DES DIFFERENS AGES
Je rencontrai un jour dans l'allée de Platanes, qui borde l'Euphrate près de Bagdad, un jeune homme que j'avais connu dans le voisinage d'Alep ; il était enseveli dans une rêverie si profonde, que j'eus de la peine à l'en tirer ; ses regards étaient tristes et farouches, et il s'écriait : Oh !
pourquoi, pourquoi me montrer de l'amitié, puisqu'ils n'en avaient pas ! Il donna encore quelques signes de colère et d'indignation, il me dit: Vous avez vu le vieux Benassar, le frère de ma mère, m'avertir que je pourrais peut-être obtenir un emploi, que ses amis s'offraient de demander pour lui : vous avez vu le jeune Obide me donner de l'argent pour faire mon voyage. Eh bien ! en arrivant ici j'ai vu le jeune Obide solliciter pour lui l'emploi que je viens demander : je l'obtiendrais peut-être, si je pouvais rester plus long-tems à Bagdad; mais je n'ai plus d'argent, et le vieux Benassar ne veut pas m'en donner. Oh ! pourquoi, pourquoi me montrer de l'amitié, puisqu'ils n'en avaient pas !
Ils ne t'ont pas trompé, lui dis-je, et ils ont fait pour toi moins que tu ne l'as pensé. Obide est jeune, il ne t'avait donné que son argent ; Benassar est vieux, il ne t'avait sacrifié que ses espérances: à l'âge d'Obide, on est avare de ses espérances ; à l'âge de Benassar, on est avare de son argent : le vieillard est riche de ce qu'il possède, et le jeune homme de ce qu'il espère.