DE L’INSTINCT DES MOLLUSQUES
Nous avons peu de chose à dire de l’instinct des Mollusques, qui paraissent justifier le proverbe si généralement appliqué à l’Huître. La dimension, la forme et la consistance du corps de ces animaux sont remarquablement subordonnées aux
habitudes diverses qu’ils doivent avoir. Ceux qui vivent dans le sable ou la vase ont une coquille allongée qui leur permet de s’enfoncer facilement , tandis que ceux qui rampent lentement sur le sol sont suffisamment protégés par la coquille qui les suit, et dans laquelle ils rentrent au moindre sujet d alarme, en opposant a l’ennemi qui les force à la retraite un Ilot de fluide visqueux- d un aspect dégoûtant et quelquefois d’une odeur repoussante. Les espèces qui se trouvent près des rochers, sur les fonds garnis de madrépores, dans les mers soumises à de fréquentes tourmentes, ont une coquille épaisse et résistante, tandis que lés plus frêles habitent les eaux tranquilles des étangsou ne se plaisent qu’àdegranddsdistancesdesrivages. Quelques Mollusques s’attachent aux rochers en faisant le vide sous leur coquille, et résistent ainsi aux vagues les plus furieuses; d’autres creusent, pour se mettre à l’abri, le bois et les pierres les plus dures. Les espèces qui peuvent s’élever du fond à la surface de l’eau sans organe locomoteur, se rendent plus légères en introduisant de l’air dans leur coquille, ou plus lourdes en remplaçant l’air par de l’eau.
L’instinct chez les animaux se développe en raison des besoins qu’ils éprouvent, et déjà nous avons pu voir que l’existence de la plupart des Mollusques ne fournit guère le moyen de constater chez eux autre chose que l’instinct indispensable à la conservation de l’espèce. Privés souvent de plusieurs sens, ces animaux se retranchent dans leurs coquilles dès qu’ils sont attaqués. Le bon La Fontaine , dans sa fable du Rat et de l’Huître, met en évidence l’imprévoyance de la victime, mais il se garde bien de prêter à l’Huître l’idée de s’emparer du Rat. Les Huîtres n’ouvrent leurs valves que lorsqu’elles sont couvertes par l’eau, et l’on a fréquemment remarqué que celles qu’on met dans un endroit frais hors de l’eau pour les conserver du jour au lendemain s’ouvrent quelquefois, mais seulement aux heures de la marée montante. Quelques Mollusques cependant semblent employer la ruse, soit pour échapper a leurs ennemis, soit pour saisir plus facilement leur proie. Ainsi la Seiche a toujours en réserve une certaine quantité d’encre ambrée, à l’aide de laquelle elle trouble l’eau qui l’entoure pour assurer sa fuite ou entraver celle des petits animaux dont elle se nourrit. Certaines espèces qui se plaisent dans les rochers, et dont la coquille offre trop peu de solidité contre les chocs auxquels elles sont fréquemment exposées, suppléent à cette faiblesse en doublant en quelque sorte la surface extérieure de leur coquille d’une couche de pierres ou de fragments d’autres coquilles ou de madrépores. Cette précaution, qui leur a fait donner
le nom de Maçonne, de Fripière, les met à l’abri des chocs et leur sert encore à tromper l’œil avide des Poissons qui les recherchent, et qui, n’apercevant que des débris ou des pierres, passent sans se douter que ces débris cachent une proie. La Fripière met peu de symétrie et beaucoup d’art dans la construction de sa seconde coquille ; la Maçonne, au contraire, arrange scs pierres symétriquement et en spirale régulière, en commençant par de petits cailloux qui occupent le centre, sommet de la coquille , et en terminant par de plus gros, qui peuvent couvrir et masquer l’ouverture.
L’Argonaute, cette coquille, une des merveilles de la nature, suivant Pline, est mince, fragile, et représente assez exactement la forme d’un navire ; ce qui lit supposer que c’est d’elle que l’homme a pris les premiers principes de la navigation ; mais si la coquille est remarquable, l’animal qui l’habite le serait bien davantage par l’instinct qu’on lui prête. Voici la description qu’on en fait :
Cet animal est herbivore. Après s’être repu, au fond de la mer, des plantes qui font sa nourriture ordinaire, veut-il s’élèvera la surface de l’onde, il tourne sa coquille, y forme un vide par la manière dont il s’y place, et s’élève, ainsi qu’un aérostat, par sa propre légèreté spécifique. Bien certain de pouvoir conjurer l’orage et braver la tempête si l’un ou l’autre venaient l’assaillir, l’Argonaute repose au fond de sa barque légère, mollement balancé par la vague. Si le temps est beau et la
Fig. 454. Argonaute argo.
mer calme, il déploie deux légères membranes teintées de pourpre et d azur, qui lui servent de voiles; il les présente au vent, qui les tend par le plus léger souffle, et ce sont deux de ses bras qui les soutiennent; habile navigateur, il sait multiplier ses ressources; scs six autres bras lui servent de rames et de gouvernail et le maintiennent dans un parfait équilibre. Plus blanche que 1 ivoire, aussi diaphane que légère, sa coquille lui permet, par sa transparence, d’apercevoir tout ce qui se
passe autour (le lui ; car, non moins bien partagé du côté des organes des sens que les Seiches et les Poulpes, l’Argonaute a la vue très-perçante, et dans la position qu il occupe, ses yeux, placés à fleur d’eau sur chaque flanc de sa coquille, lui font apercevoir de très-loin tout ce qui peut menacer son existence et sa sûreté ; il est même plus que probable que ce Mollusque a le sens du toucher d une sensibilité extrême, car il parait qu’une simple compression de l’air suffit pour 1 avertir du danger, et il est très-rare qu’un oiseau de proie puisse s’en emparer; il sait fuir les serres et le bec acéré de ces rapaces voleurs, comme il sait éviter la tempête et se mettre à l’abri de la furie de l’orage. Quel que soit le danger (pii se présente, quel que spit celui qu’il pressent, on voit l’Argonaute, par des mouvements spontanés et aussi prompts que la pensée, replier ses voiles sur chacun des côtés de sa frêle embarcation, et rentrer à l’instant ses ramesetson double gouvernail. Dans cette manœuvre aussi subite que rapide, la barque chavire et sombre ; elle descend au fond de la mer comme dans un port assuré, qui ne lui laisse plus rien à craindre du côté des vents ou des flots en furie, ou de la part d’ennemis habitants d’un autre élément que le sien. Si tous nos physiciens et nos navigateurs avaient été appelés à faire l’éducation de ce coquillage, que lui auraient-ils enseigné de mieux?
Tous les naturalistes ne sont cependant pas d’accord sur les habitudes et l'instinct de l’Argonaute. Les uns prétendent que l’animal que nous venons de décrire n’est pas né dans la coquille : ils veulent que ce soit un parasite qui s’y est logé après en avoir chassé ou mangé le véritable maître. Cette opinion est facilement combattue, et, heureusement pour l’intérêt qu’on porte à l’habile constructeur, il est reconnu qu’elle est fausse. Les autres veulent que l’instinct du Poulpe de l’Argonaute soit très-borné, et que les organes qu’on prend pour des voiles soient tout simplement destinés à maintenir l’animal dans sa coquille. Quoi qu’il en soit , cette charmante espèce n’en mérite pas moins l’admiration de tous les curieux.
On a peu dedonnées exactes sur la durée de la vie des Mollusqueset surles signes auxquels on pourrait reconnaître leur âge ; on peut cependant dire d’une manière assez exacte si une coquille est jeune ou adulte. A en juger par certaines espèces, leur développement a lieu assez promptement, et l’on a cru pouvoir fixer à trois ou quatre ans la durée de la vie de la plupart des espèces terrestres.
Un grand nombre de coquilles présentent des stries transversales plus ou moins