SOCRATE
Dans tous les tems et chez tous les peuples, les hommes supérieurs au grand nombre de leurs semblables, par leurs talens ou par leurs vertus, devinrent les victimes de la persécution : au sein des républiques de la Grèce, où le mérite brillait davantage, où il pouvoit être plus utile et mieux senti, tous ceux que l'histoire distingue ont excité l'envie, la haine et l'ingratitude.
On s'était révolté contre Lycurgue : Solon avait été forcé de feindre une aliénation d'esprit; Miltiade mourut dans les prisons; Aristide fut banni; Thémistocle finit ses jours sous la protection d'un souverain étranger; Socrate a bu la ciguë : l'accusation portée contre lui avait deux chefs, savoir: de méconnaître les dieux du pays, et de corrompre les jeunes gens.
Xénophon commence par s'étonner que les juges d'Athènes aient pu se laisser aveugler par de semblables imputations ; il s'emploie à démontrer la fausseté de ces dernières, par la conduite et la doctrine de son maître, dont ses Mémoires sont l'exposé.
Fidèle au culte de son pays, Socrate reconnaissait les dieux d'Athènes, en leur sacrifiant dans sa maison et dans les temples communs de la ville ; il envoyait même, dans
les choses incertaines, consulter les oracles, estimant qu'il fallait taire de son mieux ce dont on était instruit, et qu'on devait s'appliquer aux choses que la Divinité nous permettait de connaître par art et par étude, mais qu'il était sage de la consulter sur celles qui se dérobaient à la prévoyance humaine. Pouvait -on prescrire des bornes plus justes à la confiance présomptueuse et peu éclairée de ceux qui réclament du ciel ce qui doit être le résultat de leurs efforts et de leur travail ? L'excellent précepte de Socrate, relevé malignement par des envieux, devint une des causes de sa condamnation, ou plutôt un des prétextes sur lesquels on l'appuya. Socrate se disait avoir un esprit familier, avec lequel il s'entretenait toujours avant de prendre aucune résolution importante, ou de donner des avis. Bien loin qu'il échappât jamais à Socrate aucune parole impie, il soutenait que les dieux prenaient part aux affaires de ce monde, pénétraient les plus secrètes pensées, et qu'ils aidaient, par leurs inspirations, les hommes bien intentionnés. Pénétré de l'importance de la morale, tous ses soins et toutes ses exhortations, avaient pour but de ramener à l'étude de la vertu, à la recherche du bonheur, l'attention que l'on donnait aux sciences frivoles ou inutiles. On ne l'entendit point, comme la plupart des philosophes de son tems, discourir sur l'origine du monde, la formation de l'univers, les secrets de la nature ; mais il ne s'entretin jamais avec personne, sans travailler à lui inspirer le goût des choses honnêtes, en donnant de justes idées de la vertu, et des avantages qu'on pouvait attendre de sa pratique. Sobre, chaste, patient, content de peu, il donnait à-la-fois l'exemple et le précepte. Alcibiade et Critias, qui avaient été ses disciples, et dont ses accusateurs fesaient valoir contre lui la mauvaise conduite, s'étaient modestement comportés, tant qu'ils vécurent près de lui ; et ses amis particuliers de tous les tems, furent toujours honorés de l'estime publique méritée par leurs vertus. Dans un entretien rapporté, fort au long, avec Aristodémus, Socrate soutint, la providence divine et l'excellence de l'âme humaine, non par de profondes ou subtiles dissertations métaphysiques, mais par ces raisons d'analogie qui frappent le grand nombre, ayant grand soin, sur toutes choses, de rapporter ces idées à l'utilité pratique. Il sentait que, dans un pays où la législation n'a pas assez de force pour maintenir les mœurs, on ne saurait trop multiplier les appuis qui pouvaient les soutenir. Selon lui, la
tempérance devait être placée pour le fondement de la vertu; elle seule en favorise l'étude et l'exercice.
Disputant un jour avec le sophiste Antiphon, qui lui reprochait sa manière pauvre de vivre, il en développe habilement les avantages par diverses considérations, dont il résulte que celui qui, diminuant ses besoins, apprend à se passer de plus de choses, est le plus ressemblant à Dieu, le plus voisin de la félicité.
Ennemi des faux savans, des philosophes intéressés qui vendaient leurs leçons, il ne perdait pas l'occasion de les censurer vivement, et ce fut sans doute ce qui lui valut le plus d'ennemis.
De même que les autres se délectent dans leurs possessions, je me réjouis, disait Socrate, et je mets mes plaisirs dans mes amis ; je m'empresse de leur communiquer le bon qui est à ma connaissance. Si je sais quelqu'un capable de les avancer à la vertu, je les lui présente et recommande ; examinant en commun les trésors que les anciens sages nous ont laissés dans leurs écrits, si nous appercevons quelque chose excellente, nous la recueillons et croyons avoir fait grand profit, si nous devenons meilleurs et plus intimes amis.
La mollesse et les voluptés ne sont pas plus propres à maintenir le corps en bon état, et à le rendre vigoureux, qu'elles ne le sont à orner l'esprit d'aucune science digne d'estime : le travail, accompagné de constance et de patience, peut seul conduire aux belles actions, comme l'assurent et le prouvent les gens de bien.
Prodicus écrivant l'histoire d'Hercule, racconte-qu'à cet âge dangereux où l'enfance indifférente est remplacée par l'inquiète adolescence, Hercule, balancé entre les sollicitations du vice et les enseignemens de la vertu, assis solitairement dans un lieu retiré, comparait leurs avantages, lorsque deux femmes se présentèrent à ses yeux : l'une, vêtue de blanc, parée de son naturel et de ses grâces, modeste dans ses regards, noble et touchante dans son maintien ; l'autre, affecté edans ses manières, chargée des ornemens de l'art, cherchant à conserver les apparences de la jeunesse, se contemplait elle-même, regardait si quelqu'un l'admirait, et se retournait souvent vers son ombre. Toutes deux s'avançaient. La dernière, hâtant sa marche, arrive plustôt près d'Hercule, et lui dit : Je vois que tu es incertain du chemin que tu dois prendre ; laisse-toi conduire à ma
voix ; viens sur mes traces fortunées goûter le repos, les plaisirs, tandis que les sollicitudes et les fatigues accablent ceux qui se livrent au travail et à l'étude ; tu t'enivreras sur mon sein des charmes de la volupté. Si mes ennemis m'ont désignée par le nom odieux de vice, mes sujets me reconnaissent sous celui de félicité ; c'est au bonheur que je veux te conduire, par le chemin le plus court et le plus gracieux.
La vertu s'était approchée ; un regard plein de dignité avait fait taire son ennemie, et l'imposante vérité s'exprimait ainsi par sa bouche : Je viens aussi près de toi, sachant à qui tu dois l'être : attirée par un naturel, fruit de la discipline sous laquelle s'éleva ton enfance, j'espère me glorifier un jour de tes actions : je t'annonce que tout ce qui est bon et honorable, est le prix de la recherche et des soins. Soit que tu veuilles obtenir la protection des Dieux, l'attachement de tes amis la bienveillance des villes et l'honneur de la célébrité, il faut les mériter en servant les premiers, obligeant les seconds, fesant du bien aux autres, et te rendant recommandable par tes services et tes talens. On te promet vainement des plaisirs, en te conduisant au-devant d'eux : la nature les fit précéder du besoin ; qui prévient celui-ci, ne parvient pas aux autres. Vois la faiblesse et les maladies assaillir les jeunes ans des enfans de la mollesse; et l'inutilité, la honte, l'oubli, finir par répandre l'amertume sur leur triste vieillesse. Je suis l'amie des Dieux, la compagne des gens de bien : celui qui me suit recueillera le juste éloge de ses œuvres : soutenu par la divinité, chéri de ses semblables, honoré dans sa patrie, sa mémoire, s'élevant encore au-delà du terme fatal, le fera vivre à jamais.
Tel est à-peu -près le discours de Prodicus. Ainsi, continuait Socrate, rappelez-vous, ami Aristippe, les vérités qu'il exprime, et donnez ordre à votre vie pour l'avenir.
L'Emprocle, son fils aîné, s'était aigri contre sa mère, qui l'avait repris vivement : Socrate, avec sa bénignité ordinaire, lui parle, l'interroge, et, par ses questions, lui fait sentir ses torts et convenir de sa faute. Les ingrats sont injustes, lui prouve-t-il évidemment ; l'ingratitude est d'autant plus énorme, que les bienfaits reçus sont plus grands ; or, il n'est personne au monde de qui nous tenions plus que de nos pères et mères : l'ingratitude, à leur égard, est donc la plus horrible. C'en est une que de manquer au respect qui leur est dû, que de prendre mal leurs représentations, et
de ne pas rendre justice à leurs intensions. Cette république a sagement établi des peines contre les ingrats reconnus ; ils s'attirent la colère des Dieux et le mépris des hommes.
Comment agissez-vous envers ceux desquels vous désirez obtenir de la bienveillance ? (disait-il à Chérécrate qui se plaignait de son frère.) — Je commence par leur en témoigner.— Pourquoi donc ne pas faire usage, envers un frère, de ce charme d'amitié dont vous connaissez la puissance ? Il me semble que les Dieux ont fait les frères pour être l'un à l'autre d'une utilité bien plus grande, que ne le sont entr'eux les membres du corps humain ; car les mains ne pourraient pas faire en même tems des choses fort éloignées, les yeux ne peuvent apercevoir à-la-fois les objets opposés ; mais deux frères bien unis, peuvent se rendre les plus grands services, même à des distances considérables.
L'excellence de l'amitié est vantée de tous et connue de peu: on en voit beaucoup s'empresser d'acquérir divers biens, d'amasser des richesses ; bien peu s'emploient à se faire des amis. J'entends tous les jours se plaindre d'avoir été trompé ; je n'ai cependant jamais vu de bons esclaves en vente, ni de vrais amis abandonnés.
Je passe sur une infinité de choses excellentes, concernant les qualités requises d'un chef de guerre, la politique et le gouvernement des états. J'ai remarqué avec intérêt un dialogue du troisième livre, où Socrate s'attache à prouver à Aristippe que sa bonté n'existe que relativement ; que le nom de bon n'est qu'une expression comparative, et ne s'applique à un objet quelconque, qu'autant qu'il est approprié à un autre objet, et lui peut être de quelqu'utilité. Grandes vérités métaphysiques, dont les conséquences sont très-importantes, et dont je m'étais fort occupée, dans mes reflexions, il y a déjà deux ans, ainsi que tu pourras le voir dans mes recueils.
Interrogé un jour si la vaillance était une vertu naturelle ou d'acquisition : J'estime, répondit Socrate, que, comme on voit des corps plus robustes les uns que les autres, il est aussi des âmes plus ou moins vigoureuses par comparaison entr'elles ; car je vois que ceux qui sont élevés sous les mêmes lois, ne laissent pas que d'être difFérens en courage. Mais il n'y a aucun naturel qui ne puisse devenir meilleur par la culture ; non-seulement les hommes diffèrent entr'eux naturellement, mais ils sont susceptibles d'une différence
bien plus grande par l'éducation ; ce qui pouve que les naturels les plus heureux, ainsi que les moins favorisés, ont besoin d'instruction et d'étude pour exceller en telle chose que ce soit.
Au reste, il ne mettait nulle distinction entre la science et la sagesse. Personne, dit-il, n'hésite à choisir ce qu'il juge être le meilleur et le plus avantageux ; on ne fait autrement que par ignorance, et nos fautes ne sont que des erreurs.
Il donnait le nom d'oisif, non pas uniquement à ceux qui ne font rien, mais à ceux qui s'occupent de choses inutiles.
Quelqu'un se plaignant d'une incivilité qui lui avait été faite, et de laquelle il se fâchait extrêmement : C'est chose ridicule, lui dit Socrate, de vous offenser davantage de la rencontre d'un esprit mal fait, que de celle d'un corps tortu. Montagne et Pascal ont fait la môme réflexion : le dernier ajoute : qu'un boiteux ne nous fâche point, parce qu'il convient que nous allons droit ; mais qu'un esprit boiteux nous irrite, parce qu'il dit que c'est nous qui boitons.
Il est honteux à un vaillant homme, disait encore Socrate, de ne savoir, dans l'occasion, travailler autant que son serviteur.
Dans un dialogue avec Hippias, au quatrième livre, Socrate définit la justice, l'exacte observance des lois, établissant ainsi la volonté générale, pour principe et règle du juste.
Le cinquième livre est un traité détaillé du ménage : tout ce qui peut servir à conduire une maison, au maniement des affaires domestiques, à la félicité de la vie particulière, s'y voit rassemblé avec une exquise sagacité.
J'y ai lu l'éloge le plus vrai de l'agriculture, fondé, entr'autres appuis, sur un avantage qui m'a toujours frappée; c'est qu'à la différence des autres arts qui retiennent les hommes à part et isolés, l'agriculture les rapproche et les unit par la communauté des travaux, la nécessité de s'entr'aider, et nourrit ainsi la bienveillance qui maintient la simplicité des mœurs, et tous les biens qui lui sont annexés.
J'avoue que ce cinquième livre des mémoires de Xénophon est le plus intéressant de ses œuvres, et celui que j'aimerais à prendre pour mon manuel. Il est suivi d'une apologie particulière de Socrate, où sont décrites sa défense, sa condamnation et sa mort. Ferme et tranquille devant ses juges, il répondit à ses accusateurs avec la con- 20*
fiance et la modération de l'innocence, sans vouloir prier les premiers, n'y consentir à payer l'amende.
A Athènes, comme le remarque quelque part M. Dacier, quand un accusé était jugé coupable, et que l'accusateur demandait qu'il fût condamné à mort, la loi permettait à l'accusé de se condamner lui-même à l'une de ces trois peines : à une prison perpétuelle, à une amende, ou à l'exil ; et la loi avait établi cela en faveur des juges, afin qu'ils n'eussent aucun scrupule de condamner un homme qui, en se condamnant lui-même, se déclarait coupable de son propre aveu. Socrate n'eut garde de donner dans ce piège ; aussi Xénophon dit qu'il ne se condamna point, et qu'il ne permit pas à ses amis de le faire, disant que ce serait avouer le crime.
Appollodore, homme simple, fort attaché à Socrate, se mit à crier, comme on le conduisait en prison : Socrate; ce qui m'afflige le plus, c'est de vous voir mourir innocent. Socrate lui passant doucement la main sur la tête, lui dit en riant : Mon ami, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable ?
Le départ du vaisseau que l'on envoyait tous les ans porter des présens à Delos, et pendant le voyage duquel on n'exécutait personne à mort, fut cause que Socrate demeura trente jours en prison après sa condamnation. Il les passa paisiblement à s'entretenir, comme de coutume, avec ses amis, qu'il consolait de sa perte.
Montagne dit, à ce sujet, avec beaucoup de justesse : II n'y a rien, selon moi, plus illustre en la vie de Socrate, que d'avoir eu trente jours entiers à ruminer le décret de sa mort, de l'avoir digéré tout ce tems-là d'une très-certaine espérance, sans émoi, sans altération.
Platon nous a conservé les discours qu'il a tenus dans cet intervalle, et qui renferment toujours la même présence d'esprit, la même force de sens.
Xénophon termine son apologie par les mots suivans : Je tiens que sa mort fut agréable aux Dieux : aussi déploya-t-il alors toute la vigueur de son esprit ; car ayant compris que la mort le préservait de la plus fâcheuse partie de sa vie, il fut au-devant d'elle d'un pas assuré, en vit les approches avec allégresse, et expira content. Quand je considère la sagesse et la magnanimité de ce personnage, je ne puis l'oublier, ni me le rappeler sans le louer. Si quel-
qu'un a fréquenté un homme plus utile aux autres que Socrate, je l'estime bienheureux.