COMPLAINTE
A terre, n'aguères glacée,
Est ores de verd tapissée ;
Son sein est embelly de fleurs; L'air est encore amoureux d'elle; Le ciel rit de la voir si belle;
Et moi, j'en augmente mes pleurs.
O belle jeunesse du monde, Des désirs la source féconde, Mère des nouvelles amours, De tout l'univers reconnue, Que me sert la belle venue, Si mon hiver dure toujours ?
Roine des fleurs et de l’année, Toujours pompeuse et couronnée, Doux soulas des cœurs oppressez,
Chassant bien loin la misérable attente Et les désirs des cœurs ambitieux.
Si je ne loge en ces maisons dorées,
Au front superbe , aux voûtes peinturées D'azur, d’esmail , et de mille couleurs, Mon œil se paist des trésors de la plaine, Riche d'æillets, de lis, de marjolaine, Et du beau teint des printannières fleurs.
Ainsi vivant, rien n’est qui ne m'agrée :
J'oy des oiseaux la musique sacrée, Quand au matin ils bénissent les cieux, Et le doux son des bruyantes fontaines Qui vont coulant de ces roches hautaines Pour arrouser nos prez délicieux.
Douces brebis , mes fidelles compagnes, Hayes, buissons, forests, prez et montagnes, Soyez témoins de mon contentement ;
Et vous, Ô dieux! faites, je vous supplie, Que cependant que durera ma vie,
Je ne connoisse un autre changement.
Partout où tes grâces arrivent, Les jeux et les plaisirs te suivent :
Les miens, où les as-tu laissez ?
Quand je vois tout le monde rire, C'est lors qu’à part je me retire Tout morne en quelque lieu caché, Comme la veufve tourterelle, Perdant sa compagne fidelle,
Se branche sur un tronc séché.
Le soleil jamais ne m'éclaire; Toujours une erreur solitaire Couvre mes yeux de son bandeau; Je ne vois rien que des ténèbres, Je n’entends que des cris funèbres, Je n'aime rien que le tombeau.
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