‹ Leçons françaisesChapitre 23 sur 71 · LE PAUVRE · texte numérisé non relu

LE PAUVRE

Un jeune roi se livrait à la dissipation et à tous les plaisirs que lui préparaient ces infâmes courtisans qui fondent leurs espérances sur les faiblesses de leurs maîtres. Un jour, il chantait dans un festin ces paroles : J'ai joui des momens passés, je jouis des momens qui passent, et je vois l'avenir sans inquiétudes. Un pauvre, assis sous la fenêtre de la salle du festin, entendit le roi, et lui cria : Si tu es sans inquiétude sur ton sort, n'en as-tu jamais sur le nôtre ? Le roi fut frappé de ce discours ; il s'approcha de la fenêtre, regarda quelque tems le pauvre avec attention sans lui parler, lui fit donner une somme considérable, et sortit de la salle du festin. Il fit des réflexions sur sa vie passée ; elle avait été opposée à tous ses devoirs : il eut honte de lui-même ; il prit en main les rênes du gouvernement, qu'il avait jusqu'alors abandonnées à ses favoris : on le vit travailler assiduement, et dans peu il rétablit l'ordre et le bonheur dans l'empire. On lui fèsait souvent des plaintes de la licence et du désordre dans lesquels vivait le pauvre qu'il avait enrichi. Enfin, il le vit un jour à la porte du palais ; il était couvert de lambeaux, et il revenait demander l'aumône. Le roi le montrant à un des sages de la cour, car il aimait les sages depuis qu'il avait de la bonté ; tu m'as vu combler cet homme de richesses, voila le fruit de mes bienfaits ; ils ont corrompu le pauvre, ils ont été pour lui une source de nouveaux vices et d'une nouvelle misère. Cela est vrai, lui répondit le sage, parce que tu as donné à la pauvreté ce que tu ne devais donner qu'au travail.

LA BIENFESANCE.

A mesure que le tems a fait passer devant mes yeux une plus longue suite d'événemens, et depuis que la couleur de mes cheveux est comme celle des cygnes qui se jouent dans le jardin du roi des rois, j'ai pensé que le souverain Arbitre de nos destinées, qui fit l'homme et la vertu, ne laissa jamais sans plaisir le cœur de l'homme de bien, ni une bonne action sans récompense. Ecoutez, ô fils d'Adam, écoutez ce récit fidèle.

Dans une de ces vallées fertiles qui coupent la chaîne des montagnes d'Arabie, habitait depuis long-tems un riche

pasteur : je l'ai connu, on le disait heureux, et il était content. Un jour qu'il se promenait au bord d'un torrent, dans une allée de palmiers qui portaient leur feuillage brun jusqu'au pied des cèdres verts, dont le sommet de la montagne était couronné, il entendit une voix qui remplissait quelquefois la vallée de ses cris perçans, et dont quelquefois les plaintes étouffées se distinguaient à peine du bruit du torrent.

Le vieux pasteur courut aux lieux d'où partait la voix : il vit au pied d'un rocher, un jeune homme à demi couché sur le sable ; ses habits étaient déchirés, ses cheveux tombaient en désordre sur son visage, où les charmes de la jeunesse étaient flétris par la douleur : on voyait sur ses joues les traces des larmes ; sa tête était penchée sur son sein ; il était semblable à la rose abattue et inondée par l'orage. Le riche pasteur fut touché ; il aborda le jeune homme, et lui dit : O enfant de la douleur ! viens dans mes bras, laisse-moi presser contre mon sein l'homme qui gémit ; ses peines me font soupirer.

Le jeune homme leva la tête, en gardant un morne silence ; il fixa quelque tems le vieillard avec des yeux étonnés de trouver la bienveillance et la pitié. La seule vue du bon pasteur devait donner de la confiance; ses yeux étaient humides et remplis de douceur et de feu ; ils avaient ces regards vifs et tendres, qui font toujours parler les malheureux.

Le jeune homme se leva tout couvert de poussière, s'élança dans les bras du pasteur, en poussant un cri que répétèrent les montagnes : O mon père ! disait-il, ô mon père ! Quand il fut un peu calmé par les discours et par les caresses du vieillard, celui-ci lui fit plusieurs questions auxquelles le jeune homme répondit ainsi :

C'est derrière ces grands cèdres que vous voyez sur la plus élevée des montagnes qu'est le hameau de Shel-Adar, père de Fatmé. La cabane de mon père n'est pas éloignée d'ici. Fatmé est la plus belle entre les filles des montagnes ; je m'étais proposé pour conduire les troupeaux de son père, et il y avait consenti. Il est riche, le père de Fatmé, et mon père est pauvre. J'aimais Fatmé, Fatmé m'aimait. Son père s'en est aperçu ; nous lui avons avoué notre amour, et il veut me contraindre à m'éloigner du pays de sa fille. Je me suis jeté à ses pieds, et je lui ai dit : O père de Fatmé, laisse-moi du moins habiter la vallée que tu habites : je

consens de ne plus parler à Fatmé ; je ne saurai pas si elle m'aime encore ; je te le promets, je ne le saurai pas : donne-moi à conduire un de tes troupeaux éloignés ; permets que je serve toujours le père de Fatmé. Eh bien ! Shel- Adar m'a refusé tout ; il m'a traité durement, et je n'avais pas la force de faire un pas pour m'éloigner de sa maison : il a menacé Fatmé, et vous me voyez ici loin de la vallée qu'elle habite. Fatmé est malheureuse, mon père est infirme, j'ai perdu ma mère, j'ai deux frères si jeunes, qu'ils peuvent à peine atteindre aux branches les moins élevées des palmiers. Mon père et mes frères recevaient leur subsistance de moi, qui recevais tout de Shel-Adar, et je meurs.

Mon fils, dit le vieillard, allons ensemble au vallon de Shel-Adar ; je t'aiderai à marcher, viens. Le jeune homme y consentit ; il se traînait à peine : en approchant, ils virent Fatmé ; elle était pâle et abattue. Le jeune homme dit au vieillard, je vois Fatmé. Le vieillard entra dans la maison de Shel-Adar, et lui dit :

Une colombe d' A lep avait été transportée à Damas; elle y vivait avec une colombe du pays ; leur maître craignit que la colombe d'Alep n'emmenât quelque jour sa compagne, et il les sépara : elles cessèrent de manger le grain qu'il leur donnait dans sa main : elles devinrent languissantes, et moururent.

O Shel-Adar, ne sépare pas ceux qui ne vivent que parce qu'ils vivent ensemble. Ce jeune homme que tu as éloigné de ta maison a-t-il de la vertu ? Shel-Adar répondit : Le prophète me soit témoin de ce que je vais dire : ce qu'un lys est parmi les narcisses, ce jeune homme l'est parmi les fidèles ; il surpasse tous les jeunes pasteurs par sa piété, sa bonté et sa vigilance ; mais il est pauvre. Ah ! dit le vieux pasteur, mes enfans et moi, nous avons des troupeaux sans nombre ; je possède toute la riche vallée d'Horofa, et je puis enrichir ce jeune homme ; une partie de mes troupeaux sera demain à ta porte, si tu veux lui donner Fatmé. Shel-Adar promit de donner sa fille, et le vieillard se retira.

Le lendemain il fit partir pour le hameau de Shel-Adar des troupeaux de brebis plus blanches que le sommet des hautes montagnes pendant l'hiver, et des troupeaux de cavalles plus belles et plus légères que celles que montait le prophète.

Quelques jours après cette action, le riche et bon pasteur se mit en chemin vers les grands cèdres, au-dessous des-

quels est situé le h ameau de Shel-Adar. Ecoutez, ô fils des hommes, écoutez :

Le bon pasteur allait sortir d'un bois pour entrer dans une prairie où coulait un rouisseau bordé de figuiers ; il vit sur un tertre, à l'ombre des figuiers, Shel-Adar qui tenait la main d'un vieillard, dont la physionomie avait un caractère de sagesse et de gaîté. Ce vieillard regardait souvent Shel-Adar avec des yeux pleins de joie ; Sbel-Adar avait la même expression dans les siens. Le bon pasteur les vit, et il s'arrêta pour jouir de tout ce que le spectacle doux et majestueux de la vieillesse contente peut donner de consolation. Les deux vieillards se montraient l'un à l'autre plusieurs jeunes gens, parmi lesquels étaient deux enfans qui tantôt se jouaient sur l'herbe, et tantôt venaient caresser les vieillards ; ils étaient bien vêtus ; ils avaient la santé, la vivacité, l'enjouement de leur âge. Le bon pasteur entendit que ces deux enfans étaient les frères du jeune époux de Fatmé, et que le vieillard qui tenait par la main Shel-Adar était leur père.

Plus près du bon pasteur, à la lisière du bois, Fatmé et son époux étaient assis sur le gazon ; souvent ils restaient Immobiles, et se regardaient fixement : ils souriaient si loucement, qu'il semblait que la seule habitude du plaisir fcÛt rendu leurs visages rians. Souvent ces jeunes époux nterrompaient leur silence délicieux par des caresses vives et modestes : on voyait qu'ils étaient retenus par la présence 'e leurs pères, et surtout par leur respect pour les enfans. Couvent ils se regardaient tous, et chacun paraissait enivré Ui bonheur de ce qui lui était cher et du sien. La joie qui es animait se manifestait de la même manière sur tous leurs âsages, comme la même sève couvre de fleurs semblables outes les branches d'un oranger.

Le bon pasteur les regardait tour à tour, et il porta ses yeux dans la prairie, où il vit les troupeaux qu'il avait donnés : ils effaçaient en beauté ceux de Shel-Adar, parmi lesquels ils étaient confondus : il voyait ces troupeaux, le bon pasteur, et il entendait chacun de leurs conducteurs célébrer par ses chants le bonheur de ses maîtres et le sien.

O fils d'Adam, je la'ai rien ajouté, je n'ai rien retranché, et je vous ai fait le récit fidèle que je vous avais promis?

l'espérance.

Que le prophète soit avec le célèbre Aïsher. Voici ce que m'a dit Aïsher dans les jours de sa vieillesse.

Le ciel a béni le cours de mes années : si mon pays est devenu la proie des enfans d'Omar, et si j'ai cessé d'avoir une patrie; retiré dans la Perse, j'ai cherché à être utile' aux hommes, en leur inspirant les vérités et les sentimens qui servent partout au bonheur. Le roi des rois m'a comblé de ses grâces ; mon épouse et mes enfans ont joui de mes richesses et de mon cœur. Le tems, qui a courbé mes reins et sillonné mon visage, ne m'ôta jamais le doux souvenir de ma vie passée, mais il me dérobait l'avenir. J'ai senti que je perdais l'espérance.

La perte de l'espérance est le tourment de la vieillesse.

Le printems ramenait aux environs de Shiras, les parfums, les couleurs, et l'harmonie ; j'allai à la campagne, et les délicieuses sensations que me donnaient toutes les beautés et tous les changemens de la nature, rajeunissaient mon cœur.

Je portais souvent mes pas vers une métairie située au bord d'un petit lac couronné de bois et de coteaux. J'étais charmé de ce paysage, et j'achetai la métairie.

Je ne tardai pas à m'occuper des productions de ces champs et de ces jardins qui avaient réjoui ma vue. Là, je fis planter des arbres qui devaient dans peu me donner des fruits savoureux. Ici, je fis semer des.grains qui pouvaient me rendre cent fois la semence que je confiais à la terre. Au pied de ce coteau, je vis fleurir une vigne qui me promettait des vins dignes de la bouche du roi des rois. Dans le terrain le plus près de ma maison, des légumes croissaient pour ma table, et à ces légumes, d'autres devaient succéder.

Le Dieu du ciel n'ajoutait pas un jour à la chaîne de mes jours, il ne remplaçait pas une saison, par une saison, sans me faire jouir de quelques biens, et sans m'en promettre de nouveaux.

Je retrouvai l'espérance ; je la trouvai, cette source des pensées, cette âme de la vie, ce charme de tous les âges. Aux pieds de mes arbres, dans mes allées, je la rencontre tous les jours. Ces fruits que je cueille, me disent qu'elle ne m'a pas trompé. Ces fleurs qu'elle me présente ne me tromperont pas davantage.

Vivez, ô jeunesse, dans le sein des villes opulentes ; elles sont le séjour de l'instruction et des plaisirs. Jouissez-y

des délices de votre âge, instruisez-vous avec les hommes dans l'art de les servir un jour.

Vous qui parvenez à l'âge mur, habitez les camp3 et les cours, remplissez les tribunaux, volez sur les mers, servez ou protégez la société qui vous fait jouir de ses biens.

Et vous dont la course s'est ralentie, et qui arrivez à la fin de votre carrière, ô vieillards, habitez les champs. Là, dans un repos interrompu par de douces occupations, vous jouirez du passé, vous saisirez le présent, et les illusions de l'espérance vous amuseront encore le jour même où le tems ouvrira pour vous les portes du tombeau.

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