M ACTE 1, SCÈNE V
Ici l'annonce de l'arrivée d‘Iphigénie et de sa mère prodult une péripétie terrible. En effet, le malheureux Agamemnon voit sa fille venir au-devant du coup mortel qu'il avait voulu détourner, et fournir des armes nouvelles à Ulysse, qui est resté avec lui pour achever de le déterminer.
AGAMEMNON
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Cessez de vous troubler , vous n'êtes point trahi : Quand vous commanderez , vous serez obéi.
Ma vie est votre bien ; vous voulez le reprendre: Vos ordres sans détour pouvoient se faire entendre,
blit ici et devient presque intéressant ; enfin, ce personnage prend une part essentielle à l'action , puisqu'il arrache le fatal consentement d'un père à la mort d'Iphigénie. En effet, elle est perdue si quelque dieu ne vient pas à son secours. Ménélas , au contraire, dans Euripide, ne paraît d'abord que pour se faire mépriser et haïr ; puis, après avoir témoigné un repentir touchant, il disparaît pour toujours. Racine a bien plus d'art que ses inaîtres , et surtout il entend bien mieux l'économie d’une composition théâtrale. Ceux qui voudront comparer ensemble les deux premiers actes d'Euripide et les deux premiers de Racine , seront étonnés de la supériorité du poëte français : ils auront surtout lieu de remarquer combien le Chœur qui succède à ce que nous appelons le premier acte de l'Iphigénie grecque est propre à refroidir l’action. Le dénombrement des vaisseaux a pu trouver sa place dans l’Iliade ; maisil convient peu dans une tragédie qui remue sf fortement la pitié dès le début. Euripide a manqué d'art en imitant Homère , et on ne saurait l'excuser par l'intérêt que les Grecs prenaient à tous ces détails de leur histoire.
‘* La ilarpe, trop sujet à examiner légèrement les choses, dit à propos du discours d'Iphigénie : « Cette admirable résignation était inconnue des temps qu'on nomme héroïques. L'/phigéni e d'Euripide parle d'une manière bien différente ; elle s'écrie : Ah ! ne m'arrachez pas la vie que je commence à peine à goùter. C'est le premier des biens... La mort la plus glorieuse ne vaut pas la vie la plus méprisable. » On serait tenté de croire ici que le critique n'avait pas relu son Euripide, En effet, le rôle d'Iphigénie a été concu de la manière la plus heureuse par le poëte grec. Comme la nature l'ordonne, 1phigénie, si jeune encore , défend sa vie naissante par des prières si tendres que Racine lui-même n'en a pas toujours égalé le charme et la naïveté, et qui n'ôtent rien à la dignité du rang et de la personne. Elle retrace les caresses qu'elle a reçues sur les genoux de son père ; elle lui rappelle les touchantes paroles qu'elle a entendues sortir de sa bouche , et tout à coup elle s'écrie : « Voilà ce que vous disiez, mon père, et vous voulez me donner la mort ! Ah: de grâce , épargnez-moi ; je vous en conjure au num de cette mère qui, après m'avoir enfantée avec tant de douleurs, souffre ici des douleurs mille fois plus cruelles encore... Mon frère , tu es encore un bien faible défenseur pour les tiens ; viens cependant avet tes larmes prier ton père de ne pas faire mourir ta sœur. L'enfance elle-même a le profund sentiment de l'infortune. Mon père , voyez cet enfant : son silence est une prière. » 1l y a bien quelques taches dans ce discours , que nous abrégeons; mais on y retrouve le véritable accent de ia nature? Après cette scène, Iphigénie se plaint encore dans les bras de sa mère ; mais bientôt une troupe de soldats vient chercher la victime. Clytemnestre éclate en imprécations , Achille fait les plus violentes menaces. Devant le péril d'un père, devant unc irrésistible nécessité, l'âme d'Iphigénie se rélève ; elle pense au sort de la patrie, dont l'amour est si profondément gravé dans son cœur; elle s'enflamme à la pensée de délivrer la Grèce, et, rejetant loin d'elle ie désir de conserver la vie, elle
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D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptois l'époux que vous m'aviez promis", Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas une tête innocente;
Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance
Paroit digne à vos yeux d'une autre récompense ; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu’en l'état où je suis
Peut-être assez d'honneurs environnoient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,
Ni qu’en me l’arrachant un sévère destin
Si près de ma naissance en eût marqué la fin. Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première, Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père; C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les dieux,
Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses, Vous n'avez point du sang dédaigné les foiblesses. Hélas ! avec plaisir je me faisois conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ; Et déjà d'Ilion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparois la fête.
Je ne m'attendois pas que, pour le commencer, Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.
ne veut pas qu'Achille s'expose À périr pour elle, et réclame la mort. Achille, convaincu de l'inutilité de ses efforts contre uue armée, mais touché de la maguanimité de celle qu'il espérait pour compagne, veut la sanver au péril de ses jours. Elle résiste et obtient l'admiration du héros, qui, en cédant inalgré lui à un si beau dévouement , répète cependant à Iphigénie qu'il sera près de l'autel, et prét à la défendre au moindre signal. Suit une scène, dans laquelle 1phigénie , soutenant sun courage, laisse cependant éclater sa tendresse pour ses sœurs et pour son cher Oreste, qu'elle embrasse et remercie, recommande à Clytemnestre de ne point haïr son époux , et la quitte en retenant ses larmes : avant cette cruelle séparation, la généreuse file du roi des rois dit à ses compagnes: « Commencez l'hymne de mon sacrifice, célébrez les louanges de Liane. Je viens apporter aux Grecs le salut et la victoire. Conduisez la victime qui doit faire totuber les murs d'Ilion et les citadelles de la Phrygie. » Enfin, le moment fatal arrive , Iphigénie tonche à l’autel et dit avec un accent indéfinissable : « Mon père, me voici : je donne mon sang à ma patrie et à toute la Grèce ; je me livre de moi-même à ceux qui me doivent conduire à l'autel pour être immolée , si l'oracle des
dieux demande en effet ce sacrifice. Partez, soyez heureux et,
courunnés par la victoire , revoyez la patrie ; mais qu'aucun des Grecs ne porte la main sur moi: je tendrai la gorge avec courage. » Voilà quelle est l'Zphigenie d'Euriplde.
‘ Ces vers sont d'une douceur infinie ; mais le sentiment exprimé par l'innocente victime manque de vérité: elle ne peut aller à La mort d'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis que si elle marchait à j'autel de l'hymen avec le héros qu'elle aime et dunt elle est aimée. La vertu la plus pure ne saurait inspirer cet effort à personne ; il y a toujours de secrètes révoltes du cœur dans une telle infortune, et l'on ue peut contempler avec joie la privation du bouheur suprème dont on était près de jouir.
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Non que la peur du coup dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée :
Ne craignezrien;, moncœur, de votre honneur jaloux, Ne fera point rougir un père tel que vous;
Et, si je n'avois eu que ma vie à défendre, J'aurois su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste surt, vous le savez, seigneur, Une mère, un amant, attachoient leur bonheur. Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devoit éclairer notre illustre hyménée ; Déjà , sûr de mon cœur, à sa flamme promis,
Il s'estümoit heureux : vous me l'aviez permis. I! sait votre dessein ; jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous , et vous voyez ses larmes. Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je vais leur coûter '.
On connait la réponse d’Agamemnon : elle présentait de grandes difficultés , et peut-être Racine ne les a-t-il pas tuutes Yaincues ; peut-être les déchirements du cu:ur paternel ne sont pas assez fortement exprimés, à inoins que Racine, par les conseils d'un art judicieux, n'ait voulu nous faire sentir qu'Agamemnon maîftrisait sa propre douleur et em tempérait les expressions pour ne pas décbirer la tendresse et affaiblir le courage de sa fille. Quoi qu'il en soit , cette réponse amène les paroles que l'on va entendre sortir du sein de Clytemnestre, comme des coups de foudre qui se succèdent dans un violent vragc.