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Sans pouvoir expriner par tant d'horribles traits, Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix .
Vous dirai-je le nom de si grands personnages, Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages: De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels, Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels ?
Mais pourrai-je vous dire à quelle impatience.
À quels frémissements , à quelle violence,
Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
Ont porté les esprits de tous nos conjnrés ?
Je n'ai pas perdu temps, et, voyant leur colère
Au point de ne rien craindre , en état de tout faire, J'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés, La perte de nos biens et de nos libertés,
Le ravage des champs, le pillage des villes,
veines de Rome du peu de sang qui leur restait; et, conpant avec le fer les membres gangrenés. ses cruels remèdes excédèrent la grandeur du mal. Alors pleine licence fut accordée aux haines ; alors tous les ressentiments se virent affranchis du frein des lois. Tous les meurtres ne se commettaient pas au profit du seul Sylla : chacun se choisissait son crime et sa victime , au gré de ses passions. Le vainqueur a autorisé tous les attentats par l'ordre général de la proscription. Le signal donné, l'esclave a plongé le fer dans les entrailles de son maitre ; les fils se sont souillés du sang paternel, et ont combattu entre eux pour savoir à qui appartiendrait la tête coupée de leur père ; les frères sont tombés sous le poignard de leurs frères. jaloux d obtenir la récompense promise aux meurtriers; les tombeanx ont reçu les fugiufs et vu les vivants et les moits confondus dans le dernier asile de l'homme... Moi-mèême . je m'en souviens , lorsque je voulais, malgré la défense du tyran, placer sur le bûcher les membres défigurés d'un frére, mes yeux, en le cherchant dans la foule des victimes, ont parcouru du regard tous les cadavres de la sanglante paix de Sylla. »
Oœnla sullanæ lustrasse cadavera pacls.
Lucain , qui ne sait presque jamais se borner, se complait beaucoup trop longtemps aux horribles détails du vaste cours d'assassinats froidement conçus et ordonnés par le dictateur appliqué, en quelque sorte, à surpasser les barbaries de Marius ; mais nous ne devons pas omeltre ce trait remarquable : « La Fortune, présente dans son temple de Préneste, a vu tous les habitants de cette ville immolés par le glaive, et tout un peuple périr d'une seule mort, au mème moment. » Quel. ques commentateurs prétendent que le sens véritable de Lucain est : «et tout nn peuple périr en même temps, d'un seul coup, comme un seul homme. »
A la suite de la peinture de tant de crimes accumulés par Sylla, l'indignation arrache du cœur du jeune poëte cette exciamation , que Montesquieu a peut-être trop perdue de vue dans le fameux dialogue d'Eucrate et de Sylla :
« Est-ce donc par ces attentats que leur cruel auteur a mérité d'être appc'é ie salut de Rome, et de porter le surnom d'Heureux, et d'obtenir qu'un tombeau lui fût élevé au milieu du Champ-de-Mars ? »
“ Après ce vers que Cornelile a trouvé dans les souvenirs än temps des proscriptions , et qni fait frissonner d'admiration et d'horreur, on pourrait croire que les deux suivants sont faibles; mais leur furce est dans la pensée, qui ne gagnerait rien à plus de travail dans l'expression.
Et les proscriptions , et les guerres civiles,
Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix Pour monter sur le trône et nous donner des lois. Mais nous pouvons changer un destin si funeste, Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste, Et que, juste une fois, il s'est privé d'appui, Perdant, pour régner seul, deuxméchantscomme lui. Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maitre; Avec la liberté, Rome s'en va renaître,
Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains. »