LE REVEIL DUNE MERE
Un sommeil calme et pur comme sa vie, Un long sommeil a rafraîchi ses sens.
Elle sourit et nomme ses enfants.
Adèle accourt, de son frère suivie ; Tous deux du lit assiègent le chevet ; Leurs petits bras étendus vers leur mère. Leurs yeux naïfs, leur touchante prière, D'un seul baiser implorent le bienfait.
Céline alors, d'ime main caressante, Contre son sein les presse tour à tour, El de son cœur la voix reconnaissante Bénit le ciel et rend grâce à l'amour : Non cet amour que le caprice allume, Ce fol amour qui, par un doux poison Enivre l'âme et trouble la raison, Et dont le miel est suivi d'amertume ; Mais ce penchant, par l'estime épuré.
Qui ne connaît ni transport, ni délire, Qui sur le cœur exerce un juste empire, Et donne seul im bonheur assuré.
Bientôt Adèle a repris sa pou])ée ; A la parer, gravement occupée.
Sur ses devoirs lui fait un long discours, L'écoute ensuite, et répondant toujours A son silence, elle gronde et pardonne, La gronde encore, et sagement lui donne Tous les avis qu'elle-même a reçus.
En ajoutant : Surtout, ne mentez plus. Un bruit soudain la trouble et l'intimidp Son jeune frère, écuyer intrépide.
Caracolant sur un léger bâton,
Avec fracas traverse le salon,
Qui retentit de sa course rapide.
A cet aspect, dans les yeux de sa sœur,
L'etonnement se mêle à la tendresse ;
Du cavalier elle admire l'adresse,
Et sa raison condamne avec douceur
Ce jeu nouveau qui peut être funeste.
Vaine leçon ! il rit de sa frayeur ;
Des pieds, des mains, de la voix et du geste,
De son coursier il hâte la lenteur.
Mais le tambour au loin s'est fait entendre ; D'un cri de joie il ne peut se défendre. Il voit passer les poudreux escadrons ; De la trompette et des aigres clairons, Le son guerrier l'anime ; il veut descendre, 11 veut combattre ; il s'arme, i^est armé. Un chapeau rond, surmonté d'un panache, CouATe à demi son front plus enflammé ; A son côté fièrement il attache Le bois paisible en sabre transformé :
Il va partir ; mais Adèle tremblante, Courant à lui, le retient dans ses bras. Verse des pleurs, et ne lui permet pas De se ranger sous l'enseigne flottante.
De l'amitié le langage touchant Fléchit enfin ce courage rebelle ; Il se désarme, il s'assied auprès d'elle. Et, pour lui plaire, il redevient enfant. A tous ces jeux Céline est attentive, Et lit déjà dans leur âme naïve Les passions, les goûts et le destin Que leur réserve un avenir lointain.
* VERS 3UR LA MORT d'uNE JEUNE FILLX
Son âge échappait à l'enfance.
Riante, comme l'innocence,
Elle avait les traits de l'Amour.
Quelques mois, quelques jours encore, Dans ce cœur pur et sans détour Le sentiment allait éclore.
Mais le ciel avait au trépas Condamné ses jeunes appas.
Au ciel elle a rendu sa vie, Et doucement s'est endormie, Sans murmurer contre ses lois.
Ainsi le sourire s'efface ; Ainsi meurt sans laisser de trace Le chant d'un oiseau dans les bois.
{^Mélanges.)
FLORIAN (Jean-Pierre Claris de) naquit, le 6 mars 1755, au châ-teau de Florian (Basses-Cévennes). Il puisa dans sa première éducation, à laquelle présida Gilette de Salgues, sa mère, Castillane d'origine, un goût très vif pour la littérature espagnole, et il sentit l'amour de la poésie s'éveiller en lui pendant le séjour qu'il fit à Feniey auprès de Voltaire. Le nom de Florianet, sous lequel le désignait l'auteur de la Henriade, peint assez bien l'esprit et le talent de Florian. Ses Fables sont aujourd'hui son véritable titre de gloire ; ses ouvrages dramatiques, ses Poèmes et ses Nouvelles sont des compositions fades dont la lecture est peu attrayante ; mais une douce philosophie, une piquante naïveté, une imagination gracieuse brillent dans ses fables ; et il s'est fait une réputation durable dans un genre où La Fontaine semblait avoir rendu le succès impossible.
Florian entra ù. l'Académie française en 1788, et mourut à Sceau> ^n 1794.