LA FORÉT DE MARSEILLE
Ô, voit auprès du champ une forêt sacrée, Formidable aux humains et des temps révérée, Dont le feuillage sombre et les rameaux épais
Du dieu de la clarté font mourir tous les traits. Sous la noire épaisseur des ormes et des hèêtres, Les faunes, les sylvains ou les nrmphes champêtres, N'y vont point accorder, aux accents de la voix, Le son des chalumeaux ou celui des hautbois.
Cette ombre, destinée à de plus noirs oflices, Cache aux yeux du soleil ses cruels sacrifices,
Et les vœux criminels qui s'offrent en ces lieux Offensent la nature en révérant les dieux.
Là, du sang des humains on voit suer les marbres, On voit fumer la terre, on voit rougir les arbres ; Tont y parle d'horreur ; et même les oiseaux
Ne se perchent jamais sur ces tristes rameaux.
Les cruels sangliers, les bètes les plus fières, N'osent pas y cherclier leur bouge ou leurs tanières. La foudre, accoutumée à punir des forfaits, Craint ce lieu si coupable, et n°'v tombe jamais ? Là, de cent dieux divers les grossières images Impriment l'épouvanté, et forcent les hommages. La mousse et la päleur de leurs membres hideux
retomber ses cheveuxblancs sur son front sévère, et pousser sa barbe , en signe de tristesse. Exempt de toute passion d'amour et de haine, il ne sungeait qu'à pleurer les malheurs du genre humain. Garder la modération, persévérer dans son but, suivre en tout la nature. consacrer ses jours à la patrie, ne pas sc croire né ponr soi-même, mais pour le monde tout entier,
IH ne demande à l'hymen qu'une lignée ; c'est pour Rome seulement qu'il est éponx ct père. Adoratéur de la justice. rigide ohservateur des règles de l'honnêteté, tendre pour la république, il ne laissa jamais l'égolste volupté se glisser dans son cœur et” réclamer la plus faible part dans une vie pleine d'inaocence (chant 11). Tacite n'aurait pis tracé d'une manière plus ferme et plus hardie le portrait mural de Caton, c'est-à-dire le stoicisme én aclion. S
4 Corneille avait en vue ce passage. quand il dit, dans Cinna :
Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimos Que pressent de mes lolsles ordres légitimes, Et, qu'-désesperant de les plus évier,
Si tout n'est renversé ne sauralent subsister.
3 Plus beau que l'original.
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Semblent mieux attirer les respects et les vœux. Sous un air plus connu la divinité peinte Trouveroit moinsd'encens et feroit moins de crainte", Tant aux foibles mortels il est bon d'ignorer
Les dieux qu'il leur faut craindre et qu'il faut adorer! Là, d'une obscure source il coule une onde obscure, Qui semble du Cocyte emprunter la teinture; Souvent un bruit confus trouble ce noir séjour , Et l'on entend mugir les roches d'alentour.
Souvent du triste éclat d'une flamme ensoufrée
La forêt est couverte et non pas dévorée ;
Et l'on a vu cent fois les troncs entortillés
De cérastes hideux et de dragons ailés.
Les voisins de ce bois si sauvage et si sombre
Lui laissent à la fois son horreur et son ombre,
Et le druide craint, en abordant ces lieux,
D'y voir ce qu'il adore, et d'y trouver ses dieux *.
Il n'est rien de sacré pour des mains sacriléges ; Les dieux mêmes, les dieux n’ont point de priviléges. César veut qu'à l'instant leurs droits soient violés, Les arbres abattus , les autels dépouillés ;
Et de tous les soldats les àmes étonnées Craignantde voir contreeux retourner leurscoignées, JI gourmande leur crainte, il frémit de courroux,
Guillaume ou George Brébeuf naquit à Thorigny, dans la Basse - Normandie , en 1618, d'une famille très -ancienne , qui avait donné à la France un grand nombre de vaillants défenseurs , et qui est la tige des Arundel d'Angleterre. Brébeuf reçut une éducation distinguée. A la connaissance parfaite du latin , de l'espagnol et de l'italien, il joigncit celle de la philosophie et de la théologie morale et dogmatique. Son talent pour la poésie se décela de bonne heure. Il se montra d'abord p'ssionné pour Virgile; mais, soit entrainé par les conscils d’un ami, soit poussé por un nouveau penchant, il accorda bientôt une préférence exclusive à Lucain. Telles étaient l'ardeur et la constance de Brebeuf, qu'il enfanta sa traduction de la Pharsale dans les intervalles d'une fièvre opiniätre qui le tourmenta pendant p'us de vingt ans. Cette traduction obtint un succès prodigieux. Le public et les écrivains , encore sous l'influence de la littérature espagnole, ne parurent pas sentir l'emphase, les folles h\perboles ct la raideur du style du traducteur ; tous ces défauts passèrent inaperçus, à cause des beautés d'un ordre supérieur dont l'ouvrage étincelle. En lisant Brébeuf, on est souvent tenté de jeter le livre ; mais tout à
‘ Ces deux vers manqnent entièrement d'élégance ; les denx autres sont pra'ixes. Le texte dit : « Les mortels ne craignent pas autant les divinités consacrées sous des formes cornnucs. » Tant ajoute à la terreur de ue pas connaître les dieux qu'il fant craindre.
Le teatc est parfaitement traluit.
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Et, le fer à la main, porte les premiers coups.
« Quittez, quittez , dit-il, l'effroi qui vous maitrise; Si les bois sont sacrés, c'est moi qui les méprise : Seul j'offense aujourd'hui le respect de ces lieux, Etseul je prends sur moi tout lecourroux desdieux."»
À ces mots, tous les siens, cédant à la contrainte, Dépouillent le respect, sans dépouiller la crainte. Les dicux parlent encore à ces cœurs agités; Mais quand César commande, ils sont mal écoutés ?. Alors on voit tomber sous un fer téméraire
Des chènes et des ifs aussi vieux que leur mére; Des pins et des cyprès dont les feuillages verts Conservoient le printemps au milieu des hivers ?. A ces forfaits nouveaux, tous les peuples frémissent ; À ce fier attentat, tous les prètres gémissent : Marseille seulement, qui le voit de ses tours,
Du crime des Romains fait son plus grand secours;
‘Elle croit que les dieux, d'un éclat de tonnerre,
Vont foudrover César et terminer la guerre.
Mais, hélas! que les traits qui partent de leurs mains Se baignent à regret dans le sang des humains ! Leur justice balance, et sur les plus coupables
Ses coups sont aussi lents qu'ils sont inévitables .
coup on est surpris par d’admirab:es traits dignes de Lucain et de Corncille. Alors, non-sculement on pardonne à l'auteur, mais encore on continue la lecture dans le cours de laquelle on est récompensé des peines d'un assez long ennui par ces surprises du génie qui ravissent l'admiration, comme on l'éprouve dans les chefs-d'œuvre de Corncille et même dans son Altila. Grâce au succès de sa Pharsale, Brébeuf compta bientôt de nombreux protecteurs, parmi lesquels le cardiual Mazarin, en l'honoraot d'une amilié particulière, lui donna de belles espérances qui ne portèrent aucun fruit. La mort du cardinal laissa Brébeuf sans appui; car ses cutre; Mécènes se contentèrent de le loucr sans le servir.
Brébeuf, toujours languissant, toujours malade , également dégoûté de la cour ct de la ville, vint se retirer à
‘ Plus beau que l'original.
2 [a penséc est plus naturelle que dans Lucain ; ildit : « Alors les cuhortes obéissent au commandement, nou pas qu'elles soient entièrement délivrées des angoisses de 1: peur; mais elles cèdent, après avoir pesé les dangers de la colère des dieux et de celle de César.
Racine a dit, dans /phigenie :
Mals, quoique seul pour celle Achille furieux Épouventait l'armée et partageull les Ghux.
3 Vers faibles.
“ Ces quatre beaux vers l'emportent de beaucoup par la pensée , ainsi que par l'expression, sur le texte latin.
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Venoix près de Caen. Il acheva ses Entretiens solitaires dans cette retraite, où il mourut , en 1661, âgé d'environ quarante -trois ans, après avoir trainé une existence triste, pénible et douloureuse. La religion le consolait de tous ses maux ; il eut la satisfaction de convertir plusieurs calvinistes de sa province.
Outre sa traduction de Lucain et ses Entretiens solitaires , Brébeuf a laissé un recueil de poésies diverses, des éloges, etc. Il se proposait, si l’on doit en croire Guillaume Hamel, de continuer La Pharsale jusqu'à la mort de César , « pour avoir le plaisir de voir périr un usurpateur , auquel , au lieu de vingt-deux coups de poigoards , il en donnerait vingt-deux mille. »
La nature , en accordant le talent poétique à Brébeuf, l'avait doué d’une âme noble, sensible et fière. L'amour de la vertu, le respect pour les mœurs semblent avoir présidé à toutes ses compositions. Sous le rapport littéraire, Brébeuf, malgré tous les reproches qu'on peut lui adresser, Conscrvera toujours sa réputation, parce qu'il était né puête, et qu'il a été plus d'une fois grand poëte.
On dirait qu'il y avait du sang de Lucain dans Brébeuf, tant on trouve de ressemblance et de fraternité entre ces deux écrivains. Marmontel, après une critique sevère des défauts de Lucain, ajoute : « Que lui reste-t-il? Des vers d'une beauté sublime, des peintures dont la vigueur n'est affaiblie que par des détails qu'on efface d'un trait de plume , des morceaux dramatiques d’une éloquence rare, si l'on prend soin d'en retrancher quelques endroits de déclamation; des caractères aussi hardiment dessinés que ceux d'Homère et de Corneille, des pensées d’une profondeur , d’une élévation étonnantes ; un fond de philosophie qu'on ne trouve an mème degré dans aucun des poëmes anciens; le mérite d'avoir fait parler dignement Pompée , César, Brutus, Caton, les consuls de Rome et la fille des Scipions; en un mot, le plus grand des événements politiques présenté par un jeune homme avec une majesté qui impose et un courage qui confond. »
Voltaire a dit sur le même sujet : « Il n’y a dans le poëme de Lucain aucune description brillante comme dans Homère ; il n’a point connu , comme Virgile, l’art de narrer et de ne rien dire de trop ; il n'a ni son élégance ni son harmonic ; mais aussi vous trouvez dans la Pharsals des beau- Jés qui ne sont ni dans l'/liade ni dans l'Encide. Au nilieu de ces déclamations ampoulées, il y a de ces pensées mäles et hardies, de ces maximes politiques dont Corneille est rempli. Quelques-uns de ses discours ont la ma-
jesté de ceux de Tite-Live et la force de Tacite; ti peint comme Salluste ; en un mot, il est grand partout où il ne veut pas ètre poête. »
On peut ajouter quelques traits à ces éloges. Les portraits de Pompée , de César , de Caton, les deux derniers surtout, sont supérieurs, dans leur genre , à ce que l’antiquité a produit de plus beau. César lui-même n'aurait pas désavoué la harangue à ses vétérans , telle que Lucain l'a faite : on croit entendre quelquefois le grand capilaine, on plutôt le priuce de l’éloquence militaire. La poésie romaine n'avait pas méme entrevu, avant Lucain, des beautés pareilles à celles du second et sévère hyménée que Caton contracte, sous les auspices du seul Brutus, avec Marcia, qui vient, presque au moment suprême de la république, demander sa part des périls d'un époux et la faveur de pouvoir faire écrire sur son tombeau : Marcia Catonis. En lisant, au sixième livre de la Pharsale, l'épisode de l'Hémonide consultée par Sextus Pompée sur l'avenir de la guerre civile, on s'étonne de trouver dans Lucain des pensées sur la mort aussi profondes que celles de Pascal ou de Bossuet sur ce terrible sujet , et quelque chose de la tristesse évangélique, unie à la plus haute poésie. La mort de Pompée fait couler des larmes d'admiration. Les funérailles de ce grand homme, mis furtivement sur le bücher par l’un de ses anciens soldats, qui dérobe du feu aa bûcher d'un incounu pour brùler le corps sacré de son général, sont la plus sublime et la plus touchante peut-être des leçons sur le néant des grandeurs humaines ; et quand l'âme du héros s’élance tout à coup vers le ciel, d'où elle contemple en pitié Rome, César , les champs de Pharsale et les spectacles de la terre, on se demande si Bossuct est aussi sublime lorsqu'il ouvre le ciel à l'âme du prince de Condé, qui va s'emparer de la céleste patrie.
Lucain ne marche pas de pair avec Homère, Virgile, le Tasse ct Milton ; maïs il se place souvent à côté d'eux et quelquefois méme au-dessus d'eux , par des créations qui n'appartiennent qu'à lui, parmi les anciens : c'en est assez pour mériter une place dans la grande école dont Homère cest le souverain, suivant la belle expression du Dante. |
Ajoutons un dernier (rait à l'éloge de ce jeune poûte, mort avant d'avoir vu sa vingt-cinquième anoéc ; il a plus d'une fois inspiré, agrandi, échauffé le génie de Corueille.
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