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et aux princes? Saint Bernard, s'adressant à des auditeurs privilégiés, ou luttant de savoir et d’éloquence avec Abeïlard, pouvait bien se servir de la langue latine; mais, pour soulever toute la chrétienté, pour jeter l’Europe sur l'Asie, il employait sans doute l'idiome vulgaire ; aussi les nations, entrainées par sa voix. lui répondaient : pI1EX EL VOLT ! Dieu le veut! mot sublime sans doute, mais dont il ne fallait pas faire un cri de guerre et d’extermination.
Les croisades signalèrent donc l’avénement de la langue romane aux divers usages de la religion et de la politique ; maïs avant de servir à l’éloquence, cet idiome avait été consacré par la poésie ; il en avait recu sa forme, sa mélodie et sa grâce. Des chantss'étaient fait entendre, préludes grossiers sans doute, mais danslesquels régnait toutefois un sentiment poétique qui ne se rencontrait plus dans les vers des dernÿers versificateurs latins. Les croisades trouvèrent donc enquelque sorte les poëtesavecunelyre nouvelle prête à chanter les exploits des défenseurs du saint Sépulcre ; et l’on peut dire que si ces poëtes prirent une part considérable au mouvement des croisades , ils l’avaient précédé et préparé.
Du reste , antérieurement à cette époque, et au temps des principales invasions normandes, une scission commença à s'opérer entre la langue romane du midi et celle du nord de la France, entre la langue d’oc et la langue d'oil. A chacun de ces dialectes rivaux, sortis de la même souche, se rattache une famille de poëtes , espèce de chevalerie littéraire qui accompagne la chevalerie guerrière , et se confond souvent avec elle. On a déjà nommé les Troubadours et les Trouvères dont nous allons nous occuper en suivant l’ordre de leur filiation chronologique. |
Tandis que la France du nord souffrait de tous les maux qu’engendraient un mauvais gouvernement, la rapacité des seigneurs, les dévastations des barbares, des guerres intestines et des traités de paix sans sûreté, la France du midi, grâce à un souvenir plus vif et mieux pardé de l'administration romaine, jouissait d’une condition plus heureuse.
À l’ombre du petit royaume d'Arles, sous le beau ciel de la Provence, naquit la gaye science. Cette jeune poésie apparut à nos aïeux comme
une consolatrice charmante des malheurs d’un siècle à demi barbare. Il ne faut pas s'étonner de l’enthousiasme, de l’amour, et même du respect avec lesquels on accueillait les troubadours, maîtres de la gaye science. Vivant dans une appréhension continuelle , presque toujours à la veille d’un combat ou le lendemain d’une gucrre , les châtelains, retirés en des forts inaccessibles, devaient passer de tristes jours. Les nobles dames, isolées sous les voûtes de leur manoir, ne pouvaient que trouverbeaucoupd'ennui dans une vie trop souvent condamnée à la solitude et au silence. Qu'on se figure le mouvement, la joie de tout un château surpris par l’arrivée subite dequelques troubadoursqui venaient faire retentir la maison féodale et solitaire de chants de gloire, de religion etd'amour. Pélerins poëtes , ils rapportaient de leurs voyages le souvenir de maints exploits qu'on leur avait racontés. Leur enthousiasme belliqueux excitait les transports des hommes de guerre, tandis que les châtelaines écoutaient avec la plus vive émotion le récit des périls auxquels s'exposait souvent un jeune chevalier pour son Dieu et pour sa dame. Les troubadours pratiquaient la gaye science de diverses manières, suivant leur génie et le rang où le ciel les avait fait naître. Parmi ces chanteurs, il y avait des gentilshommes, tels que Bertrand de Born, propriétaires d’un noble castel et de plusieurs centaines de vassaux. Il y avait aussi des princes souverains, comme Guillaume , comte de Poitiers et duc d'Aquitaine, le plus ancien des troubadours dont les œuvres nous soient restées. Parmi les troubadours, il y avait d’obscurs vassaux, comme Bernard deVentadour , fils du serf qui chauffait le four de son seigneur. Les uns, mais en petit nombre, passionnés pour la gloire, couraient de grandes et périlleuses aventures en Terre-Sainte ; d'autres, retenus par le plaisir et la mollesse, célébraient l'héroïsme sans sortir de leur patrie, et préféraient aux périls la douce vie qu'ils menaient en allant de châteaux en châteaux, chanter la gloire d'autrui et demander une récompense.
Le troubadour ne marchait jamais sans un ou plusieurs écuyers qu'on appelait jongleurs. Quelquefois, peu content d’une hospitalitéoffertesans grâce et sans courtoisie, il laissait à ceux-ci le soin d’égayer la veillée par de longs romans, par des récits de chevalerie, que suivaient des
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