‹ Leçons françaisesChapitre 49 sur 71 · ALEXANDRE ET LE SOLITAIRE DU MONT CAUCASE · texte numérisé non relu

ALEXANDRE ET LE SOLITAIRE DU MONT CAUCASE

L'armée d'Alexandre était campée près du Caucase. Chassant un jour dans les bois voisins de ces montagnes, il fut surpris d'un orage violent qui dispersa tous ceux de sa suite. Seul, et s'avançant au hasard, il aperçut près d'un rocher quelques plantations qui lui firent juger que ce lieu

était habité ; il vit de la fumée sortir par les fentes du rocher: il s'approcha, et découvrit une caverne qui lui parut assez commode et suffisamment éclairée. Il entra : un vieillard occupé dans ce moment à faire cuire des herbes, le reçut avec un front serein et un air assuré, et remarquant qu'il était fort échauffé, lui présenta de l'eau et du lait. — Je n'ai pas d'autres liqueurs, lui dit-il, choisissez. Le prince se rafraîchit, et regarda son hôte avec quelque surprise. Vous ne savez pas, lui dit-il, qui vous recevez ? — Non, répondit le vieillard ; mais il fait mauvais tems, vous êtes las et égaré, ma demeure vous offre un asyle, vous pouvez en profiter, il n'est pas besoin que je sache votre nom pour cela. — Mais, répliqua le prince, vous savez sans doute qu'il y a une armée dans ce pays ? — Je l'ignore. Je ne vois personne, et je ne crains rien. — Vous ignorez, reprit le roi, que l'armée d'Alexandre est campée près d'ici : et le nom d'Alexandre au moins n'est il pas venu jusqu'à vous? — Non. Quel est cet Alexandre? qu'a-t-il fait ?— Ce qu'il a fait ? Il a conquis l'Asie, il a détrôné celui qu'on nommait le roi des rois, il a soumis.... — Je crains bien, dit le vieillard s'approchant de la porte de sa caverne, que cette pluie abondante ne détruise quelques légumes que j'ai semés il n'y a pas long-tems. — Vous devriez bien, dit le prince de plus en plus étonné, faire plus d'attention à un roi dont vous êtes le sujet. — Le sujet ! dit en souriant le philosophe solitaire. — Oui, reprit Alexandre, il vient de soumettre ces contrées qui obéissaient à Darius ; vous êtes actuellement sous son empire, et peut-être seriezvous enfin surpris si je vous disais que c'est Alexandre même à qui vous parlez. — Vous êtes cet Alexandre, dit le vieillard en mettant sur une petite table ses herbes qui lui paraissaient assez cuites, j'en suis charmé. ..Voulez-vous goûter de mon potage ? Alexandre se leva, fit quelques pas comme un homme qui ne sait où il en est. Enfin il se rassit, et dit au vieillard avec beaucoup de douceur : Je voudrais savoir par où j'ai pu m'attirer le mépris que vous me témoignez ?

Le Philosophe.

Votre reproche est injuste, je ne vous méprise point ; vous êtes dans l'erreur commune à tous les hommes, qui veulent que tout ce qui les regarde soit intéressant pour les autres comme pour eux-mêmes. Que m'importe qu'Alexandre, que je ne connais pas, ait vaincu Darius, que

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je ne connais pas davantage ? Pourquoi voulez-vous que je fasse plus d'attention à vos conquêtes qu'à mes légumes ? J'ai dû vous offrir ici tout ce qui pouvait vous être utile i je l'ai fait, je ne dois rien de plus. Je ne suis point votre sujet, car je n'ai pas besoin de vous. Ceux qui vivent dans une société dont l'autorité d'un prince est le soutien, doivent lui obéir, parce que c'est lui qui met leurs biens et leurs personnes en sûreté. Ils vivent sous sa sauvegarde. Moi qui n'ai pour maison que cette caverne, et pour bien que le terrain que j'ai défriché autour de moi, je ne suis sujet que des élémens. Vous avez trouvé ici un asyle, et sûrement je n'en irai jamais chercher chez vous. Cependant je ne vous méprise point, puisque vous ne m'avez point fait de mal : je ne vous estime pas non plus, puisque je ne vous connais pas.

Alexandre.

Ce que je vous dis ne me fait-il pas assez connaître T J'étais roi d'une petite province de la Grèce nommée la Macédoine, et je le suis aujourd'hui de tous les pays qu'arrosent le Tygre, l'Euphrate, l'Oxus. J'ai vengé ma patrie que Xerxès avait voulu opprimer. J'ai renversé ce superbe trône de Perse, élevé sur tant de trônes détruits, et je ne cesserai de conquérir que lorsque je toucherai les bornes dont la nature a resserré notre globe. Je me suis avancé dans l'univers, et rien ne m'a résisté. Le Philosophe.

Alexandre, écoutez-moi. De si grands desseins exécutés avec si peu de forces, marquent une ame élevée et des talens rares. Le nom de vengeur de votre patrie justifie autant qu'il est possible celui de conquérant ; mais vous ne sauriez vous dissimuler que vous avez fait beaucoup de mal, et vous pouviez faire beaucoup de bien. Après avoir vaincu Darius, peut-être eût-il mieux valu vous contenter de reprendre les provinces que les Persans ont usurpées sur les Grecs, et le replacer vous-même sur le trône où vous pouviez vous asseoir ; il y avait un orgueil bien sublime à pardonner au roi des rois. Lorsqu'on a ébranlé un destin illustre, il y a plus de gloire à le rétablir qu'à l'abattre. Vous auriez gouverné votre pays qui sans doute souffre de votre éloignement ; et il valait mieux être utile à la Macédoine que redoutable à l'univers. Alexandre.

Quoi ! la gloire de commander à tant de peuples...»

Le Philosophe.

Est moins rare que vous ne croyez. Il est plus commun peut-être, plus aisé de faire de grandes choses, que de remplir ses devoirs. Du fond de ma caverne, jetant un regard vaste sur l'étendue du globe et sur cette chaîne d'âges qui ont enfanté et détruit tant d'événemens, le monde m'offre deux différens tableaux : je vois d'un côté les forfaits illustres, les vertus sublimes, les malheurs célèbres, les destructions affreuses, les attentats de l'ambition, les horreurs des vengeances, et ces révolutions des empires que l'on nomme jeux de fortune, et qui ne sont que les effets nécessaires de nos passions ; et de l'autre côté j'aperçois une infinité de crimes obscurs, de bassesses ignorées, de noirceurs domestiques, une multitude d'infortunés, dont les sanglots, poussés dans le secret de leurs demeures, sont étouffés par le bruit des armes et des malheurs publics, et un détail immense de misère et de méchanceté qui se perd dans la foule des grands événemens. Au milieu de ce tourbillon, la seule espèce de bonheur que l'on puisse trouver sur la terre, consiste à ne point faire de mal et à n'en point souffrir. C'est le partage d'un petit nombre d'hommes. J'ai voulu que ce fût le mien. Je me suis retiré ici dès l'âge de vingt ans avec des livres et quelques ustensiles nécessaires à la vie : il y a quarante ans que j'y suis, et je n'ai pas encore éprouvé ce dégoût de soi-même que l'on appelle ennui, et qui est un des plus grands maux de l'humanité. Pour vous, vous avez été acteur dans le premier des tableaux que je viens de tracer, vous avez paru sur la terre, et elle a tremblé. Votre vie a été illustre, mais agitée et souvent funeste. La mienne a été obscure, mais paisible et innocente. Jugez qui de nous deux a le plus approché de ce bonheur qui est le but commun de tous les hommes.

Alexandre.

On ne peut vaincre son caractère. Vous étiez né pour cette caverne et moi pour l'univers ; il y a dans mon âme une hauteur que rien ne peut abaisser. Croyez-moi, il est quelque plaisir à se représenter que tant de milliers d'hommes vous soumettent tous les droits de leur existence et ne respirent que par notre ordre. Tl me semble que je vaux mieux que les autres puisque je les force de m'obéir. Cependant, comme la prospérité peut aveugler, je serais charmé qu'un homme tel que vous, sage de quarante ans

de réflexion et de solitude, voulût m'accompagner et m'éclairer. Venez, soyez mon ami. je sais conquérir, vous m'apprendrez à gouverner.

Le Philosophe.

Alexandre, il n'y a qu'un quart-d'heure que je vous vois, et vous me demandez un sacrifice que je ne ferais pas à un homme que je connaîtrais aussi bien que moi-même ; quarante ans de sagesse ne finiront point par une faute. Croyez-moi, prince, la vérité est en ce moment assise entre nous deux ; elle part de ma bouche et vous l'écoutez ; mais si je vous suivais à la cour, je laisserais la vérité dans ma caverne ; ce n'est qu'ici que je puis la dire et que vous pouvez l'entendre.

Alexandre.

Non, ne craignez rien, elle ne me déplaira jamais ; et d'ailleurs la philosophie ne nous apprend-elle pas à hasarder tout pour faire connaître aux rois leurs devoirs, et dussiezvous en souffrir, ne devez-vous pas vous rendre utile au monde plutôt que de vous occuper ici d'une sagesse oisive ?

Le Philosophe.

J'ai passé de beaucoup l'âge des sacrifices et des grands efforts. Ceux que l'on fait au mien ne peuvent être que l'ouvrage de l'ambition, et l'on ne commence pas si tard à en avoir. Ce long oubli de tout éteint toute espèce d'enthousiasme ; la retraite n'enseigne pas à gouverner les hommes, et en ôte jusqu'à la volonté. Je désire le bien de tous, mais je ne suis propre qu'au repos. C'est à vous, qui vous êtes chargé de la destinée de tant de peuples, c'est à vous à songer quel fardeau vous vous êtes imposé. Votre tâche la plus pénible vous reste à remplir, et si les hommes ne sont pas heureux sous vos lois, vous serez coupable de les avoir conquis.

Alexandre dit adieu au vieillard philosophe et rejoignit les siens. Il était rêveur et commençait à s'interroger sur ses conquêtes. On annonça que l'ennemi paraissait : la trompette sonna, et il oublia tout.

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