‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 814 sur 914 · PIERRE RARE RER · texte numérisé non relu

PIERRE RARE RER

Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin :

“ Mes fusils, mes furets! » criait-il en colère. Aussitôt fusils et furets

Sont tous prêts.

Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles, Fouillant le terrier , les broussailles :

‘Tout lapin qui paraît trouve un affreux trépas.

Les rivages du Styx sont bordés de leurs mânes. Dans le funeste jour de Cannes, On mit moins de Romains à bas.

La nuit vient; tant de sang n'a point éteint la rage

Du seigneur, qui remet au lendemain matin La fin de l'horrible carnage.

Pendant ce temps, notre lapin,

Tapi sous des roseaux , auprès de la sarcelle, Attendait, en tremblant, la mort ;

Mais conjurait sa sœur de fuir à l’autre bord,

Pour ne pas mourir devant elle.

e« Je ne te quitte point , lui répondait l'oiseau ; Nous séparer serait la mort la plus cruelle.

Ah! si tu pouvais passer l'eau !

Pourquoi pas ? Attends-moi.. » La sarcelle le quitte, Et revient, trainant un vieux nid, Laissé par des canards ; elle l'emplit bien vite De feuilles de roseau , les presse , les unit, Des pieds, du bec; en forme un batelet capable De supporter un lourd fardeau ; Pais elle attache à ce vaisseau Un brin de jonc qui servira de câble.

Cela fait , et le bâtiment Mis à l'eau, le lapin entre tout doucement Dans le léger esquif, s'assied sur son derrière, Tandis que devant lui la sarcelle, nageant, Tire le brin de jonc, et s’en va dirigeant Cette nef à son cœur si chère.

On aborde, on débarque , et jugez du plaisir ! Non loin du port on va choisir Un asile, où, coulant des jours dignes d'envie, Nos bons amis, libres, heureux, Aimèrent d'autant plus la vie, Qu'ils se la devaient tous les deux.

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