‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 869 sur 914 · VIGNY · texte numérisé non relu

VIGNY

Et la glace terrestre a d'un pesant sommeil Fermé cet œil puissant respecté du soleil.

Tel retrouvant ses maux au fond de sa mémoire , L'ange maudit pencha sa chevelure noire,

Et se dit, pénétré d’un chagrin infernal :

«— Triste amour du péché ! Sombres désirs du mal ! De l’orgueil du savoir gigantesques pensées ! Comment ai-je connu vos ardeurs insensées ?

Maudit soit le moment où j'ai mesuré Dieu!

Simplicité du cœur à qui j'ai dit adieu,

Je tremble devant toi, mais pourtant je t'adore , Je suis moins criminel puisque je t'aime encore ; Mais dans mon sein flétri tu ne reviendras pas! Loin de ce que j'étais, quoi ! j'ai fait tant de pas! Et de moi-mème à moi si grande est Ja distance Que je ne comprends plus ce que dit l'innocence ; Je souffre, et mon esprit par le mal abattu

Ne peut plus remonter jusqu’à tant de vertu.

Qu'êtes-vous devenus, jours de paix, jours célestes ? Quand j'allais, le premier de ces anges modestes, Prier à deux genoux devant l'antique loi,

Et ne pensais jamais au-delà de la foi ?

L'éternité pour moi s'ouvrait comme une fête ;

Et des fleurs dans mes mains, des rayons sur ma tête, Je souriais, j'étais... j'aurais peut-être aimé ! » -

ne

Le tentateur lui-même était presque charmé,

Il avait oublié son art et sa victime,

Et son cœur un moment se reposa du crime.

Il répétait tout bas et le front dans ses mains :

« Si je vous connaissais, Ô larmes des humains! »

Ah ! si dans ce moment la Vierge eût pu l'entendre, Si la céleste main qu'elle eût osé lui tendre L'eût saisi repentant, docile à remonter...

Qui sait? Le mal peut-être eût cessé d'exister. Mais sitôt qu'elle vit sur sa tête pensive

©” De l’enfer décelé la douleur convulsive,

Étonnée et tremblante, elle éleva ses yeux,

Plus forte , elle parut se souvenir des cienx ,

Et souleva deux fois ses ailes argentées, Entr'ouvrant pour gémir ses lèvres enchantées ; Ainsi qu'un jeune enfant , s'attachant aux roseaux, Tente de faibles cris étouffés sous les eaux.

Il la vit prête à fuir vers les cieux de lumière. Comme un tigre éveillé bondit dans la poussière, Aussitôt en lui-même, et plus fort désormais, Retrouvant cet esprit qui ne fléchit jamais,

Ce noir esprit du mal qu'irrite l'innocence,

Il rougit d'avoir pu douter de sa puissance,

Il rétablit la paix sur son front radieux, Rallume tout à coup l'audace de ses yeux,

Et longtemps en silence il regarde et contemple La victime du ciel qu’il destine à son temple;

Comme pour lui montrer qu'elle résiste en vain, Et s’endurcir lui-même à ce regard divin.

Sans amour, sans remords , au fond d’un cœur de glace, Des coups qu'il va porter, il médite la place,

Et, pareil au guerrier qui, tranquille à dessein, Dans les défauts du fer, cherche à frapper le sein , Il compose ses traits sur les désirs de l'ange;

Son air, sa voix, son geste et son maintien, tout change, Sans venir de son cœur, des pleurs fallacieux Paraissent tout à coup sur le bord de ses yeux.

La vierge dans le ciel n'avait pas vu de larmes,

Et s'arrête; un soupir redouble ses alarmes.

Il pleure amèrement comme un homme exilé, Comme une veuve auprès de son fils immolé ;

Ses cheveux dénoués sont épars; rien n'arrête

Les sanglots de son sein qui soulèvent sa tête.

Où me conduisez-vous 5 bel ange ?— Viens Dojours, —Que votre voix est triste , et quel sombre discours ! N'est-ce pas Éloa qui soulève ta chaîne ?

J’aicrut'avoirsauvé?—Non, c'est moiquit'entraine! —Si nous sommes unis, peu m'importe en quel lieu ? Nomme-moi donc encore ou ta sœur ou ton Dieu! —J'enlève mon esclave et je tiens ma victime. —Tu paraissais si bon ! Oh! qu'’ai-je fait? —Uncrime. — Seras-tu plus heureux, du moins, es-tu content ? —Plus triste que jamais. Qui donc es-tu?—Satan.

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POÉSIE DRAMATIQUE

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