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badours. L’un des caractères qui distinguent le plus heureusement cette poésie, c’est l’intime et délicat sentiment d'harmonie auquel ses auteurs furent redevables des diverses mesures de leurs vers et des combinaisonsde leurs rimes. Les vers provençaux admettaient tous les nombres de syllabes, depuis deux et même depuis une jusqu’à douze , hormis toutefois le nombre neuf, dont on ne trouve pas d'exemple. Dans chaque strophe, le nombre des vers s’étendait depuis quatre jusqu’à vingt-deux et même davantage ; leur mesure variait fréquemment, et les rimes s’entrelaçaient de plusieurs manières : tantôt les poëtes recouraient aux rimes plates : tantôt aux rimes croisées ; non-Seulement ils croisaient les rimes masculines avec les féminines , mais les masculines et les féminines entre elles; ils faisaient correspondre les rimes d’une de leurs strophes avec celles des autres strophes de la même chanson, dans le même ordre, ou dans un ordre rétrograde, ou avec d'autres entrelacements et retours.
Les troubadours donnèrent d’abord le simple nom de vers à presque toutes leurs pièces. Giraut de Borneil, qui florissait au commencement du treizième siècle , passe pour y avoir le premier substitué le titre de chanson ou, en provençal , canso et can:os. Les mêmes poëtes appelaient sonnets des pièces dont le chant s’accompagnait du son des instruments, sans être assujetties à aucune forme particulière , comme les sonnets italiens. Quelquefois ils désignaient les strophes de leurs chansons par le titre de coblas , dont nous avons fait le mot couplets. Les albas et les serenas servaient à exprimer le vœu des amans qui attendaient , soit l’aube du jour, soit le retour du soir. Le refrain devait toujours ramener le mot a/ba dans l’une, le mot sers dans l'autre. Dans la retroencha , le refrain se répétait aussi à la fin de chaque strophe ; dans la redonda , les rimes se renversaient d’une strophe à l’autre, dans l’ordre le plus bizarre et le plus difficile. Le descord ou descors n’empruntait pas son nom des discordes et querelles, comme l’ont supposé plusieurs savants, ni d’une différence dans les sons musicaux ; mais il le devait à ce que, contrairement à la loi commune des chansons provencales, ses différents couplets, étaient sur des rimes différentes et que les vers de chaque strophe , au lieu de s’ac-
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corder, discordaient, en quelque sorte, avec les vers correspondants des autres strophes.
11 y avait encore la sitiine, composée de six vers qui ne rimaient point entre eux, mais donnajent aux strophes suivantes des bouts rimés, se renversant de stophe en strophe , jusqu’à la sixième ; la ballade, qui ramenait toujours un vers pour refrain , et devint la forme des chansons consacrées à accompagner la danse ; le /enson ou jeu-parli, espèce de lutte ou combat poétique entre deux troubadours qui s’attaquaient , se répondaient par distiques ou quatrains sur desquestions d’amourou de chevalerie ;la novelle ou conte galant , souvent licencieux ; la pastourelle , encore plus naïve et plus simple que la n0velle ; enfin le sirenle (servantèse ou servanlois), seul genre de poésie qui roulât d'ordinaire sur d’autres sujets que la galanterie, genre historique et satirique, dans lequel le poëte chantait ses propres exploits, s’il était chevalier, ou ceux des chevaliers qui l’admettaient à leur table, et souvent décochait les traits les plus perçants, les plus envenimés, contre les mœurs du temps, contre les rois, les princes, l'Église, les moines et toutes les puissances. Ce chant de colère, de vengeance et de haine, marque surtout la dernière période de l'existence des troubadours.
Après cent ans de paix, de bonheur, d'occupations riantes et littéraires, la Provence fut tout à coup troublée par un de ces événements empreints de la féroce énergie du moyen âge, par la croisade des Albiceois ou Vaudois, secte qui, protégée par les comtes de Toulouse, vécut jusqu’à la fin du douzième siècle, à côté de la foi catholique, dans les mêmes villes, dans les mêmes champs, sans se heurter, sans se nuire. Mais Innocent III montant sur le trône pontifical, aperçut dans un coin de la France méridionale ce petit peuple rebelle à son autorité , suivant des prêches particuliers, priant en langue vulgaire, et il voulut le réduire. Il envoya un de ses légats à Raimond, comte de Toulouse. Le légat, retournant vers son maître, fut assassiné
dans une auberge par un gentilhomme du comte.
« L'imagination froide de nos temps, dit M. Vil- » lemain, dans son Cours de Litterature Fran- » çaise, ne peut se figurer l’horreur et l'épou- » vante de cette catastrophe, dans le moyen âge, s La puissance de cette voix d’Innocent IIT, qui,
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» du haut de la chaire de saint Pierre, retentit * dans toute l’Europe pour demander vengeance » du sang de son légat, l’indignation des peu- » ples, l'empressement des seigneurs : c’est une » croisade nouvelle. On était las de l'Orient , où » l'on mourait trop. Tous ce qu'il y avait de mau- » vaises et même de bonnes passions, l’ardeur du » pillage et le zèle religieux, sont enflammés à la fois. Les seigneurs grossiers et indigents de » nos provinces du Nord brülent de se jeter sur + cette riche proie du Midi, que leur désigne du » doist le pontife. La colère d’Innocent III n’é- » tait pas une vaine menace. Déjà des milliers » d'hommes s'étaient levés dans toute la France. » Là, paraissaient Simon de Montfort, le san- » guinaire héros de cette croisade anti-chrétien-
» ne; Eudes III, comte de Bourgogne, et d'autres
» grands-vassaux de Philippe- Auguste, des ar- ! » chevêques, des évêques, beaucoup de moines
v de l'ordre de Citeaux. Lorsque le comte Rai-
» mond de Toulouse vit s'avancer vers lui cette
» force irrésistible, armée de tout ce que les
v hommes regardent avec respect et tremble-
» ment, il fut abattu, malgré son courage ; il
v consentit à se mettre lui-même à la suite | » de la croisade : il s’enrôla contre ses sujets. »
L'écrivain dont nous ne pouvons mieux faire | que de rapporter ici les propres paroles, ajoute ! avec un sens profond: « Ce ne fut pas seu-
» lement le meurtre accidentel du légat qui
» produisit cette guerre désastreuse ; l’héré-
» sie même des Albigeois n'en fut pas la cause » unique. Ïl régnait depuis longtemps dans le » Midi une lutte entre la pensée libre et le pou- » voir de l'Église , entre la poésie et la prédica- » tion. Sans cesse, de ce choc jallissaient des » mots amers et cruels, qui blessaient la puis- » sance de Rome, et qui paraïtraient un scan- » dale dans notre temps. La vie désordonnée du » clergé prétait à l'amertume de cette censure » laïque. Il y avait bien des années que les saints > même se plaignaient de la conduite des pré- » tres : « Qui me donnera, disait saint Bernard, » de voir, avant de mourir, l'Église de Dieu » comme elle était dans ses premiers jours ? » o Quand nous lisons ces paroles et d’autres semv blables , que Bossuet à citées, nous devinons » ce que la liberté des troubadours devait dire » des vices du clergé, et nous concevons aussi + combien cette liberté devait nourrir de ressen-
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» timents cet provoquer de cruelles représailles. à
Quoique le comte de Toulouse se füt rangé sous la bannière des croisés, la guerre n’en exerça pas moins cruellement sa fureur et ses ravages. Maître de Béziers, de Carcassonne , Simon de Montfort marcha sur Toulouse , dont la souveraineté lui fut transférée , puis arrachée par la résistance des peuples et le courage du comte Raimond , qui, pour reconquérir son pouvoir, trouva une intrépidité qu'il n'avait pas eue pour le garder. L'Espagne intervint dans ces débats sanglants ; et, en définitive , le comté de Toulouse fut réuni, sous saint Louis, à la monarchie française. « Mais, dans ce chaos d'événe- » ments, dit encore M. Villemain , qu'était de- » venue la poésie provencale et ce goût premier, » né de l'Europe moderne? Faisait -on encore » des vers? Où en étaient la civilisation, les varts, la gaye science? Tout cela pouvait-il » trouver place entre le troubadour Foulquet, » devenu si cruel sous la mitre, et le féroce » Montfort, qui ne savait pas lire, et tous ces » destructeurs qui s'étaient lancés, comme des » loups du Nord, sur la Provence? Ce far niente » poétique était loin. On ne pouvait plus aller v de château en château, chanter des vers, les » offrir aux nobles dames; tout était hérissé, en- , sanglanté par la guerre : les tournois, les fêtes, v avaient disparu. L’imagination des hommes » n’était plus la même; elle avait été comme » submergée dans ces flots de sang. Chose re- + marquable et qui montre combien, non-seule- » ment le caractère de tout homme, mais le ca- » ractère d’une nation, peut profondément s'al- » térer, à force de souffrances qui l'effarouchent » et le dépravent ! Lors même que cette lutte » terrible est apaisée , la poésie provençale n'a » plus sa vivacité gracieuse et légère. Quelque- » fois encore, en parcourant ses poëtes, on » trouve des traces d'une vie plus heureuse , et » puis tout à coup ils sont retombés de leurs » tournois et de leurs cours galantes aux bù- » chers et aux échafauds ; ils essaient vainement » de sourire encore et de se souvenir de leur » première joie. On lit une pièce ingénieuse , un » dialogue entre un troubadour et un berger. Ce » sont des descriptionsriantes; mais soudain tout » est attristé, ensanglanté: c'estlesac de Béziers, » c’est la mort du jeune vicomte, c’est la spolia- » tion de Raimond de Toulouse; c’est l'étrangle-
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