LES ALLUVIONS
Les eaux qui tombent sur les crêtes et les sommets des montagnes, ou les vapeurs qui s'y condensent, ou les neiges qui s'y liquéfient, descendent par une infinité de filets le long de leurs pentes ; elles en enlèvent quelques parcelles, et y marquent leur passage par des sillons légers. Bientôt ces filets se réunissent dans les creux plus marqués dont la surface des montagnes est labourée ; ils s'écoulent par les profondes vallées qui en entament le pied, et vont former ainsi les rivières et les fleuves, qui reportent à la mer les eaux que la mer avait données à l'atmosphère. A la fonte des neiges, ou lorsqu'il survient un orage, le volume de ces eaux de montagnes subitement augmenté, se précipite avec une vitesse proportionnée aux pentes ; elles vont heurter avec violence le pied de ces croupes de débris qui couvrent les flancs de toutes les hautes vallées : elles entraînent avec
elles les fragmens déjà arrondis qui les composent ; elles les émoussent, les polissent encore par le frottement ; mais leur chute diminue, ou, dans les bassins plus larges où il leur est permis de s'épandre, elles jettent sur la plage les plus grosses de ces pierres qu'elles roulaient ; les débris plus petits sont déposés plus bas, et il n'arrive guère au grand canal de la rivière que les parcelles les plus menues, ou le limon le plus imperceptible. Souvent même, le cours de ces eaux, avant de former le grand fleuve inférieur, est obligé de traverser un lac vaste et profond, où leur limon se dépose, et d'où elles ressortent limpides. Mais les fleuves inférieurs, et tous les ruisseaux qui naissent des montagnes plus basses, ou des collines, produisent aussi, dans les terrains qu'ils parcourent, des effets plus ou moins analogues à ceux des torrents des hautes montagnes. Lorsqu'ils sont gonflés par de grandes pluies, ils attaquent le pied des collines terreuses ou sableuses qu'ils rencontrent dans leur cours, et en portent les débris sur les terrains bas qu'ils inondent, et que chaque inondation élève d'une quantité quelconque ; enfin, lorsque les fleuves arrivent au grands lacs ou à la mer, et que cette rapidité qui entraîne les parcelles de limon vient à cesser tout-à-fait, ces parcelles se déposent aux côtés de l'embouchure ; elles finissent par y former des terrains qui prolongent la côte ; et si cette côte est telle que la mer y jette de son côté du sable et contribue à cet accroissement, il se crée ainsi des provinces, des royaumes entiers, ordinairement les plus fertiles, et bientôt les plus riches du monde, si les gouvernemens laissent l'industrie s'y exercer en paix.
ERUPTION DÏÏN VOLCAN.
Tout-a-coup, au milieu du silence de la nuit, un bruit affreux retentit à leurs oreilles ; ils entendent de loin la mer mugir et rouler vers le rivage ses ondes amoncelées ; les souterrains profonds sont frappés à coups redoublés ; la terre tremble sous leurs pas ; ils courent pleins d'effroi au milieu des ténèbres épaisses. Une montagne voisine, s'entr'ouvrant avec effort, lance au plus haut des air une colonne ardente qui répand, au milieu de l'obscurité, une lumière rougeâtre et lugubre ; des rochers énormes volent de tous
côtés ; la foudre éclate et tombe ; une mer de feu s'avançant avec rapidité, inonde les campagnes : à son approche les forêts s'embrasent ; la terre n'offre plus que l'image d'un vaste incendie qu'entretiennent des amas énormes de matières enflammées, et qu'animent des vents impétueux. Où fuyez- vous, mortels infortunés ? De quelque côté que vous cherchiez un asile, comment éviterez-vous la mort qui vous menace ? De nouveaux gouffres s'ouvrent sous vos pas, de nouveaux tourbillons de flamme, de pierres, de cendres et de fumée, volent vers vous du sommet des montagnes, et la mer écumeuse, rougie par l'éclat des foudres, surmonte son rivage, et s'avance pour vous engloutir.
Cependant ces phénomènes terribles s'apaisent peu à peu ; les feux s'amortissent : la mer à demi calmée retire en murmurant ses ondes bouillonnantes, la terre se raffermit, le bruit cesse, et le jour paraît. Quel triste et lugubre tableau présente la campagne ravagée ! Elle n'offre plus que des monceaux de cendres, que des rochers énormes entassés sans ordre, que des torrents de lave ardente, que des bois qui brûlent encore, que de tristes restes des infortunés qui ont péri au milieu de ces désastres. Un ciel couvert de nuages n'envoie sur tous ces objets lugubres qu'une clarté pâle et terne : un calme sinistre règne dans l'air, des bruits lointains annoncent de nouveaux malheurs, et la mer répond par de sourds gémissemens au bruit lugubre que font entendre les profondes cavernes de la terre. Consternés, saisis d'effroi, pressés dans le seul espace où les flammes ne sont pas parvenues, les mains élevées vers le ciel qui seul peut les secourir, les hommes adressent alors leurs ardentes prières à celui qui commande à la mer et à la foudre ; leur prière est courte, mais touchante ; ils la recommencent souvent, et chaque fois avec un ton plus pénétré ; jls cherchent en quelque sorte à faire parvenir leurs voix jusqu'à l'être dont ils implorent la clémence ; tous les signes des passions qui les agitent, de l'effroi, de la vive inquiétude, de la désolation, se mêlent aux sons qu'ils profèrent, et qu'ils soutiennent avec effort.
CONSOLATIONS À UNE MKRE.
Que je suis malheureuse ! — Oui, lui dis-je, vous êtes extrêmement malheureuse; le coup qui vous abat, abat les âmes les plus fortes. Ce que la vôtre souffre, il n'y a qu'une mère qui puisse le savoir, et une mère aussi heureuse que vous l'avez été ; mais pour ne pas croire votre cœur cruellement déchiré, il faudrait n'avoir soi-même ni connaissance ni sentimens des peines de la vie. Non seulement vos amis, mais les personnes mêmes les plus étrangères à votre famille et aux affections maternelles ont gémi sur votre malheur, et je ne crois pas qu'il y ait dans toute cette province quelqu'un à qui le nom de Sophie n'arrache encore de tems en tems ou une larme ou un soupir. Ceux qui l'ont connue la pleureront toujours, et tant de gens qui sans la connaître entendaient de tous côtés les louanges qu'on lui donnait, ne peuvent en parler sans être attendris. Si jeune, finir si tristement son dernier jour dans ses plus belles années, et s'éteindre tout-à-coup lorsqu'à peine elle commençait à briller de tout son éclat ! N'était-elle donc née que pour quitter la vie au moment d'en jouir ? et ne vous fut-elle donnée que pour vous montrer le bonheur qui vous échappe avec elle ? Et puis un cœur si excellent, un esprit si enjoué, un caractère si doux ! Aimée de tous ceux qui la voyaient, combien ne devait-elle pas être chère à sa mère? Dans la vieillesse même la plus avancée, elle n'eût jamais quitté le monde sans faire répandre bien des larmes, et quelque âge qu'elle eût vécu, Sophie ne pouvait mourir qu'on ne se plaignît de la nature.
Avec une fille si accomplie, et un fils que vous-même n'auriez pu souhaiter plus parfait, vous deviez vous regarder comme la plus heureuse des mères, et il n'y avait point de famille si nombreuse ou si florissante qui pût montrer rien de semblable à ce qu'offrait la vôtre dans ces deux enfans. Que dis-je ? à présent même, il n'y en a point dont l'orgueil ne s'accrût d'avoir produit un homme semblable à votre fils, ou une fille digne de lui. Oh ! que vous étiez vraiment heureuse, puisque après avoir perdu la moitié de votre bonheur, il vous reste encore de quoi faire celui d'une autre famille! Quelquefois, je vous l'avoue, je croirais apercevoir dans cette seule considération de quoi adoucir vos maux, s'ils étaient de nature à recevoir quelque soulagement, ou si votre âme pouvait écouter d'autres conseils 19*
que ceux de la douleur ; car enfin, où sont les païens qui ne se contentassent d'avoir pour fils Edouard 1 vous-même, tous vos désirs seraient satisfaits, et vos vœux comblés, si vous n'eussiez goûté la douceur d'être encore la mère de Sophie.
Tout ce qu'il fallait pour votre bonheur, vous l'avez dans Edouard ; ce qui vous fut donné de plus était un sur. croît de félicité que vous ne pouviez vous flatter de conserver toujours. Ce fut une méprise plutôt qu'une faveur de la providence, de vous avoir fait double part d'un bien dont elle est si avare, et prodigué ce qu'elle ménage au petit nombre de ses favoris. Vous avez profité d'une erreur si douce tant qu'elle a duré, et même, après le compte cruel que vous en avez rendu, vous êtes encore la seule femme qui ait mis au monde deux enfans d'un mérite si rare ; vous avez pu perdre Sophie, mais vous ne perdrez jamais le titre de sa mère ; on se souviendra toujours que ce fut vous qui lui donnâtes le jour et l'éducation. C'est tout pour une mère d'avoir Edouard; c'est beaucoup encore d'avoir eu Sophie.
Vous ne désireriez rien si vous n'eussiez jamais eu d'autre enfant qu'Edouard, et vous trouveriez en lui tout ce qu'une mère peut demander au ciel. Sa réputation naissante qui efface déjà d'anciennes renommées, l'éclat de ses premiers succès qui, pour tout autre, seraient le terme de l'ambition, les éloges qu'il reçoit, et bien plus ceux qu'il mérite, dont une tendresse aussi éclairée que la vôtre sait lui tenir compte ; enfin l'estime des honnêtes gens, l'admiration du public et la fureur même de ses envieux, seraient pour vous le sujet d'un triomphe perpétuel. Vous béniriez votre sort et vous n'imagineriez pas que, comme mère, il vous manquât aucune des jouissances que peut donner la maternité.
Faut-il donc que vous vous priviez de tant de biens qui vous appartiennent, et qu'un bonheur si rare, si réel, dont il ne tient qu'à vous de jouir, soit empoisonné par le rêve d'un bonheur encore plus grand ; que, pour un trésor perdu, vous négligiez ceux qui vous restent ; .qu'un enfant qui n'est plus vous fasse oublier celui qui vous tend les bras ; que la mémoire seule de Sophie ait plus de pouvoir sur vous que la présence d'Edouard, et que les larmes dont vous arrosez une cendre inanimée vous rendent insensible à celles que votre fils répand sur vous 1
Qu'est-ce que Sophie, après tout, aujourd'hui ? une ombre, un souvenir, un nom, tandis qu'Edouard est votre fils, un fils dont vous connaissez mieux que qui que ce soit le mérite et le prix. Tout ce que Sophie fut pour vous, Edouard l'est à présent. Sophie vous aima, Edouard vous adore. Sophie fesait votre joie, Edouard est votre orgueil et votre espérance; mais Sophie vous consolait dans tous vos chagrins ;... pour Edouard, ni sa tendresse ni ses soins n'ont le pouvoir de suspendre un seul moment vos douleurs.
Cependant je me rappelle qu'avant que sa sœur vous fût enlevée, quand je les voyais l'un et l'autre unis sous vos ailes, votre affection ne fesait jamais de partage entre eux, vos bras les serraient en même tems, vos yeux leur montraient le même amour ; et vos deux enfans confondus dans le cœur de leur mère, on eût dit que chacun d'eux l'occupait tout entier, comme chacun paraissait y avoir un droit égal. Cette fatale différence que la mort a mise entre eux, devrait-elle êtr? à l'avantage de celui qui n'existe plus, et si vous deviez dès lors en oublier un, fallait-il que ce fût celui qui vous reste? Malheureux jeune homme, quelle découverte pour lui s'il s'aperçoit qu'en l'écoutant ce n'est pas à lui que vous pensez ; qu'il n'est pas en son pouvoir de vous distraire seulement de votre douleur; que de sa part tout cède auprès de vous à l'idée seule de Sophie ! Commencera-t-il à lui porter envie du jour qu'elle est morte? Voulez-vous qu'il voie qu'elle emporte tout votre amour, et qu'ayant perdu sa sœur, il doute encore s'il a une mère ?
Il a pu quelque tems se persuader que le premier sentiment d'une perte si cruelle vous empêchait de regarder ce qui vous reste, et quels que fussent ses droits pour succéder à ceux de Sophie, il dut attendre du moins que sa cendre fût éteinte, et laisser couler vos larmes, pour retrouver dans vos yeux leur tendresse accoutumée. Mais si après trois mois vous n'êtes pas plus accessible aux consolations que le premier jour ; si votre douleur, loin de diminuer, semble devenir de jour en jour plus sombre, et ne reçoit d'adoucissement ni de la vue, ni des caresses d'un fils, que voulez- vous qu'il s'imagine, et du pouvoir qu'il a sur vous, et même du rang qu'il a tenu jusqu'ici dans votre cœur ? Ah ! ne lui laissez pas croire que l'affection dont vous lui donnâtes des marques si chères dans un autre tems, n'était
que le superflu de votre tendresse pour Sophie, et que vous aimez mieux aujourd'hui mourir avec elle que de vivre pour lui !
La douleur raisonne peu. Comme elle ébranle au contraire la raison la plus ferme et trompe le sens le plus droit ! Vous, dont la prudence et l'esprit sont si vantés qu'on se pique partout de prendre de vous exemple et conseil, vous ne voyez pas que vous quittez la réalité pour l'ombre, et que votre âme égarée par une image trompeuse laisse là le véritable, l'unique objet de son affection, celui qui doit désormais la posséder seule et l'occuper tout entière pour suivre un songe, une illusion ; non que je prétende vous interdire de penser à votre fille. Sophie a sur votre souvenir des droits trop puissans pour en être jamais bannie, et loin d'exiger de vous ce sacrifice, je ne le crois pas même possible ; je serais fâché qu'il le fût pour vous, et je ne vous croirais pas digne d'être la mère de Sophie, si vous pouviez l'oublier. C'est un nom que rien désormais ne saurait effacer de votre mémoire ; avant d'en perdre le souvenir, vous perdrez tout sentiment de votre propre existence, et, dans votre cœur, son image adorée vivra jusqu'au dernier soupir. Tenter de l'en arracher, ce serait connaître bien peu, et vous, et ce que vous perdez, et ce que l'amour maternel inspire dans la situation où vous vous trouvez. Pour moi, quelque peine que j'éprouve à voir votre affliction sans fin et la douleur qui vous consume, si je pouvais faire aujourd'hui que toute idée de Sophie sortît pour jamais de votre esprit, je ne le voudrais pas, et s'il n'y avait d'autre voie pour adoucir vos chagrins que de vous rendre insensible, ce ne serait jamais moi qui entreprendrais de vous consoler à ce prix.
En cela comme en toute autre chose, obéissez à la nature, qui n'égare jamais ; et si jamais on ne la quittait, on serait toujours irréprochable. En vous rendant mère, elle voulut que vous aimassiez vos enfans, et que vous ne pussiez les perdre sans regret ; et comme elle voulut en même tems que votre amour surpassât celui de toute autre mère, elle vous imposa la nécessité de les regretter davantage. C'est un guide sûr; suivez-le, mais ne le passez pas. Allez jusqu'où il vous mènera, mais non pas au-delà; que votre âme s'abandonne aux impulsions qu'elle en reçoit sans y résister, mais sans y ajouter de ses propres efforts. Moi-même, j'ai eu aussi mes malheurs et mes chagrins, et
je ne suis pas parvenu à l'âge où vous me voyez sans prendre ma part des peines de la vie. Mon cœur a reçu des blessures qui saignent encore tous les jours. J'ai fait comme vous des pertes après lesquelles il m'eût semblé que je ne pouvais plus vivre, pertes, non de celles qui peuvent jeter la jeunesse dans une fureur d'un moment, mais de celle dont le vide ne se remplit jamais. 11 n'appartient qu'à certaines âmes de sentir tout ce qu'il y a d'affreux dans ces privations, et tous cœurs ne sont pas faits pour toutes douleurs. Dans les intervalles de calme que mon désespoir me laissait (car les peines les plus cruelles ont leurs instans de relâche, et des sentimens si vifs ne sauraient se soutenir au môme degré) alors, lassé pour ainsi dire de lutter contre la douleur, je me laissais aller insensiblement à penser que, puisqu'il n'y avait ni pleurs ni sanglots qui sussent ramener les morts à la vie, le deuil était donc superflu et les larmes en pure perte, et qu'il serait beaucoup plus sage de se soumettre à la destinée que de murmurer contre un arrêt qu'on savait ne pouvoir être ni révoqué ni suspendu. Mais bientôt me surprenant dans ces réflexions qui s'offrent d'elles-mêmes à tous les affligés, comme un baume que la providence a mis-exprès à leur portée, je me querellais en quelque sorte, et comme si j'avais eu horreur de ma guérison, déchirant de ma propre main ce premier appareil, dont la nature se servait pour assoupir mes douleurs, je retournais avec plus d'obstination que jamais à mes plaintes accoutumées.
Voila comme une âme blessée nourrit elle-même ses ennuis, et se fait de s'affliger un chimérique devoir. Sa tristesse devient un vœu qu'elle renouvelle tous les jours, et ses larmes un tribut dont elle ne se croit jamais quitte. Il n'en serait pas ainsi si nous suivions la nature, qui a voulu que tout mal eût sa guérison, et que toute peine aboutît à consolation. C'est un des décrets de cette intelligence qui préside à tout, et, pour preuve, observez seulement ce qu'elle fait faire aux animaux ; car où peut-on mieux étudier ses lois que dans les êtres qui lui sont le plus parfaitement soumis? Les oiseaux, lorsqu'on leur enlève ou leurs œufs ou leurs petits, gémissent quelque tems auprès du nid dévasté, qu'ils abandonnent bientôt pour en aller construire un autre. La biche qui perd son faon reste errante et solitaire dans les lieux où elle avait coutume de le voir jouer autour d'elle ; muette en tout autre
tems, elle fait entendre alors un accent plaintif, et les larmes qu'elle répand (au dire de tous les chasseurs) donne à ses regrets quelque chose qui semble tenir de l'humanité. A la fin pourtant elle s'éloigne, et dissipe son chagrin en cherchant d'autres herbages et d'autres forêts. Serait-ce que dans ces espèces les affections de ce genre sont moins vives que chez nous ? et croyez-vous les animaux moins attachés que les hommes à ce qu'ils ont mis au monde ? Les plus faibles, les plus timides, qui ne savent faire aucune résistance quand on attaque leur propre vie, deviennent hardis dès qu'ils voient leur famille menacée : ils bravent tout pour la défendre, et, dans l'espoir de la sauver, sacrifient leur vie et leur liberté. Mais la nature à laquelle il se laissent gouverner ne veut point de deuil éternel.
Voulez-vous que nous prenions des exemples plus près de nous ? Parmi les paysans, il arrive quelquefois que celui qui fesait seul subsister toute sa famille périt par quelque accident, laissant des enfans trop jeunes, et des parens trop infirmes pour vivre de leur travail. Ceux-là sans doute sont à plaindre. Le besoin présent et l'incertitude de leur existence à venir, joints aux sentimens naturels, rendent leur situation une des plus affreuses qui se puissent même imaginer ; aussi, tout offre chez eux l'image de la désolation. Cependant, peu de jours suffisent pour appaiser leur douleur, et quelques semaines l'efface entièrement. Car ils ne savent pas ce que c'est que de se forger sans cesse de nouveaux tourmens, et de retenir à soi les maux que le tems emporte.
Ces gens, que je propose comme exemple à une personne comme vous, sont grossiers à la vérité, et n'ont ni politesse ni éducation ; mais, ne vous y trompez pas, il en est des sentimens comme de la beauté, dont les vrais modèles ne se trouvent que dans la simplicité de la nature agreste. Et que serait-ce si, tous les hommes ayant à mourir à leur tour, il fallait que chacun d'eux laissât un regret éternel à ceux auxquels il fut cher ? Comme il n'y a point d'attachement que la mort ne doive rompre, il n'y aurait personne qui ne devint tôt ou tard inconsolable par la perte de quelqu'un de ses amis ou de ses proches : le monde présenterait une scène continuelle de désolation, et le sort des morts que l'on pleurerait serait bien préférable à celui des vivans.
Dans le fait, plus j'y réfléchis, vous regrettez votre fille, est-ce pour elle-même ou pour vous 1 Je veux dire : est-ce
elle que vous trouvez malheureuse de n'être plus, ou vous d'être privé d'elle? Quant à vous même, on ne peut nier que vous ayez sujet de vous affliger ; mais de fuir toute consolation, de renoncer à la lumière, de vous ensevelir dans votre tristesse, comme une personne que rien n'attache plus à la vie, cela est déraisonable, injuste, indigne de vous. Car, après tout, le malheur ne vous a frappé que d'un côté, vous ne faites compassion que sous un seul aspect, tandis qu'à tout autre égard vous avez tant à vous louer de la fortune et de la nature, que quelqu'un qui ne saurait pas ce qu'elles vous ont ôté, en voyant ce qu'elles vous laissent, aurait de la peine à comprendre de quoi vous les accusez. Quant à votre fille, si c'est elle dont vous déplorez le sort, à cet égard votre douleur trouvera plus d'approbateurs, et tout le monde sera d'accord avec vous pour plaindre Sophie. Cependant, est. elle véritablement à plaindre? Partagez en deux le cours de la vie ; mettez d'un côté tout ce qui précède l'âge de vingt ans, de l'autre tout ce qui peut le suivre, vous verrez que la meilleure de ces deux parts est échue à votre fille. Elle n'a vu du monde que ce qu'il y a de supportable ; elle y a fait peu de chemin, mais ce qu'elle en a parcouru était la seule partie ou elle pût trouver quelques fleurs.
Tous ceux qui meurent le même jour, enfans ou vieillards, leur sort est égal, et ils ne sont pas plus à plaindre ni plus heureux les uns que les autres, dès qu'ils ne sont plus. Cependant, on plaint ceux-ci et non pas ceux-là. Le malheur de cesser d'être est-il proportionné au tems que l'on a existé ? et la mort fait-elle moins crier l'octogénaire que l'homme de vingt ans ? Vous savez que c'est tout le contraire : le vieillard la redoute, et son nom seul lui fait horreur ; le jeune homme la voit venir, et la fixe sans se troubler. Pourquoi donc celui qu'on plaint le plus est-il précisément celui qui se plaint le moins, comme si on ne savait pas que le coup est plus sensible à mesure qu'on le craint davantage ? De quelque manière qu'on l'envisage, une vie de peu d'années, où se trouvent toutes les douceurs dont la vie est susceptible, vaut mieux que celle dont la fin se passe à regretter le commencement, et où les derniers dégoûts sont une cruelle compensation des premières jouissances.
Ceux qui sont morts il y a cent ans, qu'importe qu'ils aient péri à la fleur de leur âge ou dans la décrépitude,
puisque en toute manière ils n'en seraient pas moins morts à l'heure présente? Ainsi de votre fille. Une fois passé le tems qu'elle aurait pu vivre selon les lois de la nature, il sera indifférent qu'elle ait vécu plus ou moins. Quand la génération entière sera disparue, quel avantage sera-ce d'avoir fini un peu plus tôt ou plus tard ? La prairie 'une fois fauchée, que fait à telle ou telle fleur d'être tombée le soir ou le matin ? Et ne vous figurez pas que nous ayons tant à attendre ; jetez un coup d'oeil en arrière, et voyez avec quelle vitesse s'est écoulé le tems, depuis que vous vous connaissez. Comme le passé s'enfuit, l'avenir s'avance, et, plus tôt que nous n'y aurons songé, nous trouverons le terme fatal, passé lequel, sans égard au chemin que chacun aura fait, tous se trouveront au même point. Alors il n'y aura aucune différence entre votre fille et vous; et vous serez réunies toutes deux dans l'existence qui est réservée aux âmes pures comme les vôtres.