‹ Leçons et modèles de littérature française ancienne et moderne, depuis le Châtelain de Courcy jusqu'à M. de LamartineChapitre 882 sur 914 · ÉLIANTE · texte numérisé non relu

ÉLIANTE

Oui, sans doute , elle est bonne, Alceste , je la loue ; Et des lois c'est en vain que le méchant se joue. Avant peu, croyez-moi, vous aurez de l'appui. Mon oncle de l'état est ministre aujourd'hui,

Et son rang m'autorise à promettre d'avance

Que vos vils ennemis.

ALCESTE

Qui, moi? je l'en dispense, De vos soins généreux je suis reconnaissant :

Toto toc

Mais la seule vertu doit garder l'innocent, Et j'aurais à rougir qu'une main protectrice Redressäât la balance aux maius de la justice.

PHILINTE

Mais il peut arriver.

ALCESTE

Tout ce que l’on voudra :

Des juges ou de moi, voyons qui rougira.

PHILINTE

Enfin...

ALCESTE

Et devant eux j'accuserais en face Quiconque en ma faveur irait demander grâce.

PHILINTE

C'est tenir un discours dépourvu de raison.

Et si, par un effet de quelque trahison , Des calomniateurs , d’une voix clandestine, Ont suscité l'arrêt, comme je l'imagine,

Il faut bien s'employer, avant d'être arrêté, A se laver du fait qui vous est imputé.

La faveur est utile alors, et j'ose croire.

ALCESTE

Et peut-on m'alléguer d'iniquité plus noire

Que ce jeu ténébreux et ces perfides soins,

Par lesquels, à l'appui de quelques faux témoins, De l'homme le plus juste, et sans qu'il le soupçonne, On peut, à tout moment, arrêter la personne ?

A la perversité dès lors tout est permis,

Et tout homme est coupable, ayant des ennemis. Ah! c'est trop écouter ces avis politiques;

La vérité répugne à ces lâches pratiques.

En ceci je n'ai fait que le bien. Oui ! morbleu!

Je fais tète à l'orage, et nous verrons un peu

Si l'on refusera de me faire justice.

Justice? c'est trop peu : je veux qu'on m'applaudisse. Non que ma vanité s'abaisse à recevoir

De l’encens pour un trait qui ne fut qu'un devoir ; Mais enfin , dans un siècle égoiste et barbare,

Où le crime est d'usage et la vertu si rare,

Je prétends qu'un arrêt, en termes solennels, Cite ruon innocence en exemple aux mortels.

PHILINTE, Tiant.

La méthode, en effet, serait toute nouvelle.

ALCESTE

En serait-elle donc et moins juste et moins belle ?

en

ALCESTE

Tout est b'en, dites-vous ? et vous n'ctablissez Ce système accablant , que vous embeliissez

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Des seuls effets du crime et des couleurs du tire, Que pour vous dispenser de rendre un bon office À quelque infortuné, victime d'un pervers.

Allez! pour vous punir d’un si cruel travers,

Je ne voudrais vous voir qu'un instant en pré:ence De cet infortuné réclamant la vengeance

Et du Ciel et des lois, au moment douloureux Qu'il se verra frappé de ce coup désastreux.

Ses cris, son désespoir, sa famille affligée,

Sa probité, peut-être, à ses biens engagée, Verriez-vous tout cela d’un œil sec et cruel ?

PHILINTE

Je lui dirais : « Mon cher, votre état actuel, Croyez-moi, chaque jour est celui de mille autres. Tel homme était sans biens et s'enrichit des vôtres. Vous les aviez : pourquoi ne les aurait-il pas? Rappelez la fortune, et courez sur ses pas.

Quand vousl’aurez,craignezqu’on ne vousladérobe. Vous n'êtes qu’un atôme et qu'un point sur le globe. Voulez-vous qu'en entier il veille à votre bien ?

11 s'arrange en total. » En total , tout est bien.

ALCESTE

Non. je ne croyais pas, je dois enfin le dire,

Que la soif de mal faire allât jusqu'au déire.

Je ne sais plus quel mot pourrait être emprunté Pour peindre cet excès d'insensibilité ,

Cet esprit dé vertige et ces lueurs ineptes,

Qui réduisent ainsi l'égoïsme en préceptes.

Tout est hien ? insensés! Eh! ne pouvez-vous pas Sans toucher voire erreur faire le moindre pas ? Tout est bien? Oui sans doute, en embrassant le monde, J'y vois cette sagesse éternelle et profonde,

Qui voulut en régler l’immuable beauté;

Mais l'homme n'a-t-il point sa franche liberté ?

Fabre d'Églantine (Philippe-François-Natalie), meinbre de la convention nationale et poëte dramatique , naquit à Carcassoune (Aude), ea 1755. Tour à tour peintre, musicien, graveur, comédien et poète, il einbrassa la révolution avec chaleur, et y joua un rôle qui ne l’empêcha point de mourir sur l'échafaud, comme André Chéuier. Il était encore accusé de la falsification d'un décret, reproche qu'ilrepousse avec énergie dansses memoires. Une colère de rivalité, et une pensée plus haute et plus morale qu'en ue l'aurait peut-être attendu de lui donnèrent naïiss:nce à son Philinte de Molière, par lequel il voulait combattre la doctrine de l'optimisme préchée par Colin d'Iarlesille sur la scène. Fabre prenait en ce moment les intéré s de l'art et ceux de la morale contre un homme meilleur que lui sans doute, mais dont l'ouvrage méritait de justes censures ; il réussit au-delà de ses espérances, et, en donnant une belle comédie au théâtre, il se mit tout à coup bien au-dessus de son rival, et à une place qu'aucunde leurs successeurs n'a puencore attcindre. Fabre a

olo

Ne dépend-il donc pas d’un impudent faussaire

De ne pas friponner, ainsi qu'il le veut faire ?

Ne tient-il pas à vous de prèter votre appui

A l'homme infortuné qu'on ruine aujourd'hui ?

Ne tient-il pas à moi, sur un refus tranquille,

De vous fuir à jamais, comme un homme inutile ? Or, on peut faire ou non le bien comme le mal : Si nous avons ce droit, favorable ou fatal,

Dans ce que l'homme a fait , au gré de son caprice. Or donc, tout n'est pas bien, ou vous niez le vice. Parmi les braves gens, loyaur , sensibles, bons,

Il faudrait donc aussi des méchants, des fripons, Dans l’optimisme affreux que votre esprit épouse. De sa perfection la nature est jalouse,

Sans doute ; et c’est toujours le but de ses bienfaits ; Mais nous ne sommes pas comme elle nous a faits. Moins nous ayoss changé, plus nous sommes honnêtes ; Et je vous ai connu bien meilleur ue vous n'êtes. Laissez ce faux système à ces vils opulents,

Qai, jusque dans le crime , énervés , indolents, Dans la mort de leur cœur sommeillent et reposent. Loin des maux qu'ils ont faits et des plaintes qu'ils causent, Eh quoi ! si tout est bien ! à ce cri désastreux, Que va-t-il donc rester à tant de malheureux,

Si vous leur ravissez jusques à l'espérance ?

Vous endurcissez l’homme à sa propre souffrance ; T] allait s’attendrir : vous lui séchez le cœur,

Vous clouez le bienfait aux mains du bienfaiteur. Ah! je n’ose plus loin pousser cette peinture. Pour le bien des humains, et grâce à la nature, Aux erreurs de l'esprit la pitié survivra.

L'homme sent qu'il est homme , et tant qu'il sentira Queles malheurs d'autrui peuventunjour l'atieindre, 1l prendra part aux maux qu'il a raison de craindre. Quoi qu'il en soit enfin , voulez-vous m obliger ?

A servir ces gens-ci puis-je vous engager "?

donné dans l'inirigue épistolaire, une comédie fort gaie qui tombe parfois dans la caricature. La pièce du Précepteur. ouvrage posthume, que La Harpe a déchirée avec une espèce de fureur, n'en est pas moins une coinfdic dont le fond est vrai, le but utile et l'exécution quelquefois distinguée. Fabre est mort à trente-neuf ans; il avait uu long avenir de succès devant lui.

4 Quoique cette pièce ait été représentée dans les dernières années du dix-huitième siècle, nous l'avons cependant placée dans le dix-neuvième , parce qu'également éloignée de la camédie musquée de Dorat, de Barthe, de Marivaux même, qui leur est si sapérienr, et de l1 mollrs-e élégante, du demisourire de Colin d’Harleville, que de la touche spirituelle, mais on peu légère, d'Andrieux, qui écrit parfois la comédie comme le conte, clle offre un caractère unique, et semblait devoir faire école. Les rivaux de Fabre ont eu le mérite de revenir à la bonne comédie ; mais lui seul a saisi la manière large et atteint à la portée du maître. Par la vigueur de la conception, par l'énergie de la peusée , par la hauteur de la morale, par le

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