TROISIÈME ORDRE. — CÉPHALOPODES
L’ordre des Céphalopodes comprend des Mollusques dont la tête est en quelque sorte entourée d’une rangée circulaire d’appendices ou bras plus ou moins longs, non articulés et garnis de ventouses ou de crochets. Leur bouche est armée de deux mandibules cornées qui ont assez la forme d’un bec de perroquet.
Ces animaux sont éminemment carnassiers: ils vivent de Poissons et de Crabes, dont ils font un grand carnage ; mais les pauvres victimes de leur voracité trouvent continuellement des vengeurs dans les Marsouins, pour qui la tcte des Céphalopodes paraît être un mets des plus friands.
Tous les animaux qui nous occupent ne sont pas pourvus d’une coquille extérieure; quelques-uns de ceux chez lesquels elle manque portent intérieurement et sur le dos un corps ou rudiment testacé ou corné, ayant la forme de lame, plus ou moins épais, et dont l'accroissement a lieu par couches, comme dans les coquilles extérieures. La Seiche, par exemple, est pourvue d une coquille calcaire interne qu’on trouve fréquemment à sec sur les rivages de nos côtes.
La peau des Mollusques céphalopodes offre cette singularité qu’elle est parsemée d’un grand nombre de petites taches de diverses couleurs, chacune ayant sa teinte propre, et où dominent principalement le jaune, le rose et 1 indigo. Ces taches ne paraissent pas quand l’animal est dans son état habituel de repos et de tranquillité ; mais s’il croit avoir quelque danger à redouter, ou s’il est placé sous l'influence d’une excitation extérieure, ces taches se mettent aussitôt en mouvement et paraissent et disparaissent avec la plus grande rapidité.
On ne saurait dire quel parti l'animal espère tirer de la contraction et de l’expansion de ses taches, l’eut-èlre penset-il que leurs mouvements répétés doivent imposer et faire peur à l'ennemi qui le tourmente ou dont il prévoit que 1 atteinte lui sera funeste.
Cette explication fera peut-être sourire; mais pourquoi 1 irritation et la colère, portées à un certain degré chez ces animaux, ne mettraient-elles pas en mouvement quelque liquide intérieur qui augmenterait ou changerait momentanément leur couleur? L’homme lui-même n’est-il pas soumis à ces alternatives , selon que les mouvements d’une passion vive viennent l’agiter? Quoi qu’il en soit, s il était possible que le jeu de ces taches fût un épouvantail pour quelques animaux , les Poulpes posséderaient encore un moyen de se dérober aux attaques de leurs ennemis. En effet, ces Mollusques sont-ils poursuivis par un animal dont la présence leur donne quelque inquiétude, ils disparaissent dans un nuage noir; leur trace se perd dans la teinte soudainement obscure de l’eau qui les environne, et ce sont eux qui produisent à volonté ce nuage, en laissant échapper de leur corps une liqueur d’un noir très-foncé, soigneusement renfermée dans un sac, et qu’ils tiennent en réserve pour en faire usage dans des cas urgents. En parlant de quelques espèces de Céphalopodes, et de la Seiche en particulier, nous dirons ce qu’on sait de cette liqueur, qu’on supposait faire partie de l’encre de Chine. On pense aussi que l’instinct porte ces animaux à troubler l’eau de cette façon, afin de n’être pas aperçus de la proie qui les tente, et qu’ils veulent saisir à l’improviste. Quelques naturalistes, mettant en doute le courage des Poulpes, attribuent exclusivement cette action au sentiment de la peur; ce qui, par parenthèse, ferait peu d’honneur à ces animaux, et 11e s’accorde guère avec la force et la voracité qui les distinguent.
M. d’Orbigny donne sur les Céphalopodes des détails trop curieux pour que nous ne les reproduisions pas, du moins en partie. Considérés sous le rapport deschangements qui se sont opérés dans la forme des Céphalopodes, depuis la première animalisation jusqu’à nos jours, ces animaux, dit-il, offrent les résultats les plus curieux et les plus importants, puisqu’ils peuvent utilement guider le géologue dans la reconnaissance de l'àge relatif des terrains. Déjà très -nombreux, déjà très-variés dans leurs détails, ils se montrent avec les premiers animaux qui parurent sur le globe. Leurs formes sont alors fort simples : ils ont des coquilles droites ou enroulées sur le même plan, divisées par des cloisons entières. Les terrains siluriens nous en montrent diverses espèces de plusieurs genres. Mais ces premières espèces disparaissent bientôt et sont remplacées par d’autres dans les couches devoniennes, et par d’autres encore au sein des terrains carbonifères, où les Goniatites acquièrent leur plus grand développement spécifique. Après les terrains carbonifères, les Orthocères, les Cyrthocères, les Phragmocères, totalement anéantis, deviennent des formes perdues qui ne doivent plus se montrer sur notre planète, et, de tous les genres qui existaient, il ne reste que les Nautiles, auxquels se joignent, pour la première fois, des Ammonites pendant la période des terrains triasiques. Ces premières Ammonites ont des cloisons toutes particulières, peu divisées, et bien différentes de celles des étages supérieurs.
Avec les terrains triasiques, les Céphalopodes existants disparaissent encore, et, dans les terrains jurassiques qui les recouvrent, ils sont remplacés par un plus grand nombre d’êtres tout à fait distincts. En même temps que d’autres Nautiles, se montrent beaucoup de Bélemnites rondes et de nombreuses Ammonites à cloisons découpées et ramifiées, si remarquables par la diversité de leurs formes et par leurs détails. Elles couvrent alors les mers de leurs espèces souvent gigantesques , dont nous n’avons plus d’analogues, quoiqu’à cette époque elles composassent des couches entières. Aux séries d’espèces d’ Ammonites toujours distinctes, qui se suc-
cèdent dans les couches du lias, de l’oolilhe, etc., etc., se joignent des animaux représentant des types de formes jusqu’alors inconnues. Remonte-t-on d’un étage, passe-t-on des terrains jurassiques aux terrains crétacés, on voit une faune toute nouvelle : non-seulement des Ammonites ornées extérieurement de points d’arrêt, des Bélemnites comprimées, mais encore une série nouvelle de types génériques.
Bientôt l’ensemble change encore d’aspect. Les Ammonites sont ornées de pointes sur les côtés du dos; les Bélemnites n’ont plus qu’un seul représentant, et de nouvelles formes apparaissent encore sur ce nouvel horizon. Avant les premiers dépôts de la craie çhloritée, la faune se renouvelle encore; les espèces sont distinctes, leur proportion numérique n’est plus la même, et l’ensemble de la zoologie est bien différent. Après ce maximum de développement de formes, les Céphalopodes à cloisons sinueuses s'éteignent peu à peu, et cessent entièrement avec la craie blanche, où les Bélemnitelles seules existent comme dernier vestige, des Bélemnitidés.
Les terrains tertiaires les plus rapprochés de notre époque ne nous montrent que quelques espèces de Céphalopodes comme représentants de cet ordre. Plus de ces nombreuses coquilles droites ou contournées et à cloisons entières des terrains anciens ; plus de ces coquilles élégamment enroulées, à cloisons sinueuses ou ramiliées, des terrains jurassiques et crétacés. Dans ce nouvel horizon, on ne voit d’autres Céphalopodes que les Nautiles, les Seiches, les Béloptères et les Spirulirostres, seuls restes de cette faune si variée et si multipliée des couches inférieures, ou seulement des genres qui devaient prolonger leur existence jusqu’à nous, et devenir nos contemporains.
Si, après toutes ces séries successives , nous voulons jeler un coup d’œil sur les Céphalopodes cloisonnés d’aujourd’hui, nous pourrons dire qu’il n’en existe plus que des représentants peu nombreux, deux Nautiles et une Spirule, en tout trois espèces vivantes ; mais une partie des autres Céphalopodes nous offre un grand nombre d’espèces les plus singulières par leur organisation, par leurs mœurs et par le rôle qu’elles jouent actuellement. Leurs troupes innombrables peuplent le sein des mers sous toutes les latitudes, et présentent uu aliment abondant aux habitants du littoral des deux hémisphères. Quelques-uns de ces animaux vivaient dès l’époque des terrains jurassiques, tandis que d’autres ne nous sont connus qu’à l’état vivant, et pourraient bien être spéciaux à notre époque.
Le professeur Lamarck comprenait parmi les Céphalopodes un assez grand nombre de petits animaux pour la plupart microscopiques, et que M. d’Orbigny désigne sous le nom de Foraminifères. D’après les découvertes de M. Dujardin, ces animaux s’éloignent des Mollusques et se trouvent classés auprès des Zoophytes, opinion généralement admise par tous les zoologistes ; nous n’en parlerons donc pas ici , et nous adopterons pour l’ordre des Céphalopodes la classification proposée par M. d’Orbigny, qui s’est livré à de nombreuses recherches surles animaux qui nous occupent en ce moment. Ce naturaliste, que recommandent des travaux considérables justement appréciés et des voyages entrepris dans l’intérêt des sciences naturelles, divise les Céphalopodes en deux sections : les Acétabulifères etlesTenla-
culifères.
Celle section comprend des animaux libres, symétriques, formés de deux parties distinctes : l’une postérieure, arrondie ou allongée, cylindrique on déprimée, ouverte en avant et contenant deux branchies paires; l’autre, antérieure ou céphalique, portant en avant les bras armés de ventouses ou de crochets pédonculés ou sessiles. Latéralement, desyeux, un orifice auditif; au-dessous, un tube locomoteur entier. L’animal est contenu dans une coquille non cloisonnée, ou renferme dans sa partie médiane , soit un osselet interne déprimé, soit une coquille formée de loges aériennes. Cette section se divise en deux tribus, les Octopodes et les Décapodes.
Les Octopodes ou à huit bras ou pieds ne forment qu’une seule famille, dont les caractères sont :
Huit bras; yeux fixes et unis aux téguments. Point d’osselet médian. Corps charnu. Nageoires milles; ventouses sessiles sans cercle corné. Point de membranes buccales.