LA PROPHETIE ACCOMPLIE
Un jeune garçon de douze à quinze ans, chargé d'une petite pacotille de menues marchandises, parcourait la campagne pour la débiter. Arrivé à un château, une occasion favorable le fait entrer dans le salon où il y avait grande compagnie. On jouait dans ce moment, et même très-gros jeu. Voyant de l'or et de l'argent sur une table, le petit marchand s'écria : Ah ! si j'avais seulement deux louis, je ferais ma fortune ! La dame du château l'entendit; se retourna, et fut frappée de la physionomie de ce jeune garçon. Comment, lui dit-elle, deux louis feraient ta fortune ? Eh comment t'y prendrais-tu? — Il expliqua les moyens dont il se servirait. La dame lui remarquant de l'intelligence, lui donna les deux louis en lui souhaitant une bonne réussite. Au bout d'une dixaine d'années, le même marchand qui avait effectivement prospéré et fait une petite fortune, eut occasion de repasser par le même endroit, ayant une charrette attelée de trois bons chevaux et remplie de marchandises. Il fait demander si on ne veut rien acheter, et on lui fait -répondre que non. Au moins, dit-il, j'espère qu'on me permettra de faire ma cour à madame, et
de la saluer. Comme on lui eut dit qu'il le pouvait, il tira d'une de ses balles une pièce de perse superbe : et ayant été introduit, son compliment à cette dame fut, qu'il la priait de vouloir bien agréer la pièce qu'il lui présentait. Monsieur, lui dit la Dame, vous savez que je vous ai fait dire que je ne voulais rien acheter. — Aussi, Madame, mon intention n'est pas de vous la vendre, je vous supplie seulement de vouloir bien l'accepter. — Monsieur, vous devez bien penser que je n'accepterai pas une chose de cette nature que je ne la paie. — Mais, Madame, cette pièce est à vous, elle vous appartient. — Et à quel titre, s'il vous plaît ? — Madame, vous rappelez-vous qu'il y a environ une dixaine d'années, on jouait dans ce même salon ; un jeune garçon voyant de l'or sur la table, dit que deux louis feraient sa fortune, et vous eûtes la bonté de les lui donner. Je suis ce jeune garçon ; ces deux louis m'ont mis dans une position assez avantageuse, et vous êtes effectivement la source de mon bonheur : ne refusez pas, je vous conjure cette faible marque de ma reconnaissance. La Dame voulut encore se défendre d'accepter un pareil présent ; mais la compagnie qui se trouvait pour-lors avec elle, l'engagea à ne pas mortifier ce galant homme par son refus. Chacun donna à son procédé l'éloge qu'il méritait, et pour l'en récompenser, on acheta pour beaucoup plus que la pièce ne valait.