‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 276 sur 914 · L'ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

L'ÉPOPÉE

C'est un tableau du monde, un miroir qui reporte Les gestes des mortels en différente sorte.

On y voit peint au vray le gendarme vaillant,

Les ruses qu’on pratique au siége des murailles,

Les joustes, les tournois , les festins et les jeux, . « Qu’une grand’ royne fait au prince courageux, :

Que la mer a jeté, par un piteux naufrage ï C

Après mille dangers à bord à son rivage.

On y void les combats, les harangues des chefs,

L’heur après le malheur, et les tristes méchefs

Qui talonnent les roys : les erreurs, les tempestes

Qui des Troyens errants, pendent dessus les testes,

Les sectes, les discords, les points religieux,

Qui brouillent les humains entre eux liligieux :

Les astres on y void et la terre descrite,

L'Océan merveilleux quand Aquilon l'irrite,

Les amours, les duels, les superbes dédains,

Où l'ambition mist les deux frères Thébains ;

Les enfers ténébreux, les secrettes magies,

Les augures par qui les citez sont régies; C Les fleuves serpentants, bruyants en leurs canaux, % | è

Le cercle de la lune, où sont les gros journaux Des choses d’ici bas, prières, sacrifices,

Et des empires grands les loix et les polices.

On y void discourir le plus souvent les dieux, Un Terpandre chanter un chant mélodieux,

A l'exemple d'Orphée, et plus d'une Médée Accorder la toyson par Jason demandée ;

On y void le dépit où poussa Cupidon

La lille de Minos et la pauvre Didon :

Car toute poésie il contient en soy-même,

Soit tragique ou comique , ou soit autre poëme. Heureux celuy que Dieu d'esprit voudra remplir, Pour un si grand ouvrage en françois accomplir !

LE SONNET

Des Grecs et des Romains cet aït renouvelé Aux François les premiers ainsi fut révélé : A leur exemple prist le bien disant Pétrarque De leurs graves sonnets l'ancienne remarque : En récompense il fait mémoire de Rembaud, De Fouques, de Remon, de Hugues et d’Arnaud.

Mais il marcha si bien par cette vieille trace, Qu’il orna le sonnet de sa première grâce : je Tant que l'Italien est estimé l’autheur, De ce dont le François est premier inventeur. Jusqu'à tant que Lhiard épris de Pasithée L’eut chanté d'une mode alors inusitée,

Quand Sceve par dixains en ses vers déliens Voulut avoir l’honneur sur les Italiens ;

Quand déjà Saint-Gelais, et doux et populaire, Refaisant des premiers le sonnel tout vulgaire,

ALESIAEIAANAEET EE ARRRSS

LILAS Re TE

En cour en eut l'honneur; quand bientost Dubelliy | D'un conte poëtique et dessous les amours Son Ollive chantant l’eut du tout rappelé : Des héros et des dieux, entremèlés de fables, Et que Ronsard , bruslant de l'amour de Cassandre, | Sont des enseignemens richement profitables. Par-dessus le Toscan se sceut bien faire entendre : Et Baïf du depuis (Méline en ses ébats

N'ayant gaigné le prix des amoureux combats )

Ces sonnets repillant, d'un plus hardi courage,

Et changeant son amour, el changeant son langage, Chanta de sa Francine au parangon de tous, Faisant nostre vulgaire et plus bas et plus doux.

Souvent nous nous plaisons à l'odeur , aux couleurs, Sans chercher les vertus des odorantes fleurs; L'abeille toutefois en tirera sacrée La cire et la liqueur dont son œuvre est sucrée : De mesme on void plusieurs s’abuser aux beautés Des paroles qui sont pleines de nouveautés ; Mais d’autres , n’arrestant aux paroles fleuries , Recueillent le beau sens couvert d'allégories.

| — De feuillage d’acante et de plaisans festons, ï Les Muses cachent l’or des vers que nous chantons.

De nostre cathelane ou langue provençalle

La langue d'Italie et d'Espagne est vassalle ; es Et ce qui fit priser Pétrarque le mignon,

Fut la grâce des vers qu’il prit en Avignon;

Et Bembe reconnoist qu'ils ont pris en Sicille Non, ce n'est pas assez de faire un bel ouvrage, La première façon de la rime gentille, Il faut qu’en tous endroits doux en soit le langage, Que l'on y fut planter avecques nos romants, Et que de l’auditeur il sache le désir,

Quand conquise elle fut par nos Gaulois Normands. | Le cœur et le vouloir tirer à son plaisir.

Montre face riante en voulant que l'on rie;

Pour nous rendre marris, montre-nous-la marrie ; Si tu veux que je pleure, il faut premièrement Que tu pleures, et puis je plaindrai ton tourment.

Ainsi l'esprit, conduit par la muse divine, Dépend plustost du ciel , dont il prend origine, — Que non pas de la terre où son corps est vivant, Ainsi que le soucy son beau soleil suivant.

Page 1