance depuis le commencement de 1888.

Début du traitement le 22 octobre 1888. II y a eu jusqu'à ce jour trentesix suspensions de une demi-minute à trois minutes de durée.

Dès la deuxième séance,diminution d'un sentiment de pesanteur qui existait dans Les membres inférieurs ; la marche paraît être un peu plus facile. Après la huitième séance, amélioration très notable dans la marche qui est moins affectée par l’obscurité ; le malade descend les escaliers plus facilement. La miction est moins lente. Après la vingtième séance,on note le retour des érections.Après la trente-sixième séance, on note de grands progrès dans la marche ; le malade peut faire maintenant de longues courses à pied : c’est ainsi que récemment, il s’est rendu à pied de la place d'Italie à Auteuil sans canne. Les douleurs fulgurantes sont, après quelques oscillations, devenues beaucoup plus rares et très supportables. Elles n'empêchent plus le sommeil. Le signe de Romberg a en grande partie disparu. Réflexes rotuliens toujours absents.

M. Cuarcor, s'adressant au malade : Tout ce que je viens de dire est-il bien exact ?

LE MALADE : Oui,monsieur, certainement ; je n’ai plus de douleurs maintenant depuis près de deux mois. Autrefois j'en avais fréquemmentetbien souvent ie ne pouvais dormir ; je dors bien maintenant.

M. Crarcor : Quand avez-vous commencé à mieux marcher ? Comment va maintenant la vessie?

LE MALADE : Une quinzaine de jours après Le début du traitement, je me suis aperçu que je marchais mieux, cela ensuite s’estamélioré encore de jour en jour. Aujourd’hui, comme on l’a dit, je puis faire de longues courses sans canne ; j’urine beaucoup mieux, presque aussi bien qu'avant ma maladie. J'ai aussi des érections maintenant, seulement elles ne me servent à rien. Hier, je suis très bien descendu du tramway en marche.

M. Cuarcor, au malade : Ne faites pas trop de ces prouesses-là. Les os des ataxiques sont fragiles ; demandez ce qu'il en est au malade qui vous à précédé ici. |

Troisième malade. — C'est un nommé G...fin, âgé de 32 ans. Il a été atteint de la syphilis à l'âge de 15 ans. Début il y a deux ans par des difficultés dans la marche. Dérobement fréquent des membres inférieurs. Les douleurs fulgurantes n’ont commencé à s’accuser qu'il y a un an. Besoins fréquents d’uriner et parfois incontinence d'urine. Sensation de coton dans les pieds et les jambes ; réflexes rotuliens absents, pas de signe de Romberg. Erections rares et imparfaites.

Début du traitement le 12 novembre 1888. Le nombre des séances a été de

vingt-quatre. Une certaine amélioration dans la marche a commencé à se pro- duire après la quatrième séance ; en même temps,moindre fréquence dans le besoin d’uriner. Après la septième séance le malade affirme qu'il sent mieux le sol, qu'il n’a plus de sensation de coton dans les pieds ; qu'il marche mieux. Après la vingt-quatrième séance, Les résultats acquis sont les suivants: le malade peut faire d’assez longues courses sans se servir de sa canne, ses jambes ne se dérobent plus sous lui. Les douleurs vives ont disparu, elles ne sont plus représentées que par de simples chatouillements peu incommodes. L’engourdissement dans les membres inférieurs a cessé. Il n’y a plus d'incontinence d'urine. Les érections sont plus fortes et plus durables.

M. Cnarcor, au malade : Voulez-vous bien nous dire ce que vous pensez des effets du traitement que vous avez suivi ?

LE MALADE : Monsieur, ce qu'il y a de plus clair c’est que lorsque j'ai commencé le traitement, j'étais obligé de me faire conduire ici par ma femme qui me soutenait par un bras,tandis que de l’autre côté je m’appuyais sur une canne. Je venais de loin,car je demeure à peu près à trois quarts d'heure d'’ici,rue de la Tombe-Issoire, près du pare Montsouris. Aujourd’hui je fais ce mêmetraijet seul, sans être soutenu et sans canne. Il y a déjà un mois que je viens seul.

M. Cuarcor : Parlez-nous de vos douleurs, de vos urines,

VE

Le MALADE : Je n'ai plus la sensation de coton sous les pieds. Je n’ai plus de

CCE VE dE : À ‘ .

douleurs mais j éprouve quelquefois encore une espèce de chatouillement qui parait les remplacer. J'urine presque comme autrefois.

Quatrième malade. —. Extrait de l'observation : B...geois (Louis), âgé de

41 ans. Pas de syphilis. Un oncle paternel a été atteint de paralysie générale progressive. Début en 4887 par de l'impuissance ; absence complète d’érection. L’incoordination motrice des membres inférieurs est très marquée. Douleurs fulgurantes peu intenses, mais il y a sensation douloureuse et obtusion de la sensibilité de la plaute des pieds. Réflexes rotuliens absents. Signe de Romberg très net. Difficulté de la miction ; un peu d’incontinence de temps à autre. Mal perforant du pied. Signe d'Argyll Robertson. . Début du traitement,le 10 octobre 1889. Trente-huit séances de une demi-minute à trois minutes chacune. La démarche a commencé àdevenir plus sûre dès la troisième séance, la miction plus facile, et, à partir de cette époque il a cessé d'uriner dans son pantalon comme il le faisaitsouvent autrefois. Après la cinquième séance, la sensibilité est redevenue normale àla plante des pieds. A partir de la seizième séance, la miction est normale. Après la vingtième séance il se produit pour la première fois depuis longtemps une érection, faible à la vérité.

Après la trentième séance, les résultats acquis sont: un état très satisfaisant de la marche,de la miction etdes sensations pathologiques qui existaient dans les pieds. Le signe de Romberg a disparu ou, tout au moins, il est devenu fort peu accusé. Les réflexes rotuliens sont toujours absents.

Cinquième malade. — Le nomméS...on, 52 ans. Syphilis il y aseptans. Début du tabes, ily a deux ans seulement, par un sentiment de faiblesse dans les membres inférieurs et une difficulté rapidement prononcée de la marche. Signe de Westphal, signe de Romberg, signe d'Argyll Robertson. Les douleurs fulgurantes se sont manifestées, pour la première fois, il y a dix-huit mois seulement.Elles sont peu intenses.Légère incontinence d'urine, un peu d’anesthésie plantaire. Érections très faibles.

Début du traitement le 44 novembre 1888. Après la quatrième séance, il se produit une amélioration très manifeste dans la marche. Le malade peut marcher beaucoup plus longtemps quil ne le faisait autrefois, il se fatigue moins. Après la sixième séance, les douleurs ont cessé d'exister,les pieds sentent mieux lesol; le signe de Romberg est moins accusé. Après la douzième séance, la miction s'améliore notablement. Vers la vingtdeuxième séance, les érections,au grand étonnement du malade, reparaissent plus fréquentes et plus soutenues. Les réflexes rotuliens font toujours défaut.

Il ne me paraît pas nécessaire maintenant messieurs, d'entrer dansles détails

à propos des cinq autres cas d'ataxie locomotrice qui sont, en quelque sorte, calqués sur les précédents, et chez lesquels les effets produits par la suspension ont été, à peu de chose près, identiques. Mais je tiens àmentionner particulièrement que dans quatre autres cas, sur les quatorze du groupe, bien que l’ataxie fût en général symptomatiquement semblable à celle des dix autres, les résultats produits ont été presque nuls ou tout à fait nuls : dans un de ces cas même, ils pourraient être considérés peut-être comme ayant été plutôt défavorables.

Il s'agit dans ce cas,d’un nommé G...rges, âgé de 32 ans. Hérédité nerveuse très char gée,syphilis.Chez ce malade, l’évolution de la maladie avait été extrémement rapide car, dans l’espace de six mois, les symptômes les plus divers de la série tabétique avaient presque atteint leur apogée. Au moment où le traitement a été commencé on note ce qui suit: Ptosis et strabisme à droïte. Incontinence nocturne depuis trois mois. Marche très difficile, très incoordonnée : signe de Romberg très accentué, absence des réflexes rotuliens, anesthésie plantaire.

Début du traitement le 22 octobre. Le nombre des séances a été de trente et une,de une demi-minute à trois minutes chacune.Pendant le premier mois, résultats favorables : ainsi, après la quatrième séance, l’incoordination était devenue moindre. Vers la vingtième, la miction s'était améliorée, l’anesthésie plantaire avait disparu, le signe de Romberg était devenu moins prononcé ; mais de la vingt-cinquième à la vingt-huitième séance, on voit survenir, sans qu'aucune circonstance individuelle permette de l’expliquer, un empirement marqué par un retour de l’incoordination motrice, un accès de douleurs fulgurantes plus intenses que jamais, et une chute de la paupière supérieure gauche. Le traitement a été suspendu, du moins provisoirement. Toute médaiïlle a son revers ; c’est presque un axiome. Le traitement par la suspension ne devait pas se soustraire à la loi.

En résumé, messieurs, sur quatorze cas d’ataxie locomotrice traités par la suspension pendantune période moyenne de trois mois,nous notons, dans dix cas une amélioration très notableet, dans plusieurs cas même, une altténuation vraiment remarquable de la plupart des symptômes spinaux. Dans quatre cas seulement, les effets ontété nulsou peu appréciables et, dans l’un de ces derniers, aprèsune période d'amélioration il y a eu empirement de tous lessymptômes. Pas d’autresincidents à signaler. Dans plusieurs casil y a eu des vertiges résu]tant d’une application vicieuse, bientôt corrigée, de la pièce mentonnière. Dans un cas seulement, où le malade était atteint de crises laryngées — ce cas ne fait pas bien entendu partie du présent groupe — le traitement a dû être suspendu dès la première séance à cause du sentiment de strangulation déterminé par l’application des pièces céphaliques.

Quelques remarques générales, relatives aux résultats obtenus dans les dix cas favorables, ne seront sans doute pas déplacées ici.

Nous rappelons que tous ces malades étaient des tabétiquesavérés,déjà avancés dans le mal, et chez lesquels,par conséquent, le diagnostic avait pu être nettement établi.Chez presque tous, l'amélioration a commengé d’abord à porter sur lamarche,sur l’incoordination.Elles’estfaitsentir dès les premières séances. Les malades nous ont dit souvent qu'aussitôt après la séance la marche est plus facile, plus assurée.Cette amélioration ne dure d’abord que deuxou trois heures ; mais après un certain nombre de séances, elle se prononce et devient permanente. Les malades se tiennent beaucoup plus facilement debout ; ils peuvent marcher sans aides, sans canne, fare des courses assez longues, etc., etc. La disparition du signe de Romberg, lorsqu'elle a eu lieu, a été presquetoujours un phénomène tardif. Dans aucun cas, nous n'avons vu reparaître Les réflexes

rotuliens.Les troubles vésicaux ont été modifiés heureusement dans la plupart

des cas, à lavérité souventd’une façon tardive. La mictions’estrègularisée, elle est devenue plus facile. L’incontinence a disparu,ou s’est pour le moins considérablement atténuée, Chez quelques malades, les fonctions vésicales sont redevenues normales. Il en a été quelquefois de même de l'impuissance, cette manifestation si fréquente du tabes et qui impressionne si fâcheusement les malades. .

Les douleurs fulgurantes doivent être citées parmi les symptômes qui ont semblé le plus souvent bénéficier du traitement par la suspension ; ce résultat a été souvent obtenu dès les premières séances. Il a été facile à apprécier dans plusieurs cas où les douleurs étaient devenues presque continues et empêchaient le sommeil. Nous ne devons pas oublier que, plusieurs fois, la sensation d’engourdissement des pieds s’est atténuée ou a disparu et que, chez deux malades, des plaques d’anesthésie plantaire sont redevenues sensibles. Enfin il nous a semblé que l’état général lui aussi s’est Le plus souvent amélioré et que le sommeil, fréquemment, est devenu meilleur, circonstance qui ne « nous à pas paru devoir ètre uniquement attribuée à la disparition des douleurs fulgurantes.

Après tout ce qui précède, messieurs, il vous paraîtra sans doute évident M comme à moi, que le traitement de l’ataxie locomotrice progressive par la M suspension tel qu’il a été employé par M. le D' Motchoutkowsky méritait bien d’être tiré de l'oubli où il était resté plongé jusqu'ici, et de nouveau mis en lumière. Les résultats obtenus jusqu’à ce jour sont, à mon avis, assez frappants pour qu’on les prône et qu’on les recommande sérieusement à l’atten- « tion des médecins particulièrement voués aux études neuropathologiques ; et, en ce qui me concerne, je puis témoigner que jamais je n'ai observé, dans l’ataxie, sous l'influence des divers autres modes de traitement qu'on lui oppose, des améliorations aussi prononcées, produites aussi rapidement Sur M un aussi grand nombre de malades à la fois. Mais après cette déclaration je

serai le premier à relever qu’en cette matière, nous en sommes encore, sur plusieurs points, aux préliminaires. C'est qu'en effet, faute d’expériences suffisamment prolongées et suffisamment multipliées, il est une foule de questions qui se présentent à l'esprit et auxquelles nous ne saurions répondre. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples, nous ne pouvons pas affirmer, si ce n’est d’après une observation unique appartenant à M. Motchoutkowsky, que les résultats obtenus puissent être vraiment définitifs, de nature à persister plusieurs années après la cessation du traitement. Nous connaissons bien la plupart des contre-indications relatives à la santé générale du sujet, qui doivent, dans certains cas, mettre en garde contre la pratique de la suspension, telles par exemple que les maladies organiques du cœur, la phtisie pulmonaire, les tendances apoplectiques,etc. ; elles ontété parfaitement signalées par notre confrère d'Odessa, mais nous ignorons d'autre part si, il n’y a pas à redouter encore chez certains sujets, sains en apparence, bien entendu en dehors du tabes, certains accidents relevant de la suspension qu'il est impossible de prévoir quant à présent. Nous ne savons pas non plus reconnaître encore, à certains caractères déterminés, les cas où la suspension, relativement aux symptômes tabétiques, sera certainement ou très vraisemblablement utile et les distinguer de ceux où son application serait de nul effet,ou peut-être même nuisible. Toutes ces questions là et d’autres encore, qui constituent à l'heure qu'il est autant de desiderata ne sauraient être éclairées,on le concoit, qu’à la suite d’études suffisamment prolongées et établies sur une grande échelle. Pour ce qui est de nous, nous nous proposons de continuer celles que nous avons entreprises et de les étendre au plus grand nombre de sujets possible. Nous espérons pouvoir dans quelques mois vous faire connaître les résultats, quelsqu'ils soient, que nous aurons obtenus dans cette nouvelle série de recherches.

Suivant en cela l'exemple de M. Motchoutkowsky, nous avons essayé l’emploi de la suspension dans le traitement de quelques autres affections organiques des centres nerveux, autres que l’ataxie locomotrice, et aussi de quelques maladies purement névropathiques. M. le D’ Blocq, notre ancien interne, a traité de cette façon, dans le service une jeune fille de 43 ans, atteinte de la maladie de Friedreich. Cette malade, après un traitement de trente séances, a : obtenu des améliorations très remarquables portant sur le signe de Romberg et, sur la titubation qui étaient très prononcée. Malheureusement, le corset ayant été appliqué dans ce cas, il estimpossible de décider ce qui, dans le succès, revient à la suspension.

Les effets ont été favorables dans deux cas d’impuissance liée à la neurasthénie,

Par contre, un malade atteint de sclérose en plaques avec exagération considérable des réflexes rotuliens étant soumis au traitement, il survint chez lui

après deux séances une rigidité spasmodique des membres 1nféHoune qui disparut heureusement au bout de trois jours.

Nous comptons, dans ce second groupe des malades non ataxiques, multiplier à l’avenir et varier les essais.

Après la leçon qu'on vient delire, un grand nombre de malades se sont présentés àla Salpétrière pour y être traités par la suspension. Naturellement, parmi ces nouvelles recrues, les ataxiques ont prédominé ; aujourd’ hui 15 mars nous en comptons 114, dont 3 femmes, qui ont été soumis au traitement. Il y a lieu de les diviser en plusieurs groupes.

Trente malades sont:venus de une à cinq fois seulement, et n’ont plus été revus ensuite. Beaucoup de malades d’ailleurs fréquentent l'hôpital dans le but d'apprendre à se suspendre, et après avoir fait emplette d’un appareil, ils continuent le traitement chez eux. C’estlà une circonstance défavorable,on le conçoit, à l'observation, car il est assez rare que les malades qui sont en pos: session d’un appareil reviennent donner de leurs nouvelles. Toutefois, à ce propos, nous ne devons pas manquer de relever que nous avons pu, à la date du 8 mars, réunir tous les anciens malades présentés comme améliorés à la lecon du 15 janvier, etreconnaitre à cette occasion que l'amélioration obtenue avait persisté dans tous ces cas et avait même notablement progressé chez quelques-uns d’entre eux. A la vérité, dans aucun de ces cas, les séances de suspension n'avaient été interrompues.

20 ataxiques sont venus de une à cinq fois et sont encore à l’heure qu'il est en observation sans qu'il soit possible, on le comprend, de rien conclure à leur égard.

14 ont été suspendus de six à dix fois, sans avoir présenté rien qui soit digne d’être noté, soit dans le sens de l'amélioration, soit dans le sens contraire.

7 ont été suspendus de quinze à vingt fois etau-dessus, sans avoir ressenti aucune amélioration.

38, comprenant 3 femmes, ont été suspendus de quatre à vingt fois et

au-dessus, avec une moyenne de quinze suspensions et ont été améliorés très nettement bien qu’à des degrés divers.

5 enfin ont présenté des accidents de divers ordres qui ont motivé l'interruption des séances,

En résumé, en éliminant 64 cas pour lesquels il n'existe pas d'éléments d'appréciation, puisque nous ne saurions considérer comme infructueuses les séances avant la dixième, nous disons que sur un chiffre de 50 tabétiques ayant subi plus de dix à quinze suspensions, ou ayant été améliorés avant que ce chiffre ait été atteint, nous avons observé 38 améliorations, 7 échecs, 5 accidents.

L'analyse des 38 cas,dans lesquels une amélioration est survenue,nous conduit à formuler quelques propositions qui pourront contribuer peut-être à éclairer le chapitre des indications de la suspension dans le traitement du tabes.

Il nous à paru que les ataxiques frappés par La maladie lorsqu'ils sont très jeunes, et aussi,par contraste, ceux qui sont arrivés à un âge avancé ne retirent que peu de bénéfices de la suspension ; les premiers sans doute parce que chez eux, le tabes revêt le plus souvent une forme grave et évolue très rapidement, les autres pensons-nous parce qu’ils se présentent souvent dans un état de débilité qui nous a semblé peu favorable. Dans tous les cas on pourrait dire que,meilleur est l’état général, meilleur sera l’effet de la suspension.

Il est difficile de se prononcer avant la dixième ou quinzième séance sur le bénéfice qu’on pourra retirer ultérieurement de la suspension ; toutefois, il paraît certain qu’une amélioration qui se prononce rapidement dès les premières séances est d’un bon augure. Nous avons vu,dans certains cas,des améliorations obtenuesrester stationnaires vers la dixième séance et nes’accentuer ensuite que vers la quinzième ou vingtième séance.

I est difficile de se prononcer sur la question de savoir si les ataxiques entachés de syphilis sont plus ou moins vite, ou plus ou moins certainement améliorés que ceux qui n’ont pas eu la vérole. Nous n'avons rien observé qui püt nous permettre de ranger, en nous basant sur l’existence ou la non existence de la syphilis chez eux, les ataxiques en deux catégories au point de vue des bénéfices qu'ils sont appelés à retirer de la suspension.

La forme des accidents tabétiques est plutôt à considérer : ainsi,les symptômes céphaliques, tels que paralysies oculaires, phénomènes laryngés, ou encore les crises gastriques semblent résister au traitement. En ce qui regarde ces derniers toutefois, il est impossible de rien décider encore,le nombre des cas de ce genre ayant été assez restreint. |

Au contraire, l’incoordination motrice, les douleurs fulgurantes, les troubles vésicaux divers, la faiblesse générale, le signe de Romberg enfin, sont surtout

favorablement influencés dans les conditions indiquées dans la leçon du 15 janvier.

Page 1