LES LEGIONS POLONAISES
Ce fut un beau dévouement que celui des cohortes polonaises, qui, après le partage de leur malheureuse patrie et d'infructueux efforts pour lui rendre sa liberté, s'assemblèrent sous les ordres du général Dombrowski, et, sous le nom de légions de la Vistule, s'acheminèrent vers l'Italie pour aller cueillir quelques feuilles de lauriers, et combattre encore jusqu'au dernier soupir pour une terre adorée qu'un grand homme leur promettait de rétablir dans son ancienne splendeur, au prix de leur sang.
Ce fut par une belle matinée du mois de mai que ces guerriers intrépides quittèrent les confins de la Pologne ; le plus grand nombre pour ne jamais la revoir. Un soleil resplendissant versait sur eux des torrens de lumière, et la lance du cavalier, et le sabre du dragon, et la baïonnette du fantassin, et le casque du cuirassier, brillaient dans ses rayons. C'était, tout ensemble, comme la promesse d'une gloire éternelle, et comme une amère raillerie de la douleur qui déchirait leurs âmes, au moment d'abandonner les
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foyers dont la douce flamme avait lui autour de leurs berceaux.
Une vaste plaine de sable couverte de sapins, dont la sombre couleur était relevée par la fraîche rcsâe du printems, les environnait. Près d'eux serpentait une petite rivière, entre des bords arrosés des larmes de l'aurore, dégouttant de saules pleureurs qui se miraient dans les eaux. Une herbe humide croissait tout autour, et, sensible à chaque souffle de la brise, elle s'agitait en tout sens, tantôt en se balançant mollement, tantôt en se courbant pour se relever avec grâce un moment après. Puis, dans le lointain, des champs étendus et ensemencés présentaient un fond riant, où le blé commençant à pousser s'élevait en touffes de verdure. Cà et là, quelques villages dispersés, quelques hameaux isolés, complétaient le tableau ; et leurs chaumes jaunes,et leurs blanches cloisons, contrastaient bien avec le cadre qui les entourait. Cà et là encore, on apercevait le clocher d'une égh'se scintillant à la vive clarté du jour; et le son mourant des cloches arrivait aux oreilles des soldats: c'étaient les prières des amis qu'ils laissaient derrière eux, et qui les accompagnaient à leur départ. La voûte du ciel était parsemée de petits nuages qui s'amassaient lentement autour du soleil, mais ne fesaient que jeter un demi-voile sur ses rayons éclatans.
La troupe était rangée sur deux lignes par régimens, et chaque régiment par bataillons, et chaque bataillon échelonné par compagnies. Les officiers, mornes et silencieux, appuyés sur leurs sabres, resiaient debout à îa tête de leurs détaehemens. On attendait le chef, et avec lui le signal du départ.
Une sombre résignation se peignait sur tous les visages, depuis le simple soldat jusqu'aux commandans supérieurs. Quelquefois, il est vrai, un éclair subit d'entraînement et d'espérance, passant de rang en rang, animait tous ces yeux qui tant de fois avaient contemplé la mort sans se détourner; mais cela ne durait qu'un instant, et l'abattement reprenait son empire. Ils quittaient leurs frères, leurs parens, leurs épouses; et lequel d'entre eux pouvait se promettre de les serrer encore une fois sur son sein? Jusqu'à leurs noms, tout allait s'effacer dans une contrée lointaine : et leur dernier regard chercherait en vain le ciel sous lequel s'était passée leur enfance, pour quelques-uns; la moitié de la vie, pour plusieurs. Ils regrettaient cette
terre chérie, si fertile en épis, si verte en pâturages, si belle d'une ancienne gloire, si grande de souvenirs ; cette terre à laquelle s'était mêlée la poussière de leurs ancêtres, et celle de tant de héros ; où chaque arbre, chaque plante était pour eux comme un ami d'enfance, où il ne se prononçait pas un accent qui ne fît vibrer le cœur. Us allaient mourir loin d'elle, sur un sol étranger, dans des régions inconnues, mais pour elle, et c'était assez : rien n'aurait pu les engager à détourner du Midi leurs aigles et leurs drapeaux.
Enfin le chef arriva, fier et beau d'un mâle courage, sur un coursier du désert, et l'ordre fatal se fit entendre d'un bout à l'autre de l'armée. Tous les genoux se ployèrent, et toutes les bouches murmurèrent une courte prière à Dieu. Puis ils courbèrent encore plus bas leurs nobles fronts, et prirent congé du sol natal en baisant l'aride poussière ; et ils ne pouvaient en détacher leurs lèvres. On eût dit un adieu à une amante adorée. Puis ils prirent un peu de cette terre et la suspendirent sur leur poitrine, chacun comme il put ; les officiers dans des médaillons d'or et d'argent, quelques-uns dans du velours et de la soie, les soldats dans des sachets de toile. Et alors, en silence et les larmes roulant dans leurs yeux, ils se levèrent. Un instant encore ils demeurèrent immobiles, comme s'ils ne pouvaient s'arracher de leur mère commune; puis on vit toute la colonne s'ébranler et marcher au pas de charge. Les tambours battirent, les trompettes sonnèrent, les drapeaux se déployèrent dans les airs, et chacun s'élança avec énergie dans sa nouvelle carrière : le moment de faiblesse était passé. Ils abandonnaient leur patrie et leurs frères, mais c'était pour elle, c'était pour eux qu'ils allaient combattre ; et s'ils ne pouvaient les rendre au bonheur, au moins ils illustreraient d'un reflet de gloire le sombre tombeau de la Pologne. Ainsi leur vigueur, leur courage, leur espoir se recueillirent, et des chants de guerre s'élevèrent graduellement dans les airs, et leurs yeux reprirent leur feu accoutumé. C'était le chant des martyrs. Voila comme ils commencèrent cette pénible route, longue et aventureuse.
L'Italie a retenti de leurs faits d'armes. Sous les cendres d'une liberté évanouie depuis des siècles, ils cherchèrent encore des étincelles pour les rapporter un jour sur le sol natal, et en allumer une impérissable flamme. Leurs efforts
furent vains ; mais, tout vains qu'ils furent, c'est encore une jouissance et une consolation de les rappeler comme un souvenir d'éternelle mémoire.
Les bords du Pô et du Tibre ont entendu le bruit de leur marche ; les tombes des Sci pions et des Césars les ont vus passer près d'elles. Le pont d'Arcole plia sous le poids de leurs armes, comme ils se précipitaient sur la trace de ce drapeau vainqueur qui flottera long-tems au souffle de l'admiration des siècles ; les ondes de la Trébia se mêlèrent à leur sang généreux, et les donjons de Venise brillèrent aux reflets de leurs épées. Ils plantèrent leurs bannières sur le sommet du Capitole, et la ville éternelle répéta leurs cris de triomphe. Comme un tourbillon, ils traversèrent l'antique Ausonie, et le ciel de Naples sourit au-dessus de leurs têtes, et la flamme du Vésuve jaillit à leurs côtés, et ils diminuèrent de jour en jour, de bataille en bataille, de marche en marche.
La croix de leurs sépultures brille d'un éclat d'immortalité, sur les rives de l'Arno et aux doux bords de Sorrente ; sur les noirs pics des Apennins, et près de l'Adriatique qui semble, à chaque vague se brisant sur les rochers, murmurer leur service de mort ; et sur les rivages de la Méditerranée qui dans son vaste silence révère leur repos. Partout prodiguant leur vie et leur audace, partout, le front ceint des lauriers de la Victoire, ils fermèrent leurs yeux, sans prononcer une plainte, sans proférer un regret. Plusieurs milliers, pleins de force et de valeur, étaient partis pour l'Italie : quelques-uns seulement rentrèrent dans leur pays ; les autres dorment du sommeil éternel sur des plages lointaines, la poitrine percée d'un coup mortel, et auprès d'eux ce sabre redouté qui ne s'échappa de l'étreinte de leur main que lorsqu'elle fut glacée»
Long-tems après, et par un jour de printems, un homme s'avançait vers la Pologne. Ses vêtemens étaient en lambeaux. Il marchait péniblement. Un casque de soldat, déchiré par les balles, couvrait sa tête blanche. Un reste d'uniforme, où brillait encore une bordure de couleur nationale, serrait sa taille vigoureuse, quoique déjà un peu courbée ; des épaulettes ternies par la poudre des combats pendaient à ses épaules ; deux croix, dont l'émail avait été détaché par le plomb meurtrier, reposaient sur sa large poitrine, et son épée était à son côté ; elle seule n'avait point changé, elle seule et le cœur de celui qui la portait. Il
arriva à la frontière. Un instant il crut s'être trompé de route; mais non, c'était bien là la plaine sablonneuse couverte de sapins, et la rivière au-delà, et les champs de blé tout à l'entour, et les clochers dans le lointain. Depuis qu'il leur avait jeté un regard d'adieu, d'autres contrées, d'autres usages, d'autres hommes l'avaient entouré. A la pointe de son épée, il s'était frayé un chemin à travers l'Europe presque entière ; mais partout, au milieu des pyramides de la vieille Egypte, sous l'ombre des bananiers de Saint-Domingue, sur les sommets de la Sierra- Moréna, entre les mystérieux détours de l'Alhambra, sur les bords ravissans du Rhin, entre les myrtes et les orangers des collines fleuries de l'Italie, parmi le bruit des grandes cités et le silence lugubre des champs de carnage, après que la mort y a achevé son œuvre, il avait pensé aux plaines de sa patrie, ilavait désiré la revoir encore. A présent que ce vœu de son cœur, cette vision de ses rêves, ce souhait de toute une vie pleine de troubles et d'agitations, s'accomplissait enfin, en quel état les trouvait-il? Et pourtant
il avait passé son jeune âge dans les camps et au milieu des périls, et plus tard, il avait sacrifié son repos et le reste de ses années, dans l'espérance d'y revenir et de retrouver son pays fier et superbe comme à ses beaux jours de gloire! Et maintenant il faudra, rentrant sous le toit paternel, entendre des soupirs, des regrets, des lamentations de deuil; et il ne pourra mourir heureux, et sa longue espérance est déçue !
Il traversa tristement les lieux qu'il avait quittés dans sa jeunesse par une belle matinée de mai ; et quand il se crut éloigné de tous les yeux, il respira de toute sa poitrine l'air natal : et cet air lui rappela les souvenirs de l'enfance, les caresses de sa mère, les chants de sa nourrice, les bénédictions de son vieux père; et une larme roula sous sa paupière, qi'e jamais les périls n'avaient pu faire baisser. II épia encore un moment si personne ne le remarquait; puis, plongeant sa main dans son sein, il en retira une petite enveloppe, l'approcha de ses lèvres, la défit, et une jaune poussière vola autour de lui, puis retomba sur le sable.
" Terre de Pologne ! retombe à ta mère, dit le vieux "guerrier. Je t'ai portée par tout le monde, serrée contre " mon cœur ' à présent, je te rends d'où je t'ai prise ! "
Alors il soupira, et, je'ant aux cieux un regard ému, il s'enfonça dans la forêt en poursuivant sa route. 15*
Il reposait sous un cyprès dans le Cranion, place publique peu éloignée de Corinthe. Là, il s'abreuvait des rayons du soleil, si agréable aux vieilles gens dans les derniers beaux jours de l'automne. Absorbé dans ces vagues rêveries qui care sent tous les objets, il laissait errer en paix ses idées, lorsqu'il fut tiré de cet état par un inconnu qui vint subitement à lui, environné de quelques autres.
Ceux-ci avaient l'air de quelque chose de plus que ses esclaves, sans néanmoins paraître ses égaux : le rêveur n'y fit pas trop d'attention ; mais, dès que l'inconnu eut élevé la voix, il s'aperçut que quelqu'un lui interceptait les rayons du soleil.
— Es-tu ce Diogène au caractère original dont on parle tant dans la Grèce ?
A ces mots l'interpellé se soulève et considère à son tour celui qui l'interrogeait : il vit un jeune homme de moyenne taille, mais bien fait, quoiqu'il eût le défaut de pencher un peu trop la tête sur l'épaule gauche ; il avait le front large, de grands yeux qui vous pénétraient jusqu'au fond de l'âme, un air de fierté, et surtout d'assurance, tempéré par certaines grâces particulières. — Et qui donc es-tu, toi qui prends le droit de m'interroger ajnsi? — Rien qu'Alexandre, fils de Philippe de Macédoine, répondit le jeune homme en souriant : demande ce que tu voudras, je suis prêt à te l'accorder. — Eh bien, je supplie Alexandre, fils de Philippe de Macédoine, de s'ôter de mon soleil.
Les courtisans firent un mouvement d'impatience et d'indignation: mais le prince se tournant vers eux, dit avec une majestueuse tranquillité : si je n'étais Alexandre, je voudrais être Diogène. Belle réponse ! Quand on ne possède pas l'univers, il faut se posséder soi-même.
Mais je suis moins satisfait que d'autres du mot de Diogène. N'avait-il pas alors une grande pensée à offrir à Alexandre, une remontrance à lui faire, un conseil à lui donner, un vœu à exprimer en faveur du genre humain ? Alexandre était fait pour écouter tout cela: respectueux pour Aristote, admirateur d'Homère, libéral envers les écrivains célèbres, et même ceux qui ne l'étaient pas, il n'était point venu là pour railler l'indigent philosophe, mais pour l'entendre. Diogène (j'en écarte le soupçon) aurait-il méprisé Alexandre à raison de son métier de con-
quérant ? certes, il n'en avait pas le droit. La force a son rang dans la nature.
Ainsi, je crois que le véritable sens de la réponse de Diogène nous est échappé, et que même l'expression de cette réponse ne nous a été rendue que très imparfaitement.
Il me semble aussi que Ton n'a point fait dans ces tems reculés un bel éloge d'Alexandre, en disant de ce héros que la terre se tut à son aspect : car, que pensait-elle dans son silence 1 et quand elle eut la liberté de parler, que ditelle de lui ?
Alexandre et Diogène étaient deux souverains dont l'un régnait par ses armes et son génie, et l'autre par l'indépendance de son caractère, par ses victoires sur l'opinion, et son sourire philosophique.
Comment s'est-il fait que de la rencontre de ces deux hommes extraordinaires on n'ait point vu jaillir une de ces fortes et rares étincelles propres à éclairer les têtes vulgaires.
Ils moururent à peu tle jours l'un de l'autre, comme si ces deux grands contraires eussent été inséparables, et que la nature eut pris plaisir à les jeter ensemble sur la terre, pour manifester par un tel contraste la plénitude de sa puissance, et faire contrepoids à l'orgueil des grandeurs humaines.