LES CHENETS
J'ai souvent oui dire à des hommes savans dans l'histoire des arts que, parmi les plus belles inventions dont les hommes jouissent, il y en a un grand nombre qui ont été presque aussi parfaites qu'après avoir été maniées pendant plusieurs siècles par une foule d'artistes qui ont cru tous y ajouter quelque chose. Cette observation peut s'appliquer même aux usages les plus communs de la vie, qui, par cette raison, sembleraient devoir faire plus de chemin vers- 12*
la perfection, employés qu'ils sont par plus de personnes, et d'un besoin plus général et presque journalier. Je suis frappé, par exemple, du peu de progrès qu'a fait, depuis son origine, l'art de disposer et de construire le feu ; je ne dis pas celui qui sert aux grandes opérations des arts, mais simplement celui auquel nous nous chauffons ; et il me semble que les modernes n'y ont presque rien ajouté, quoiqu'il ait été dans les premiers tems de la plus extrême simplicité. •
On ne trouve ni dans Homère, ni dans Théocrite, ni dans Hésiode, aucune trace de cet ustensile que nous appelons Chenet. On peut croire, avec assez de vraisemblance, qu'on a commencé d'abord à soutenir les bûches par leurs extrémités, sur d'autres bûches qui tenaient les premières élevées, en laissant sous le milieu un passage à l'air. C'est ce qu'on peut conjecturer, d'après la forme même des anciens bûchers : lorsqu'ensuite la cendre était accumulée, on a pu donner a l'air la même activité en retirant les cendres du milieu, le bois portant alors sur la cendre par les deux bouts. Voila, ce me semble, le premier moyen employé pour construire et soutenir le feu, et il n'y a point là de chenets.
Il est difficile de fixer l'époque où un homme inquiet et amateur de nouveautés, aura voulu soutenir ses bûches par les extrémités, sur quelque matière dure et solide ; on se sera sans doute servi de pierres, et voyant qu'elles se calcinaient au feu, un autre y aura substitué des briques, inventées, comme chacun sait, bien long-tems auparavant, par les ouvriers de la tour de Babel. C'est-là, ce me semble, le premier changement apporté dans l'art de faire le feu.
Il s'en est fait un plus considérable, lorsqu'on a imaginé deux supports de fer, soit forgé, soit fondu, soutenant le bois à une certaine hauteur au-dessus de l'âtre. Peut-être l'auteur de cette invention s'est-il regardé comme un esprit créateur, et s'est-il flatté que son nom passerait à la postérité. En ce cas, sa vanité a été trompée, car on ignore son nom, et l'époqne de sa découverte.
Cependant, l'art n'en est pas demeuré là, et après s'être servi long-tems de chenets de fer, un artiste a imaginé d'orner la partie antérieure du chenet de figures diverses, d'hommes et d'animaux, de vases, de fruits, de fleurs, de pièces d'architecture. Alors, on y a employé le cuivre et
l'or. On a fait des lions et des tigres se chauffant paisiblement avec nous, les pattes croisées ; des bergers jouant de la flûte, et des bergères dansant au coin de notre feu ; des fleurs croissant dans les cendres, des chasseurs forçant le cerf sous la cheminée, des pommes de pin végétant sur des socles, etc. Enfin, nos artistes modernes ont déployé dans les formes des chenets, toute la fécondité de leur génie, et toute la richesse de leur goût.
Je me suis laissé aller, comme tout le monde, à cette marche des arts, que j'ai regardée long-tems comme un véritable progrès, et j'ai eu des chenets en lions, en vases, en bergères, etc. ; mais en vivant beaucoup au coin de mon feu, j'ai reconnu enfin que, dans l'usage des chenets, il n'y a rien de si contraire à la véritable commodité que le luxe et ce qu'on appelle le bon goût.
En rentrant chez moi, et les pieds humides, car je n'ai pas de carrosse, je n'osais les poser sur le cou d'un lion d'or moulu, ni cracher sur les tisons, dans la crainte de gâter le visage de ma bergère, et je me trouvais ainsi privé des deux plus grands plaisirs de la vieillesse. Mais ce n'est pas tout, les bergers, les lions, les vases, interceptaient toute la chaleur au préjudice de mes pieds. Si ma cafetière se répandait, par la maladresse de mon domestique ou la mienne, je ne pouvais balayer mon âtre sans gâter mes chenets. Si je voulais couvrir mon feu en sortant de chez moi, ou le soir pour en retrouver le lendemain, économie que me prescrit la cherté du bois, et la médiocrité de ma fortune, il me fallait tirer mes lions et mes bergers, et beaucoup de cendres avec eux fort avant dans ma chambre, que cette opération salissait, ou je ne pouvais enterrer qu'à demi ma braise et mes tisons, que je trouvais consumés le lendemain. Enfin, toutes ces agréables inventions en chenets modernes avaient pour moi tant d'inconvéniens que je rêvais sans cesse aux moyens de m'en passer.
11 n'est guère possible de revenir en un seul coup à la simplicité de la nature, lorsqu'on s'en est une fois écarté. Déterminé à bannir de chez moi les superfluités et le luxe incommode des chenets dorés et façonnés, et contournés à la moderne, je croyais avoir toujours besoin de quelque sorte de chenets ; toute la ferveur de ma réforme ne me porta d'abord qu'à me contenter de deux pièces triangulaires de fer fondu, d'environ deux pouces de haut, appel-
lées des marmousets, espèce de chenets employés encore dans les provinces de France, que le luxe de la capitale n'a pas corrompues.
Je commençai pourtant dès-lors à tirer quelques avantages de la simplicité de mes chenets ; je me chauffai plus à mon aise, et je fis mon thé plus commodément. Mais comme rien n'aide plus puissamment la réflexion que d'avoir les pieds chauds, ma philosophie exaltée par ce moyen me fit bientôt entrevoir un degré de perfection audelà de celui auquel j'étais parvenu. En réfléchissant profondément, j'ai conçu qu'il était non seulement possible, mais plus commode encore et plus avantageux de se passer tout-à-fait de chenets ; et comme Diogène jeta sa tasse de bois, lorsqu'il eût vu un petit garçon qui buvait dans le creux de sa main, en pensant que mon bois pouvait porter sur ma cendre, j'ai chassé de ma cheminée, comme un luxe inutile, même les marmousets, et je suis revenu ainsi aux usages des tems héroïques, où l'on ne connaissait aucune sorte de chenets.
Or, je dois dire, à l'éloge de l'antiquité, que depuis que j'ai pris ce sage parti, je me chauffe mieux et plus commodément, en brûlant moins de bois : j'enterre mon feu plus facilement ; ma cafetière trouve plus aisément sa place, sans me dérober aucune chaleur ; je crache à mon aise sur mes tisons, sans insulter personne ; en un mot, je n'ai jamais mieux goûté le bonheur du coin du feu, Et pour faire tirer à mes lecteurs quelque moralité de cet exemple et de mon récit, c'est de là que je les invite à rechercher avec moi, s'il n'y a pas beaucoup d'autres besoins de l'homme et de la société qu'on satisferait mieux et plus commodément sans les moyens compliqués et dispendieux imaginés dans les tems modernes, comme on. se chauffe parfaitement bien sans chenets.
HULKEM ET HASSAN.
O mon père ! que je suis malheureux, s'écriait un jour Hassan en cachant ses larmes dans le sein, du respectable Abul-Bédir ! Je possède des trésors immenses ; mon père m'a laissé des palais magnifiques, des maisons de campagne dans les sites les plus délicieux, des jardins dont la volupté est enviée par les califes mêmes ; sur toutes les
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routes on rencontre des esclaves et des chameaux chargés de mes richesses ; dans tous les ports on voit flotter le pavillon de mes vaisseaux, et je n'ai pas une heure de contentement ? Tu étais l'ami de mon père, sois aussi le mien, et puissent tes sages conseils me faire trouver le bonheur qui me fuit sans cesse.
Abul-Bédir prit en souriant la main du jeune Hassan, et lui dit : Tu n'es pas heureux, et il y a tant d'infortunés dont tu pourrais soulager la misère ! tant qu'il en existera, ne te plains pas, il ne tient qu'à toi d'être heureux. Connais-tu Hulkem? — Celui que le peuple a surnommé le sage ? — Lui-même. Fais ce que fait Hulkem, et tu trouveras le bonheur. — Il se pourrait ! — Mais écoute bien ce que fait Hulkem, et comment il le fait.
Hulkem demeure à deux journées de Bagdad, dans une plaine charmante, coupée de collines et de vallons ombragés : la maison d'Hulkem est placée à l'endroit où se réunissent les principales routes qui mènent à Bagdad : un nombre égal de portes, correspondant à chaque route en rendent l'entrée apparente et facile : des avenues de palmiers, ornées de bancs de gazon, où le voyageur fatigué peut se reposer, et de fontaines dont l'eau claire remplit sans cesse des réservoirs destinés à désaltérer les chameaux, y conduisent. Des esclaves logés dans des cabanes voisines, sont chargés d'inviter, par des paroles douces et polies, les voyageurs à entrer dans la maison d'Hulkem ; il les introduisent bientôt dans des salles où des coussins et des nattes leur promettent un doux repos; et tandis que les uns s'empressent de leur offrir des corbeilles de fruits, de gâteaux, de fromage, et des vases remplis de lait do brebis, les autres déchargent les chameaux et les conduisent se désaltérer, et se rafraîchir dans les abreuvoirs bordés de palmiers.
Pendant ce tems d'autres esclaves préparent aux voyageurs des bains parfumés ; et lorsqu'ils reviennent s'étendre sur les nattes et les coussins préparés dans les grandes salles, une musique douce et harmonieuse charme leurs oreilles, et se prolonge jusqu'à ce que le sommeil ait fermé leurs paupières appesanties.
Aussitôt que l'aurore commence à paraître, ils sont réveillés par le son des luths et des chants des jeunes esclaves, et après avoir satisfait leur appétit par un abondant déjeûner, ils poursuivent leur route, bénissant le bon, le sage, le
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charitable Hulkem ; et son nom, mille fois répété par la reconnaissance, est ainsi porté dans tous les pays, connu • dans toutes les langues.
Hassan, à qui la réputation d'Hulkem "était parvenue, réfléchit un moment pour savoir si une semblable vie pourrait le rendre heureux. Après quelques instans de silence, il s'écria, en se jetant dans les bras d'Abul-Bédir : Oui, mon père, oui, je suivrai tes conseils, et je te devrai mon bonheur. La renommée portera mon nom jusqu'aux extrémités de la terre ; sur les montagnes couvertes de neige de la Sibérie, on entendra le voyageur de retour dans ses foyers raconter mes bienfaits à sa famille attentive, et dans les déserts les plus reculés de l'Arabie, le récit de mes libéralités forcera. l'Arabe hospitalier de dire: Hassan est plus hospitalier que moi. Tous mes vœux seront bientôt comblés, s'écria-t-il avec transport. Ma bienfesance surpassera celle d'Hulkem, et je verrai mon nom gravé dans le palais des grands, tandis que le leur sera promptement effacé de la cabane du pauvre.
Dans peu de tems on vit s'élever un palais magnifique qui formait un carré régulier de trois cents pas de façade. Une colonnade de marbre blanc régnait tout autour, cent portes en offraient l'entrée, et quatre cents noirs richement vêtus étaient chargés de les garder, et avaient ordre d'inviter les voyageurs à venir profiter de la générosité d'Hassan. Dans le milieu du palais, des bains de la plus grande élégance étaient continuellement préparés. Une musique exécutée par des musiciens habiles, et les meilleurs chanteurs et cantatrices, se fesait entendre dans toutes les salles du palais ; et dès qu'un voyageur avait témoigné le désir de continuer sa route, un esclave venait lui offrir un superbe tapis sur lequel était brodé le nom d'Hassan, comme un gage et un souvenir de sa générosité. Sur les portes du palais se lisait l'inscription suivante : " Asile pour tous les voyageurs. Palais d'Hassan le bienfesant et le père de tous les malheureux."
Les habitans de Bagdad sortaient en foule de la ville pour venir jouir de la magnificence d'Hassan ; et après s'être baignés et s'être nourris des mets les plus exquis, ils s'en retournaient pleins d'étonnement et d'admiration. Les étrangers accueillis et traités de la même manière se livraient aux mêmes sentimens.
Hassan était heureux. Son plus grand plaisir était de se promener déguisé dans les allées qui conduisaient à son palais, d'en faire remarquer les beautés aux voyageurs, d'entendre lui-même ses propres louanges et les expressions de leur reconnaissance.
Un jour un vieillard, qui respirait le frais à l'ombre des palmiers, s'arrêta devant une des façades du palais, et malgré la faiblesse de sa vue, il ne se lassait pas d'en admirer la magnificence. Hassan vint à sa rencontre, et lui dit : Bon vieillard, désires-tu quelque chose? Un pauvre malheureux vieillard, répondit-il, ose-t-il former quelque désir ! — N'as-tu pas lu l'inscription qui est sur les portes de ce palais? — Je l'ai lue, mais la crainte.... — Ne crains rien, Hassan est ici bas l'image de l'astre qui nous éclaire, bienfesant pour le pauvre, comme pour le riche.
Tout en suivant d'un pas craintif une avenue de palmiers, le vieillard approchait du palais. Hassan fit un signe à un esclave, et bientôt le vieillard fut introduit dans le palais. On lui en fit admirer toutes les richesses : on vint le prendre pour le conduire au bain, où l'on avait répandu de précieuses essences ; on lui servit ensuite un repas somptueux, et le lendemain, comme il était sur le point de partir, on lui donna une robe de soie et une bourse contenant cent pièces d'or, en lui disant: Adieu, bon vieillard; bénis à jamais la bienfesance d'Hassan.
Hassan se hâta de rejoindre sous les palmiers le vieillard enchanté, et lui dit en souriant : Eh bien, ce que je t'avais raconté d'Hassan ne s'est-ii pas confirmé? Sa bienfesance, sa générosité, répéta le vieillard, ont encore surpassé tout ce que tu m'en avais dit ; regarde cette robe, et ces cent pièces d'or, présens du plus généreux des mortels. Hassan écoutait avec plaisir les louanges que lui prodiguait le vieillard; et tout en se les fesant répéter, il le conduisit dans un bois épais et sombre, où il avait fait cacher quelques esclaves, avec ordre de lui enlever ses cent pièces d'or se réservant le plaisir d'augmenter encore sa surprise par le don d'une somme plus considérable. A un signal convenu, les voleurs se précipitent sur Hassan et le vieillard, qui leur dit d'une voix tremblante: Voila cent pièces d'or que le généreux Hassan m'avait données, prenez-les, et laissez-moi poursuivre ma route. Les esclaves s'emparèrent de la bourse; et comme ils paraissaient examiner avec attention la robe qui couvrait le
vieillard, celui-ci s'empressa de s'en dépouiller pour les satisfaire. N'us-tu rien de plus, lui crièrent. ils? et ils se mirent aussitôt en devoir de le fouiller. Le vieillard tomba alors à leurs pieds, et les larmes aux yeux, il les conjura de ne pas lui ôter une petite pièce d'or, qu'il tira de son sein et qu'il leur montra.
A un coup d'œil d'Hassan les esclaves se contentèrent d'emporter la bourse et la robe ; et après avoir volé leur maître, comme ils en étaient convenus, ils s'enfoncèrent dans l'épaisseur du bois. Fuyons, s'écria le vieillard, fuyons : mais béni soit le prophète, j'ai sauvé ma pièce d'or. Retournons au palais, lui dit Hassan, le mortel généreux qui t'a comblé de ses bienfaits, se hâtera de réparer ta perte. Mais le vieillard, sans l'écouter, redoubla le pas, et ne s'occupa que d'envelopper avec le plus grand soin sa pièce d'or dans un des plis de son turban.
Hassan ne pouvant plus retenir sa curiosité, lui dit: Quelle valeur peut donc avoir pour toi cette seule pièce d'or 1 C'est un présent du bon, du sage Hulkem, répondit le vieillard. — d'Hulkem, parle ! Pourquoi attaches-tu moins de prix à celui d'Hassan ? — Parce que celui d'Hassan était une charité. — La pièce d'or d'Hulkem n'en était-elle pas une? — Il est vrai, mais tu ne connais pas Hulkem, j'exposerais mille fois ma vie pour conserver ce gage de son amitié. — Et qui peut donner tant de valeur au misérable présent d'Hulkem? — Le don de son cœur qu'il m'a .fait enmême-tems ; écoute : je m'approchais de sa maison, il reposait à l'ombre des palmiers : dès qu'il m'aperçut, il vint à ma rencontre, me tendit la main et me dit d'un ton si amical, " Bon jour, mon frère," qu'à l'instant j'éprouvai pour lui un sentiment qui ne s'éteindra qu'avec ma vie. Après avoir parcouru ensemble quelques allées de palmiers, nous nous assîmes sur un banc de gazon. Alors jetant sur moi des regards pleins de la plus vive joie, et de la plus aimable inquiétude, il me pria de lui dire d'où je venais, et où je comptais aller. Au récit que je lui fis de mes malheurs, et surtout de la perte de mon fils que la mort m'a ravi dans un voyage qu'il fesait en Perse, ses larmes se sont mêlées aux miennes ; et comme il vit que je voulais le quitter, et passer la nuit dans l'hôtellerie avec les autres voyageurs, il me dit : c'est dans ma maison que tu dois trouver un asile. Tu as besoin d'un ami dans le sein duquel tu puisses épancher ta douleur ; eh bien, je
serai cet ami. Malheureux comme toi, je pleure la perte d'un fils que le Tout-Puissant m'a enlevé dans la fleur de l'âge. Viens, nous confondrons nos larmes: tu verras ma fille, sa tendresse allégera le poids de tes peines ; et en échange du repos qu'elle portera dans ton âme, tu lui donneras ta bénédiction. Nous entrâmes : un souper frugal nous fut servi. L'amitié franche, les attentions d'Hulkem et de sa fille versèrent bientôt dans mon âme flétrie par le malheur, un baume salutaire ; et pour la première fois je m'endormis avec l'espérance de me voir consolé.
Mon sommeil fut tranquille, et je sentis à mon réveil que mon cœur était soulagé. Je m'empressais d'en rendre grâce au Tout-Puissant, et de l'invoquer pour le bienfesant Hulkem, lorsqu'il m'aborda, et me demanda si mon fils ne se nommait pas Abid. Je lui répondis que oui. Que le grand prophète soit loué, s'écria-t-il ! je pourrai donc enfin acquitter une dette qui depuis long-tems pèse sur ma conscience. Aussitôt il appela sa fille, et lui ordonna d'apporter une bourse renfermant cent pièces d'or. Il fut bientôt obéi. Prends cette bourse, me dit-il. Ton fils Abid l'a déposée entre mes mains à son départ pour Ispahan, avec prière de te la faire remettre dans un an, s'il n'était pas revenu. J'ai souvent cherché l'occasion de te la faire parvenir, mais je n'ai pu trouver encore de voyageur auquel j'aie osé la confier avec sécurité.
Persuadé que mon fils n'avait jamais possédé une pareille somme, et presque certain qu'il n'avait pas dirigé ses pas vers Ispahan, je me défendis d'accepter un présent aussi considérable. Hulkem s'apercevant que j'avais découvert son dessein, en conçut un chagrin véritable.
Je passai encore la journée avec lui, mais le lendemain matin, comme j'allais au jardin pour faire ma prière, je portai ma main à mon turban, et j'y sentis quelque chose d'extraordinaire. C'étaient les cent pièces d'or qu'Hulkem y avait cachées pour ménager ma délicatesse, et m'épargner l'embarras d'un remercîment. J'ouvris cependant la bourse, j'y pris une seule pièce, et après avoir déposé les autres sous un des coussins où j'avais reposé, je me séparai du bon Hulkem et de sa fille, le cœur pénétré d'amitié et de reconnaissance.
Pendant tout ce discours, Hassan avait eu constamment
les yeux fixés vers la terre Pourquoi, dit-il, as-tu ac-
cepté les cent pièces d'or d'Hassan, et as-tu refusé celles d'Hulkem ?
Je l'ignore moi-même, répondit le vieillard, après un moment de réflexion, et cela me paraît étonnant ainsi qu'à toi. ...Mais je me sentis honoré par le présent d'Hulkem ; cet or me paraissait sans valeur ; je n'étais occupé que de la grâce et de la délicatesse avec lesquelles il m'était offert, J'oubliais ma pauvreté, je jouissais d'un bonheur pur ; mais auprès d'Hassan j'ai senti toute la honte qu'entraîne la misère. Sa conduite m'abaissait, son présent me semblait le prix de l'humiliation que j'étais forcé de souffrir. Hassan n'était que généreux, Hulkem était bienfesant. Près de l'un la magnificence de son palais, les sièges de marbre élevés sous les palmiers, les salles dorées, les bains dignes du sérail du grand-seigneur, les tapis de soie, les coussins brodés, tout étonne ; mais on s'aperçoit trop que rien de tout cela ne nous appartient. Chez l'autre, au contraire, une maison de bois, des bancs de gazon, des bains simples, mais décens ; des nattes, de simples couvertures de laine, tout semble être à nous, on se croit dans sa propre maison ; en un mot, Hassan fait le bien pour son propre bonheur, Hulkem le fait pour celui des autres.
Malheureux ! s'écria Hassan, en lançant sur le vieillard un regard d'indignation : je suis Hassan. Adieu. Il lui jeta une bourse pleine d'or, et s'enfuit précipitamment.
Bientôt il se perdit dans la forêt : là, versant des larmes de jalousie et de désespoir, il s'écria : Que je suis malheureux ! Un misérable mendiant méprise mes bienfaits, et donnerait sa vie pour un simple souvenir d'Hulkem. Depuis ce jour, rien ne peut adoucir le noir chagrin qui le dévore ; son palais perd à ses yeux tout son éclat ; son cœur, fermé aux louanges, n'est occupé que du désir de surpasser Hulkem en générosité. Il est toujours assis sur la route ; il accable le voyageur de ses bienfaits ; il appelle le pauvre son frère ; il se fait un devoir de le servir luimême. Le pauvre, étonné, interdit, se jette à ses pieds, et les noms de généreux, de bienfesant, ne sont encore que les plus faibles expressions de sa reconnaissance. Séduit par cette illusion, Hassan croyait toucher bientôt au souverain bonheur. Encore quelque tems, disait-il, et ma renommée surpassera celle d'Hulkem.
Un jour qu'à l'ombre de ses palmiers, il était plongé «dans une douce rêverie, il aperçut un étranger la tête
baissée, le front triste, les joues creusées par la douleur, et les yeux baignés de larmes. Encore un malheureux ! Ah ! qu'il trouve près de moi la fin de ses peines ! Mais l'étranger, sans prendre garde au palais d'Hassan, et sans s'arrêter à l'ombre des palmiers, poursuivait à grands pas sa route. Hassan l'appelle, le presse, le conjure de lui révéler la cause de sa douleur. L'étranger, cédant enfin à ses instances, prend place auprès de lui, dans un bosquet écarté, et lui parle ainsi : Je m'appelle Hélim ; je possédais la plus belle femme de Bagdad ; elle seule fesait mon bonheur. Je l'adorais, j'en étais aimé, que faut-il de plus dans la vie ? Un jour que nous étions assis à l'ombre du petit verger qui avoisine ma chaumière, ma femme, s'accompagnant sur le luth, chantait les plaisirs de l'hymen. Un ciel sans nuage, une soirée calme et tranquille, les oiseaux, jaloux d'entendre les doux sons de sa voix, suspendaient leurs concerts ; tout dans la nature semblait partager mon ivresse.
Tout-à-coup on enfonce la porte du verger, et je vois s'avancer Hibrahim, le favori du Calife. Ma femme laisse aussitôt tomber son voile. Je m'approche avec respect d'Hibrahim : Magnifique seigneur, lui dis-je, qu'ordonnes-tu de moi ? Je veux voir, répondit-il, si la figure de la chanteuse que je viens d'entendre, est aussi séduisante que sa voix. Je prie ma femme de lever son voile ; mais, ô désespoir ! l'œil du favori s'enflamme à l'instant. Il me prend à l'écart, et le lâche ose m'offrir mille pièces d'or, si je veux consentir à lui céder ma femme. Contenant avec peine ma juste indignation, je le refuse. Hibrahim furieux, ordonne à ses esclaves d'enlever ma malheureuse épouse. Je veux en vain m'y opposer ; sourds à nos cris, insensibles à nos larmes, les cruels l'arrachent de mes bras, et bientôt elle disparaît avec son infâme ravisseur. Je portai ma plainte au Calife ; mais des témoins subornés m'accusèrent de je ne sais quel crime, et je fus banni de Bagdad, sous peine de perdre la vie si j'approchais de ses murs. Un torrent de larmes inonda alors le visage d'Hélim. Infortuné, s'écria Hassan ! que je te plains ! Mais n'est-il donc aucun remède aux maux que tu endures 1 Viens dans mon palais, choisis la plus belle de mes esclaves, je te la donne, et perds, si tu le peux, un trop funeste souvenir.
Hélim répondit en poussant un soupir douloureux : Hassan, Hassan, que tu connais mal l'amour ! La plus belle esclave du Calife ne pourrait plus me rendre au bonheur, ni adoucir le chagrin qui me consume. Ma
femme Ma femme seule peut me faire encore aimer la
vie. Eh bien, dit Hassan, je t'en supplie, reste près de moi quelques jours ; si je ne puis calmer ta douleur, mes soins, mes conseils, ma tendre amitié pourront peutêtre te fournir quelque légère diversion. Hélim se rendit enfin à tant d'instances.
Hassan profita de ce tems pour faire proposer à Hibrahim sa plus belle esclave en échange de la femme dont son malheureux ami pleurait si amèrement la perte. Mais le favori lui fit dire que la première démarche qu'il ferait à ce sujet lui coûterait la vie.
Voila ce que j'ai osé pour toi, dit Hassan à l'inconsolable Hélim, en lui fesant part de ce qu'il avait tenté auprès d'Hibrahim. Mais hélas ! tu le vois, il n'est plus d'espérance. Prends mon or, mes richesses ; que j'aie au moins la consolation de t'avoir été bon à quelque chose.
Hélim pénétré de reconnaissance, comme il devait l'être pour l'amitié et les soins généreux d'Hassan, prit enfin congé de lui. Hassan le voyant partir, dit en lui-même : je n'ai rien à me reprocher, et dans cette circonstance, Hulkem n'aurait pu en faire davantage.
Un mois s'était à peine écoulé lorsqu'une litière, accompagnée d'un cavalier, s'offrit aux regards d'Hassan. Il s'empressa d'aller au-devant des voyageurs ; mais quelle fut sa surprise, lorsqu'il reconnut Hélim, qui se jeta aussitôt dans ses bras en lui disant : Généreux Hassan, je suis le plus heureux des hommes, ma femme m'est rendue, je quitte à jamais Bagdad, je fuis les lieux où le crime triomphe, où l'innocence est sans appui. Hassan, après avoir admiré la beauté de la compagne d'Hélim, conduisit les deux époux sous les palmiers et les pria de lui raconter par quel prodige il les voyait réunis.
C'est au meilleur des humains, au bienfesant Hulkem, que je dois le bonheur dont je jouis, répondit Hélim ; et il raconta à Hassan les moyens qu'Hulkem avait employés, pour parvenir à son but. Hélim, après s'être séparé d'Hassan, en proie au plus noir chagrin, suivit une route incertaine, qui le conduisit, après quelques jours de marche, près du sérail d'Hulkem. Celui-ci remarquant l'altéra*
lion qui était sur la figure de cet infortuné, et s'imaginant bien qu'une vive et profonde douleur en était la cause, le joignit ; et l'abordant comme s'il eût voulu faire route avec lui, lui dit en le saluant : Le grand prophète a pitié de tous les malheureux. De tous les malheureux, répondit Hélim ? Oh! non. ..non. ..Alors il commença le récit de ses malheurs. Hulkem, tout en l'écoutant, le conduisit par des chemins détournés à sa propre habitation ; en l'engageant à y entrer, il lui dit : Je vois par tout ce que tu m'as raconté de la générosité d'Hassan, qu'il me reste peu d'espérance de faire quelque chose pour toi ; cependant je t'en conjure, accorde-moi la même grâce qu'à lui, et daigne te reposer quelque tems auprès de moi. Hélim y consentit. Le lendemain Hulkem supposa une petite affaire qui devait nécessiter plusieurs jours d'absence, et après avoir fait promettre à Hélim qu'il attendrait son retour, il le pria de vouloir bien être- le gardien et l'appui de sa fille. Les ayant ensuite embrassés tous deux, il alla trouver un ami de sa jeunesse, et lui dit : Je vais entreprendre un voyage qui peut être dangereux : si je perds la vie, sois le père, le tuteur, l'ami, le conseil de ma Zulime. Je te le jure, répondit son vieux ami. Me voila tranquille ; adieu. Et aussitôt il prit le chemin de Bagdad.
Dès qu'il y fut arrivé, il se rendit à la place où le Calife passait tous les jours en revenant de la mosquée, et se jetant à ses pieds, il lui dit : Souverain maître des croyans, j'ai découvert une conjuration contre ta vie ; je dirai plus contre ton honneur. Daigne jeter un regard de bonté sur un vieillard, dont le seul regret est de n'avoir que le sacrifice de quelques jours à faire pour le bien de son pays. Je ne demande aucune récompense, les honneurs ne sauraient me toucher à mon âge ; et mon fils, pour lequel l'ambition me serait permise, m'a devancé dans les bras du saint prophète. Ma fortune est plus que suffisante ; mais je t'en conjure, écoute-moi en particulier. Le Calife le releva avec bonté, et l'ayant fait entrer dans son palais, il lui dit : Parle, que sais-tu ? Hulkem ayant fait en peu de mots le détail fidèle de la conduite d'Hibrahim, dit au Calife, avec toute la force et le courage que lui inspirait la justice de la cause qu'il défendait : Ton peuple t'adore, car tu es bon comme le Tout- Puissant. L'histoire consacre ton nom parmi ceux des Califes les plus vertueux ; niais malgré ta sagesse, les crimes de tes 13*
courtisans retombent sur toi. Confians dans tes bontés^ ils ne mettent aucun frein à leurs désirs, et chacune de leurs vexations ôte un rayon de la gloire qui t'environne. Père et juge du peuple, je te demande justice : ordonne que la femme de mon ami lui soit rendue. Le Calife, frappé de l'éloquence du vieillard, après avoir contemplé avec satisfaction sa tête vénérable, et ses yeux où étincelait encore tout le feu de la jeunesse, lui dit : Quel prix te réserve donc ton ami pour exposer ainsi ta vie pour lui ? Le plaisir de mourir en fesant une bonne action, répondit le vieillard ; mais je suis tranquille, ton cœur ne connut jamais l'injustice. Tu triomphes, respectable vieillard, s'écria le Calife ; un bon génie t'accompagne : aucun mortel n'osa avant toi me tenir un semblable langage ; mais rassure-toi, dans peu tu sauras ma réponse.
Hulkem se retira. Le Calife fit appeler Hibrahim ; et après lui avoir reproché, d'un ton sévère, le crime dont il s'était rendu coupable, il lui ordonna de rendre à l'instant la femme d'Hélim, et de faire publier dans Bagdad, que la "première injustice qu'il commettrait, lui coûterait la vie. Hibrahim sortit, interdit et tremblant ; et quelques momens après Hulkem quitta Bagdad, emmenant avec lui la femme de l'heureux Hélim. Ils arrivèrent, après trois jours de marche, à l'habitation d'Hulkem, qui aperçut bientôt sa fille et Hélim, assis à l'ombre d'un bosquet, où tous les soirs ils allaient attendre son retour.
Le grand prophète a pitié de tous les malheureux ! s'écria Hulkem, ivre de joie, et levant le voile qui couvrait le visage de la femme d'Hélim, il la remit à l'instant dans ses bras. Qui pourrait peindre ce qui se passa alors entre ces deux époux ? leurs pleurs, leurs mots entrecoupés, leurs regards, leur ravissement ? Ils oubliaient qu'ils devaient leur bonheur à la bienfesance d'Hulkem ; mais bientôt, rappelés au sentiment de la reconnaisance, ils veulent tomber à ses pieds ; le vieillard les relève, les embrasse, et leur dit, les larmes aux yeux : C'est moi, c'est moi seul qui vous dois des remercîmens : eh ! ne suis-je pas le plus heureux des trois ? Après qu'ils eurent encore pris près de lui quelques jours de repos, ils le quittèrent ; et le bon vieillard sentit son cœur satisfait et soulagé par le bien qu'il venait de faire.
Ce récit porta dans l'âme d'Hassan la honte et le regret. Il voyait d'un œil d'envie les larmes de reconnaissance que
versaient les deux époux ; et le tribut d'éloge qu'ils payaient au bienfesant Hulkem, fatiguait son oreille. Que je suis malheureux ! disait-il en lui-même. Tant qu'Hulkem vivra, c'est en vain que j'aspirerai au titre de grand et de généreux. Est-il vieux, cet Hulkem, demanda-t-il vivement aux deux époux? Puisse l'Eternel, répondirentils, conserver long-tems encore celui qui fait le bien depuis quatre-vingts ans !
Hassan, ne pouvant plus contenir les mouvemens de sa jalousie, quitta brusquement Hélim et son épouse. Peutêtre, dit-il, quand il fut seul, qu'un sévère observateur saura découvrir dans Hulkem des défauts qui échappent facilement aux malheureux qu'il secourt et qu'il caresse. Il avait un ami que l'habitude, la conformité de caractère, et les bienfaits lui avaient attaché depuis l'enfance. Hassan le pria d'aller habiter quelque tems le voisinage d'Hulkem, et de suivre, d'un œil vigilant, sa vie privée. Son ami y consentit ; mais quelques mois s'étant écoulés sans qu'Hassan en reçut des nouvelles, il lui écrivit pour l'engager à revenir. Sa réponse commençait par ce passage de l'Alcoran : Homme, si ta cabane est placée près de celle du juste, ne la démolis jamais, car tu habites dans le voisinage de la divinité. — Hassan, c'est en vain que tu presses mon retour. Je reste auprès d'Hulkem. Je l'aime, et son amitié est le seul bien auquel j'aspire. Tu le hais, la notre est passée. Tes bienfaits ne sont que fumée et vanité, ceux d'Hulkem sont l'or le plus pur ; heureux le mortel sur qui il les répand ! Adieu donc pour jamais, je reste auprès d'Hulkem.
Hassan, furieux, froissa en mille plis la lettre de sonperfide ami. Que l'on ferme à jamais les portes de mon • palais, cria-t-il à ses esclaves. Bien fou celui qui met ici-bas son bonheur à faire le bien. Et toi, vieillard odieux, qui m'enlèves ma plus chère espérance, mon bonheur et mon ami, crains mes fureurs, crains ma vengeance, tu périras.
Son palais est désormais fermé pour tout le monde, il n'est plus permis aux voyageurs de se reposer à l'ombre des palmiers. Lui-même au désespoir, cherchant les lieux les plus solitaires, répète : Qui pourrait arrêter l'effet de ma juste vengeance ? Hulkem est vieux ; en l'immolant, je ne lui ravis que quelques heures d'existence, et je m'ouvre peut-être pour toujours le chemin de la gloire et
du bonheur. Le sort en est jeté, qu'il périsse. Hassan cacha un poignard dans son sein, et se rendit sous un déguisement à l'habitation d'Hulkem. Il ne rencontra sûr la route que des gens qui chantaient les louanges de ce sage vieillard, et qui bénissaient son nom. Mais le sien ne frappa pas une seule fois son oreille. Sa fureur s'en accrut encore. En proie aux plus noires idées il s'assit au pied d'un palmier : un esclave vint lui offrir des rafraîchissemens, il les refusa, et demanda à parler à Hulkem. Il est rarement ici, répondit l'esclave avec douceur, mais il doit venir demain ; si cependant tu n'as rien de particulier à lui dire, je te préviens qu'il aime à rester inconnu.
Hassan, sans répondre à l'esclave, entra dans la première allée qui s'offrit à sa vue; et la suivant il s'enfonça dans un bois, où il trouva un sentier étroit qui aboutissait à une petite chaumière ombragée par deux grands tilleuls en fleurs. A quelque distance de la chaumière il aperçut une jeune fille qui lisait avec la plus grande attention. Un voile transparent et léger qui couvrait son visage, lui permit d'entrevoir la beauté de ses traits. Frappé d'admiration, il ne se lasse pas de la regarder; sa colère est calmée, sa fureur est éteinte,, il veut approcher d'elle sans être apperçu : mais le bruit d'un buisson de roses le trahit. La jeune fille étonnée regarde autour d'elle ; ses deux grands yeux bleus, asile de la douceur et de la volupté, se fixent bientôt sur le bienheureux Hassan ; elle ferme son livre, le pose sur un banc de gazon, et d'un pied léger elle court à sa rencontre.
Jeune étranger, lui dit-elle, avec un son de voix enchanteur, et le visage animé de l'incarnat de la pudeur, voudrais-tu te reposer dans notre chaumière ? Tu parais fatigué, tu viens peut-être de bien loin ? — Du sérail d'Hulkem.— Ce que je puis t'offrir dans notre chaumière, dit-elle en souriant.... Me sera plus cher, interrompit Hassan, que tous les trésors et les présens d'Hulkem. — C'est trop de bonté. Entrons. — Et pourquoi ne pas demeurer ici? Ce Heu embelli par ta présence est si agréable. — Comme il te plaira ; mais mon père n'est pas à la maison, c'est à moi à t'en faire les honneurs.
Elle entra aussitôt dans la chaumière ; et tenant d'une main une corbeille pleine de dattes, d'oranges, de melons et de figues, et de l'autre une cruche remplie de lait, elle
vint s'asseoir à ses côtés. Tandis que les yeux d'Hassan se promenant sur elle, étaient incertains sur quels appas ils devaient se fixer, les siens cherchaient les fruits les plus beaux et les plus mûrs pour les lui offrir.
Hassan appercevant un luth sur le banc voisin, pria la jeune villageoise de lui procurer le plaisir de l'entendre ; elle ne se fit pas prier, et relevant jusqu'aux épaules les longues manches de sa tunique, elle laissa voir un bras dont la forme et la blancheur auraient pu servir de modèle aux premiers peintres de la Grèce. Les sons doux et harmonieux qu'elle sut tirer de cet instrument, portèrent bientôt l'amour dans le cœur d'Hassan, qui s'écria avec transport : Tu es donc l'assemblage de tout ce qu'il y a de plus parfait !
A ce langage flatteur, la belle villageoise sentit une vive rougeur lui monter au visage, et dans l'espoir de cacher son trouble, elle fit semblant d'accorder son luth; mais trop préoccupée, elle ne monta que la même corde, qui se serait infailliblement cassée si Hassan ne l'eût point avertie de sa distraction. Un peu fâchée contre elle-même, et cherchant un nouveau sujet d'occupation, elle le pria de chanter à son tour. La grâce et l'expression qu'il mit dans son chaut, achevèrent d'enivrer son âme et ses sens : sa mam tremblante ne tira plus que des sons incertains-, l'accompagnement sans cesse interrompu ne suivit que par intervalles la voix d'Hassan, et la romance n'était pas encore finie, qu'Hassan voyant la main de la villageoise sans défense, la saisit vivement, la porta et la pressa contre son cœur. Tu chantes à merveille, jeune étranger, dit-elle d'une voix émue. Peut-on mal faire quelque chose auprès de toi, répondit tendrement Hassan? Et tous deux les yeux baissés et dans la plus douce émotion, auraient cru avoir perdu tout sentiment, si les vifs battemens de leurs cœurs ne les eussent encore avertis de leur existence.
Le soleil était près de finir sa carrière, quand tout à coup la jeune villageoise s'écria : Voici mon père. — Alors Hassan vit s'avancer un vieillard vénérable. Sur son front noble et serein, qu'avaient respecté les ans, étaient empreintes cette douceur, cette paix, cette tranquillité, fruit d'une vie juste et innocente. Le vieillard embrassa sa fille, et tendit la main au jeune Hassan, et ayant appris de lui qu'il se nommait Nadir, il le pria de s'asseoir à ses côtés.
Puis-je, sans être indiscret, dit-il, savoir le motif de ton voyage ? — J'ai voulu connaître par moi-même si Hulkem est, comme on le dit partout, le meilleur et le plus gênéreux des hommes. Il est vrai, répondit le vieillard, que tout le monde veut bien l'appeler ainsi. Mais moi.... Toi, repartit vivement Hassan ! — J'ai souvent sujet d'être bien mécontent de lui. — Tu le connais donc beaucoup? — Aussi bien que lui-même, je suis, dès sa plus tendre enfance, le confident de ses plus secrètes pensées. — Et tu ne le trouves pas aussi bon, aussi sage, aussi bienfesant?.... — Me préserve le ciel d'avoir de lui une pareille idée. — Béni soit Mahomet, dit Hassan avec joie ! et en pressant le vieillard contre son cœur: J'ai aussi de grands sujets de me plaindre de lui. Le vieillard se mit à sourire, et lui dit: Jeune homme, je vois briller dans tes yeux l'amour de la vérité, je veux que tu deviennes mon ami : entrons dans ma chaumière.
Ils entrèrent. Le vieillard était Hulkem lui-même. Sa fille avait parfaitement compris, par un signe, qu'il voulait rester inconnu. Ils s'assirent tous deux vis-a-vis de Zulime, et commencèrent un entretien pendant lequel le cœur d'Hassan eut le tems de s'épancher et de se faire connaître au vieillard d'une manière favorable. Tout me plaît en toi, jeune homme, lui dit Hulkem ; compte à jamais sur mon amitié ; tout ce que je possède t'appartient : trop heureux si je puis réparer les torts d'Hulkem avec toi! Tout ce que tu possèdes m'appartient, dit Hassan d'une voix tremblante, et jetant un tendre regard sur Zulime. — Tout ce que je possède, répondit le vieillard. — Tu as une fille? — A ces mots Zulime rougit. — Oui, j'ai une fille dit le vieillard, avec bonté. — Et tu dis que tout ce que tu possèdes m'appartient, et ta. fille!.. ..Ma fille, dit Hulkem en soupirant ? Oh c'est différent. Son cœur est un bien qui ne m'appartient pas, et dont je ne saurais disposer. Zulime se précipitant alors dans les bras de son père, s'écria : Qui mieux que toi, ô mon père, possède le cœur de son enfant? — Mais ma fille, ce jeune homme le réclame. Hassan tomba aussitôt aux genoux de Zulime ; et saisissant une de ses mains, il la tint long-tems collée contre ses lèvres brûlantes. Et que pense ma Zulime, dit Hulkem? Je sens que je l'aime, répondit-elle tout bas ; mais puis-je sans le connaître encore?.... Je suis Hassan, s'écria le jeune homme transporté, et se trahissant lui-même. Hassan ! le gêné-.
reux, le bienfesant Hassan, s'écria Zulime ! mon cœur ne m'a donc pas trompée! Et moi, dit Hulkem, en le pressant dans ses bras, j'avais découvert dans tes traits l'image de toutes les vertus. Que je bénis la providence qui t'a conduit clans ma chaumière, près de ma fille !.... Mais généreux Hassan, tu ne connais encore que la beauté de ma Zulime, elle a pu te séduire : avant de lui donner ta main, ne doistu pas étudier son caractère? Ah! Zulime daignera-t-elle me la donner, cette main, à laquelle j'aspire, dit Hassan, en s'approchant d'elle tendrement ? Je dépends de mon père, répondit Zulime ; si comme il le dit, mon cœur est un bien, c'est à toi de le mériter. A ces mots-, elle sortit en jetant sur Hassan un regard plein du désir qu'elle avait de le voir réussir.
Ecoute, cher Hassan, dit alors Hulkem, ayant l'air de lui faire une confidence : le cœur de ma fille est l'objet de tes vœux ; mais je dois t'avertir que tu as un rival à qui tu dois le disputer. — Et ce rival ? — Est plus dangereux que tu ne penses. — Il se nomme? — Hulkem. — Hulkem ! tu viens de prononcer son arrêt, s'écria Hassan transporté de colère. — Et quel est son crime? Hulkem ne fait que ce que tu fais toi-même. — Voilà ce qui me désespère. Si je veux faire une bonne action, il me prévient. Si je commence quelque chose, il l'achève avant moi ; si je forme quelque souhait, il en fait aussitôt l'objet de son désir, enfin, l'univers est plein de son nom, et le mien est dans l'oubli. — Et quel était ton dessein en venant ici? De lui percer le cœur, dit Hassan, en tirant le poignard qui était caché dans son sein. Et maintenant que, non content d'être mon rival en générosité, il ose encore l'être en amour, je jure par le saint prophète.. ..C'est sans doute, dit Hulkem, le plus sûr moyen de mettre fin aux tourmens qu'il te cause. Ecoute, Hassan, demain matin.... Tous les matins il se rend dans le petit bois voisin; là, il adresse ses vœux à l'Eternel pour le bonheur de ses semblables. ...Profite de ce moment, et d'un coup de poignard. ...Qu'en penses-tu? — Il adresse, dis-tu, ses vœux à l'Eternel pour le bonheur de ses semblables? Mais dis-moi, ô mon père ! Hulkem est-il donc en effet si bon? — Son cœur n'est pas méchant ; mais l'Eternel seul est parfaitement bon. Ainsi, demain matin, un coup de poignard....et ma fille est à toi. — Ta fille est à moi ! mais pourquoi demain ? laisse-moi du moins le tems de le connaître davantage. — Parce que demain il doit devenir
l'époux de ma fille !— Son époux ! c'en est trop, montremoi la place.
Hulkem conduisit Hassan dans le lieu où tous les jours il fesait sa prière. Là, dit-il, tu pourras te cacher facilement derrière ces broussailles. Ce lieu est désert.. .C'est sur cette petite éminence... Courage, un seul coup de poignard, est tout et fini.
C'est ici qu'Hulkem fait sa prière, répéta Hassan d'une voix tremblante, et tu ne pourrais pas choisir un autre lieu ? — Tu hésites, et tu veux devenir célèbre ! Hulkem te fermera toujours le chemin de la gloire ; tant qu'il vivra, tu ne peux espérer d'être heureux, et ma fille... — Ta fille ! c'en est assez, il périra.
Ni les discours d'Hulkem, ni la douce voix de Zulime, ne purent lui rendre le calme pendant tout le reste de la soirée ; c'est en vain qu'il veut se livrer au repos, ses joues brûlantes sont arrosées de larmes, et dans sa mortelle agitation, il se lève, et devance au jardin le retour de l'aurore.
Les premiers rayons du soleil commençaient à peine à éclairer l'horizon, que Zulime, brillante comme l'étoile du matin, vint le trouver. Mon père m'envoie près de toi, lui dit-elle : il te prie de hâter le moment qui doit t'assurer ma main. Hassan voulut la presser contre son cœur, mais aussitôt elle s'arracha de ses bras, et disparut à ses yeux.
Hassan saisit le poignard, il en examine la pointe, en frissonnant, il erre encore long-tems dans les allées du jardin, il appelle Zulime, elle ne répond pas ; il cherche son père, il ne le trouve pas. Que je suis malheureux ! s'écrie-t-il, et il s'enfonce aussitôt dans le bois.
Après avoir fait cent détours, il reconnaît enfin la place qu'Hulkem lui avait montrée. Tremblant, il s'approche à travers les broussailles, et il aperçoit un vieillard le visage prosterné contre terre, les mains jointes, et fesant sa prière.
Hassan le considère un moment. Un frisson le saisit, il tire son poignard, il est prêt à frapper ; mais la nature et l'humanité reprenant tous leurs droits, il jette loin de lui le fer homicide, et s'écrie : Qu'il vive ! j.e veux au moins une fois le vaincre en générosité ! qu'il vive, et qu'il devienne l'époux fortuné de Zulime !
A ces mots, H veut prendre la fuite ; mais Zulime se précipite vers lui, et s'écrie, fondant en larmes : Hassan, mon cher Hassan, c'est assez t'éprouver, je suis pour jamais à toi. Hassan étonné, interdit, cherche des yeux le vieillard ; mais il ne voit plus qu'Hulkem qui le serre dans ses bras. Oh dieu ! s'écrie-t-il plein de trouble, de honte et de ravissement, pardonne, ô mon père! la fureur que l'amour-propre et la jalousie avaient allumée dans mon âme ! la nature et l'humanité ont triomphé de l'égarement de mes sens. Mais puis-je espérer qu'Hulkem daignera m'accorder un généreux pardon? Il est dans tes bras, répondit Hulkem ; il te pardonne, et la main de sa fille est le gage le plus précieux qu'il puisse te donner de sa tendresse. Hassan tombe à ses genoux, Zulime suit ie même mouvement. Hulkem alors, étendant ses mains sur le couple fortuné, dit : Dieu puissant, daigne jeter un regard favorable sur les deux mortels que j'aime le plus après toi.
Oh ! le meilleur et le plus respectable des humains, s'écria Hassan, tu m'as appris pourquoi je m'égarais toujours dans la route du bonheur. L'amour de tes semblables est ton guide, et l'amour-propre était le mien. Ah ! sois à jamais mon modèle, mon conseil et mon maître dans l'art si difficile de faire le bien.
C'est ton propre cœur qu'il faut consulter, répondit Hulkem ; il ne t'égarera jamais : fais le bonheur de Zulime, aime son père, et souviens-toi que celui qui humilie le malheureux, empoisonne le plus beau présent que nous ayons reçu du ciel, la bienfesance.
LAUSUS ET LYDIE.
Le caractère de Mézence, roi de Ty renne, est assez connu. Mauvais prince et bon père, cruel et tendre tour à tour, il n'avait rien d'un tyran, rien qui annonçât la violence, tant que ses volontés ne trouvaient aucun obstacle ; mais le calme de cette âme superbe était le repos du lion.
Mézence avait un fils appelé Lausus, que sa valeur et sa
beauté rendaient célèbre parmi les jeunes héros de l'Au-
sonie. Lausus avait suivi Mézence dans la guerre contre
le roi de Préneste. Son père, au comble de la joie,
l'avait vu couvert de sang, combattre et vaincre à ses côtés. Le roi de Préneste, chassé de ses états, et cherchant son salut dans la fuite, avait laissé dans les mains du vainqueur un trésor plus précieux que sa couronne, une princesse dans l'âge où le cœur n'a que les vertus de la nature, où la nature a tous les charmes de l'innocence et de la beauté. Tout ce que les grâces éplorées ont de noble et d'attendrissant était peint sur le visage de Lydie. A sa douleur, mêlée de courage et de dignité, l'on distinguait la fille des rois dans la foule des esclaves. Elle reçut les premiers respects de ses ennemis sans hauteur, sans reconnaissance, comme un hommage dû à son rang, dont le sentiment généreux n'était point affaibli dans son âme par l'infortune.
Elle entendit nommer son père, et à ce nom elle leva au ciel ses beaux yeux remplis de larmes. Tous les cœurs en furent émus : Mézence lui-même interdit, oublia son orgueil et son âge. La prospérité qui endurcit les âmes faibles, amollit les cœurs altiers, et rien n'est plus doux qu'un héros après le gain d'une bataille.
Si le cœur farouche du vieux Mézence ne put résister aux charmes de sa captivé, quelle fut leur impression sur l'âme vertueuse du jeune Lausus ! Il gémit de ses exploits ; il se reprocha sa victoire ; elle coûtait des larmes à Lydie. Qu'elle so venge, disait-il, qu'elle me haïsse autant que je l'aime ; je ne l'ai que trop mérité. Mais une idée plus accablante encore vint se présenter à son âme, il vit Mézence étonné, attendri, passer tout à coup de la fureur à la clémence. Il jugea bien que l'humanité seule n'avait pas fait cette révolution ; et la crainte d'avoir son père pour rival acheva de le confondre.
Dans l'âge où était Mézence, la jalousie suit de près l'amour. Le tyran observa les yeux de Lausus avec une attention inquiète : il vit s'éteindre en un moment cette joie et cette ardeur qui d'abord avaient éclaté sur le front du jeune héros, vainqueur pour la première fois. 11 le vit se troubler: il surprit des regards qu'il n'était que trop aisé d'entendre. Dès ce moment il se crut trahi ; mais la nature eut un retour qui suspendit sa colère. Un tyran, même dans la fureur, s'efforce de se croire juste ; et avant de condamner son fils, Mézence voulut le convaincre.
Il commença par se déguiser lui-même avec tant d'art que le prince rassuré ne vit dans les soins de l'amour que
les effets de la clémence. D'abord il affecta de laisser à Lydie toutes les apparences de la liberté ; mais la cour du tyran était remplie d'espions et de délateurs, cortège ordinaire des hommes puissans, qui, ne pouvant se faire aimer, mettent leur grandeur à se faire craindre.
Son fils ne craignit plus de rendre à Lydie un hommage respectueux. Il mêlait à ses sentimens un intérêt si délicat et si tendre, que Lydie commença bientôt à se reprocher la haine qu'elle croyait avoir pour le sang de son ennemi. De son côté Lausus se plaignit d'avoir contribué aux malheurs de Lydie. Il prit les dieux à témoin qu'il ferait tout pour les réparer. Le roi mon père, dit-il, est aussi généreux après la victoire qu'intraitable avant le combat : satisfait de vaincre, il ne sait point opprimer ; il est plus facile que jamais au roi de Préneste de l'engager à une paix glorieuse pour l'un et pour l'autre. Cette paix tarira vos larmes, belle Lydie, mais effacera-t-elle de votre souvenir le crime de ceux qui vous les ont fait répandre 1 Que n'ai-je vu couler tout mon sang au lieu de ces précieuses larmes?
Les réponses de Lydie, pleines de modestie et de grandeur, ne laissaient voir à Lausus qu'une tranquille reconnaissance ; mais dans le fond de son cœur elle n'était que trop sensible au soin qu'il prenait de la consoler. Elle rougissait quelquefois de l'avoir écouté avec complaisance; mais l'intérêt de son père lui fesait une loi de ménager un tel appui.
Cependant leurs entretiens plus fiéquens devenaient aussi plus animés, plus intéressans, plus intimes, et l'amour perçait insensiblement à travers le respect et la reconnaissance, comme une fleur qui, pour éclore, entr'ouvre le tissu léger dont elle est enveloppée.
Trompé de plus en plus par la fausse tranquillité de Mézence, le crédule Lausus se flattait de voir bientôt son devoir d'accord avec son penchant, et rien au monde, à son avis, n'était plus facile que de les concilier. Le traité de paix qu'il avait médité se réduisait à deux articles : à rendre au roi de Préneste sa couronne et ses états, et à faire de son hymen avec la princesse, le lien des deux puissances. 11 communiqua ce projet à Lydie. La confiance qu'il y avait mise, les avantages qu'il en voyait naître, les transports de joie que l'idée seule lui en inspirait, surprirent à l'aimable captive un sourire mêlé de larmes.
Généreux prince, lui dit-elle, puisse le ciel accomplir les vœux que vous faites pour mon père ! Je ne me plaindrai pas d'être le gage de la paix et le prix de la reconnaissance. Cette réponse touchante fat accompagnée d'un regard plus touchant encore. Le tyran fut instruit de tout. Son premier mouvement l'eût porté à sacrifier son rival ; mais ce fils était l'unique appui de sa couronne, la seule barrière entre son peuple et lui ; le même coup achevait de le rendre odieux à ses sujets, et lui enlevait le seul défenseur qu'il pût opposer à la haine publique. La crainte est la passion dominante des tyrans. Mézence prend le parti de dissimuler. Il fait venir son fils, lui parle avec bonté, et lui ordonne de se préparer a partir dès le lendemain pour la frontière de ses états, où il avait laissé l'armée. Le prince fit un effort sur son âme pour renfermer sa douleur, et partit sans avoir eu le tems de recevoir les adieux de Lydie.
Le jour même du départ de Lausus, Mézence avait fait proposer au roi de Préneste les conditions d'une paix honorable, dont la première était son mariage avec la fille du vaincu. Ce monarque infortuné n'avait point hésité h y consentir, et le même envoyé qui lui offrit la paix rapporta son aveu pour réponse.
Lausus avait à la cour un ami qui lui était attaché dès l'enfance. Une ressemblance singulière avec le prince avait fait la fortune de ce jeune homme, appelé Phanor ; mais ils se ressemblaient encore plus par le caractère que par la figure ; mêmes penchans, mêmes vertus, Lausus et Phanor semblaient n'avoir qu'une âme. Lausus, en partant, avait confié à Phanor son amour et son désespoir. Celui-ci fut inconsolable en apprenant l'hymen de Lydie avec Mézence. Tl devait en instruire le prince. A cette nouvelle la situation de cet amant ne peut se rendre ; son esprit se trouble, sa raison l'abandonne, et dans l'égarement d'une douleur aveugle il écrit à Lydie la lettre la plus passionnée et la plus imprudente que l'amour ait jamais dictée. Phanor fut chargé de la remettre. Il y allait de sa vie s'il était découvert. Il le fut. Mézence furieux ordonna qu'on le chargeât de fers, et qu'on le traînât dans une horrible prison.
Cependant tout se préparait pour la célébration de cet hymen funeste. On juge bien que la fête répondait au caractère de Mézence. La lutte, le ceste, les. gladiateurs,
les combats entre les hommes et les animaux nourris au carnage, tout ce que la barbarie a inventé pour ses plaisirs en devait orner la pompe : il ne manquait plus pour ce sanglant spectacle que des combattans contre les botes féroces; car il était d'usage de n'exposer à ces combats que des criminels condamnés à la mort, et Mézence, qui se hâtait sur un soupçon de faire périr les innocens, différait encore moins le supplice des coupables. Il ne restait dans les prisons que le fidèle ami de Lausus. Qu'on l'expose, dit Mézence, qu'il soit en proie aux lions dévorans : le perfide mérite une mort plus cruelle ; mais celle-ci convient mieux à son crime et à ma vengeance, et son supplice est une fête digne de l'amour outragé.
Lausus attendait vainement la réponse de son ami ; l'impatience fit place à l'effroi. Serions-nous découverts, dit-il ! Aurais-je perdu mon ami parma fatale imprudence ! Lydie elle-même. .. .Ah ! je frémis. Non je ne puis vivre plus long-tems dans cette horrible incertitude ; il part, il se déguise avec précaution : il arrive, il écoute les bruits répandus parmi le peuple, il apprend que son ami est dans les fers, et que le jour suivant doit unir Lydie avec Mézence; il apprend qu'on prépare la fête qui doit précéder le festin nuptial, et que, pour spectacle dans cette fête, on doit voir le malheureux Phanor en proie aux bêtes féroces. Il succombe à ce récit ; un froid mortel se répand dans ses veines : il revient à lui éperdu, il tombe à genoux, il s'écrie : grands dieux ! retenez ma main, mon désespoir m'épouvante : que je meure pour sauver mon ami ; mais que je meure avec ma vertu. Résolu de délivrer son cher Phanor, fallût-il périr à sa place, il vole aux portes de sa prison : mais comment y pénétrer? Il s'adresse à l'esclave chargé de porter la nourriture aux prisonniers. Ouvre les yeux, dit-il, reconnais-moi, je suis Lausus, je suis le fils de ton roi : j'attends de toi un service important : Phanor est dans les fers, je veux le voir, je le veux. Je n'ai qu'un moyen d'arriver jusqu'à lui : donne-moi tes vêtemens ; prends la fuite : voila des gages de ma reconnaissance; dérobe-toi à la vengeance de mon père. Si tu me trahis, tu cours à ta perte ; si tu me sers dans mon entreprise, mes bienfaits t'iront chercher jusque dans le fond des déserts.
Cet homme faible et timide cède aux promesses et aux menaces. Il se prête au déguisement du prince, et disparaît après lui avoir indiqué l'heure à laquelle il doit se 14*
présenter, et la conduite qu'il doit tenir pour tromper la vigilance des gardes. La nuit approche, l'instant arrive : Lausus se présente, il se nomme du nom de l'esclave ; les verrous des cachots s'ouvrent avec un bruit lugubre. A la faible lueur d'un flambeau, il pénètre dans ce séjour d'horreur ; il s'avance, il écoute ; les accens d'une voix gémissante frappent ses oreilles, il reconnaît la voix de son ami, il le voit couché dans un coin de la prison, couvert de lambeaux, consumé de langueur, la pâleur de la mort sur le visage, et le feu du désespoir dans les yeux. Laissemoi, lui dit Phanor, en le prenant pour l'esclave ; remporte ces secours odieux, laisse. moi mourir. Hélas ! ajoutait-il, en jetant des cris entrecoupés de sanglots, hélas ! mon cher Lausus est encore plus malheureux que moi. O dieux ! s'il sait l'état où il a réduit son ami ! Oui, s'écria Lausus, en se précipitant dans son sein ; oui, mon cher Phanor, il le sait et il le partage. Que vois-je, dit Phanor transporté ! Ah, Lausus! Ah, mon prince ! A ces mots, tous deux perdent l'usage des sens ; leurs bras s'entrelacent, leurs cœurs se pressent, et leurs sanglots se confondent. Longtems immobiles et muets, ils demeurent étendus sur le pavé de la prison ; la douleur étouffe leur voix, et ce n'est qu'en se serrant plus étroitement, et se baignant de leurs larmes qu'ils se répondent l'un à l'autre. Lausus enfin revenant à lui-même : ne perdons point de tems, dit-il à son ami : prends mes vêtemens, sors de ces lieux et m'y laisse. — Moi ! grands dieux ! je serais assez lâche ! Ah! Lausus, Pavez-vous pu croire? Devez- vous me le proposer ? Je te connais, dit le prince, mais tu dois me connaître. L'arrêt est prononcé, ton supplice est prêt, il faut mourir ou prendre la fuite. — Prendre la fuite ! — Ecoute-moi : mon père est violent, mais il est sensible, la nature a des droits sur son cœur: si je te dérobe à la mort, je n'ai plus à le fléchir que pour moi-même, et son bras levé sur un fils sera facile à désarmer. Il frapperait, s'écria Phanor, et votre mort serait mon crime : non je ne puis vous abandonner. Eh bien ! reprit Lausus, demeure; mais en mourant tu me verras mourir. N'attends plus rien pour moi de la clémence de mon père : il aurait beau me pardonner, je ne crois pas que je me pardonne : cette main qui a tracé le billet fatal qui te condamne ; cette main qui, après son crime, est encore celle de ton ami, nous réunira malgré toi. En vain Phanox voulut insister. N'en
parlons plus, interrompit le prince : tu n'as rien à me dire qui puisse balancer la honte de survivre à mon ami, après l'avoir perdu. Tes instances me font rougir, et tes prières sont des outrages. Je te réponds de mon salut si tu prends la fuite : je jure ma mort si tu veux périr. Choisis, les momens nous sont chers.
Phanor connaissait trop bien son ami pour prétendre ébranler sa résolution. Je consens, dit-il, à vous laisser tenter le seul moyen de salut qui nous reste ; mais vivez, si vous voulez que je vive : votre échafaud serait le mien. Je m'y attends bien, dit Lausus, et ton ami t'estime trop pour t'exhorter à lui survivre. A ces mots ils s'embrassèrent, et Phanor sortit des cachots sous les mêmes habits d'esclave que Lausus venait de quitter.
Quelle nuit ! quelle affreuse nuit pour Lydie ! Hé ! comment peindre les mouvemens qui s'élèvent dans son âme,, qui la partagent qui la déchirent, entre l'amour et la vertu ! Elle adore Lausus; elle déteste Mézence ; elle s'immole aux intérêts de son père ; elle se livre à l'objet de sa haine : elle s'arrache pour jamais aux vœux d'un amant adoré. On la traîne à l'autel comme au supplice. Barbare Mézence ! il te suffit de régner sur un cœur par la violence et par la crainte ; il te suffit que ton épouse tremble devant toi comme une esclave devant son maître. Tel est l'amour dans le cœur des tyrans.
Cependant, hélas ! c'est pour lui seul qu'elle va vivre ; c'est à lui qu'elle va s'unir. Si elle résiste, elle va trahir son amant et son père : un refus va découvrir le secret de son âme, et si Lausus est soupçonné de lui être cher, il est perdu.
C'était dans cette agitation cruelle que Lydie attendait le jour; il arrive ce jour terrible. Lydie éperdue et tremblante, se voit parée, non comme une épouse qui va se présenter aux autels de l'hymen et de l'amour , mais comme une de ces victimes innocentes qu'une piété barbare couronnait de fleurs avant de les sacrifier.
On la mène au lieu du spectacle, le peuple en foule est assemblé, les jeux commencent. Je ne m'arrête point à décrire les combats du ceste, de la lutte et du glaive ; un objet plus affreux m'attend.
Un énorme lion s'avance. D'abord tranquille et fier, il parcourt l'arène en promenant ses regards terribles sur l'amphithéâtre qui l'environne : un murmure confus annonce
l'effroi qu'il inspire ; bientôt le son des clairons l'anime : il y répond en rugissant ; son épaisse crinière se dresse autour de sa tête monstrueuse ; il se bat les flancs de sa queue, et le feu commence à jaillir de ses prunelles étincelantes. Le peuple effrayé désire et craint de voir paraître le malheureux qu'on va livrer à la rage du monstre ; la terreur et la pitié s'emparent de tous les esprits.
Il se présente, ce combattant que les satellites de Mézence ont pris eux-mêmes pour Phanor. Lydie ne peut le reconnaître. L'horreur dont elle est saisie lui a fait détourner les yeux de ce spectacle qui révolte la sensibilité de son âme compatissante. Que serait-ce, hélas ! si elle savait que Phanor, que le tendre ami de Lausus, est le criminel qu'on a dévoué ; si elle savait que Lausus luimême a pris la place de son ami, et que c'est lui qui va combattre !
A demi-nu, les cheveux épars, il marche d'un pas intrépide: un poignard pour l'attaque, un bouclier pour la défense, sont les seules armes dont il est couvert. Mézence prévenu, ne voit en lui que le coupable Phanor. Le sang est muet, la nature est aveugle ; c'est son fils qu'il livre à la mort, et ses entrailles ne sont point émues : le ressentiment de l'injure et la soif de la vengeance étouffent en lui tout autre sentiment. Il voit avec une joie barbare la fureur du lion s'animer par degrés. Lausus impatient irrite le monstre et l'appelle au combat. 11 marche à lui, le lion s'élance, Lausus l'évite. Trois fois l'animal furieux lui présente une gueule écumante, et trois fois Lausus échappe à ses dents meurtrières.
Cependant Phanor vient d'apprendre ce qui se passe. Il accourt, il fend la foule, ses cris perçans font retentir l'amphithéâtre. Arrête, Mézence, sauve ton fils: c'est lui, c'est Lausus qui combat. Mézence regarde et reconnaît Phanor qui se précipite vers lui. O dieux ! que voisje? Peuple, secourez-moi; jetez- vous dans l'arène, arrachez mon fils à la mort. Au nom de Lausus, Lydie se renverse expirante sur les marches de l'amphithéâtre ; son cœur se glace, ses yeux se couvrent de ténèbres. Mézence ne voit que son fils dans un danger inévitable; mille bras s'arment en vain pour sa défense, le monstre le poursuit et l'aura dévoré avant qu'on soit arrivé jusqu'à lui. Mais, ô prodige incroyable ! Lausus, en se dérobant aux élans de l'animal furieux, le frappe lui-même du coup mortel, et le
fer dont sa main est armée sort fumant du cœur du lion. Il tombe et nage dans des flots de sang que vomit sa gueule écumante. L'alarme universelle se change en triomphe, et le peuple ne répond aux cris douloureux de Mézence que par des cris d'admiration et de joie. Ces cris rappellent Lydie à la lumière, elle ouvre les yeux, elle voit Lausus aux pieds de Mézence, tenant d'une main le poignard sanglant ; de l'autre son cher et fidèle Phanor. C'est moi, dit-il à son père, c'est moi seul qui suis coupable. Le crime de Phanor était le mien ; c'était à moi à l'expier. Je l'ai forcé à me céder sa place; j'allais mourir s'il m'eût résisté. Je respire, je lui dois la vie ; et si votre fils vous est cher encore, vous lui devez votre fils ; mais si votre vengeance n'est pas apaisée, nos jours sont en vos mains ; frappez, nous périrons ensemble, nos cœurs en ont fait le serment. Lydie, tremblante à ce discours, regardait Mézence avec des yeux supplians et remplis de larmes. La cruauté du tyran ne peut soutenir cette épreuve. Le cri de la nature et la voix des remords font taire dans son cœur la jalousie et la vengeance. Il demeure long-tems immobile et muet, roulant tour à tour sur les objets qui l'environnent des regards troublés et confus, où l'amour et la haine, l'indignation et la pitié se combattent et se succèdent. Tout tremble autour du tyran. Lausus, Phanor, Lydie, un peuple innombrable attendent avec effroi les premiers mots qu'il va prononcer. Il succombe enfin, malgré lui, sous la vertu dont l'ascendant l'accable ; et passant tout à coup avec une violence impétueuse de la fureur à la tendresse, il se jette dans les bras de son fils. Oui, dit-il, je te pardonne et je pardonne à ton ami. Vivez, aimez-vous l'un et l'autre ; mais il me reste encore un sacrifice à te faire, et tu viens de t'en rendre digne. Reçoisla donc, dit-il avec un nouvel effort , reçois-la cette main dont le présent t'est plus cher que la vie : c'est ta valeux qui me l'arrache ; elle seule pouvait l'obtenir.