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caractères informes : ou si, par exception rarissime, il en est qui sont restés capables d'écrire quelques phrases plus ou moins correctes, plus ou moins intelligibles, ce n’est qu'à la suite de grands efforts et avec une extrême lenteur qu'ils y parviennent.
Ici, vous le voyez, c’est tout le contraire qui arrive ; il semblerait même, le plus souvent,que Les sujets sont rendus plus habiles et plus prompts à exprimer leur pensée par l'écriture, en raison du besoin impérieux qu'ils en éprouvent. Voici du reste, pour répondre à nos questions, ce qu'elle a écrit très vite en caractères parfaitement lisibles et avec une rédaction qui ne laisse pas grand chose à désirer non plus que l'orthographe : « Depuis jeudi, à la suite d’une crise de nerfs et d’une attaque. Je voudrais parler, mais on dirait qu'il y a quelque chose qui m'en empêche. »
Notre malade est done,| vous le voyez, atteinte d'aphasie motrice, puisqu'il lui est absolument impossible de proférer un mot, une syllabe, bien qu'elle ait conservé dans les lèvres et dans la langue, des mouvements qui, bien qu'entravés quelque peu par un certain degré de raideur, suffiraient cependant, et amplement, pour produire une articulation distincte. À la vérité, la
malade est aphone ; elle ne peut pas émettre un son, un bruit laryngé quelconque. Mais le larynx n’a rien à voir dans l'articulation des mots et si notre sujet n’était qu'aphone elle aurait tout au moins conservé la faculté de parler à voix basse, ce qui n’est pas, ainsi que je vous le fais constater.
Ainsi, c’est bien la faculté d’articulation qui fait défaut ici ; celle d’exprimer la pensée par l'écriture est au contraire parfaitement conservée.
Pour compléter maintenant l'étude du syndrome qui nous occupe, il nous reste à rechercher encore ce qui est advenu relativement aux deux autres élé-
f ments du langage. Notre malade peut-elle lire mentalement et comprendre ce t qu'elle lit ? À -t-elle conservé la faculté de comprendre le sens des paroles qui f: viennent frapper ses oreilles ? Voici une petite expérience qui nous permettra de répondre à la première question. Je place sous ses yeux une feuille administrative sur laquelle sont écrits Les mots: « Admission d'urgence. »
M. Cnarcor, s'adressant à la malade : Lisez, je vous prie, et dites-moi ce que ! cela veut dire ? — (La malade examine le papier, lit et se met immédiatement Ji à écrire.) | M. Cuarcor, aux auditeurs. — Je vois qu’elle a écrit les mots : « Admission h d'urgence » en les copiant textuellement sur la feuille qui lui à été remise ; k ce n’est pas cela qu'il nous faut. Il y a des aphasiques par lésion organique M qui sont capables de copier exactement les mots qui sont placés sous leurs N yeux sans toutefois y rien comprendre.
S'adressant à la malade : Je vous demande ce que c’est qu'une admission » d'urgence ?— La malade reprend le papier et écrit : < Admission d'urgence à ÿ l'hôpital, comme malade. » :
M. Caarcor, aux auditeurs : Allons, cette fois-ci c’est parfait : vous voyez
que notre malade peut lire et qu’elle comprend fort bien ce qu'elle lit ; elle n'est donc point atteinte de cécité verbale,
Examinons cequiest reiatif au second point : Y a-t-il chez notre sujet surdité verbale? Üeux qui en sontatteints vousle savez, nesontpassourds, dans le sens général du terme.lls entendent parfaitement et distinguenttous les bruits quiviennent frapper leurs oreilles, même si ce sont des paroles articulées ; seulement ils les entendent « comme bruits » et ils sont incapables de comprendre ce que ces paroles signifient. En est-il ainsi chez notre malade ? C’est ce que nous allons voir : déjà vous avez pu remarquer qu’elle a très bien compris tout ce que nous lui avons dit, dès le commencement de l’interrogatoire, et qu'elle à agi en conséquence ; mais regardons-y encore de plus près.
M. Crarcor: s'adressant à la malade: Voulez-vousregarder les objets qui sont sur la table et me désigner du doigt ceux dont je vais prononcer lenom ; montrez-moi le crayon !.. la feuille de papier, l'écritoire, la pelotte…
Aux auditeurs : Vous voyez qu’elle a indiqué les divers objets qu'elle a entendu nommer successivement, avec une grande précision, sans le moindre embarras ; elle n’est donc pas atteinte de surdité verbale. |
Je vous ferai remarquer en passant que nous trouvons chez notre malade les conditions d’une analyse psycho-physiologique délicate : vous, n’ignorez pas que, d’après nos études, le matériel de la faculté du langage se rapporte à ‘ quatre modes spéciaux de la mémoire du mot, à savoir : la mémoire motrice d’articulation, la mémoire motrice graphique, la mémoire visuelle et enfin la mémoire auditive du mot. La suppression isolée de chacune de ces mémoires est représentée en clinique par autant de formes de l’aphasie, à savoir : l’aphasie motrice d'articulation, l’agraphie, la cécité et enfin la surdité verbales. Eh bien ! le caractère fondamental du mutisme hystérique, c’est que la faculté motrice d'articulation, par une sorte de sélection fort remarquable, y est seule affectée, les autres demeurant parfaitement intactes ; tandis que M lorsqu'il s’agit d’aphasie liée àune lésion organique, il est de règle que toutes les mémoires dumotsoient touchées simultanément, bien qu’à des degrés très divers (1). L'aphasie motrice, en d’autres termes, est alors à peu prèstoujours compliquée en proportions diverses d’un certain degré d'agraphie,de cécité et de surdité verbales.Ces trois dernières,au contraire,font régulièrement défaut dans le mutisme hystérique ; c’est du moins ce qu’enseigne l’histoire naturelle de ce singulier syndrome, telle que nous la connaissons aujourd'hui.
Le mutisme n’est pas, lant s’en faut, le seul accident hystérique que nous ayions àrelever chez notre malade ; il ne constitue même qu'un épisode récent survenu à la suite d'une des nombreuses attaques convulsives dont elle n’a pas cessé d’être tourmentée depuis le jour où elle a été hypnotisée, voici dans quelles circonstances (2) :
1. De l’aphasie en général ct de l'agraphie en particulier. Progrès médical, 4 février 1888. 2, Nous reproduisons ici à peu près textuellement le récit de M. Séglas, loc. cit., p. 103.
Le 7 août 4888, se trouvant à la fête d’Aubervilliers, M*° P... est entrée dans la baraque d’un magnétiseur : elle a assisté ce jour même à des hypnotisations faites sur un certain nombre de personnes et elle a été fort impressionnée, dit-elle, d’en voir quelques-unes placées dans « l'état de catalepsieæ.s . |
Elle éprouva néanmoins le vif désir de se faire endormir elle-même, mais elle n’osa pas, son mari étant présent. Le lendemain elle revint à la baraque sans son mari et cette fois elle demanda à être hypnotisée. j
Le magnétiseur essaya à plusieurs reprises de l'endormir par la fixation du regard. Elle affirme que jamais elle n’a perdu un instant le souvenir de ce qui se passait autour d'elle. Mais, par contre, à chaque tentative, elle sentait son corps et ses membres se raidir au point de ne pouvoir plus faire un mouvement : deux fois ses yeux ont tourné et une fois elle est tombée à la renverse. On latirait assez facilement de cet état en lui soufflant sur les yeux. Bien qu’elle n’eût recu d’autres « suggestions » que celles qui peuvent être communiquées à l'état de veille, elle est retourné chez ce même magnétiseur cinq fois en trois semaines ; elle ne pouvait pas s’en empêcher, dit-elle, c'était une obsession, un désir irrésistible.
Toujours les choses se sont passées comme ci-dessus ; chaque fois qu on à voulu l’hynoptiser, elle a été prise de ses attaques de raideur; jamais elle n’a dormi.
Plusieurs fois, le inagnétiseur ayant eu grand'peine à la tirer de l’état où il l'avait plongée, elle l’a entendu prononcer ces paroles: « Elle est plus forte que moi ! »
Il a essayé plusieurs fois de la suggestion hypnotique sans jamais y parvenir: ainsi lui ayant affirmé un jour qu'il allait la brûler avec une lame de couteau rougie au feu, elle n’a pas senti de brülure mais elle a eu très peur, néanmoins, et aussitôt elle est devenue raide, comme les autres fois.
À partir des premières tentatives d’hynoptisation, P... était devenue triste; elle n'avait plus de goût à rien et elle négligeait les travaux de son ménage, elle ne pouvait plus ni penser ni compter, ses idées s’embrouillaient à chaque instant : elle se figurait constamment être placée sous la domination du magnétiseur auquel elle avait entendu dire « que, de loin comme de près, elle ne ferait que ce qu'il voudrait, quand même elle ne le voudrait pas ».
Plusieurs crises de convulsions toniques s'étaient produites sur ces entrefaites, semblables aux précédentes, mais cette fois sans provocation. Elle ne mangeait pour ainsi dire plus; elle était tourmentée du désir de quitter son domicile et d'aller retrouver celui qu’elle considérait comme son maitre : enfin un beau jour, n'y tenant plus, elle partit subitement de chez elle et alla le rejoindre, en effet, à la foire de Vincennes.
Elle resta avec lui deux jours au bout desquels, ayant appris que son mari avait déposé une plainte chez le commissaire de police, illa pressa de rentrer
chez elle. Pendant toute la durée de la nuit qui suivit la réintégration au domicile conjugal, les crises de raideur furent presque incessantes : elle se reproduisirent en grand nombre encore les jours suivants et la malade futen conséquence admise à l'hôpital de Saint-Denis où elle resta une huitaine de jours.
Elle en sortit non guérie; depuis lors, en effet, les attaques continuent à paraitre fréquemment et l’état mental estresté à peu de choseprès ce qu'ilétait à l'origine. Les choses ont empiré récemment et le mutisme est survenu il ya cinq ou six jours, à la suite d’une forte attaque. C’est à cette occasion que le mari de la malade est venu nous prier d'admettre sa femme dans notre service.
Vous avez compris, Messieurs, que les attaques dont il a été si souvent question dans le cours de notre récit ne sont autres que des attaques hystériques: elles répondent à un type particulier dont vous trouverez la descrip- M tions dans les « Études » ‘de Paul Richer, auxquelles je vous renvoie pour les détails, sous le nom d'attaques de contracture (1); je me bornerai à vous en donner ici une description sommaire, faite surtout d’après l'étude de celles dont nous avons été témoin hier chez notre malade. Il y a une aura; battements de cœur, constriction épigastrique ; puis la malade, qui quelquefois reste debout, redresse la tête et se courbe légèrementenarrière :les bras, les jambes, le tronc se raidissent alors dans l'extension. La contracture est quelquefois assez forte pour que la rigidité des membres ne puisse être vaincue, même en déployant une grande force. Les paupières sont closes et animées d’un mouvement vibratoire. Il n’y a pas de perte de connaissance, pas de secousse, pas de grands mouvements, rien qui rappelle la phase épileptique, les contorsions ou les attitudes passionnelles des grandes attaques vulgaires. Les choses restent telles quelles pendant une période de temps variable qui, chez notre sujet, ne dépasse pas quelques minutes: on peut d’ailleurs, en lui soufflant sur la figure ou en la rappelant à elle d’une voix impérieuse, abréger quelquefois la M durée de la crise. |
Mais il s’agit ici, veuillez le remarquer, d’un petit cas. Nous avons vu en effet chez d’autres sujets les attaques présentant ces mêmes caractères persister quelquefois durant des heures entières, ne pouvant être modifiées par aucune de ces manœuvres, — pression ovarienne ou de divers points hystérogènes — qui, dans les attaques classiques, se montrent si fréquemment efficaces. |
Le type d'attaque dont il est ici question et que nous avons pris l'habitude 1 de désigner sous le nom « d’attaque de contracture », se rencontre assez rares M ment dans la pratique. Il ne faut pasle confondre avec l'attitude dite « en arc de cercle » partie intégrante de la grande attaque hystéro-épileptique, non
DE #7 ur or ANNE Vous fedli S SRRSS 1. Richer. Élules cliniques sur la grande Hystérie, 2e édition, 1885, p. 245.