‹ Leçons et modèles de littérature françaiseChapitre 123 sur 265 · LE CHIEN DE BRISQUET · texte numérisé non relu

LE CHIEN DE BRISQUET

Le chien de Brisquet ?.. .Hélas ! ce n'est qu'un chien , mais c'est un chien, un véritable chien, dont l'histoire ne contient ni descriptions inutiles, ni discours aux périodes sonores, ni combinaisons dramatiques, ni artifices de mots : son histoire, c'est tout bonnement l'histoire du chien de Brisquet, — et cette histoire, — la voici :

Monseigneur, — -en notre forêt de Lions, vers le hameau de la Goupillière, tout près d'un grand puits fontaine, il y avait un bonhomme, bûcheron de son état, qui s'appelait Brisquet, ou autrement le fendeur à la bonne hache, et qui vivait pauvrement du produit de ses fagots, avec sa fen.:ne qui s'appelait Brisquette. Le bon Dieu leur avait donné deux jolis petits enfans, un garçon de sept ans qui était brun, et qui s'appelait Biscotin, et une blondine de six ans, qui s'appelait Biscotine. Outre cela, ils avaient un chien à poil frisé, noir par tout le corps, si ce n'est au museau qu'il avait couleur de feu ; et c'était bien le meilleur chien du pays pour son attachement à ses maîtres.

On l'appelait la Bichonne, parce que c'était peut-être une chienne.

Vous souvenez-vous du tenps où il vint tant de loups dans la forêt de Lions 1 C'était dans l'année des grande» neiges, que les pauvres gens eurent si grand' peine à vivre Ce fut une terrible désolation dans le pays. Brisquet qui allait toujours à sa besogne, et qui ne craignait pas les loups, à cause de sa bonne hache, dit un matin à Brisquette : " Femme, je vous prie de ne laisser courir ni Biscotin, ni Biscotine, tant que M. le grand-louvetier ne sera pas venu. Il y aurait du danger pour eux. Ils ont assez de quoi marcher entre la butte et l'étang, depuis que j'ai planté des piquets le long de l'étang pour les préserver d'accident. Je vous prie aussi, Brisquette, de ne pas laisser sortir la Bichonne, qui ne demande qu'à trotter." Brisquet disait tous les matins la même chose à Brisquette. Un soir, il n'arriva pas à l'heure ordinaire. Brisquette venait sur le pas

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de la porte, rentrait, ressortait, et disait eu se croisant les mains : " Mon Dieu, qu'il est attardé !... — Et puis elle sortait encore, en criant:" "Eh! Brisquet !" — Et la Bichonne lui sautait jusqu'aux épaules, comme pour lui dire . N'irai-je pas? — Paix! lui dit Brisquette. " — Ecoute, Biscotine, va jusqu'à la butte, pour voir si ton père ne revient pas. — Et toi, Biscotin, suis le chemin au long de l'étang. en prenant bien garde s'il n'y a pas de piquets qui manquent,— et crie fort: Brisquet! Brisquet!... — Paix! la Bichonne !" Les enfans allèrent, allèrent, et quand ils se furent rejoints à l'endroit où le sentier de l'étang vient couper celui de la butte : " Mordienne, dit Biscotin, je retrouverai notre pauvre père, ou les loups m'y mangeront. — Pardienne, dit Biscotine, ils m'y mangeront bien aussi."

Pendant ce temps là, Brisquet était revenu par le grand chemin de Puchay, en passant à la Croix-aux-Anes, sur l'abbaye de Mortemer, parce qu'il avait une hottée de cotrets à fournir chez Jean Paquier. — " As-tu vu nos enfans ? lui dit Brisquette. — Nos enfans ? dit Brisquet, nos enfans ? Mon Dieu! sont-ils sortis? — Je les ai envoyés à ta rencontre, jusqu'à la butte et à l'étang, mais tu as pris par un autre chemin." Brisquet ne posa pas sa bonne hache. Il se mit à courir du côté de la butte. " Si tu menais la Bichonne ?" lui cria Brisquette. La Bichonne était déjà bien loin. Elle était si loin, que Brisquet la perdit bientôt de vue. Et il avait beau crier : " Biscotin, Biscotine !" on ne lui répondait pas. Alors, il se prit à pleurer, parce qu'il s'imagina que ses enfans étaient perdus. Après avoir couru longtemps, long-temps, il lui sembla reconnaître la voix de la Bichonne. Il marcha droit dans le fourré, à l'endroit où il l'avait entendue, et il y entra sa bonne hache levée. La Bichonne était arrivée là, au moment où Biscotin et Biscotine allaient être dévorés par un gros loup. Elle s'était jetée devant en aboyant, pour que ses abois avertissent Brisquet. Brisquet, d'un coup de sa bonne hache, renversa le loup roide mort, mais il était trop tard pour la Bichonne elle ne vivait déjà plus.

Brisquet, Biscotin et Biscotine rejoignirent Brisquette

C'étau une grande joie, et cependant tout le monde pleura ; il n'y avait pas un regard qui ne cherchât-la Bichonne.

Brisquet enterra la Bichonne au fond de son petit enclos sous une grosse pierre, sur laquelle le maître d'école écrivit en latin :

C'est ici qu'est la Bichonne, Le pauvre chien de Brisquet.

Et c'est depuis ce temps-là qu'on dit en commun proverbe . Malheureux comme le chien à Brisquet, qui n'unit qu'' une fois au bois, et que le loup mangit.

[Le Roi de Bohême et ses sept châteaux.')

GUIZOT (François- Pierre-Guillaume) naquit àNimes le 4 octobre 1787. Il fut nouimé en 1812 professeur d'histoire à la Faculté des lettres de Paris, et se fit, par son enseignement philosophique et lumineux, une prompte célébrité. Doué d'une grande activité d'esprit, et ne se donnant d'autre repos que celui qui résulte d'un changemeut d'occupations, M. Guizot a publié une édition nouvelle du Dictionnaire des synonymes, la Vie des poètes français, une édition des Œuvres de Shakespeare, la collection des Mémoires relatifs à la révolution d'Angleterre, des Essais sur l'histoire de France, et une Histoire de la civilisation ; puis des études historiques sur Washington et sur Monk.

Nommé député en 1830, M. Guizot a joué un grand rôle politique sous le règne de Louis Philippe. Rendu aux studieux loisirs par le3 événements de 1848, il a pulilié ou revu depuis lors ses Etudes sur Shakspeare et sur Corneille, ses Méditations morales, ses Discours parleme7itaires, et annonce la prochaine apparition de ses Mémoires.

M. Guizot est membre de l'Académie française depuis 183fi

EXÉCUTION DE CHARLES ler.

Après quatre heures d'un sommeil profond, Charles sortit de son lit : " J'ai une grande affaire à terminer, dit-il à Herbert, il faut que je me lève promptement ;" et il se mit

à sa toilette. Herbert troublé le peignait avec moins de soin : " Prenez, «je vous prie, lui dit le roi, la même peine qu'à l'ordinaire ; quoique ma tête ne doive pas rester longtemps sur mes épaules, je veux être paré aujourd'hui comme un marié." En s'habillant, il demanda une chemise de plus. " La saison est si froide, dit-il, que je pourrais trembler ; quelques personnes l'attribueraient peut-être à la peur, je ne veux pas qu'une telle supposition soit possible." Le jour à peine levé, l'évêque arriva et commença les exercices religieux. Comme il lisait, dans le XXVII^ chapitre de l'évangile selon saint Mathieu, le récit de la passion de Jésus-Christ, " Mylord, lui demanda le roi, avez-vous choisi ce chapitre comme le plus applicable à ma situation ? — Je prie Votre Majesté de remarquer, répondit l'évêque, que c'est l'évangile du jour, comme le prouve le calendrier.^' Le roi parut profondément touché, et continua ses prières avec un redoublement de ferveur. Vers dix heures, or. frappa doucement à la porte de la chambre : Herbert demeurait immobile : un second coup se fit entendre un peu plus fort, quoique léger encore : " Allez voir qui est là," dit le roi : c'était le colonel Hacker. " Faites-le entrer," dit-iL " Sire, dit le colonel à voix basse et à demi tremblant, voici le moment d'aller à White-Hall ; Votre Majesté aura encore plus d'une heure pour s'y reposer. — Je pars dans l'instant, répondit Charles, laissez-moi." Hacker sortit: le roi se recueillit encore quelques minutes, puis, prenant l'évêque par la main : " Venez, dit-il, partons : Herbert, ouvrez la porte ; Hacker m'avertit pour la seconde Ibis." Et il descendit dans le parc qu'il devait traverser pour se rendre à White-Hall.

Hacker frappa à la porte : Juxon et Herbert tombèrent à genoux. " Relevez-vous, mon vieil ami," dit le roi à l'évêque en lui tendant la main. Hacker frappa de nouveau : Charles fit ouvrir la porte. " Marchez, dit-il au colonel, je vous suis." Il s'avança le long de la salle des banquets, toujours entre deux haies de troupes. Une foule d'hommes et de femmes s'y étaient précipités au péril de leur vie, immobiles derrière la garde, et priant pour le roi, à inesmc

qu'il passait ; les soldats, silencieux eux-mêmes, ne les rudoyaient point. A l'extrémité de la salle, une ouverture, pratiquée la veille dans le mur, conduisait de plain-pied à l'échafaud tendu de noir ; deux hommes debout auprès de la hache, tous deux en habits de matelots et masqués. Le roi arriva, la tête haute, promenant de tous côtés ses regards, et cherchant le peuple pour lui parler : mais les troupes couvraient seules- la place ; nul ne pouvait approcher. Il se toiirna vers Juxon et Tomlinson. " Je ne puis guère être entendu que de vous, leur dit-il, ce sera donc à vous que j'adresserai quelques paroles ;" et il leur adressa en effet un petit discours qu'il avait préparé, grave et calme jusqu'à la froideur^ uniquement appliqué à soutenir qu'il avait eu raison ; que le mépris des droits du souverain était la vraie cause des malheurs du peuple ; que le peuple ne devait avoir aucune part dans le gouvernement ; qu'à cette seule condition le royaume retrouverait la paix et ses libertés Pendant qu'il parlait, quelqu'un toucha à la hache ; il se retourna précipitamment, disant : " Ne gâtez pas la hache . elle me ferait plus de mal ;" et, son discours terminé, quelqu'un s'en approchant encore : " Prenez garde à la hache ! prenez garde à la hache !" répéta-t-il d'un ton d'effroi... Le plus profond silence régnait ; il mit sur sa tête un bonnet de soie, et, s'adressant à l'exécuteur : " Mes cheveux vous gênent-ils ? — Je prie Votre Majesté de les ranger sous son bonnet," répondit l'homme en s'inclinant. Le roi les rangea avec l'aide de l'évêque... "J'ai pour moi, lui dit-il en prenant ce soin, une bonne cause et un Dieu clément." Juxon : " Oui, sire, il n'y a plus qu'un pas à franchir, il est plein de trouble et d'angoisse, mais de peu de durée, et songez qu'il vous fait faire un grand trajet : il vous transporte de la terre au ciel." Le Roi : " Je passe d'une couronne corruptible à une couronne incorruptible, où je n'aurai à craindre aucun trouble, aucune espèce de trouble." Et se tournant vers l'exécuteur : " Mes cheveux sont-ils bien ?" Il ôta son manteau et son Saint-George, donna le Saint-George à l'évêque en lui disant : " Souvenez-vous" ôta son habit, remit son manteau, et regardant le billot ; " Placez-le de manière <. 10*

ce qu'il soit bien ferme," dit-il à l'exécuteur. " Il est ferme, sire." hf Roi : " Je ferai une courte prière, et, quand j'étendrai les mains, alors..." Il se recueillit, se dit à luimême quelques mots à voix basse, leva les yeux au ciel, s'agenouilla, posa sa tête sur le billot ; l'exécuteur toucha ses cheveux pour les ranger encore sous son bonnet ; le roi crut qu'il allait frapper': " Attendez le signe," lui dit-il. " Je l'attendrai, sire, avec le bon plaisir de Votre Majesté.'' Au bout d'un instant le roi tendit les mains ; l'exécuteur frappa, la tête tomba au premier coup : " Voilà la tête d'un traître," dit-il en la montrant au peuple : un long et sourd gémissement s'éleva autour de White-Hall. Beaucoup de gens se précipitaient au pied de l'échafaud pour tremper leur mouchoir dans le sang du roi. Deux corps de cavalerie, s'avançant dans deux directions difierentes, dispersèrent lentement la foule. L'échafaud demeuré solitaire, on enleva le corps : il était déjà enfermé dans le cercueil ; Cromwell voulut le voir, le considéra attentivement, et, soulevant de ses mains la tête comme pour s'assurer qu'elle était bien séparée du tronc : " C'était là un corps bien constitué, dit-il, et qui promettait une longue vie."

[Histoire de la révolution d'Angleterre.)

* l'instituteur.

11 n'y a pomt de fortune à faire, il n'y a guère de renom mée à acquérir dans les obligations pénibles que l'instituteur accomplit. Destiné à voir sa vie s'écouler dans un travail monotone, quelquefois même à rencontrer autour de lui l'injustice ou l'ingratitude de l'ignorance, il s'attristerait souvent et succomberait peut-être s'il ne puisait sa force et son courage ailleurs que dans les perspectives d'un intérêt immédiat et purement personnel. Il faut qu'un sentiment profond de l'importance morale de ses travaux le soutienne et l'anime ; que l'austère plaisir d'avoir servi les hommes et secrètement contribué au bien public devienne le digne salaire que lui donne sa conscience seule. C'est sa gloire de ne prétendre rien au-delà de son obscure et laborieuse

condition, de s'épuiser en sacrifices à peine comptés de ceux qui en profitent, de travailler enfin pour les hommes et de n'attendre sa récompense que de Dieu.

{Circulaire ministérielle aux instituteurs communaux de

France.)

*CORMENIN (Louis Marie de Lahaye de) est né à, Paris le 6 Janvier 1788. Après des études brillantes, il fit son droit, puis en 1810 entra au conseil d'Etat. Il ne tarda point à se distinguer par une aptitude toute spéciale aux affaires administratives, et son grand et savant ouvrage sur le Droit administratif, paru en 1823, le plaça au premier rang de nos légistes. Elu député en 1828, M. de Cormenin, depuis cette époque, n'a cessé de siéger sur les bancs de la chambre, dont il est devenu un des radicaux les plus populaires. Ce qui lui a valu cette popularité ce sont ses Pamphlets, écrits à la manière de Paul Louis Courier. Mais les véritables titres de M. de Cormenin à la gloire littéraire sont ses Orateurs parlementaires, chef-d'œuvre de style, admirable mélange de gravité et d'ironie. Ce bel ou\Tage, augmenté de préceptes généraux sur l'art oratoire, est aujourd'hui publié sous le titre de Livre des Orateurs.

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