SI
i64 DESCRIPTIONS.
dance : celle des Turcs a quelque chose de contraint et d'austère comme eux ; ils laissent trop souvent apercevoir l'embarras qu'ils éprouvent, en admettant des étrangers dont ils redoutent l'indiscrétion : on voit qu'en tous recevant, c'est un devoir qu'ils remplissent; chez les Grecs, au contraire, c'est réellement une fête qu'ils célèbrent; et l'on est frappé de ce contraste^ surtout dans les îles où ils ont conservé plus fidèlement leurs usages, où ils ne sont pas alarmés par la présence de leurs tyrans, et par la nécessité de cacher leur aisance à la rapacité qui les épie.
A la vue d'un bateau entrant dans le port de Naxos y de ChioSf de Myconi, etc^ , les cheb de la petite nation viennent s'informer quel est l'étranger que la curiosité amène sur leurs bords } et celui qui s'est assuré le premier le bonheur de l'attirer chez lui, s'efforce de justifier cette distinction dont il s'honore. Sa famille, qu^il s'est hâté de faire avertir, est déjà prête à recevoir le voyageur : on s'empresse de lui apporter du café, des fruits ou des conserves de roses : la fille de la maison j parée de toute» les grâces de son âge, les lui présente^ et s'étonne de l'embarras qu'il témoigne en se voyant servi par elle. Après un premier moment de repos, on lui propose de prendre un bain, ou de dormir quelques heures ; ce temps est employé à préparer une agréable soirée. Les voisins sont invités au repas et à un bal^ où les jeunes et belles insulaires exécutent des danses dont l'origine remonte aux premiers siècles de la Grèce ; elles se font un amusement des questions que hasarde l'étranger, de l'ignorance où il est de leurs usages ; elles se plaisent à les lui expliquer; et, cependant, le maître de la maison s'occupe des moyens de lui faire parcourir le lendemain l'intérieur de l'île, de lui montrer les sites les plus intéressans ou quelques débris d'antiques édifices : il raconte les vieilles traditions du pays^ et, soit qu'il partage les idées populaires, soit qu'il étonne en
DESCRIPTIONS. i65
montrant une instruction qu'on ne lui supposait pas, il intéresse toujours par la vivacité de son imagination et la facilité de son langage. On essaie de retenir le voya* geur; il éprouve lui-même le désir de rester; et lorsque, après quelques jours de repos et de distraction, il se décide enfin au départ^ ce n'est jamais sans regret, sans sonflrir de l'idée qu'il ne verra probablement plus ceux dont il vient d'éprouver une réception si aimable et si désintéressée. Quelle satisfaction pour lui si , quelques années après, des circonstances imprévues le ramenaient dans ce pays, avec le pouvoir de faire quelque bien , avec les moyens de rendre à tes anciens hôtes l'accueil qu'il en a reçu !
Lb même. Ibid.
La YiUe de Tyr.
J'ADMiaAlS l'heureuse situation de cette {;rande ville, qui est au milieu de la mer, dans une tle : la côte voisine est délicieuse par sa fertilité, parles fruits exquis qu'elle porte, par le nombre de villes et de villages qui se touchent presque, enfin par la douceur de son climat; car les montagnes mettent cette côte i l'abri des vents brûlans du midi. Elle est rafraîchie par le vent du nord qui souffle du côté de la mer. Ce pays est au pied du Liban , dont le sommet fend les hues et va toucher les astres ; une glace étemelle couvre son front ; des fleuves pleins de neige tombent, comme des torrens , des rochers qui environnent sa tâte. Au-dessus , on voit tuic vaste forêt de cèdres antiques, qui paraissent aussi vieux que la terre où ils sont plantés, et qui portent leurs branches épaisses jusque vers les nues. Cette forêt a sous ses pieds de gras pâturages dans la pente de la montagne ; c'est 14 qu'on voit errer les taureaux qui mugissent. Les brebis qui bêlent, avec leurs tendres agneaux, bondissent
i66 DESCRIPTIONS.
sur l'herbe. Là coulent mille ruisseaux d'une eau claire. Enfin on voit au-dessous de ces pâturages le pied de la montagne , qui est comme un jardin : le printemps et l'automne y régnent ensemble, pour y joindre les fleurs et les fruits* Jamais, ni le souffle empesté du midi qui sèche et qui brûle tout, ni le rigoureux aquilon, n^ont osé effacer les vives couleurs qui ornent ce jardin.
C'est auprès de cette belle côte que sVlève , dans la mer, Ttle où est bttie la ville de Tyr. Cette grande ville semble nager au-dessus des eaux, et être la Reine de toutes les mers. Les marchands y abondent de toutes les parties du monde, et ses habitans sont euv*mteies les plus fameux marchands qu'il y ait dans l'univers. Quand on entre dans cette ville, on croit d'abord que ce n'est point une ville qui appartienne à un peuple particulier, mais qu'elle est la ville commune de tous les peuples, etle centre de leur commerce. Elle a deux grands môles semblables à deux bras qui s'avancent dans la mer, et qui embrassent un vaste port» On voit comme une forêt de mâts de navires , et ces navires sont si nombreux, qu'à peine peut-on découvrir la mer qui les porte. Tous les citoyens s'appliquent au commerce , et leurs grandes richesses ne les dégoûtent jamais du travail nécessaire pour les augmenter. On y voit de tous côtés le fin lin d'Egypte , et la pourpre Tyrienne deux fois teinte d'un éclat merveilleux. Cette double teinture est si vive , que le temps ne peut l'effacer. On s'en sert pour des laines fines, qu'on rehausse d'une broderie d'or et d'argent.
Les Phéniciens ont le commerce de tous les peuples, jusqu'au détroit de Gades, et ils ont même pénétre dans le vaste Océan qui environne toute la terre. Ils ont fait aussi de longues navigations sur la mer Rouge; et c'est par ce chemin qu'ils vont chercher, dans des tles inconnues, de l'or, des parfums, et divers animaux qu'on ne voit point ailleurs. Je ne pouvais rassasier mes yeux du specucle magnifique de cette grande ville oà tout était en
mouvement. Je n'y voyai^^ point, comme dans les villes de la Grèce, des hommes oisifs et curieux qui vont chercher des nouvelles dans la place publique, ou regarder les étrangers qui arrivent sur le port. Les hommes sont occupés à décharger leurs vaisseaux, à transporter leurs marchandises^ ou à les vendre , ou à ranger leurs ma gàsins^ et à tenir un compte exact de ce qui leur est dû par les négocians étrangers; les femmes ne cessent jamais de filer les laines, ou de£dre des dessins de broderies, ou de ployer les riches étoffes,
TivEhOv. TéUaunfuôj Uv. III.
Vue du Liban.
Le Liban , dont le nom doit s'étendre à toute la chaîne du Kesnumàn et du pays des Dntses^ présente tout le spectacle des grandes montagnes. On y trouve i chaque pas ces scènes où la nature déploie tantôt de l'agrément ou de la grandeur, tantôt de la bizarrerie, toujours de la ▼ariété. Arrive-t«on par la mer, et descend-on sur le rivage, la hauteur et la rapidité de ce rempart qui semble fermer la terre, le gigantesque des masses qui s'élancent dans les nues inspirent Tétonnement et le respect. Si l'observateur curieux se transporte ensuite jusqu'à ces sonunets qui bornaient sa vue, l'immensité de l'espace qu'il découvre devient un autre sujet de son admiration.
Mais pour jouir entièrement de la majesté de ce spectacle , il faut se placer snr la cime même du Liban ou du Sannin.Là, de toutes parts, s'étend un horizon sans bornes; là, par un temps clair, la vue. s'égare et sur le désert qui confine an golfe Persique, et sur la mer qui baigne l'Eturope : l'âme croit embrasser le monde. Tantôt les regards, errant snr lachaîne successivedes montagnes, portent l'esprit, en un dîn d'œil, d'Antioche à Jéni-> titUm ( tmtôt^ a^ rapprochant de to^t ce qui les envi«
i68 DESCRIPTIONS.
ronne, ils sondent la lointaine profondeur du rivage; en6n l'attention ^ fixée par des objets distincts, observe avec détail les rochers, les bois , les torrens, les coteaux , les villages et les villes. On prend un plaisir secret i trouver petits ces objets qu'on a vus sigrands. On regarde avec complaisance k vallée couverte de nuées orageuses, et Ton sourit d'entendre sous ses pas ce tonnerre qui gronda si long-temps sur la tête; on aime k voir à ses pieds ces sommets , jadis menaçans , devenus dans leur abaissement semblables aux sillons d'un champ ou aux gradins d'un amphithéâtre ; l'on est flatté d'être devenu le point le plus élevé de tant de choses , et l'orgueil les fait regarder avec plus de complaisance.
Lorsque le voyageur parcourt l'intérieur de ces mon«tagnes, l'aspérité des chemins, la rapidité des pentes, la profondeur des précipices, commencent par l'effrayer. Bientdt l'adresse des mulets qui le portent le rassure , et il examine à son aise les incidens pittoresques qui se succèdent pour le distraire* lÀ , comme dans les Alpes, il marche des journées entières pour arriver dans unlieu qui, dès le départ , est en vue : il tourne , il descend, il côtoie, il grimpe j et , dans ce changement perpétuel de sites , on dirait qu'un pouvoir magique varie à chaque pas les décorations de la scène. Tantôt ce sont des villages prêts i glisser sur des pentes rapides et tellement disposées que les terrasses d'un rang de maisons servent de rue au rang qui les domine. Tantôt, c'est un couvent placé sur un cône isolé ; ici, un rocher, percé par un torrent, est devenu une arcade naturelle 5 là, un autre rocher, taillé à pic, ressemble à une haute muraille j souvent , sur les coteaux, les bancs de pierre, dépouillés et isolés parles eaux, ressemblent i des ruines que l'art aurait disposées. En plu* sieurs lieux , les eaux , trouvant des couches inclinées, ont miné la terre intermédiaire, et ont formé des cavernes, ailleurs, elles se sont pratiqué des cours souterrains; où coulent des ruisseaux pendant une partie de l'année*
Quelquefois ces incidens pittoresques sont devenus tragiques ; on a vu , par des dégels et des trembleméns deteire, des rochers perdre leur équilibre, se renverser snrles maisons voisines , et en écraser les habitans. Il y a environ vingt ans qu'un accident semblable ensevelit un village qui n'a laissé aucunes traces. Plus récemment, et près du même lieu , le terrain d'un coteau , chargé de mûriers et de vignes, s'est détaché par un dégel subit ; et, glissant sur le talus du roc qui le portait, il est venu, semblable à un vaisseau qu'on lance du chantier, s'établir tout d'une pièce dans la vallée inférieure.
VoLNBT. Voyage en Syrie.
Les Apennins.
Les Apennins diffirent tout-i-fait de l'aspect grandiose des Alpes ; ik n'offrent ni le ciel ftpre ni le v^t cm des sapins de ces dernières; ils ne retentissent ni de la chute des torrens et des cascades , ni des détonations de l'avalanche ; des fleuves majestueux, de limpides rivières n'y prennent point leur source ; la végétation est pâle, chétive, et au lieu de ces. pics des Alpes si hardis, si suivis, qui s'élancent d'un seul jet jusqu'au ciel, les Apennins ont l'air de plusieurs monticules entassés les uns sur les autres : on dirait presque qu'ils ont été construits, et comme ces édifices que la faiblesse de l'homme met plusieurs siècles à terminer, ils semblent aussi avoir été interrompus et repris.
Vauult. Voyage en Italie^ liv. X, ch. 1",
Vue de Saint«Marin.
# La vue de Saint-Marin est des plus étendues , des plus extraordinaires, et mériterait seule le voyage : d'un
côté on découvre le golfe formé par TAdriatique pris de Bîminî, les floU resplendissans et unis de cette mer, et par-delà , quand le ciel esl sans vapeurs , les côtes escarpées de la Dalmatie; du côté opposé on plonge sur toute la chaîne de TÂpennin, dont les cimes variées, confuses , inégales , présentent d'autres espèces de Sots et sont comine un océan de montagnes.