‹ Leçons françaisesChapitre 56 sur 71 · LE SOUHAIT · texte numérisé non relu

LE SOUHAIT

Ce n'est ni l'abondance que je désire, ni de régner sur mes semblables, ni que mon nom soit répété chez les nations éloignées. Oh, que ne puis-je, inconnu, tranquille, vivre loin du fracas de la ville, où les cœurs droits mar-

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chent environnés de mille pièges inévitables, où les mœurs et les usages anoblissent mille extravagances! Que ne puis-je, au sein d'une campagne solitaire, couler mes jours paisibles sous un toit rustique, auprès d'un jardin champêtre, également à l'abri, de l'envie et de la célébrité !

Des noyers cintrés en berceaux, couvriraient de leur ombrage ma maison solitaire. Sous leurs feuillages verts habiteraient devant ma fenêtre, le doux zéphyr, l'aimable fraîcheur, et le repos tranquille. Devant l'entrée, dans une petite enceinte, fermée par une haie vive, une source limpide murmurerait sous un treillage de pampre. Dans le courant de cette onde pure, la canne se jouerait avec ses petits. Les douces colombes descendraient de leur toit ombragé, pour s'y désaltérer ; elles se promèneraient sur le gazon en redressant leur cou nuancé de mille couleurs : tandis que le coq majestueux assemblerait autour de lui dans la cour ses poules glapissantes. Tous ensemble accourraient au son de ma voix ; et viendraient en foule demander d'un air caressant la pâture à leur maître.

Les oiseaux, dont la liberté ne serait jamais troublée, habiteraient le feuillage touffu des arbres voisins; et s'appelleraient familièrement d'un arbre à l'autre par leurs chants. Dans un coin de la petite cour seraient rangées les ruches de mes abeilles. Leur république forme un spectacle aussi agréable qu'utile. Elles aimeraient le séjour de mon verger, s'il est vrai, comme le disent les habitans de la campagne, qu'elles ne se fixent que dans les lieux où régnent la paix et le repos. Derrière la maison serait placé mon jardin spacieux où l'art simple se prêterait avec docilité à seconder les agréables caprices de la nature. On ne le verrait point se révolter contre elle, regarder ses productions comme une matière servile, et les plier à des formes bizarres et grotesques. Un mur de noisetiers, fermerait ce jardin; à chacun des coins il y aurait une tonnelle de vigne sauvage. Là, souvent je me déroberais aux rayons brûlans du soleil ; et je verrais le jardinier hâlé retourner la terre des planches pour semer des légumes savoureux. Souvent excité par son ardeur au travail, je prendrais de ses mains la bêche pour labourer moi-même, tandis que debout à mes côtés, il rirait de mon peu de force. Quelquefois je l'aiderais, tantôt à lier contre des baguettes les tiges penchées des plantes, tantôt à prendre soin des rosiers, des œillets,, et des lys dispersés.

Hors du jardin, un ciair ruisseau arroserait nies prés couverts d'une herbe épaisse : de-là, il serpenterait à l'ombre d'un bocage d'arbres fruitiers, entremêlés de tendres rejetons que je cultiverais moi-même avec soin. Vers le milieu je rassemblerais ses eaux pour former un petit étang, dans lequel je ménagerais une petite île ; et sur cette île j'élèverais un berceau de verdure. Oh, si je pouvais voir encore un petit coteau de vigne s'étendre le long de la plaine ; si je possédais encore un petit champ, couvert d'épis ondoyans, Je plus riche des rois pourrait-il me paraître digne d'envie?

J'aurais pour voisin le bon villageois dans sa chaumière enfumée; les secours d'une bienveillance réciproque, les conseils sincères de l'amitié nous feront sourire tendrement en bons voisins à la rencontre l'un de l'autre. Qu'y a-t-il en effet de plus doux que d'être aimé ? Qu'y a-t-il de plus agréable que d'être abordé d'un air content par un homme auquel on a fuit du bien ?

Lorsque le fracas tumultueux arrache au sommeil l'habitant de la ville; lorsque le mur voisin le dérobe aux regards bienfesans du soleil levant; lorsque le spectacle admirable de l'aurore est interdit à sa vue emprisonnée ; alors, réveillé par le vent frais du matin et par le doux concert des oiseaux, je sortirais des bras du repos pour voler au-devant de l'aurore, ou dans les prairies émaillées, ou sur le penchant du coteau voisin. Du haut des collines, j'exprimerais mon ravissement par des chants de joie. Quoi de plus ravissant en effet que la belle nature, lorsque ses beautés diversifiées à l'infini se confondent dans un mélange plein d'harmonie ?

Souvent aux douces clartés de la lune, je me promènerais, plongé dans des méditations profondes sur l'harmonie du système de l'univers, tandis que des mondes et des soleils sans nombre brilleraient au-dessus de ma tête.

Quelquefois aussi je suivrais lelaboureur, lorsqu'il chante derrière sa charrue en traçant un sillon pénible; ou j'irais voir la troupe des moissonneurs rangés en file. J'écouterais leurs chansons rustiques, et leurs historiettes naïves, et leurs propos joyeux. Ou bien, lorsque l'automne de retour teint nos arbres de couleurs bigarrées, lorsque le chant des vendangeurs fait retentir les coteaux, je me rendrais parmi eux. Lorsque les trésors de l'automne sont recueillis, ils marchent en poussant des cris d'allégresse

vers la maison où le bruit du pressoir retentit au loin. Us se rassemblent sous le chaume où un repas joyeux les attend.

Mais lorsque des jours sombres et pluvieux, lorsque la rigueur de l'hiver et l'ardeur brûlante de l'été, m'interdiraient la promenade, je m'enfermerais dans un cabinet solitaire où je jouirais des doux entretiens de la plus illustre société, des entretiens de ces grands génies, l'honneur et la gloire de chaque siècle, qui ont versé dans des ouvrages instructifs, les trésors de leur sagesse. Société vraiment noble ! qui élève notre âme et la rétablit dans sa dignité naturelle. L'un me développerait les mœurs des nations étrangères, et les merveilles de la nature dans les régions les plus éloignées ; un autre me développerait les mystères de la nature, et m'introduirait dans son laboratoire secret. Celui-ci m'instruirait de la constitution intérieure des nations, et de leur histoire, la honte, tout à la fois, et la gloire de la race humaine. Celui-là me ferait connaître la grandeur et la destination de notre âme, et les charmes de la vertu. Autour de moi seraient rangés les sages et les poètes de l'antiquité.

Quelquefois, interrompu tout à coup, j'entendrais frapper à ma porte. Quelle joie ! si, au moment qu'elle s'ouvrirait, un ami volait dans mes bras étendus pour le recevoir. Souvent aussi, au retour de la promenade, en approchant de ma cabane solitaire, je verrais mes amis, tantôt séparés, tantôt réunis en troupe, me saluer en s'avançant à ma rencontre. Alors, nous irions tous ensemble parcourir les campagnes d'alentour. Là, sans chagrin, sans humeur, nos entretiens graves, entremêlés d'une plaisanterie douce, feraient couler pour nous les heures avec rapidité. L'appétit assaisonnerait les mets que nous fournirait mon jardin, mon vivier, et ma nombreuse basse-cour. A notre retour nous trouverions la table servie sous une treille, ou sous une cabane de verdure au milieu du jardin. D'autres fois, assis sous la feuillée, au clair de la lune, nous ririons et nous causerions, à moins que les chants mélancoliques du rossignol ne nous invitassent à nous taire pour l'écouter.

Mais quel vain songe m'occupe î Ah, depuis trop long* tems mon imagination s'égare à ta poursuite, fantôme mensonger ! Chimérique souhait, je ne te verrai jamais accompli! Toujours l'homme est mécontent: nos yeux contemplent sans cesse l'image du bonheur dans des canv

pagnes lointaines, dont nous sommes séparés par des labyrinthes impénétrables qui nous en ferment l'accès. Alors nous nous épuisons en soupirs ; et nous oublions de remarquer le bien qui était destiné à chacun de nous, sur la route de notre vie. La venu est notre vrai bonheur. Celui-là est sage, celui-là est heureux, qui remplit sans murmurer la place que lui a destinée l'Architecte éternel, qui a conçu le plan de tout. Oui, divine vertu, c'est toi qui fais notre bonheur: c'est toi qui verses la joie et la félicité sur toutes les situations de notre vie. Qui pourrais-je envier, quand le moment sera venu de terminer des jours dont tu auras fait le bonheur ? Alors je mourrai satisfait, pleuré des âmes nobles qui m'auront aimé pour l'amour de toi ; pleuré de vous, ô mes amis. Lorsque vos parens vous conduiront auprès de la colline où sera mon tombeau, serrez-vous la main, embrassez-vous, mes chers amis. C'est ici, vous direzvous, que repose sa cendre ; son cœur fut droit ; Dieu récompense aujourd'hui ses efforts, par un bonheur qui n'aura point de fin. Bientôt notre cendre reposera près de la sienne, et nous jouirons alors avec lui d'une félicité éternelle.

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