‹ Leçons et modèles de littérature françaiseChapitre 171 sur 265 · CANTATE · texte numérisé non relu

CANTATE

Sur un rocher désert, l'effroi de la nature, Dont l'aride sommet semble toucher les cieux, Circé pâle, interdite, et la mort dans les yeux,

Pleurait sa funeste aventure.

Là, ses yeux errant sur les flots, D'Ulysse fugitif semblaient sui^Te la trace. Elle croit voir encor son volage héros, Et cette illusion soulageant sa disgrâce,

Elle le rappelle en ces mots Qu'interrompent cent fois ses pleurs et ses sanglots

Cruel autour des troubles de mon âme, Que la pitié retarde un peu tes pas ! Tourne un moment tes yeux sur ces climats. Et si ce n'est pour partager ma flamme. Reviens di. moins pour hâter mon trépas.

Ce triste c(»ur, devenu ta victime, Chérit encor l'amour qui la surprit,

Amour fatal ! ta haine en est le prix.

Tant de tendresse, ô dieux ! est-elle un crime,

Pour mériter un si cruel mépris ?

Cruel auteur des troubles de mon âme, Que la pitié retarde un peu tes pas ! Tourne un moment tes yeux sur ces climats, Et si ce n'est pour partager ma flamme. Reviens du moins pour hâter mon trépas.

C'est ainsi qu'en regrets sa douleur se déclare ; Mais bientôt, de son art, employant le secours Pour rappeler l'objet de ses tristes amours, Elle invoque à grands cris tous les dieux du Tenara Les Parques, Némésis, Cerbère, Phlégéton, Et l'inflexible Hécate, et l'horrible Alecton. Sur un autel sanglant l'aflreux bûcher s'allume • La foudre dévorante aussitôt le consume. Mille noires vapeurs obscurcissent le jour ; Les astres de la nuit interrompent leur Course ; Les fleuves étonnés remontent vers leur source, Et Pluton même tremble en son obscur séjour.

Sa voix redoutable Trouble les enfers ; Un bruit formidable Gronde dans les airs ; Un voile effroyable Couvre l'univers ; La terre tremblante Frémit de terreur ; L'onde turbulente Mugit de fureur ; La lune sanglante Recule d'horreur.

Dans le sein de la mort ses noirs enchantement» s

Vont troubler le repos des ombres ; ^

Les mânes effrayés quittent leurs monuments ; L'air retentit au loin de leurs longs hurlements ; Et les vents échappés de leurs cavernes sombres Mêlent à leurs clameurs d'horribles sifflements Inutiles efforts ! amante infortunée !

D'un Dieu plus fort que toi dépend ta destinée Tu peux faire trembler la terre sous tes pas, Des enfers déchaînés allumer la colère ;

Mais tes fureurs ne feront pas

Ce que tes attraits n'ont pu faire.

LA MOTTE (Antoine Houdard de) naquit à Paris le 17 juia 1672. Son premier ouvrage, les Originaux, étant tombé, La Motte, dans son désespoir, courut s'enfermer à la Trappe. Le vénérable abbé de Rancé, qui comprit que la vocation lui manquait, lui en fit ouvrir les portes au bout de trois mois. De retour à Paris, La Motte travailla encore pour le théâtre ; mais toutes ses pièces, à l'exception d'Inès de Castro, donnée en 172.3, n'obtinrent qu'un médiocre succès.

Il publia une traduction d'Homère, précédée d'un discoiu-s qui fut l'occasion d'une guerre assez vive entre lui et madame Dacier. Cet écrivain mérite plutôt le nom de penseur que celui de poète ; quelques unes de ses compositions brillent cependant de certaines qualités poétiques remarquables : plusieurs de ses odes et de ses fables mériteni d'être conservées.

La Motte entra à l'Académie française en 1709 et mourut en 1731

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