‹ Leçons et modèles de littérature françaiseChapitre 173 sur 265 · PIRON · texte numérisé non relu

PIRON

PIRON (Alexis) naquit à Dijon en 1689. II fit jouer plusieurs petites pièces sur les théâtres secondaires avant d'aborder la scène qu'il devait enrichir d'un chef-d'œuvre. Il donna au Théâtre-Français les comédies de l'Ecole des pères et de la Métromanie, et les tragédies de CuLlisthène, de Gustave et de Fernand Cortez. Piron fut élu par l'Académie française à une grande majorité ; mais Louis XV refusa de sanctionner sa nomination. La Métromanie, un grand nombre d'épigrammes excellentes, et quelques pièces fugitives pleines de talent et d'originalité, sont des titres durables sur lesquels sa réputation est établie

Piron mourut le 21 janvier 1773.

LE METROMANE.

Ce mélange de gloire et de gain m'importune ; On doit tout à l'honneur, et rien à la fortune. Le nourrisson du Pinde, ainsi que le guerrier, A tout l'or du Pérou préfère un beau laurier. L'avocat se peut-il égaler au poète 1 De ce dernier la gloire est durable et complète. [1 vit long-temps après que l'autre a disparu : Scarron même l'emporte aujourd'hui sur Patru. Vous parlez du barreau de la Grèce et de Rome , Lieux propres autrefois à produire un grand homme ! L'encre de la chicane, et sa barbare voix, N^'y défigurait pas Péloquence et les lois.

Que des traces du monstre on purge la tribune,

J'y monte ; et mes talents, voués à la fortune,

Jusqu'à la prose encor voudront bien déroger ;

Mais l'abus ne pouvant sitôt se corriger,

Qu'on me laisse à mon gré, n'aspirant qu'à la gloire.

Des titres du Parnasse ennoblir ma mémoire.

Et primer dans un art plus au-dessus du droit.

Plus grave, plus sensé, plus noble qu'on ne croit.

La fraude impunément, dans le siècle où nous sommes,

Foule aux pieds l'équité, si précieuse aux hommes :

Est-il pour un esprit solide et généreux.

Une cause plus belle à plaider devant eux ?

Que la fortune donc me soit mère ou marâtre.

C'en est fait : pour barreau je choisis le théâtre.

Pour client la vertu, pour loi la vérité.

Et pour juges mon siècle et la postérité.

Infortuné ! je touche à mon cinquième lustre.

Sans avoir publié rien qui me rende illustre !

On m'ignore ; et je rampe encore, à l'âge heureux

Où Corneille et Racine étaient déjà fameux !

Ils ont dit, il est vrai, presque tout ce qu'on pense ;

Leurs écrits sont des vols qu'ils nous ont faits d'avance

Mais le remède est simple ; il faut faire comme eux

Ils nous ont dérobé, dérobons nos neveux ;

Et, tarissant la source où puise un beau délire,

A tous nos successeurs ne laissons rien à dire.

Un démon triomphant m'élève à cet emploi :

Malheur aux écrivains qui viendront après moi !

[La Métromanie, act. m, se. 7.)

Page 1