‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 61 sur 914 · HE RES PRE RSR · texte numérisé non relu

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Diex se laissa por nos en crois pener, Et nous dira au jour où tuit venront :

« Vos , qui ma crois m'aidäâtes à porter, Vos en irez là, où li angele sont;

Là me verrez, et ma mère Marie.

Et vos, par qui je n’oi onques aïe, Descendez tuit en enfer le parfont. »

Cascuns quide demourer toz haitiez,

Et que jamais ne doive mal avoir,

Ainsi les tient enemis et péchiez,

Que ils n'ont sens, hardement , ne pooir :

Biau sire Diex, ostez-nos tel pensée,

Et nos metez en la vostre contrée

Si saintement, que vos puisse véoir.

Douce dame, roine coronée, Proiez por nos, virge bien eurée, Et puis après ne nos puit meschéoir.

Thibault naquit en 120!, quelques mois après la mort de son père, Thibault III, comte de Champagne et de Brie ; ses états furent gouvernés, pendant sa minorité, par Blanche, sa mère , fille de Sanche-le-Sage, roi de Navarre , et Philippe-Auguste le prit sous sa protection. II succéda , en 1254, à son oncle maternel, Sanche- le - Fort, roi de Navarre, et partit, quelque temps après, pour la croisade. Au retour de celte expédition, dont il nous parie daos plusieurs de ses chansons , il s’appliqua à gouverner ses élais avec beaucoop de sagesse, et se fit chérir de ses peuples. 1] cultivait les belles-lettres, et comme il aimait beaucoup la poésie, il combla de bienfaits ceux qui se distinguaient dans cet art. II mourut à Pampelane, au mois de juin de l'an 1253 , dans la ciuquante - deuxième année de son âge.

Thibault peut être regardé, à juste titre, comme le premier de nos poëtes françois. Ceux qui l'ont précédé ne méritaient pas encore ce nom. On trouve dans ses poésies de la grâce , de la naïveté et quelquefois mème de la délicatesse.

Nous avons de lui trente-huit chansons galantes, trois pastourelles , quelques tensons ou jeux - partis, plusieurs chansons sur la croisade , une autre où il renonce à l'amour , et enfin quelques pièces pieuses , qui probablement ont élé composées après cette renonciation. Presque toutes ces productions se terminent par un envoi à sa dame, ou à Philippe de Nanteuil, à Thibault Blazon , à Raoul de Coucy, à Bernard de La Ferté.

On voit, par une chanson du roi de Navarre, qu'il avait fait des sonncts et des reverdies.

Si cul-je faire encor malnt jeu-perti, Et maint sonnet, ct mainte recrue.

Dieu se laissa pour nous martyriser en croix, el Ïl nous dira au jour où tous viendront devant lui : « Vous qui m'’aidâtes à porter ma croix , allez-vousen où sont les anges : là vous me verrez avec ma mère Marie. Et vous par qui je n'eus jamais aucun aide , descendez tous en enfer le profond. »

Chacun espère demeurer toujours plein d’allcgresse, et que jamais la douleur ne pourra l'atteindre ; mais l'ennemi et le péché s'emparent d'eux tellement qu'ils n'ont plus ni sens , ni courage, ni pouvoir. Beau sire Dieu , éloignez de nous tel malheur, et mettez-nous en votre royaume si saintement que nous puissions vous voir.

Douce dame, reine couronnée, priez pour nous, Vierge bienheureuse , et qu’après la mort il ne nous arrive point de mal.

«]l serait assez difficile de savoir quelles étaient alors les règles et la mesure du sonnet ; quant aux rererdies, c'était ce que Marot a depuis appelé chant de mai. Ces pièces avaient pour sujet le retour du printemps, les fleurs, etc.

Thibault fait époque dans l'histoire de la poésie française. Il est le premier, dit l'abbé Massieu , qui ait mélé des rimes fémiuiues aux rimes masculines. Ce mérite est d'autant plus grand, que dans les cantiques informes de ce temps - là, les rimes françaises que l'on voulait mettre en chant étaient tuutes masculines : les rimes féminines ne furent chargées de notes que longtemps après. C'est dans le siècle de Thibault que la langue française commença de per:lre un peu de sa rudesse, et multiplia le nombre de ses mots. Les croisades influèrent sensiblement sur cette révolution grammalicale. « Dans ces grandes « émigrations, dit Thomas, tous les peuples , et par con- * séquent toutes les langues, se mélèrent. Français, Ita- » liens, Anglais, Allemands, tout se rapprocha. L’habitant » des bords de la Tamise et du Tibre fut obligé de conver- » ser avec celui des bords de la Loire ou du Danube. 1] est * impossible que dans l'espace de deux cents ans , tous ces » idiomes n'aient beaucoup emprunté les uns des autres. » La douceur même du climat de l’Asie, l'établissement, » dans ces beaux lieux, de nouvelles idées et de sensations * nouvel'es , le commerce, les négociations et les traités + avec les Sarrasins et les Arabes, qui avaient alors des * connaissances et des Inmières, devaient nécessairement * ajouter aux trésors des laugucs. Mais ce qui dut le plus * contribuer à enrichir la langue française, ce fut le com- * merce avec Constantinople. Les Français se rendirent » inaïitres de cette ville et y régnèrent prè; de soixante ans.

» Alors la langue des vaincus dut eurichir de ses dépouilles * coile des vainquears. C'est peut-ètre de là que date

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