IMITATION D HORACE
Nos bois reprennent leurs feuillages ; Après les noirs frimas le printemps a son tour ; . Et le soleil plus pur, dissipant les nuages,
Sans obstacle répand le jour.
Couronnons-nous des fleurs nouvelles, Nous en verrons bientôt l'éclat s'évanouir ;
Profitons du printemps, qui passera comme elles, L'Amour nous presse d'en jouir.
Hâtons-nous, tout nous y convie ; Saisissons le présent, sans soin de l'avenir : Craignons de perdre un jour, un instant d'une vie
Que la mort doit sitôt finir.
Sa rigueur n'épargne personne, Tout l'effort des humains n'interrompt pas ses lois ; Et de la même faux la cruelle moissonne
Les jours des bergers et des rois.
{Odes.)
CREBILLON.
CREBILLON (Prosper-Jolyot de) naquit à Dijon en 1674. Un procureur nommé Prieur, chez lequel il fut placé à Paris, éveilla en lui le goût du théâtre. CrébiUon, cédant à ses vives instances, composa la Mort des enfants de Brutus, tragédie que les comédiens refusèrent. Sans les encouragements que lui prodigua Prieur, le jeune auteur s'en fût probablement tenu à. cet essai ; mais il ee remit à l'œuvre, et Idoménée, qui fut accueilli avec faveur, le réconcilia avec le théâtre. Atrée, tragédie donnée en 1707, eut un éclatant succès. Prieur, alors mourant, se fît porter au théâtre, et dans la joie que lui causait ce triomphe, il dit à Crébillon en l'embrassant: "Je meurs content ; je vous ai fait poète, et je laisse un homme à la nation." Electre, donnée en 1709, eut plus de succès encore ; et Rhadamiste, que La Harpe regarde avec raison comme un des chefs-d'œuvre de notre scène, mit le comble à la gloire de Crébillon. Tous ses autres ouvrages, à l'exception de Catilina, dont la première représentation fut accueillie avec une sorte d'enthousiasme, n'obtinrent aucun succès.
Crébillon marqua son entrée â l'Académie française (1731) par une innovation ; il prononça un discours en vers. D'unanimes applaudisse ments éclatèrent quand il prononça celui-ci :
Aucun fiel n'a jamais empoisonné ma plume.
Tout le monde s'empressa de sanctioiuier le juste témoignage que le poète se rendait â lui-même.
Crébillon mourut le 17 juin 1762
CRÊBILLON. 289
SONGE DK THYESTE.
Sauvez-moi, par pitié, de ces bords dangereux ; Du soleil à regret j'y revois la lumière ; Malgré moi le sommeil y ferme ma paupière. De mes ennuis secrets rien n'arrête le cours : Tout à de tristes nuits joint de plus tristes jours. Une voix, dont en vain je cherche à me défendre, Jusqu'au fond de mon cœur semble se faire entendre J'en suis épouvanté. Les songes de la nuit Ne se dissipent point par le jour qui les suit : Malgré ma fermeté, d'infortunés présages Asservissent mon âme à ces vaines images. Cette nuit même encor, j'ai senti dans mon cœur Tout ce que peut un songe inspirer de terreur. Près de ces noirs détours que la rive infernale Forme à replis divers dans cette île fatale, J'ai cru long-temps errer parmi des cris affreux Que des mânes plaintifs poussaient jusques aux cieux Parmi ces tristes voix, sur ce rivage sombre, J'ai cru d'vErope en pleurs entendre gémir l'ombre ; Bien plus, j'ai cru la voir s'avancer jusqu'à moi, Mais dans un appareil qui me glaçait d'effroi : " Quoi ! tu peux l'arrêter dans ce séjour funeste ' Suis-moi, m'a-t-elle dit, infortuné Thyeste." Le spectre, à la lueur d'un pâle et noir flambeau, A ces mots m'a traîné jusque sur son tombeau. J'ai frémi d'y trouver le redoutable Atrée, Le geste menaçant et la vue égarée.
Plus terrible pour moi, dans ces cruels moments, Que le tombeau, le spectre et ses gémissements. J'ai cru voir le barbare entouré des Furies ; Un glaive encor fumant armait ses mains impies ; Et, sans être attendri de ses cris douloureux. Il semblait dans son sang plonger un malheureux. iErope à cet aspect, plaintive et désolée, De ses lambeaux sanglants à mes yeux s'est voilée.
;bO LEÇONS ET MODELES DE LITTÉRATURE.
Alors j'ai fait pour fuir des efforts impuissants ;
L'horreur a suspendu l'usage de mes sens.
A mille affreux objets l'âme entière livrée,
La frayeur m'a jeté sans force aux pieds d'Atrée.
Le cruel, d'une main, semblait m'ouvrir le flanc,
Et de l'autre, à longs traits, m'abreuver de mon sang ;
Le flambeau s'est éteint, l'ombre a percé la terre,
Et le songe a fini par un coup de tonnerre
(Atrée et Thyeste, act. ii, se. 2.)