‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 74 sur 914 · AK DOG · texte numérisé non relu

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Je le vous monstre à iex voians Où drois est tors et voirs noiant.

Bien avez of la descorde

{Ne covient pas que la recorde) Qui a duré tant longuement, (.vir. ans tos plains entirement) Entre la gent Saint Dominique Et cels qui lisent de logique.

Assez i ot pro et confrà :

L'un l'autre sovent encontra, Alant et venant à la cort,

Li droit aus clers furent la cort, Quar cil i firent lor voloir,

Cui qu’en déust le cuer doloir , D'escommenier et d'assaudre;

Cui blez ne faut sovent puet maudre.

Li prélat sorent cele guerre :

Si commencièrent à requerre L'université et les frères

Qui sont de plus de .ïiij. mères Qu'il lor lessaissent la pais fère.

Et guerre si doit mult desplère À geut qui pais et foi sermonent Et qui les bons examples donent, Par parole et par fet ensamble.

Si comme à lor œvre me samble Il s’acordèrent à la pès,

Sanz commencier guerre jamès :

Ce fu fiancé à tenir

Et séelé por souvenir.

Mestre Guillaume au roi vint, Là où des gens ot plus de .xx., Si dist : « Sire nous sons en mise Par le dit et par la devise

Que li prélat deviseront :

Ne sai se cil la briseront. »

Li rois jura : « En nom de mi, Ils m’auront tout à anemi,

S'ils la brisent , sachiez sans faille, Je n’ai cure de lor bataille ! »

Li mestres parti du palais

Où assez ot et clers et lais,

Sanz ce que puis ne mefféist

Ne la pais pas ne defféist :

Si l'escilla sanz plus véoir.

Doit cis escillement séoir

Nenil qui à droit jugeroit,

Qui droiture et s'àäme ameroit.

S’or fesoit li rois une chose Que mestre Guillaume propose

Vous avez bien entendu parler de la discorde (il est inutile que je la rappelle) qui a duré si longtemps (sept ans tout entiers) entre l’ordre de Saint- Dominique et ceux qui voulaient qu'on enseignât la logique. Il y eut beancoup de pro et de contra dans cette affaire. Les uns et les autres se rencontrèrent souvent allant ou venant devant la cour, qui finit par donner raison aux clercs, car ceux-ci y firent leur volonté (peu leur importait à qui cela causerait de la peine}, c'est-à-dire qu’ils obtinrent la faculté d'excommunier et d’absoudre : qui a du blé peut moudre souvent.

Les prélats apprirent cette guerre; ils commencèrent alors à prier les frères, qui sont nés de plus de quatre mères, de lenr laisser faire la paix ; car la guerre doit déplaire beauconp à des gens qui prèchent la paix et la foi, et devraient donner de bons exemples en paroles et en actions tout ensemble. Ainsi qu’il me semble d'après leurs conventions , ils furent d'accord pour la paix et déclarèrent qu'ils n’auraient plus jamais de querelles. On jura de tenir cetteconvention, et on la scella pour s'en ressouvenir.

Maitre Guillaume vint trouver le roi, et en pré sence de plus de vingt personnes, il lui dit : «Sire, nous sommes décidés à faire la paix, par le moyen et dans les termes que les prélats voudront: je ne sais si nos adversaires la rompront. » Le roi reprit : « Par mon nom , ils pourront me regarder comme leur ennemi s'ils la brisent, et soyez assuré que dans ce cas je me mogquerai de leurs criailleries. » Là-dessus, maître Guillaume partit du palais, où il y avait beaucoup de cleres et de laïcs, et depuis il n’a pas fait Ja moindre démarche qu'on pût mal interpréter, ni attaqué la paix, et cependant on l’a exilé sans autre forme de procès. Qui voudrait juger avec justice, qui aimerait la droiture et son äme, ferait cesser cet exil.

Pourquoi le roi ne fait-il pas une chose que maître

‘Guillaume propose, savoir, de déduire ses raisons

A fère, voir, ce que il conte

Que l'oissent et roi et conte,

Et prince et prélat tout ensamble ; S'il dit riens que vérité samble S’el face l’en , ou autrement Mainte âme ira à dampnement.

S'il dit chose qui face à tère,

A enmurer ou à deffère,

Mestre Guillaume du tout s'offre Et otrie s'il ne se sueffre.

Ne dites pas que ce requière

Por venir el roiaume arrière ;

Mès s’il dit riens qu'’aus âmes vaille, Quant il aura dist si s’en aille;

Et vous aiez sor sa requeste Conscience pure et honeste ;

Et vous tuit qui le dit oez

Quant Diex se monsterra cloez, Que c'ert au jour du grant juise, Por lui demandera justise.

Et vous sor ce que je raconte

Si en aurez paor et honte.

Endroit de moi vous puis-je dire, Je ne redout pas le martire

De la mort, d'où qu'ele me viègne, S'ele me vient por tel besoingne.

REXPLICIT

De mestre Guillaume de Saint-Amor.

Guillaume de Saint-Amowr, célèbre professeur de l'Université de Paris, défendit le corps dont il faisait partie contre les prétentions des ordres religieux, qui voulaient établir des chaires publiques. Ces querelles furent longues, fort embrouillées et quelquefvis sauglantes lorsque les écolierss'en mélèrent. Guillaume, envoyé à Rome avec quelques autres universitaires pour plaider devant le pape la cause de l'Université, la soutint victorieusement ; mais tandis qu'il revenait en France, le pape transmit à saint Louis un ordre ou une prière, Comme on voudra, de l'exiler. Le monurque eut la faiblesse d’y consentir, et

Guillaume fut vbligé de se retirer dans sa ville natale,

Saint-Amour, eu Franche-Comté, qui avait alors scs comtes particuliers, relevant de l'empire, et ne faisait point partie du royaume de France. 11 y mourut en 1272, après avoir fait cependant à Paris une rentrée solennelle, qu'on ne saurait comparer , si l’on s'eu rapporte aux récits du temps, qu’à la joie qui, plus tard, accueillit Voltaire dans cette même ville.

Les œuvres de Guillaume de Saint-Amour ont élé imprimées en 1652, in-4°. On remarque surtout parmi elles

devant le roi, les comtes, les princes et les prélats réunis ? S'il dit vrai, qu'on l'écoute ; autrement il y aura mainte âme de damnée ; s'il dit des choses qu’on doit cacher sous silence, qui méritent la prison ou le supplice, eh bien ! il offre et livre sa personne en retour.

Ne dites pas qu'il demande cela pour revenir dans le royaume, car s'il dit la moindre chose qui puisse causer des dommages aux âmes, qu'on le renvoie aussitôt qu'il aura parlé; mais au moins ayez la conscience pure et nette à l’égard de sa requête. Et vous tous qui écoutez mes paroles, quand Dieu se montrera cloué sur la croix, c'est-à-dire au jour du grand jugement, il demandera justice pour maître Guillaume. Alors, vous, sur ce que je raconte, vous aurez à la fois honte et peur ; mais moi, pour ma part, je puis vous le dire , je ne redoute pas de souffrir la mort, de quelque part qu’elle me vienne , si elle m'arrive pour une telle besogne.

le Traité du Péril des derniers temps, dirigé contre les ordres religieux, dont il appelle les membres hypocrites, successeurs de l’Anté-Christ, adulateurs de princes et de rois, prévarirateurs des confessions, etc. Saïnt Thomas d'Aquin , qui vivait en même temps que Guillaume, essaya de réfuter ce lraité.

Il est extrèmement curieux de voir le vertneux saint Louis, le grand justicier qui tenait ses royales assises sous un chène de la forét de Vincennes. encourir le reproche d’avoir exilé un homme sans l'entendre, et céder , pour commettre cette iniquité, à un ordre ou à une prière du pape Alexandre. Guillaume de Saiut-Amour avait raison de réclamer le redressement du tort que le prince lui avait fait en le condamnaut d’une manière arbitraire et sans aucun jugement légal. La décision de saint Louis était une véritsble lettre de cachet. Si le roi eut connaissance de la plainte de sa victime, il dut être ému de se voir cité hardiment par un simple sujet au tribunal de Dieu, pour la réparation d’une injustice qui n'offensait pas moins la religion que la loi humaine et les principes éternels de l'équité.

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