LE SAGE ET LE MÉCHANT
O vous qui dédaignez un chimérique honneur, Hommes justes, quel bien vous donna le bonheur ? Un sort obscur et doux, la paix de l'innocence. Qui borne ses désirs ne craint pas l'indigence. Ah! loin de la discorde et d'un faste hautain, Le sage sait braver les rigueurs du destin;
Il souffre sans murmure , il jouit en si'ence; Son cœur dans la vertu trouve l'indépendance. L'avide ambitieux , esclave de l'orgueil,
Ose affronter des cours l'épouvantable écueil,
I dévore ardemment une vie importune,
Et, d'affronts en affronts, parvient à la fortune. Mais des faveurs du sort le retour est affreux : Arrête, téméraire , et tremble d'être heureux ! L'envie est un fléau que nul mortel ne dompte, Et le bonheur d'un jour éternise la honte.
Oui, pareille à la foudre, au faite des palais L'envie audacieuse aime. à porter des traits. Chaque pas du tyran le conduit dans l'abime; Les plaisirs effrayés s'envolent loin du crime;
I! fonde son bonheur sur les pensers d'autrui, Et son cœur abusé ne jouit pas pour lui.
Quand le peuple, lassé de son obéissance,
Aux nobles mains des rois arracha la puissance, Du trône ensan ;lanté les superbes débris
Sous les pieds du vulgaire, excitaient le mépris. Dans la fange abattu, l'orgueilleux dia‘lème Invoquait vainement la majesté suprême.
Il est doux d’écraser ce qu’on a redouté.
Le peuple ressaisit sa vaste autorité;
La liberté fougueuse est une tyranaie;
L'aadace triompha , la vertu fut bannie ;
Mais de sages mortels le sublime ascendant Enchaina la fureur d'un peuple indépendant.
Fatigué du désordre, épuisé par la haine,
Au frein de la justice il se soumit sans peine ;
La révolte subit ce douloureux affront,
Et ce monstre dans l’ombre au moins cacha son front. Le glaive menaçant du juge inexorable
Jusqu'au sein des plaisirs fit pâlir le coupable. Ab! sans redouter même un châtiment affreux, L'homme injuste, dis-moi, fut-il jamais heureux ? Pour lui plus de repos , quand sa haine impunie Du doux concert des lois a troublé l'harmonie ; Et dussent ses forfaits, cachés à tous les yenx, N’attirer le courroux des hommes ni des dieux’, Isolé sur la terre, en proie à ses alarmes,
Du remords sur son cœur il sent tomber les larmes ; Souvent lui-même , en songe , est son accusateur : Et le crime jamais n'épargna son auteur.
1 Traduction de Lucrèce.
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