CÉSAR
Ali ! c'est ce qu'il falloit reprocher a Pompée ;
Par sa feinte vertu la tienne fut trompée ;
Ce citoyen superbe , k Rome plus fatal ,
^'a pas même voulu César pour son égal. . *
SCR LA AHÉTORTQUE. Sq
Crois-tu > s'il m'eût vaincu y que cette âme hautaine Eut laissé respirer la liberté' romaine ?
Âh ! sous un joug de fer il l'aurait accablé. Qu'eût £aiitBrutus alors?
BTIUTOS.
Bruttis l'eût immolé.
D. Est-il facile de déterminer l'usage de ce style ?
R. Non; car on ne trouve pas toujours Foccasion d'exprimer tant de choses en si peu do mots. Tout ce qu'on peut dire , c est qu'en général il doit régner dans tous les discours ua certain laconisme qui consiste à retrancher toutes superfluités, et à se servir de termes expressifs. On dit toujours mal en beaucoup de mots^ ce qu'on peut dire fort bien en peu.
Du Style videtuv*
D. En quoi consiste le style vicieux?
R. Dans la fausseté , l'enflure , la bassesse, la froideur, l'afiectation, la prolixité , et robscurité,
D. En quoi consiste la fausseté ?
R. A lier des idées qui se répugnent , ou â désunir celles qi^^^^^t ensemble queU que rapport. Dans ces vers :
Du devoir, il est beau de ne jamais sorlir , Mais plus beau d'y rentrer avec le repentir ,
cette dernière pensée est fausse, parce-
6o LEÇONS ÉLÉMENTAIRES
qu'il est plus beau à un homin^ d^ ne jamais manquer de probi|é , que de se repentir d'en avoir manqué.
I). Qu'est-ce que l'enflure?
R. C'est un pompeux étalage de mots recherchés et sonores , mais viaes de sens.
On a reproché ce défaut au poète Lucain, a Brébeuf son traducteur, à Malherbe et à Corneille même. Ces vers de Corneille nous donnent un^ idée de la Pharsale :
Suand les dieux ëtoonës semblaient se partager , larsale a décide ce qu'ils n'osoient juger.
Ces fleuves teints de sang , et rendus trop rapides , Parle débordement de tant de parricides; Ces horribles débris d'aigles , d'armes , de chars, Sur ces champs empoiléii coofus^meut épars ; Ces montagnes de mofts, privés d'honneurs 8<ipr4ines, Qu'a forces la nature à se venger eux^xnémes.
D. Eln quoi consiste la bassesse du style?
R. Elle consiste principalement dans une diction vulgaire, grossière, sèche, qui rebute et dégoûte le lecteur.
D. D'où vient la froideur ?
R. La froideur vient, tantôt de la stérilité des expressions, tantôt de l'intempérance des idées. Ce vice est opposé à la force et à^ la fécondité.
D. Qu'est-ce que raffectation du style?
R. C est un éloignement du naturel. Ce défautconsisteà dire, en termes recherchés, des choses triviales et communes.
D. Que dites-vous de la prolixité ?
sua XA KaBTOEIQU£« 6l
R. Cest le défaut d un style qui entre dans des détails minutieux, ois qui est long et circonstancié jusqu'à l'ennui. Ce Tice est opposé à la précision.
D. D'où vient l'obscurité?
R. L'obscurité, le plus grand vice de rélocution , vient du mauvais arrangement des mots, ou d'une trop grande brièveté.
Des Figttres.
D. Qu'entend-on par figures dans le style?
R. Onentend certaines manières de parler fixes et délicates, qui s'éloignent des façons ordinaires de s'exprimer. Elles sont un des principaux ornemens d'un ouvrage.
La poésie et la prose les emploient avec succès. Elles s'en servent non seulement pour plaire» mais encore pour persuader et pour toucher.
D. Comment se divisent les figures?
R. Les figures se divisent en figures de mots et en figures de pensées.
D. A quoi servent les figures de mots?
R. A donner aux pensées des tours vifs et brillants qui en relèx'entbeaucoupl'éclatl
D. Comment se sul^di visent les figures de mots?
R. En figures de constructions et de tropes.
62 LEÇONS ÉléurENTÂIRES
D. Qu appelle-t-on figures de construction? fi
R. Ce sont celles qui ont rapport â la construction grammaticale.
D. Comment les nommez-vous?
R. Ce sont TEllipse, le Pléonasme, la Parenthèse, la Conjonction, la Disjonction, et TAdjonction.
D. Quest-ce que TEllipse?
1\. C'est une figure par laquelle on sous* entend quelques termes que le lecteur supplée aisément. Par exemple, quand je dis : Que demandez-voVfS ? et que vous répondez, ce que vous m* avez promis, l'esprit supplée aisément ce mot Je de^ 7nand6 ce que vous m'avez promis.
D. Quest-ce que le Pléonasme?
R. Le Pléonasme consiste dans les expressions superflues qui se trouvent dans unephrasejdontlasuppressionn'empêche* roit pas que le sens fût également entendu.
Par exemple, quand je dis : J'irai moi-même ; je tai vu de mes yeux; ce sont autant de Pléonasmes.
D. N y a-t41 pas des pléonasmes vicieux ?
R. Oui 2 on en trouve même dans Corneille, comme dans ces vers :
Trois sceptres k son trôûe attachés par mon hras , Parleront au lieu d'elle , et ne se tairont pas,
D. En quoi consiste la Parenthèse?
SUR tk RHÉTOaiQUE. 63
R. Eq une proposition isolée, que l'on insère dans une autre dont elle interrompt la suite, comme dans ces vers :
Un fiODge ( me devrais-je inquiéter d'uo songe ? ) Entretient dans mon cœur un chagrin qui me ronge.
D. En quoi consiste la Conjonction?
R. Elle consiste à lier, par des particules, les membres d'une phrase, comme dans ces vers :
On ëgorge a la fois les enfans , les vieillards , Et la sœur et le frère , Et la fiUe et la mère.
D. Et la Disjonction ?
R. Elle fait tout le contraire : elle supprime les liaisons, et donne au discours plus de vivacité , comme dans ces vers :
J'entre. Le peuple fuit. Le sacrifice cesse.
Le grand-prétre yers moi s'avance avec fureur.
D. Qu'est-<îe que l'Adjonction ?
R. C'est unefigure qui rapporte au même verbe tous les membres d'une phrase.
Comme dans ces vers :
Apportez-moi pour dot, au lieu du rang des rois , L^amour de mon pays , et Vamour de mes lois.
Acceptez aujourd hui Rome pour votre mère , Son vengeur pour époux , Brutus pour votre père.
Dés Tropes.
D. Qu'est-ce que les Tropes?
R. Ce sont des figures par lesquelles on
64 LEÇONS ÉIÉ^ENTÀIRES ^
fait prendre à un mot une signification , ^ui n'est pas précisément la signification propre de ce mot.
D. A quoi servent les Tropes ?
A. Les Tropes servent non seulei&ent à exprimer différentes pensées, mais encore à adoucir, à déguiser quantité d'idées dures et désagréables, en substituant des termes empruntés aux termes propres.
I). Que faut'ii consulter dans l'emploi des Tropes?
R. Il faut consulter Tusage, le goût» la convenance, et sur-tout éviter rafi*ectation; car, loin de donner des grâces à son style»
on y répandrait un ridicule id supportable, si l'on semait par-tout , et sans choix, des mots figurés, comme ceux-ci, un phé^ nomène potager pour une grosse rave. Le conseiller des grâces pour un miroir.
D. Combien y a-t-il de Tropes ?
R. On peut en compter autant qu'il y a de manières diff(érentes de donner à un mot une signification qui n'est pas la sienne propre. Nous allons donner une définition exacte des principaux, qui sont, la MétOr phore^ la Cataohrèse , la Métonymie^ la Metaiepsej X^Synecdochej VAntonomaêe, la Périphrase^ Y Hyperbole^ la Syllepse, Y Allégorie , et YAlhusion.
D. Qu'est-ce que la Métaphore ?
R. C'est un trope par lequel, au lieu
I StR lA RHÉTORIQUE. 65
I d'un nom propre , on met un nom étranger
I que Ton emprunte d'une chose semblable
! à celle dont on parle. Quand on dit , par
exemple, d'un homme en colère, c'est un
lion s ce mot lion est pris dans un sens
métaphorique.
p. Se sert-on souvent de la métaphore?
R. Oui : c'est une figure très-usitée,
parce qu elle jette beaucoup de brillant dan s
le style.
D. Donnez-nous-en quelques exemples?
R. Phèdre, en parlant dllippoljite dit :
Ce tigre, <{ae jamais je n'aborde sans cfainte , SouBÛs , apprivoise , reconnait i;n vainqueur.
* Et Racine en parlant de la mer :
Et toi, dont le courroux veut engloutir la terre , ' Mer terriUe ! en ton lit quelle main te resserre ? .Pour forcer ta prison tu fais de vains efibrts. . La rage de tes flots expire sur tes bords :
Fais sentir ta vengeance k ceux dont l'avarice Sur ton perfide sein vont chercher leur supplice.
"D. N'y a-t-il pas des métaphores vicieuses?
R. Oui lorsqu elles sont gigantesques ; comme celle-ci :
La vapeur de mon sang ira grossir la foudre Que Dieu tient déjà prête k te réduire en poudre.
On bien quand elles sont tirées de sujets bas , connue celle-ci :
Le déluge universel fut la lessive du genre humain.
66 lEÇONS ÉtÉMEirrAIRES
Oa quand le rapport n'est pas assez na* turel / comme si l'on disoit d'un orateur:
C est un torrent qui s allume , pour dire , c'est un torrent qui entraine.
D. Qu est-ce que la Catachrèse ?
R. C'est un trope qui sert à donner-un nom aux choses qui n'en ont pas. Ainsi nous employons cette figure , lorsque nous disons, des fers d'argent;, des feuilles^de papier; des feuilles d'or.
Boileau s'en est servi pour représenter Ic^cheteux des femmes rangés par étage ;
Bâtir de ses cheveux le galant édifice.
D. Qu'est-ce que la Métonymie ?
R. C'est une figure par laquelle on met un nom figuré à la place de celui qui est propre, comme quand on dit M(irs^ pour la guerre même; Neptune pour la mer.
Au lieu du nom de l'effet, on met souvent le nom de la cause >qui sert à le produire. Ainsi , parlant d'un homme qui écrit bien, on ditquili^un^ belle tnain.Le mot de plume se prend aussi pour Tauteur même :
C*est une éonne plume.
On prend aussi le contenant pour le contenu. On dit : Il aime la bouteille , pour il aime à boire. Rome désapprouva la conduite du consul, au lieu de dire les jRomains.
Le sceptre se prend pour la royauté ;
SUR lÀ RHÉTORIQUE. 67
Yépée pour la profession militaire ; la roàa pour la magistrature.
D. Qu'est-ce que la Métalepse ?
R. C'est une espèce de métonymie par laquelle on explique ce qui suit pour faire entendre ce qui précède, ou ce qui précède pour faire entendre ce qui suit. On dit par métalepse : li oublie les bienfaits , pour dire il nest pas reconnoissant;ii a vécu^ pour dire il est mort. On rapporte encore à cette figure ces façons de parler des poètes : J'ai vécu dioo hivers; je suis dans mon printemps ; c'est du vin de quaWe feuiUes.
D. Qu'est-ce que la Sjnecdoche?
R. C'est un trope par lequel on met le nom du tout pour celui de la partie; ou celui de la partie pour celui du tout , comme quand on dit que la peste est en France , quoiqu'elle ne soit qu'à Paris, ou qu'elle est à Paris, quoiqu'elle soit dans toute la France. Il y a cette différence entre la métonymie et la synecdoche, que la métonymie prend tin mot pour un autre, et que la synecdoche prend le plus pour le moins, et le moins pour le plus.
D, Qu'est-ce que l'Antonomase ?
R. C'est une figure par laquelle on emploieunnomcommunpourunnompropre, ou un nom propre pour un nom comndun, comme quand on dit le philosophe, pour
Aristate ; le poète, pour Virgile ; l'orateur, pour Cicéron. Quand on dit dun prince débauché c'est un SardanapU, d'un prince cruel, c'est un iVéron, on prend le nom propre pour le nom commun.
D. Qu'est-ce que la Périphrase?
R. C'est un trope qui sert à expliquer par plusieurs paroles ce que Ton aurait pu dire en moins de mots, et quelquefois en un seul. C'est par une périphrase que Voltaire peint les effets d'une mine :
Dans des antres profonds on a su renfermer I>es foudi*es souterrains , tout prêts à s'allumer. Sous un chemin trompeur , où , volant au carnage | Le soldat valeureux se fie k son courage , On voit en un instant des abîmes ouverts , Des noirs tdrrens de soufre epandus dans les airs , Des bataillons entiers , par ce nouveau tonnerre Emportés, déchires, engloutis sous la terre.
D. Qu'est-ce que l'Hyperbole ?
R. L'Hyperbole est une figure où l'on emploie des mots, qui, pris à la lettre, vont beaucoup au-delà de la vérité, 'mais du reste également propres à amplifier et à diminuer. Tels sont ces vers de Malherbe, où il peint les temps heureux qu'il promet à Louis XIII :
La terre en tous endroits produira toutes choses ; Tous métaux seront or. toutes fleurs seront roses.
Tous arbres , oliviers.
L'on n'aura plus d'hiver; le jour n'aura plus d'ombre:
Et les perles sans nombre Germeront dans la Seine au milieu des graviers.
1 D. Peut-on employer indistinctement w celte figure ?
R. Non : il faut l'employer très rarement dans les choses sérieuses , parcequ'ellc va toujours au-delà de la vérité, filais on peut s'en servir dans les passions véhémentes » parce que les mouvemens qui en résujtent servent de remède à toutes les expressions fortes et hardies.
D. Qu'est-ce que la Syllepse?
H. C'est une espèce de métaphore par laquelle le même mot est pris en même temps au propre et au figuré dans la même phrase. Voici un exemple dé cette figure dans l'Andromaque de Racine : Pyrrhus qui eut le plus de part à l'embrasement de Troie, était épris d'une violente passion pour Andromaque; au fort de sa passion, il s'écrie : ^
Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Trôie : Vaincu , chargé de fers , de regrets consumé , Briilé de plus feux que je n'en allumai.
Brûlé est au propre par rapport aux feux que Pyrrhus alluma dans la ville de Troie ; et il est au figuré par rapport à la passion violente que Pyrrhus dit qu'il ressentait pour Andromaque. On voit par-là que cette figure est une espèce de }eu de mots qu'il ne faut employer qu'à propos et avec circonspection.
D. Qu'est-ce que rAllégorie?
fJO LEÇONS ELEMENTAIRES
R. L allégorie n*est autre chose que la métaphore soutenue et continuée. La métaphore ne porte que sur un mot et ne présente qu'une image ; TaUégorie, au contraire • étend , développe la métaphore, et accumule les images. C'est propremerxt la métaphore oratoire et poétique. La Fontaine , dans son Elégie sur la disgrâce de M. Fouquet, exprime, par une allégorie bien noble, la dangereuse confiance que la faveur inspire :
Lorsque sur cette mer l'oii vogue a pleines voiles ,
Su'on croit avoir pour soi le vents et les étoiles , est bien malaisé de régler ses désirs:
Le plus sage s*endort sur la foi des képhirs.
Voici encore un exemple tirée d^ Voltaire. César parle de Rome :
Ce colosse efirayant , dont le rnond^ est foulé , En pressant l'univers , est lui-^iième ébranlé ; Il penche vers sa chute , et contre la tempête Il demande mon bras pour soutenir sa tête.
D. Qu'est-ce que TAllusion?
R. Cest un trope par lequel on présente un sens ou une idée, pour en faire concevoir une autre, comme dans les vers suivaus :
Ton roi , jeune Biron , te sauve enfin la vie. 1 1 t'arrache sanglant aux fureurs des soldats , Dont les coups redoublés achevaient ion trépas : Tu vis , songe du* moins à lai rester fidèle I
SUR lA RHÉTORlOrE. 71
Voltaire , dans ce dernier vers , fait illusion à la^on^piration du maréchal de Biron.
On fait aussi allusion a Thistoire, à la fifible, aux cautumes , aux mœurs, et quelquefois on )oue sur les roots.
Si I^ÔQ fait allusion à Thistoire ou à la fable, il faut que le trait qu'on a en vue soit assez connu pour qu'on puisse l'entendre , autrement elle seroit défectueuse.
Des Figv/res de pensées,
D. Comment distribuez-vous les figures de pensées ?
R. Je les distribue en trois classes : savoir : celles qui conviennent à la preuve ; celles qui sont propres aux passions ; 1 1 celles de pur ornement.
D. Quelles sont celles qui conviennent à la preuve ?
R. Ce sont : la Distribution, Xa Prêtermission , la Licence j la Concession, l\ Permission, IsL Correction^ la Co^nrmvnicdtion YOccfwpation , et la Subjection.
D. Qu est-ce que la Distribution?
R. La distribution est une figure par la* quelle on rassemble les traits les plus frappans qu'on Teut dépeindre, afin de persuader, d'émouvoir et d'entraîner l'esprit sans lui donner le temps de se reconnaître.
Tel est ce passage de Voltaire dans Znïro,
OÙ Lusignan, pour engager Zaïre à rentrer dansl le sein de la religion, l'émeut , la touche, lattendrit par des traits vifs et frappans auxquels elle ne peut résister :
Ma fille ! tendre objet de mes dernières p^nes ,
Songe au moins , songe au sang qui coule dans tes veinesi
C'est le sang de vingt rois , tous chrétiens comme moi ',
C'est le sang des martyrs.... O fille encor trop chère^l
Counais-tu ton destin ? sais- tu quelle est ta mère ? ^
Sais-tu bien qu'a l'instant que son flanc mit au jour
Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour ,
Je la vis massacrer par la main forcenée.
Par la main des brigands , a qui tu t'es livrée ?
Tes frères , ces martyrs égorgés a mes yeux , \
T'ouvrent leurs bras sanglans, tendus du haut des cîeiix.
Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes , i
Pour toi , pour l'univers , est mort en ces lieux mêmes ;
En ces lieux où mon bras le servit tant de fois ;
Eu ces lieux où son sang te parle par ma voix.
Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres t
Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres.
Tourne les yeux , sa tombe est près de ce palais :
C'est ici la montagne , où , lavant nos forfaits ,
Il voulut expirer sous les coups de l'impie ;
C'est là que de sa tombe il rappela sa vie :
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu ,
Tu n'y peux faire un pas , sans j trouver ton Dieu ;
Et tu n'y peux rester , sans renier ton pè^^e ,
Ton h<mneur qui te parle , et ton Dieu qui t'éclaire.
Je te vois dans mes lîras et pleurer et frémir ;
Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir ;
Je vois la vérité dans ton cœur descendue $
Je retrouve ma fille après l'avoir perdue -,
Et je reprends ma gloire et ma félicité ,
En dérc»>ant mon sang a l'infidélité.
D. Qu'est-ce que la Prétermission ?
R. C'est une figure par laquelle' on feint de passer sous silence ce qu'on Teut in-
SITE £A aHÉTORIQUE. ^3
coI<)uer avec plus de force. £n voici des exemples :
Roxaae parle ainsi à Bajazet :
Je ne vous feras point de reproches frivole | Les momeiis sont trop cbers pour les perdre en paroles. Mes soins vous sont connus; en un mot^ vous.vivtz. Et je ne vous dirai que ce c^ue vous savez.
Haleré tout mon amour, si je ne pus vous pktre , Jenen murmure point, quoique pe vous rien taire ^ Ce même amour peut-être , et ces mêmes bienfaits Aaraient dû suppléer a mes faibles attraits ; Mais je m'étonne $nfin que , pour reconnaîssance , Pour prix de tant d'amour et tant de confiance , Vous ayez si lopg-temps , par des détours si bas , Feint un amour pour moi que vous ne sentiez pas.
Âizire parle ainsi à Zamore :
Je pourrais t'idléguer, pour afikiblir mon crime »
De mon père sur moi le pouvoir légitime ,
L'erreur où nous étions, mes regrets, mes combats ,
Les pleurs que |'ai trois an^ donnés a ton trépas ;
Que , des chrétiens vainqueurs , esclave infortuliée,
La douleur de ta perte à leur dieu m'a donnée ;
Que je t'aimai toujours j aue mon cœur éperdu
A détesté tes dieux qui ront mal défendu :
Mais je ne chercbe point , je ne veux pomt d'excuse :
n n'en est point pour moi , lorsque l'amour m'accuse.
Ce passage de Yoltaire^ dans la Henriade»
peint encore biea cette figure :
Je ne vous peindrai point le tumulte et les ciîs 5
Le sang de totjs côtés ruisselatit dans Paris ;
Le fils assassiné sur le corps de son père ;
Le frère avec la sœur , la mie avec la mère ;
Les époux expirans sous leur toits embrasés ,-
Les eufans au berceau sur la pierre écrasés :
Des fureurs des hmnains c'est ce qu'on dpit attendre.
D.Qu'wUce que la Licence ? .^^
R. Cest une figure par laquelle on promet de ne poinf déguiser à des personnes qu'on rjespecte certaines vérités qui pourraient leur déplaire. Tel est le d|scour$ que Burrhus, gou verdeur de Néron, tieqt à Agrippine , mère de ce prince :
Je 1)6 tOkétsis ciWgë'y dio^i&ceUe occasion ,
Que d'epi(cu99r Gésar d'upe seule adiojQ ;
Mais puisque, fims Vouloir que fe le j.ustiiie,
Vous me |-fi»dè2 garftutidu jresjte^e ^a vie,
Je répondrai y .madame ^ a vep la liberté
D'un solj^t qui sait lualiiirdeF la vérité ^
Yous m'aves.de QâKkr tmiiié la jeiipesce ,
Je l'avoue , et je dois m'en souvenir sans cesse ;
Mais vous a vais* jd>fai t jiemoent de le trahir ?
D'en ifoire un empereur qui ne sût qu'obéir?
^ou; Qe n'est ïplus à vous qu'il faut que {'en rëpondç;
Ce n'est plus votre Bis , c'est le noaStre damonde ;
3'en dois compte , Madasie , à . l'empire romain ,
Qui croit voir son 'salut oi» sa^rle en ma main.
D. Qd'ejit'^ce^jue la Goncessioil?
R. C'est une i^gare par laquelle on accorde à aoa adversaire ce qu'an ^^ peut lui refuser , oftn d'insister plus vivemeot sur ce qu'on n a p^ envlç-deiui accorder.
Antoine se sert^adcoitement (Jeciçtte figure, pour faire auk Romains l'apologie de César :
Contre ses meurtriers je n'ai rieti k vous dire ; C'est k servir l'ëtatque lenr grand cœur aspbe ; De votre dictateur ils ontper-oé le 'flanc $ Con4>lës de ses bienfaits ^ us sont teints de soa sang. Pour forcer des Romains à ce eoup détestable , ' Sans doute il fallait bieo epie César fût coupable ;
SUE lA RHiTORIQtlE. 76
le ]e crois : mais enfia Cësar a-t-il jamais De son pouvoir sur vous appesanti le faix ?
A-l-il gardé pour lui le fruit de ses conquêtes 7 Des dépouilles du moude il couronnait vos têtes. Tout Tor des Dations qui tcHnbaient sous êes coups , Tout le prix de son sau^ fut prodigué pour vous : De son char de triomphe ii voyait vos alarmes; Lui-même en descenaait pour essuyer vos larmes ; Du monde qu^il soumit vous triomphez en paix , Puissaus par son courage, heureux par ses bienfiûls. Il payait le service ; il pardonnait l'outrage. Vous le savez , grands dieux! vous dout il fut l'image j Vous , dieux 9 qui lui laissiez le monde à gouverner , Vous savez si son cœur aimait ar pardonner !
D. Qu'est-ce que la Permission?
R. C'est uue figure par laquelle on invite son ennemi à faire tout le mal qu'il peut, pour le toucher et lui donner nlême de l'horreur de ses cruautés. C'est ainsi que Thieste anime son frère à le faire périr , quand il a reconnu le sang de son fils dans la coupeque cemonstre luiayoitprésentée :
Grands dieux! pour quels forfaits lancez-vous le tonnerre? Moustre, que les enfers ont. vomi sur la terre , Assouvis la fureur dont ton cœur est épris l Joins un raaiheureax père k ison malheureux fils ; Â ses mânes sanglàns donne cette victime y
D. Qu'est-ce que la Corriection?
R. C'est une figure par taqueUe on corrige les pensées et les paroles en 1e«*r en substituant d'autres ; ou plus fortes ou pilus convenables. Tel est ce passage, où Pyr-
^6 UÇOKS ElisCENTAIUBS
rhuSy en parlant à Phénix, 4it r^n pariant d'Andromaque :
Sansparens , sans amis , sans espoir que sur moi , Je puis perdre son fils y peut-être ie le doi: Etrangère.... que dis» je , esclave aansTËpire, Je lui donne son fils y mon âme y mon empire , Et je ne puis gagner dans son perfide cœur D'autre rang que celui de son persécuteur.
Non, non , je Tai juré, ma vengeance est certaine j n faut bien une fois justifier sa haine.
Quel spectacle pour elle aujourd'hui se dispose ! Elle en mourra , Phénix , et j'en serai la cause.
Cette figure est propre à exprimer le choc des passions opposées « les combats de Tamour et de la raison. On voit dans Texemple qui va suivre des projets insensés que Taniour enfante , et que la raison dé* truit. C*est Hermione qui parle, dans An* dromaque :
Le perfide triomphe et se rit de ma rage ;
Il pense voir en pleurs dissiper cet orage }
11 croit que toujours faible, et d'un cœur incertain ,
Je parerai d'un bras les coups de l'autre main ;
n juge encor de moi par mes bontés passées ;
Mais plutôt le perfide a bien d'autres pensées :
Triomphant dans le temple , il ne s'informe pas
Si l'on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas :
Il me laisse, l'ingrat j cet embarras funeste.
îKon , non ^ encore un coup , laissons agir Oreste }
Qu'il meure, pùisqu'enfin il a dû le prévoir,
£t puisqu'il ma forcée enfin a le vouloir.
A le vouloir 7 £h quoi ! c'est donc moi qui l'ordonae f
Sa mort sera l'efîet de l'amour d'Hermione !
Ce'prince, dont mon cœur Se faisait autrefois ,
Avectant de plaisir) redire les exploits;
StJK LA ftHÛORIQUE. 77
A qui m^me ea secret je m'étais destinée ,
Avant qu'on eût conclu ce fatal hyménée ;
Je n'ai donc traversé tant de mers> tant d'états,
Que pour venir n lot» préparer son trépas,
L'assassiner I le perdre r Ah 1 devant qu'd expire«...
D. Qu'est-'Ce que la GommunicatioD?
R, C'est une figure par laquelle on^conimunique familièrement ses raisons à ses auditeurs, quelquefois à ses propres adversaires, délibérant avec eux» leur demandant leur avis, et les prenant même pour juges. C est cette figure qu'emploie Brutus, réduit à trahir Rome, ou à commettre un parricide dans la personne de César. Il consulte les conjurés sur le parti qu'il doit prejidre dans cette afi'reuse extrémité :
Ma honte est véritable.
Totts , amis , qui voyez le destin qui m*accable j Yous , faits par mes sermens les maîtres de mon sort , Est-il quelqu'un de vous d'un esprit assez fort , Assez stoïqne , assez au dessus du vulgaire, Poiu* oser décider ce que Brutus doit faire ? Je m'en remets k vous. Quoi ! vous baissez les yeux? Toi j Gassius , aussi tu te tais avec eux !
Aucun ne me soutient au bord de cet abîme !
Aucun ne m'encourage', ou ne m'arrache au crime! Tu frémis , Gassius , et prompt à t'étonner
Euphémie, engagée par Sainval à violer ses vœux , lefailiui-méme juge de ce qu elle doit faire :
^:Às mon juge , Sainval ; j'en appelle k toi-môme ; . Prononce , ose oublier que mon arbitre m'aime } Ose écarter l'amour de tes sens prévenus , Consulte ta raison et dix ans de vertus ;
78 I.EÇ01IIS £j;itfENTÀia£9
Dix ans qa'un jour, peut^âtre un instaot, va déttiire. L'ëquitë te conauit , la probité t'inspire.
Parle : j'ai contracté , Sainyal avec un dieu ; Un dieu même a reçu ma parole et mon vœu ; Sainval ; et tu voudrais que , malgré ma promease ^ Mnleré toas mes sermens que je démens sans eesse • Ma fâche trahison m'aiTachaat a l'autel , Hompît-ouverîement ce contrat soieuoe)?
D^ Qu\^st-ce que rOccupatîon ?
R. C'est une figure par laquelle on prévient une objection en se la faisant à sôiméme et en y répondant. En . voici un i exemple de Boileau : |
Mais , direz- vous, pourquoi cette furie* ?
Quoi ! pour un maigre auteur que je glose en passant ^ Est-ce un crime, après tout, et si noir, et si grand? Et qui , voyant un fât s'applaudir d'un ouvrage , Où la droite raison trébucne a chaque page , rie s'écrie aussitôt: Timpeitinent auteur !
L'ennuyeux écrivain! le maudit traCductèur !
A quoi bon mettre au jour tous ces discours frivoles , Et ces riens enfermés aans de grandes paroles.
D. Qu'est-ce que la Subjéctîon ?
R. C'est une figure par laquelle on s'interroge et Ton répond soi-même à ses propres questions : cette figure diffère peu de îoccupation.
Telle est cette épigramme de Rousseau:
Ëst'on héros pour avoir mis aux chaînes Un peuple ou deux ? Tibère eut cet honneur.
£st"On héros en signalant ses haines Par la vengeance? Octave eut ce bonheur.
Est-on héros en régnant par la peur?
Séjan fit tout trembler, jusqu'à son maître.
Mais de son ire éleiûdre le salpêtre ,
Savoir se vaincre , et réprimer les flot»
De son orgueil, c'est ce qae l'appelle âtre* Grand par s<H-«ièroe , et voila mon héros. * .
il y a une autre subjectioa fort usit<'^e dans les dialogues, et fort familière surtout aux auteursdramatiques : c'est lorsqua les interlocuteurs s'attaquent, se défendent avec la même vivacité, et n'emploient dans leurs attaques et dans leurs réparties qu'un nombre de paroles à peu près égal* L'exemple suivant exprime le désespoir d'OEdipe, lorsqu'il reconnait> qu'il a ti|é Laïus, sanssavoirencorequ'ilétaitson père.
OËDIPE , à'Jocaste.
• • . , Prenez€efcr,rtislrdnfentde.inarAge;
Qu'il vous serve aujourd'hui pour un plus* juste usage ,
Plonge2-le dans mon sein.
JOCASTB.
^ Que f^tes- vous )SeigQeuc7> Arrêtes , modérez cette aveugle douleur :
Vivez.
OBDIPB.
Quelle pitié pom* moi vous intéresse 7 Je dois mourir.
JOGISTS.
Vivez , c'est moi qui vous en presse.
Ecoutes ma piière.
OENPB.
Ah! je n'écoute rien. - J'ai tué votre époux.
JOGASTB.
Uiûs vous êtes le mien.
9o uçoqs uÉMiBrrAiKES
080IJPB.
Je le fttis par le crime.
JOGASTE. L
U est involontaire.
OEOtPS.
N'importe ! il est commis.