DE LA CLASSIFICATION MÉTHODIQUE DES MOLLUSQUES
Il serait impossible de bien connaître toutes les productions de la nature, si l’on ne parvenait à rapprocher les unes des autres celles qui présentent quelques rapports généraux, et à réunir ensuite dans des divisions plus étroites celles que des caractères particuliers rassemblent. Cet arrangement méthodique des corps est connu sous le nom de classification.
Le but qu’on se propose dans une classification est non-seulement de donner aux objets dont on s’occupe une place distincte dans la série ou un nom particulier, mais encore d’attacher à ce nom une signification propre et caractéristique à l’aide de laquelle on puisse toujours reconnaître l’objet qu’il désigne. La multiplicité des corps rend leur détermination d’autant plus difficile que, pour en bien définir un et le distinguer de ceux qui s’en rapprochent le plus, il faudrait, pour ainsi dire, en faire une description complète. La plus heureuse mémoire n’y suffirait pas, à beaucoup près, sans le secours d’une méthode.
Le mot méthode vient de deux mots grecs (ae-rà ôS’oç) qui veulent dire suivant la route ou bonne route , et il exprime l’idée du meilleur moyen d’arriver au but qu’on se propose et celle de l’ordre qu’on suivra. La méthode consiste donc à établir, parmi les-objets que l’on veut étudier, des divisions basées sur des caractères saillants, généraux, et des subdivisions dont le nombre soit toujours en rapport avec les caractères particuliers plus ou moins variés et plus ou moins nombreux de ces objets ; et, comme c’est à l’aide de ces caractères qu’on arrive jusqu’au nom de l’individu, il est indispensable de les bien connaître.
Il nous reste à parler de 1 usage, établi en histoire naturelle, de distinguer par deux noms, 1 un de genre et 1 autre d espèce, les objets qu’on veut désigner d’une manière précise et isoler complètement de tous les autres. Cette distinction, dite binominale, employée par Linné dans son Système de la nature, remplace avantageusement les noms multipliés qu on était obligé de donner avant lui aux minéraux, aux végétaux et aux animaux, noms qui devaient rappeler plusieurs de leurs caiactères, et devenaient d un emploi très-difficile par la multiplicité et les rapports nombreux des espèces.
Lien n était plus maussade et plus ridicule, dit J. J. Rousseau, lorsqu'on vous demandait le nom d’une herbe ou d’une fleur dans un jardin, que la nécessité de répondre par une longue enfilade de mots latins qui ressemblaient à des évocations magiques; inconvénient suffisant pour dégoûter les personnes frivoles d’une étude
charmante, avec un appareil aussi pédantesque. Aujourd’hui un corps quelconque, organisé ou inorganisé, est suffisamment désigné par son nom d’espèce précédé do son nom de genre.
Les noms qu on donne anx coquilles paraissent souvent bien extraordinaires; ils devraient être tous caractéristiques de l’espèce et la distinguer de toutes celles du meme genre. Mais comme beaucoup de coquilles, quoique d’espèces différentes, ont la même forme, la même couleur, et présentent des caractères dont la graduation ne peut pas être exprimée par un seul mot, on a tourné la difficulté, et, par un abus sanctionné par l’usage, on leur a imposé quelquefois des noms qui n’indiquent plus le caractère saillant, distinctif. Ces noms sont ou celui du voyageur qui a le premier trouvé ou rapporté l’espèce, ou celui du pays qui la fournit, ou enfin celui d’un homme qui a servi utilement la science, ou auquel on veut rendre hommage.
L’analogie de forme et de couleur avec un fruit, un instrument, des objets quelconques généralement connus, enfin l’usage qu’on peut faire du Mollusque ou du test, servent encore à distinguer les coquilles. Ainsi on dit : Pyrule Figue, Donace Bec de flûte, Turbo Pie, Cône Damier, Porcelaine Café au lait, Hélice de Pise, Hélice de Humboldt, Cône de Delessert, Cyclostome de Cuvier, Moule comestible, etc., etc. Quelques noms sont aussi empruntés à la mythologie, comme nous le verrons par la suite.
Nous ne parlerons pas des divers systèmes de classification proposés par les auteurs, car cette question nous entraînerait à une critique bien motivée, mais trop longue pour trouver place dans ce volume ; et nous regretterons seulement l’instabilité des principes sur lesquels on a voulu établir la partie des sciences naturelles qui nous occupe. Des changements fréquents, et surtout la multiplicité et le double ou triple emploi des mots techniques qui en sont la conséquence inévitable, sans servir au progrès de la science, ont rebuté et éloigné les personnes qui, ne pouvant consacrer à l’élude que quelques courts loisirs, veulent du moins les occuper agréablement.
L’emploi d’une méthode nécessite sans doute un langage particulier, mais c’est un motif pour chercher à simplifier ce langage au lieu de le rendre incompréhensible par des transformations incessantes et le plus souvent sans importance; et personne ne nous blâmera, je pfcpse, de désirer plus d’unité de plan et moins de tendance à changer ce qui est bien po.ur ne pas faire mieux.
Nous ne nous arrêterons donc ici qu’à la classification adoptée par le professeur Lamarck, tout en profitant des modifications apportées au système de ce savant par les nombreuses découvertes faites jusqu’à ce jour.
Les principes de la classification des Mollusques reposent sur les différences qu’ils présentent dans l’ensemble de leur organisation; et quoique ces différences soient, dans la plupart des cas, annoncées par la forme de la coquille, l’inspection de cette seule partie de l’animal ne suffit pas toujours pour les bien déterminer; mais la difficulté de se procurer tous les Mollusques dans un état de conservation qui permette de les étudier a en quelque sorte établi l’usage de les classer provisoirement d’après les caractères fournis par la coquille.
Nous verrons bientôt combien il est important de ne pas négliger les caractères fournis par l’animal pour arriver à une classification méthodique des Mollusques.
De tout temps on a divisé les coquilles en trois groupes bien distincts : les
umvalves, les bivalves et les multi valves. Ces divisions se comprennent si facilement qu’il ne sera pas nécessaire d’insister beaucoup sur leur signification ; nous rappellerons seulement que le mot valve est en quelque sorte synonyme du mot coquille, et qu’on y ajoute les augmentatifs en usage dans le langage ordinaire pour
Fig. 465. Volute robe turque.
indiquer que la coquille se compose d’une, de deux ou de plusieurs pièces distinctes.
On a aussi divisé les Mollusques en marins , fluviatiles et terrestres , d’après la différence des milieux où se trouvent ces animaux. Cette classification générale, combinée avec la précédente, démontre déjà que tous les animaux ont une organisation particulière qui rend chacun d’eux apte à vivre et à se maintenir dans les conditions où il a été irrévocablement placé, et que la différence du milieu nécessite des modifications d’organes dont la connaissance doit faciliter l’établissement d’une méthode.
Aussi, ce premier pas fait, et tout en utilisant l’ordre de cette double classification, on a dû profiter de tous les caractères différentiels que présentent les Mollusques pour les classer plus méthodiquement.
Ainsi nous avons déjà dit que, parmi les Mollusques, les uns n’avaient point de tete apparente, tandis que cet organe existait d’une manière plus ou moins distincte chez les autres; de là deux grandes divisions :
1 Mollusques acéphales ou sans tète, comprenant les bivalves.
2" Mollusques cépiialüs ou avec une lête plus ou moins distincte, comprenant les umvalves, les multivalves et quelques Mollusques nus.
Ces divisions sont trop générales, et rassemblent un trop grand nombre d’animaux que des d.flereuces importantes éloignent les uns des autres, pour qu'il n'ait fallu
,, Ir CSSl* disions basées sur des caractères généraux encore, mais cependant
une moindre valeur. Ainsi le mode d’insertion et le nombre des muscles qui ' i vent a eimei les valves des acéphalés ont facilement fourni des divisions plus en consentes de ces Mollusques. En effet, les uns ont deux muscles destinés à rappiociei es valves, et ces muscles sont insérés aux extrémités antérieure et postérieure de la coquille ; ce sont des dijiïaires ($t?, deux ; pS, muscle).
, aulresn ont qu’un muscle, placé généralement ai. centre des valves • ce sont des MONOMYAIRES (j**, SCl.l ; mUSClc). * ’
D’autres enfin, ayant plusieurs muscles par paire, et symétriques, dont le prolongement à travers une ouverture de l'une des valves fixe l’animal aux corps sous-marins, pourraient être distingués sous le nom d’acéphalés polymyaires (lioXù;, plusieurs; [aü;, muscle); mais l'incertitude des auteurs sur la place que devaient occuper ces animaux dans la classification, et l’importance d’un caractère particulier consistant dans la présence de deux bras allongés et ciliés et l’absence complète de pied, ont lait donner aux Mollusques de cette division le nom de brachiopodes ((3pa-/iuv, bras ; ne, u;, pied).
Parmi les Mollusques céphalés, les uns ont pour unique moyen de locomotion des nageoires en forme d’ailes sur les côtés du cou ; ce sont les ptéropodes (irrep'ov, aile ; TTODÇ, pied) .
Les autres rampent sur le ventre, qui forme un disque ou pied ; on les distingue sous le nom de gastéropodes (-ya cmip, ventre; ttguç, pied).
D'autres, enfin, ont la tête entourée de tentacules plus ou moins nombreux et plus ou moins développés, qui constituent leurs organes de locomotion, et leur servent en même temps à saisir leurs aliments; ils sont connus sous le nom de céphalopodes (xïcpaXn, tête; ttgu;, pied).
La méthode à l’aide de laquelle on classe les Mollusques ne s’arrête pas aux grandes divisions que nous venons de faire connaître, classes et ordres. On a réuni encore par groupes ou familles ceux dont l’organisation présente le plus d’analogie, et l’on a établi dans ces familles d’autres divisions ou genres pour les Mollusques qui diffèrent entre eux par quelque caractère de moindre valeur, mais cependant encore important.
C’est ainsi que, pour les Acéphales, on a tiré parti des différences qu’offrent la disposition des branchies, le nombre des ouvertures du manteau, la forme de cette enveloppe et celle du pied, la présence, l’absence et le développement des siphons, la forme de lacoquille, l’absence, le nombre ou la position des dents de la charnière, la place qu’occupe cette charnière au centre ou aux extrémités, la présence du ligament à l’intérieur ou à l’extérieur, l’existence et la position d’un entre-bâillement naturel des valves, la place et la direction des impressions musculaires et palléales, etc. ; tandis que pour les Céphalés on a tenu compte de la forme générale de la coquille, de la position qu’elle occupe à l’intérieur ou à l'extérieur, de son développement plus ou moins avancé et de son absence complète; de la présence de branchies ou de poumons; de la forme et de la direction de l’ouverture; des dents souvent nombreuses et des plis ou des échancrures que l’on remarque à cette ouverture, de la disposition particulière des lèvres; de la présence, de la forme et de la consistance de l’opercule; de l’allongement, de l’aplatissement et en un mot de la proportion de la partie spirale; du nombre, de la forme et de la position des tentacules; de l’absence, de la présence et de la place qu’occupent les yeux, etc.
Enfin on s’est servi de tous les caractères particuliers que fournit la surface extérieure de la coquille, qui peut être lisse, rugueuse, épineuse, écailleuse, striée dans une ou plusieurs directions, en tout ou en partie, pour différencier les espèces qui appartiennent au même genre.
Il serait fastidieux de donner plus d’étendue à ces détails, qui semblent compliquer beaucoup l’étude do la conchyliologie, mais auxquels on se familiarise en peu de temps.
Le tableau suivant présente un résumé des grandes divisions des Mollusques :
Ayant deux muscles adducteurs dont les impressions sont séparées et latérales sur chaque valve.
DIMYA1RES.
sans tète.
ACÉPHALÉSr<|
Le classe.
N’ayant qu’un muscle adducteur et une seule impression sur chaque valve.