‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 2)Chapitre 17 sur 40 · DU FEU · texte numérisé non relu

DU FEU

YoTSZ-VOUa ce feu qui paraît allumé dans les astres , et qui répand partout sa lumière p Voyez-vous cette flamme que certaines montagnes vomissent, et que la terre nourrit de soufre dans ses entrailles? Ce même feu demeure paisiblement caché dans les veines des cailloux, et il y attend h éclater, jusqu'à ce que le choc d'un autre corps l'excite , pour ébranler les villes et les montagnes. L'honune a su l'allumer et l'attacher à tous ses usages, pour plier les plus durs métaux, et pour nourrir avec du

3i8 MORALE RELIGIEUSE,

boisv jusque dans les climats les plus glacés, une flamme qui lui tienne lieu du soleil| quand le'spleil s'éloigne de lui. Cette flamme se gliise subtilement dans toutes les semences. Elle est comme l'âme de tout ce qui yit, elle consume tout ce qui est impur, et renouvelle ce qu'elle a puri&é. Le feu prête sa force aux hommes trop faibles y il enlève tout à coup les édifices et les rochers. Mais veut-on le borner i un usage plus modéré , il rédiauffe l'homme, il cuit les alimens. Les anciens, admirant le feu» ont cru que c'était un trésor céleste que l'homme avait dérobé aux Dieux (i).

FjttiBLOH. Esâsiâneê de Dtmh

La drëation.

Qui a formé tant de genres d'animaux, et tant d'es-> pèces subordonnées i ces genres, toutes ces propriétés, tous ces mouvemens , toutes ces adresses, tous ces alimens, toutes ces forces diverses, toutes ces images de vertus, de pénétration, de sagacité et de violence? Qui a fait marcher, ramper, glisser les animaux 7 Qui a donné aux oiseaux et aux poissons ces rames naturelles qui leur font fendre les eaux et l'air ? Ce qui peut-être a donné lieu à leur Créateur de les produire ensemble , comme animaux d'un dessin à peu près semblable; le vol des oiseaux paraissant être une espèce de faculté de nager dans une matière plus subtile , comme la faculté de nager dans les poissons est une espèce de vol dans une liqueur plus épaisse. Le même auteur a fait ces convenances et ces différences ; celui qui a donné aux poissons leur tristesse , et , pour ainsi dire , leur morne silence , a donné aux oiseaux leurs chants si divers , et leur a mis dans l'estomac et dans le gosier une espèce de lyre et de gui'

(i) Voyez plus haut le Cuiu du Fm,

ou PHILOSQtHlE PRATIQUE. 819

iai«t pour annoncer, chacun à leor mode, les beAtitës de leur Créateun Qui n'admirerait les richesses de ia provideacef qui fait trouver à chaque animal, jusqu'à une mottche, jusqu'à un ver, sa nourritiire conren^ble? En sorte que la disette ne se trouve dans auoune partie de sa frmiile; mais, au contraire, que Pabonduice y règne partout, excepté maintenant parmi les hommes ^ depuis que le pécbé a introduit la çiq^idité et Tavarice.

BosaUBT. EUMionê.

La Verdure.

A cvns sèdle parole s Qm la terre produise de Vherbe perte: une surface sèche et stérile devient tout d'un coup un paysage diversifié de prairies, de riches vallons, d'agréables collines, de montagnes couvertes de forêts, semé de fleurs de toute espèce, chargé de fruits de tout genre et de toute sorte de goûts*

Mais ne nous livrons pas si fort à la nouveauté et à la surprise d'un tel spectacle, que nous devenions incapables de Texaminerè

La première chose qui me frappe , est le choix que Dieu a fait de la couleur générale qui embellit toutes les plantes qu'il vient de produire ; le vert naissant, dont il les a revêtues , a une telle proportion avec les yeujt , qu'on voit bien que c'est la même main qui a coloré la nature et qui a formé l'homme pour en être spectateur. S'il eût teint en blanc ou en rouge toutes les campagnes, qui aurait pu en soutenir l'éclat ou la dureté? S'il Us eût obscurcies par des couleurs plus sombres , qui aurait pu faire ses délices d^une vue si triste et si lugubre? Une agréable verdure tient le milieu entre ces deux extrémités^ et elle a un tel rapport avec la structure de l'oeil, qu'elle le délasse au lieu de le tendre , et qu'elle le soutient et is nourrit au lieu de l'épuiser*

Mais ce que je croyais d'abord n'être qu'une couleur , est une diversité de teintures qui m'étonne. C'est du vert partout, mais ce n'est n^^e partie même* Aucune plante n'est colorée comme une autre : je les approche , je les compare, et je trouve, en les comparant, que la différence est sensible. Cette surprenante variété, qu'aucun art ne peut imiter, se diversifie encore dans chaque plante, qui, dans son origine, dans son progrès, dans sa maturité, est d'une espèce de vert différent. Et je suis moins surpris , après cette observation qui augmente mon admiration, que les nuances innombrables d'une même couleur m'attirent toujours et ne me rassasient jamais.

DUGUET et p'AsFBLD. L'Ouçrage des six /osiy, IIP j., u« p.

L'Être Suprême.

L'Être divin est réellement le seul être positif qui mérite cette dénomination. Il esi seul, et seul il vit, parce que son existence et sa vie ne sdnt point des accidens. Il est I'Êtrb unique, Il est I'Êtrê des êtres. Il n'y a point, il ne saurait y avoir d^itre hors de lui, parce que les seules qualités positives qu'il nous soit donné de connaître prennent leur source en Lui. Le bon, le beau, le juste, l'honnête émanent de son )sein et font partie de son essence; le mauvais, le difforme, l'injuste, le déshonnête sont ses négations. Il est I'Être nécessaire ; car sans Lui les mondes eussent éternellement dormi dans le néants Ce globe qui me porte me montre mille formes chan" géantes ; l'organisation des végétaux, le mouvement des fluides, les diverses configurations des solides, et le mélange des uns et des autres, lui prêtent une apparence de féerie. Les animaux le parcourent en tous sens comme des ombres fugitives ; l'homme lui-même vient en tremblant hasarder quelques pas sur ce théâtre d'illusions. Il y

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 32i

commence un r61e qu'il doit continuer ailleurtf Comme je l'ai déjà dit, partout Vétre m'échappe , et je ne vois que OiHU qui en mérite le titre, pan:e que seul II en possède les attributs. Je ne saurais rien expliquer sans Lui. La graTitation des solides, la végétation de la plante, l'assimilation des sucs dans les corps animés, la sensibilité qui natt du jeu de leurs organes, les perceptions qu'elles laissent dans le cerveau, les relations qui en résultent, la moralité qui s'attache à celle-ci ; tous ces phénomènes , dis-je, me confondent, me tourmentent , me désolent oà il n'est pas; tout se développe, s'explique et marche avec ordre dès que l'on fait intervenir sa présence. Je dirai donc de Lui, et je dirai de Lui seul, qu'iL est. KéRATET. IndbtcUons mofaleê et phymlogiq^àes.

Le Sentiment de la Divinité.

Avec le sentiment de la Divinité , tout est grand , noble , invincible dans la vie la plus étroite ; sans lui , tout est faible, déplaisant et amer au sein même des grandeurs. Ce fut lui qui donna Fempire à Sparte et à Rome, erfînontrant à leurs habitans vertueux et pauvres les Dieux pour protecteurs et pour concitoyens. Ce fut sa destruction qui les livra riches et vicieux à T esclavage , lorsqu'ils ne virent plus d'autres Dieux dans l'univers que l'or et les voluptés. L'homme a beau s'environner des biens de la fortune, dès que ce sentiment disparaît de son cœur, l'ennui s'en empare. Si son absence se prolonge, il tombe dans la tristesse, ensuite dans une noire mélancolie , et enfin dans le désespoir. Si cet état d'anxiété est constant, il se donne la mort. L'homme est le seul être sensible qui se détruise lui-même dans un état de liberté. La vie humaine, avec %eA pompes et ses délices, cesse de lui paraître une vie quand elle cesse de lui paraître immortelle et divine.

8âa MORALE RBLiaiEVBE^

Quel qiM sdit l6 désordre de titê toeiétë»^ eei Ittfdiiet eiikflte se p\A um\ùûrs àveo les étifoii de« hoitiliiM^ Il inftplfti lei hotelties de gëtiie en se mdtitrint à nx iolii iei ittributt ëtentels; Il préfeniê M géomètre le* progressions Ifi6fitikbles de VitAtA « au thùskieii des bArms^ nies rarissantes , à rhisiorien les ombres ifltadrtilles des hommes vertueuti II élève un Parnasse au potté, et «n Olympe aii héros. Il luit sut* les fours itffbrtunés dii pêupki II (Ut soupirer, au knilieu dn Itite de Piris, la padvi*e habitant de la AaTOie^ après les saints conveHs de tieigë de ses montagnes. Il erre sur les vastes mers ^ et rappelle deè ddttt i^limats de Tlnde le lÀatfelet europé€iii aux rivages orageux de T Occident. Il donne une patrie à des malheureux , et des règifets à tèUx ^ui n'ont rien perdu. Il couvre nos berceaux des charmes de l'innocence, et les tombeaux de nos pères des espérances de rimmortalitë. Il repose au milieu des villes tumultueuses, sur les palais des grands Rois, et sur les temples augustes de la Religion.

Souvent il se fixe dans les déserts, et attire sur des rochers les respects de Punivers. C'est ainsi qu'il vous a couvertes de majesté, ruines de la Grèce M de Rome, et vous aussi, mystérieuses pyramides de l'Egypte 1 C'est lui que nous cherchons sans cesse au nulieu de nos occupations inquiètes; mais, dès qu'il se montre è nous dans quelque acte inopiné de vertu, ou dans quelqu'un de ces événemens qu'on nomme des coups du ciel, on dans quelques unes de ces émotions sublimes indéfinissables, qu'on appelle par excellence des traits de sentiment, son pi*emier effet est de produire en nous un mouvement de )oie très-vif I et le second de not}s faire verser des larmes. Notre âme, frappée de cette lueur divine^ se réjouit è la fois d 'entrevoir la céleste patrie, et s'afflige d'en être exilée.

BeENAROIN OB SAlllT*-PlBaAft.

Etudes de la NaU^e.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 3iS

I/Athëisme.

Otbz aux hommes l'opinion d'un Dieu rémunérateur et vengeur « Sylla et Marius se baignent alors avec délices dans le sang de leurs concitoyens : Auguste ^ Antoine et Lépide surpassent les fureurs de Sylla; Néron ordonne de sang-froid le meurtre de sa mère : il est certain que la doctrine d'un Dieu vengeur était alors éteinte chez les Romains, L'athée 9 fourbe, ingrat, calomniateur, bri« gand, sanguinaire, raisonne et agit conséquemment ^ s'il est sûr de l'impunité de la part des hommes; car s'il n'y a pas de Dieu, ce monstre est son Dieu i lui-même ; il s'immole tout ce qu'il désire , ou tout ce qui lui fait obstacle; les prières les plus tendres, les meilleurs raisonnemens ne peuvent pas plus sur lui que sur un loup alEamé.

Une société particulière d'athéesqui ne se disputentrien, et qui perdent doucement leurs jours dans les amusemens de la volupté, peut durer quelque temps sans trouble; mais, si le monde était gouverné par des athées , il vaudrait autant être sous le )oug iounédiat de ces êtres informes qu'on nous peint acharnés contre leurs victimes (i).

VoiTAïaB*

Dieu et le Roi.

Cbaignbz Dieu ; honorer le RoL Dieu et le Roi l Voici, mes frères, les deux plus grands objets du monde. Dieu ne voit rien au-dessus de iui dans l'infinité de son être; le Monarque ne connaitrien au-dessus de lui dans la souveraineté de sa puissance : il sen4>le que ces deux in-

(1) Voyet tes Uçmu Âmtinu modmaèê, li II.

ai.

i^H MORALE RELIGIEUSE,

comparables objets se toucbent, se tiennent, se répondent si bien qu'on ne peut songer à l'un sans penser à l'autre ; car Dieu est le Monarque, et le Monarque est Dieu dans son espèce. Toi dît : Vous êtes des Dieux ; Dieu est le Roi du ciel , et le R oi est en quelque sorte le Dieu de la terre ; et il est certain que Dieu n'a point de plus belles ni de plus vives images que ces Rois, si majestueux, qui tiennent ici-bas sa place parmi les bommes ; sa puissance reluit visiblement dans cette autorité souveraine qu'ils exercent sur leurs peuples; sa sagesse, dans la prudence et les lumières de leur conseil ; sa justice , dans l'équité de leurs lois ; sa vengeance , dans la terreur de leurs armes ; sa grandeur, dans l'étendue de leur domination ; sa gloire, dans la pompe et la magnificence de leur Cour ; et son infinité , qui contient éminemment en soi toutes les perfections des créatures, se remarque avec éclat dans leur dignité Royale , qui renferme en elle-même toutes les charges de leur Empire. En effet, un Monarque est général dans ses armées , juge dans ses tribunaux , magistrat dans ses villes, gouverneur dans ses provinces, maître et père dans toutes les familles de son obéissance ; il est tout lui seul, et l'on peut dire que les officiers de son Royaume ne sont que ses yeux, ses oreilles, ses mains et ses bras, qui agissent pour lui et par lui, et qui sont animés de son esprit.

DuBOSG. Sermon sur les deux Souçerains.

La loi des Souverains ou le Roi , l'homme des peuples.

L'amour du peuple, le bien public, l'intérêt général de la société est la loi immuable et universelle des Souverains. Cette loi est antérieure à tout contrat : elle est fondée sur la nature même ; elle est la source et la règle sûre de toutes les autres lois. Celui qui gouverne doit être le premier et le plus obéissante cette loi priçiitive ; il peut

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 3a5

tout sur les peuples ; mais cette loi doit pouvoir tout sur lui : le père commun de la grande famille ne lui a confié ses enfuis que pour les rendre heureux. Il veut qu'un seul homoneserve par sa sagesse à la félicité de tant d'honmies, et non que tant d'hommes servent par leur misère i flatter l'orgueil d'un seul. Ce n'est point pour lui-même que Dieu l'a fait Roi : il ne l'est que pour être l'homme des peuples..... Le despotisme tyrannique des Souverains est un attentat sur les droits de la fraternité humaine; c'est renverser la grande et sage loi de la nature ^ loi dont ils

ne doivent être que les conservateurs Le pouvoir

sans homes est une frénésie qui ruine leur propre auto-^ rite..... On peut, en conservant la subordination ^es rangs, concilier la liberté du peuple avec l'obéissance due aux Souverains , et rendre les hommes tout ensemble bons citoyens et fidèles sujets , soumis sans être esclaves,' et libres sans être effrénés. L'amour de l'ordre est la source de toutes les vertus politiques , aussi bien que de toutes les vertus divines.

FÉNELON. La direction pour la conscience d^un Roi.

L'Homme , ou le Corps et l'Esprit.

Les êtres qu'une volonté toute-puissante fit sortir du néant forment comme deux mondes opposés dans un seul univers, le monde des corps et le monde des esprits.

L'un s'ignore, l'autre se connaît. L'un est soumis à des lois <(ui lui sont imposées , et qu'il ne peut transgresser ; l'autre s'impose à lui-même des lois , il se régit par des volontés libres.

La terre que nous habitons, les astres qui nous éclairent, furent reçus dans le vaste sein d'une étendue que rien ne peut mesurer.

Sa6 morale religieuse,

Lea destinées des esprits , au contraire, s'accomplissent hors de toutes les étendues et de tous les espaces.

Cependant rien n'est isolé : tout se Ue par des rapsports, tout se tient* L'œil des intelligences pénètre dans les profondeurs de l'espace ; il admire les merveilles dont elles sont le théâtre, (1 s'élève {usau^à celui qui ordonna qu'elles fussent.

Qu'eût été l'univers privé de tout témoin ? Tant de beautés , tant de magnificence devaient-elles être éternellement ignorées P Et si toutes les créatures avaient été insensibles, i qui les deux aurài^nt^ls raconté la gloire de leur auteur ?

•c Quand l'univers l'écraserait, l'homme, dit Pascal, serait encore plus noble que ce qui le tue , parce qu'il sait qu'il meurt ; et l'avantage que l'univers a sur lui , l'univers n'en sait rien. »

La dignité du sentiment qui respire dans cette pensée, la manière sublime dont elle est rendue, auraient dû faire taire toutes les critiques. Comment a-t-on pu dire que la raison était blessée de ce rapprochement entre une telle infinie grandeur et une telle infinie petitesse ?

La raison dit impérieusement que celui qui meurt, mais qui saitqu^il meurt, Appartient ^ nn ordre plus élevé que l'être qui existe sans connaître son existence, l'un fût-il un atome, l'autre un monde tout entier; Tun dût-il ne vivre qu'un instant , l'autre durer toujours. La raison dit que, après la vertu, le savoir est la source et la mesure de toute noblesse, et que le plus intelligent des êtres en est aussi le plus noble.

'C'est donc parce qu'il pense, qu*il connatt, et qu'il se connaît, que l'homme tient le premier rang. Par son corps, il était sans doute une des œuvres les plus admirables de la Divinité; par son intelligence, il en est * devenu l'image.

La RoMlGinÈAE. Leçons de PMlosopkiey t II.

ÈyGoogk

ou PHILaSOPHlE PAATIQUE. • Say

Tout ne meurt pas avec nous.

Si tofcl mmnt arac le corps , il £uit que l'univerft pr«ni|« 4'9Uti^« loi«9<l'autr0s mœura^ d'autres usages, «t que tant ohauge de fiwe sur la terre. Si tout meurt avec le corpsf lee maximes de Téquité, de l-amitiéy de l'h^U'* neur « de la faopue foi^ de la reconoaissauce , ne sont donc plus que des erreurs populaires 9 puisque nous ae devons riea k àfi$ (tomne^ qui ne nous sont rien , auxquels aucun WBud miMiuii de culte et d'espérance ne nous lie 9 qui Fstnt (àemtm ralomW dans le néant» et qui ne SAut déjà plue. Si tout meuft avec nous, les doux nons d'^ant, de père, d'ami, d'époux, sont donc des noms de dié^tre, ctde vaiqs titres qui nous abusent, puisque l'amitié, celle BMicae qui rient de la vertu , n'est plus ub lien durable ; qpa nos pinea qui nous ont précédés ne soot plus ; que ■•s eoftni ne seront point nos successeurs f car le néant» tel que pous ^levons âtre un jour, n'a point de suite ; que la société sacrée des noces n'est plus qu'une unipn bru-^ tabs^ d'oà, par un assemblage bizarre et fortuit, sortent des ^tvesqMittoua ressemblent, mais qui n'ont de commun M9t€. BOUS qoe le néant

Que dâraiije encore ? Si tout meurt avec nous, les annales domeafiqnes et la suite de pus «ncétres u'eit dpnc plus qu'une suite de cbimères, puisque nous n'avons pcmt d'aîeus, et que nous n'aurons point de iieveux. Les soins du nom et de la postérité sont denc firivolas ', rhonneur qu'on rend k la mémoire des hommes illustres, une erreur puérile, puisqu'il est ridicule d'honorer ce qui n^asè plus; la reUgton des tombeaux , une illusion vulgaire ; les cendres de nos pères et de nos amis , une vile poussière qu'il faut jeter au vent , et qui n'appartient i personne ; les dernières intentions des mourans , si sacrées parmi les peuples les plus barbares, le dernier son

d^une machine qui se dissout ; et, pour tout dire en un mot, si tout meurt avçc nous, les lois sont donc une servitude insensée ; les Rois et les Souverains, des £aintomes que la Ëiiblesse des peuples a élevés; la }usiice, une usurpation sur la liberté des hommes ; li loi des mariages, un vain scrupule; la pudeur, un préjugé; l'honneur et la probité , des chimères ^ les incestes , les parricides , les perfidies noires , des jeux de la nature, et des noms que la politique des législateurs a inventée.

YoiU où se réduit la philosophie sublime des impies ; voilà cette force, cette raison, cette sagesse, qu'ils nous vantent éternellement. Convenez de leurs maximes, et l'univers entier retombe dans un affreux chaos ; et tout est coi^fondu sur la terre ; et toutes les idées du vice et de la vertu sont renversées ; et les lois les plus inviolables de la société s'évanouissent ; et la discipline des mœurs périt 5 et le gouvernement des Etats et des £m« pires n'a plus de^ règle ; et toute rharmonie du corps politique s'écroule ; et le genre humain n'est plus qu'un assemblage d'insensés, de barbares, d'impudiques 9 de furieux, de fourbes, de dénaturés, qui n'ont plus d'antre loi que la force , plus d'autre firein que leurs passions et la crainte de l'autorité, plus d'autre lien que l'irréligion et l'indépendance , plus d'autre Dieu qu'eux-mêmes. Voilà le monde des impies ; et , si 'ce plan a£Ereux de république vous plaît , formez , si vous le pouvez , une société de ces hommes monstrueux. Tout ce qu'il nous reste à vous dire , c'est que vous êtes dignes d'y occuper une place (i).

Massillon. VéMd^urii

(t) Voyes, en vers, même sujet; et dans les Zt^om L&tàm mcknmt et modemes*

013 PHILOSOPHIE PRATIQUE. Sag Même aujet.

On éprouve un sentiment douloureux quand on sait qu'il existe des hommes ennemis de toutes ces idées 5 des hommes qui aiment mieux se rabaisser avec la natore entière I en attribuant son origine au hasard ou à une aveugle nécessité , que se résoudre k considérer les facultés spirituelles dont ils jouissent comme une Ëiible esquisse de la souveraine Intelligence. Ainsi , au lieu de se servir de leur esprit pour essayer de prêter de la force aux vérités consolantes , ou aux vraisemblances qui nous sont chères, ils s'appliquent au contraire à les combattre toutes , et cherchent à embarrasser y par des subtilités , les instructions qui tendent à fortifier les premiers pen-«chans de notre nature : on les voit se matérialiser,' pour ainsi dire, de leur propre choix, plutôt que de s'élever par les lumières de leur génie , et de nous entraîner avec eux dans les routes du bonheur et de Tespérance : ib ne veulent de l'éternité que pour la poussière dont ils se disent émanés ; ils n'en veulent point pour l'esprit et pour la pensée*

Quel honneur cependant peut-il leur revenir de cette supériorité de vue dont ils se glorifient, si elle n'est que le résultat d'un accrobsement semblable aux mouvemens des plantes, «t si nos facultés spirituelles, bien loin de se perdre, en quelque manière, dans l'intelligence infinie, bien loin de s'unir è quelque grande destinée , sont intimement associées è cette frêle structure qui chancelle de toutes parts, et dont chaque jour, chaque instant exjpoae la durée P Quel orgueil pourrions-nous tirer de ces facultés, si elles ne doivent nous servir qu'à décrire avec précision le cercle imperceptible du temps dans lequel nous devons vivre et mourir; si elles ne doivent nous servir qu^i duos élever au-dessus de nos égaux, pendant

33o MORALE RELIGIEUSE,

cet instant de vie qui va s'anéantir dans l'étendue des siècles , comme une vapeur légère dans rimmensité des airs ! Ah I que parlerions *nous d'éclat, de triomphe et d'élévation , quand nous renoncerions volontairement à la grandeur de la plus belle origine! nous serions fiers de la célébrité de notre pays , de l'honneur de notre fionille^ et la seule gloire que nous ne voudrions pas partager, ce serait celle de l'humanité entière, ce serait celle qui aT>partient à la dignité de notre natare !

Negker. Importance des Opinions reitgiettses.

L'InmiitMfditrf de l'Aiae.

Plus je rentre en moi , plus je me consulte , et pins je lis ces mots écrits dans mon âme : Séis fuste, et tu seras heureux! Il n*en est rien pourtant, à considérer l'état présent des choses : le méchant prospère, et le juste reste opprimé. Voyez aussi quelle indignation 8*iillunie en nous quand cette attente est frustrée I la conscience s'élève et murmure contre son auteur } elle lui crie en gémissant : « Tu m'as trompé! »

« Je t'ai trompé , téméraire ! qui te Ta dit? Ton âme est-elle anéantie 7 as-tu cesié d'eiist^r? 6 Bvutusl 6 mon fils ! ne souille point ta noble ^e en la finissant : ne laisae point ton espoir et ta gloire avec ton corps aax champs de Philippes. Pourquoi dis-tii ia ^eriu n^est rien, quand tu vas jouir du prix de h tienm f Tu vàs inonrir , paoseatu j non, tu Tas vivve, et c'est alovs que je tiendrai tout ce qiie je t'ai promis. »

On dirait, aux Btuirniures des fanpatians iportals , <pe IHeu leur doit la récompensa avant le mérile, at^'il est obligé de payer leur vertu d'avance. Oh t sayanabans premièrement, et puis«ou# serans hauraux. M^exigeoi^ pas le prix avant la victoire , ni le salaire avaMt la travail. Ce n^#st point dans la boa, Jàssit nularque^qua ks

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 33i

vAÎnqueun de nos jeus sacrés sont couronné», c'est après qu'ils Pont parcourue*

Si l'Ame est immatérielle, elle peut survivre au corps ; et, si elle lui survit, la Providence est justifiée. Quand je n'aurais d'autre preuve de l'immatérialUé de l'âme , que le triomphe du. méchant et l'oppression du jusle en ce monde, cela seul m'empêcherait d'en douter. Une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle me ferait chercher k la résoudre. Je me dirais e « Tout ne « finit pas pour mpi aivec la vie ^M^t rentre dans l'ordre a à )a iiiort(i). » J. J« RoifSSBAU. Emile.

L'EvsQgUe.

La majesté des Ecritures m'étonne; la sainteté de l'Evangile parle k mon coiur. Voyee les livres des philosophes avec tonte leur pompe ; qu'ik sont petits près de eelui^à ! Se peut- il quHm livre, k la fi>is si snblime et si sage, aoit l'ouvrage des hommes! Se peut-*il qup cdui dont il £ût rhiatoirena ^t qu'un homme lui-*méme? £st*-ee là le ton d'un enthpusiaste ou d'un ambitieux sectaire? Quelle dfocear! quelle poreté dans s^s mmurs! quelle grâce touchante dans ses instructions i quelle élévation dans ses maximes I queUe- profonde sagesse dans ses discours I quelle pré^enpe d'esprit, quelle fii|esae et quelle jastesse dans ses. réponses! quel empire sur ses passimis i Où est l'homme , où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir, sans faiblesse et sans osêentatioa 7 Quand Pla^n peint son juste imaginaire couvert de tout l'opprobre du crime, et digne de tous les prix de la vertu, il peint trait pour trait Jésus- Christ ; la ressemblance est si frappante, que tous les Pères l'ont sentie, et qu'il n'est pas possible de s'y tromper.

Quek préjugés, quel aveuglement ne iauuil point avoir pour oser comparer le fils de Sophronisque au fik de Marie! Quelle distance de Tun à l'autre! Socrate mourant sans douleur, sans ignominie, soutint aisément jusqu'au bout son personnage ; et si cette facile mort n'eât honoré sa vie, on douterait si Socrate, avec tout son esprit, fut autre chose qu'un sophiste. Il inventa , dit-on, la morale; d'autres , avant lui, l'avaient mise en pratique; il ne fit que dire ce qu'ils avaient fait; il ne fit que mettre en leçons leurs exemples. Aristide avait été juste avant que Socrate eût dit ce que c'était que la justice. Léonidas était mort pour son pays avant que Socrate eût fait un devoir d'aimer la patrie. Sparte était sobre avant que Socrate eût loué la sobriété ; avant qu'il eût loué la vertu, la Grèce abondait en hommes vertueux. Mais où Jésus avait-il pris chez les siens cette morale élevée et pure, dont lui seul a donné les leçons et l'exemple ? Du sein du plus furieux fanatisme, la plus haute sagesse se fit entendre , et la simplicité des plus héroïques vertus honora le plus vil de tous les peuples. La mort de Socrate, philosophant tranquillement avec ses amis, est la plus douce qu^on puisse désirer; celle de Jésus expirant dans les tounnens, injurié, raillé, maudit de tout un peuple, est la plus horrible qu'on puisse craindre. Socrate, prenant la coupe empoisonnée, bénit celui qui la lui présente et qui pleure. Jésus , au milieu d'un afEreux supplice, prie pour ses bourreaux acharnés. Oui , si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage , la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu.

Lb hAme.

L'Eloquence Chrétienne.

Les anciens n'ont connu que l'éloquence judiciaire et politique: l'éloquence morale, c'est-i-dire l'éloquence

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. S33

de tout temps , de tout gouvernement, de tout pays , n'a paru sur la terre qu'avec la lot ëvangélique. Gicéron défend un client ; Dëmosthène combat un adversaire , ou ' tiche de rallumer l'amour de la patrie chez un peuple dégénéré : l'un et l'autre ne savent que rallumer les pas*sions , et fondent toutes leurs espérances de succès sur le trouble qu'ils jettent dans les cœurs. L'éloquence de la chaire a cherché les siens dans une région plus ékvéé. C'est en combattant les mouvemeos de l'âme qu'elle prétend séduire^ c'est en apaisant toutes les passions qu'elle s'en veut faire écouter. Dieu et la charité, voilà son texte, toujours le même, toujours inépuisable. Il ne lui faut ni les cabales d'un parti , ni des émotions popu« laires, ni de grandes circonstances pour briller. Dans la paix la plus profonde, sur le cercueil du citoyen le plus obscur, elle trouvera ses mouvemens les plus sublimes; elle saura intéresser pour une vertu ignorée ; elle fei*a couler des larmes pour un honune dont on n'a jamais entendu parler. Incapable de crainte et d'injustice , elle donne des leçons aux Rois, mais sans les insulter; elle console le pauvre, mais sans flatter ses vices. La politique et toutes les choses de la terre ne lui sont point inconnues; mais ces choses, qui faisaient les premiers motifs de l'éloquence antique, ne sont pour elle que àe» raisons secondaires; elle les voit des hauteurs où elle domine, comme un aigle aperçoit, du sommet de la montagne, les objets abaissés de la plaine (i).

Chateaubeiand. GMe du ChristùmUmê.

Influence du Catholicisme sur les Beaux-Arts.

C'bst quand un culte pompeux exige de magnifiques temples, des cérémonies imposantes, un appareil écla-

(t) Yoyev €àraûtèreê ou Jhrtrmfê.

834 MORALE &BLIOIEUSB,

tant; c'est quand la religion o£Bre aux yeox les objeto sensibles de la vénération publique ^ quand la terre et le ciel sont peuplés d'êtres surnaturels à qui l'imagination peut prêter une fonde ; c'est alors , dis-je , que les arts eacoo* rages, ennoblis^ atteignent le faite de leur splendeur et de leur perfection. L'architecte, appelé aux honneurs et à la fortune^ conçoit le plan de ces basiliques ^ de ces câthé* drales dont l'aspect imprime ua effiroi religieux , dont les riches murailles sont décorées des che&-^ 'œuvre de l'art. Ce temple , ces autels sont parés des marbres et des métaux précieux dont la sculpture a fait des anges ^ des bienheureux, des inuges d'hommes illustres. Les chœurs, les jubés , les chapelles sont ornés de tableaux appendus de toutes parts. Ici, Jésus meurt sur la croix; U^ sur le Thabor , il resplendit de tout l'éclat de la majesté divine. L'art, si ami de l'idéal , lui qui se complatt uniquement dans le Ciel , y va chercher $es créations les plus suUimes, un saint Jean, une sainte Cécile^ une Marie siutout, cette patronne de toutes les âmes tendres ) cette Vierge, modèle de toutes les m^es, médiatrice de grAce, placée entre l'homme et son Dieu, être auguste et touchant, dont aucune autre religion n'offre la ressemblance ni le modèle. Durant les solennités, les étoffes les plus recherchées, les broderies, les pierres précieuses recouvrent les autels , les prêtres , les vases , et jusqu'aux cloisons du saint Keu« La musique en complète le charme par les chants les plus ravissans, par l'harmonie des orchestre^. Ces encouragemens si efficaces se renouvellent en cent lieux divers ; les métropoles , les paroisses , les monastères , les simples oratoires, voulant briller à l'envi, et captiver toutes les puissances de Vàme religieuse. Les célèbres écoles d'Italie et de la Flandre ont fleuri sous cette influence, et les plus 1>eaux ouvrages qui tious en restent attbslmt la magnificence des eiicouragemens que leur prodigua le culte catholique.

Ch. de Vi]jAftf« RtfûnmUon dg loÊiher.

ou PBIIiOSOPfii£ PRATIQUE. 836

Les Dourixiiu.

Du0is plus de hait siècles , la France est gouTernée par des Monarques issus du même sang. Connaissez-vous surlaterre une race meilleure; une plus longue suite de Rois pieux, vaillans et bons, plus faits pour occuper un trftne ^ et plus dignes de commander aux hommes ? La France, je le sais, a eu quelques méchans princes, ses jours de décadence comme de gloire, dHnfortune comme de prospérité; telle est la commune destinée de tous les peuples de la terre. Mais où trouver en Europe une nation qui ait été pendant huit cents ans plus heureusement et plus glorieusement gouvernée que la nôtre par d^s Princes d^une même dynastie ?

Faut'il rappeler ici et ce Louis YI , nouveau fonda* leur de la monarchie ; et ce Philippe qui mérita et qui a gardé le titre d^ Auguste; et ce saint Louis, grand homme de guerre comme grand législateur, qui sut toujours être Roi en chrétien, et chrétien en Roi ^ et ce Charles, dont le surnom atteste encore la haute sagesse j et ce Louis XII , le Père du peuple ; et ce François I*% le Père des lettres ; et ce bon , ce grand Henri , dont la mémoire sera éternellement populaire; et ce Louis-le- Grand qui a donné son nom au plus beau des siècles; et cet immortel duc de Bourgogne, qui promettait à la France un règne si be^u ; et ce Dauphin , plus rapproché de nous, qui joignait tant de lumières à tant de vertus; ^ ce Monarque aussi bon qu'infortuné, dont je n'ose ici prononcer le nom, dofit U JOUVeilir nous accable, dont le cœur ne sut qu'aimer et pardonner, et qui, aujourd'hui, est un des anges tulélaires de la France, après avoir été victinie de son amour pour elle r Je crois voir ces longiJies générations de Rois se lever de leurs sépulcres « nous apparaître dans ce temple, toutes rajron-

nantes de gloire et de majesté, et présenter elles-mêmes au peuple français rhéritier de leur trône et de leur puissance. Oui , c'est de leurs Royales mains que nous avons reçu notre Monarque avec les Princes de son auguste Mabon. Qu'il vive, qu'il règne, qu'il trouve dans nous les sentimens que ses prédécesseurs trouvèrent toujours dans nos pères , toutes les fois qu'ils ne furent pas égarés par les fureurs des partis.

Guerriers valeureux, vous, dont les uns, blanchis dans les camps , se sont illustrés par de hauts faits j dont les autres, trop jeunes encore pour avoir couru les mêmes hasards , brûlent de la même ardeur, défenseurs armés du trône et de la France ; et vous aussi, Français de tous les rangs, nous tous, éclairés par la même expérience , soyons animés des mêmes sentimens. Le mo-ment est venu de renouer pour jamais l'antique alliance de l'autel et du trône, de reconnaître hautement que les deux ancres de salut pour la France sont la religion et la légitimité. Fixons tous ensemble nos regards sur ce cercueil. Là repose le héros de la fidélité. C'est sur salombe qu'il faut abjurer nos erreurs et nos écarts , et protester plus que jamais de notre inviolable dévouement à la foi comme aux enfans de saint Louis. Ainsi nous marcherons sur les traces du Prince, objet dé nos regrets et de notre vénération ; ainsi , chrétiens et Français , nous vivrons, nous mourrons fidèles à Dieu , au Roi , à la patrie. L'Abbé Fratssinous. Oraison funèbre du Prince de Condé.

La Conscience.

PiiRTOtTT nous fendons hommage, par nos troubles et par nos remords secrets, à la sainteté de la vertu que nous violons; partout un fonds d'ennui et de tristesse inséparable du crime nous fait sentir que Tordre et l'in-

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 337

nocence sont le seul bonheur qui nous était destiné sur la terre. Mous avons beau faire montre d'une vaine intrépidité, la conscience criminelle se trahie toujours elle* même. Les terreurs cruelles marchent partout devant nous; la solitude nous trouble; les ténèbres nous alarment j nous croyons voir sortir de tous côtés des fantômes qui viennent toujo^irs nous reprocher leshorreurs secrètes de notre Ame; des songes funestes nous remplissent d'if mages noires et sombres; et le crime, après lequel nous courons avec tant de goût, court ensuite après nous comme un vautour cruel, et s'attache à nous pour nous déchirer le coeur et nous punir du plaisir qu'il nous a luimême donné (i).

Massillon.

Du Remords et de la Conscience.

La conscience fournit une seconde preuve de l'im« mortalité de notre âme. Chaque homme a au milieu du cœur un tribunal où il commence par se juger soi-même, en attendant que l'arbitre souverain conGrme.la sentence. Si le vice n'est qu'une conséquence physique de notre organisation, d'où vient cette frayeur qui trouble les jours d'une prospérité coupable ? Pourquoi le remords est-il si terrible, qu'on préfère souvent de se soumettre à la pauvreté et à toute la rigueur de la vertu, plutôt que d'acquérir des biens illégitimes ? Pourquoi y a-t-il une voix dans le sang , une parole dans la pierre ? Le tigre déchire sa proie, et dort; l'homme devient homicide, et veille. Il cherche les lieux déserts, et cependant la èolitude Teffiraie ; il se traîne autour des tombeaux , et cependant il a peur des tombeaux. Son regard est in^

(1) Voyes sur oe morcMa et les trois SoivanSy les vers; et les Z^ons Laiinu apàenn^ et modemu.

quiet et mobile ; il ti^ose fixer le mtir de la saDe du festin , dans la crainte d^y voir des caractères funestes. Tous ses sens semblent devenir meilleurs pour le tourmenter : il voit au milieu de la nuit des lueurs menaçantes ; ïl est toujours environné de l'odeur du carnage ; il découvre le goût du poison jusque dans les mets qu'il a lul-mCme apprêtés; son oreille, d'une étrange subtilité, trouve le brcdt où tout le monde trouve le silence; et, en embrassant son ami, il croit sentir sous ses vétemens un poignard caché.

CRAtEAUBaiANO. Génie du ChrisdanUmt.

Même sujet.

CoKSCiENCB I conscience ! instinct divin ; immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un .être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends Thomme semblable à Dieut c^est toi qui fais Pexcellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêles, que le triste privilège de m'égarer d'erreur en erreur, à Taide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe.

Grâces au Ciel , nous voilà délivrés de tout cet efirajant appareil de philosophie , nous pouvons être hommes sans être savans ) dispensés de consumer notre vie à Tétude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions humaines. Mais ce n'est pas assez que ce guide existe, il faut savoir le reconnaître et le suivre. S'il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent? Eh! c'est qu'il nous parle la langue de la nature que tout nous a fait oublier. La conscience est timide; elle aime la re* traite et la paix, le monde et le bruit répouvaotent ; les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ewier

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. SSg

mia ; elle fait oa se tait deyant eux. Lcw voix bruyante étouffe la sienne, etTempéche de se faire entend»; le fanatisme ose la contrefaire, et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d**tre ëconduîte ; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus ; et, après de si longs mépris pour elfe, il en coûte autant de la rappeler qu^il en coÛU de la bannir.

J. J. RovsMAir. EmiU.

La Traie et la Fausse Philanthropie.

Il y a deux manières de se donner aux hommes. La première est de se Ésiire aimer, non pour être leur idole, mais pour employer leur confiance à les rendre bons. Cette philanthropie est toute divine. Il y en a une autre qui est une fausse monnaie, quand on se donne aux hommes pour leur plaire, pour les éblouir , pour usurper de l'autorité sur eux en les flattant. Ce n'est pas eux qu'ota aime , c'est soi-même. On n'agit que par vanité et par intérêt; on faitisemblant de se donner, pour posséder ceux h qui on fait accroire qu'on se donne à eux. Ce faux phi*lanihrope est comme un pêcheur qui jette un hameçon avec un appit *. il paraît nourrir les poissons, mais il les prend et les fait mourir. Tous les tyrans , tous les magistrats, tous les politiques qui ont de l'ambition, paraissent bienfaisans et généreux ; ils paraissent se donner, et ils veulent prendre les peuples; ils jettent l'hameçon dans les festins, dans les compagnies, dans les assemblées publiques; ils ne sont pas sociables pour l'Intérêt des hommes, mais pour abuser de tout lu genre humain. Ils ont un esprit flatteur, insinuant, artificieux, pour corrompre les mœurs des hommes comme >lea courtisanes , et pour réduire en servittide tout ceux dont ik ont besom. La corruption de ce qu'il y a de meilleur est le plus per-*» nicieux de tous les maux. De tels hommes sont las pcsies

S4o MORALE RELIGIEUSE,

du genre humain. Au moins Tamour-propre d'un, misanthrope n'est que sauvage et inutile au monde ; mais celui de ces faux philanthropes est traître et tyrannique^ ils promettent toutes les vertus de la société, et ils ne font de la société qu'un trafic dans lequel ils veulent tout attirer à eux , et asservir tous les citoyens. Le misanthrope fait plus de peur et moins de mal. Un serpent qui se glisse entre les fleurs est plus à craindre qu'un animal sauvage qui s'enfuit vers sa tanière, dès qu'il vous aperçoit.

Fénelon.

Le Ridicule en France,

« Le ridicule, dit Raynal, est l'arme figurorite des Français. » Mieux que d'autres, il est vrai , ils savent l'aiguiser ; mais cette arme , avec laquelle il est si dangereux de les laisser jouer, s'est souvent tournée contre eux*mémes. Je ne parle pas seulement des conquêtes matérielles que notre légèreté nous a fait perdre, et que Montesquieu nous rappellera, je parle surtout des ob* stades qu'elle a trop souvent apportés au développement de nos lumières et à notre ascendant près des étrangers.

« Il est rare, dit La Bruyère, que celui qui fait rire se fasse estimer. » Faut-il en conclure que l'auteur si piquant, si gai des Caractères ait voulu jH*oscrire l'innocente gaieté, ce don du Ciel, et repousser le ridicule, ce remède si bon, quand il est bien administré? Non, ce n'est que l'indiscret usage que le judicieux moraliste a prétendu nous interdire, car il dit encore : « Il ne faut pas mettre le ridicule où il ne doit pas être. » C'est là, en effet, le plus grand des torts où, surtout en France , puisse tomber un écrivain ; et ce tort , qui a eu sur nos mœurs, sur notre caractère , sur les événemens, l'influence la plus funeste, nous aoroBS trop souvent à le signaler dans cette histoire. Pour en indiquer les conséquences, citons ici quelques exemples.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 34 1

La religion a eu ses abus^ ses excès, qui méritaient d^étre flétris, bien moins par le rire que par Pindignation de tons les gens de bien. Mais cette religion , si nous lui devons notre civilisation et tout ce que nous sommes, fallait-il Pimmoler, par exemple , dans le saint et gêné* reux apôtre qui, le premier, vint, au prix de son sang, nous en apporter les bientaita ?

Voilà pourtant comment un de nos grands poëtes a traité saint Denis ! Ce n'est pas tout : une jeune et miraculeuse héroïne sauve la France du joug de l'Angleterre, et pour nous conserver notre nom et nos droits, meurt sur un bâcher, dans d'horribles tortures, ne nous demandant, pour tant de sacrifices, que des larmes et des prières : et le même poëte, dans le même poëme où l'apôtre des Gaules est ridiculisé, a prétendu nous faire rire, rire, hélas! et de qui? de notre Jeanne d'Arc! Et ne croyez pas qu'il se soit trompé ! tout un siècle a

ri La Bruyère encore avait bien raison de le dire :

• Le caractère des Français demande du sérieux dans le souverain. » Que sera-ce donc quand de grands écrivains qui , par leur pensée devraient gouverner les nôtres, viendront les pervertir, et chercher dans notre nature encline à la malignité les élémens de leurs succès?

Notre théâtre , dira-t-on , n'a point d'ouvrage tel que la PucelU de Voltaire. Il en a de plus dangereux, que, parmi beaucoup d'excellens, nous ferons connaître, et qui déjà sont trop connus; trop souvent nous y avons ri au profit du vice, quand nous ne devrions rire qu'à ses dépens, quoique Tacite ne veuille pas même qu'on rie du vice (i).

C'est un fait remarquable que les plus profonds moralistes ont condamné le rire, en songeant sans doute à la source maligne d'où souvent il sort.

(i) liièc titmo vàia ridei. Germ.

by'Googk

3/(* MORALE REUGIEVSE,

On cherche les rieurs , et moi je les évite ,

nous dit La Fontaine lui-même qui , daiw sa belle fable de PhUémon et Baucis^ remarque qu'un senUmeni mo^ (pieur est le propre de VhabifacU impie que les Dieux veulent détruire* Ce triste sentiment domine chez des gens pour qui ^indulgente loi du Christ semble n^étre paa venue I et nous le trouverons en France avant la prédication de saint Dénia.

C^ast encore un poite comique, Regnard^ qui a dit :

L'homme est, dé sa nature , un animal qui rit; Mais quand il ni à ton , je crois que, sans scrtrpule , On peut bien le nonuncr animal ridicule.

Le siècle le moins religieux de notre histoire, le dirhuitième, est celui qui a le plus malheureusement déplacé le rire. U ne faut paa en conclure pourtant que le rire excessif date en France de cette époque. La Fronde est plus rieuse , mais plus franchement gaie aussi que la Régence.

En remontant plus haut, ne vent>ns-nous pas, dans un drame du treisième siècle , notre esprit railleur éclater, au sein de nos croisades mêmes, où nous courions armés de fer et d'épigrammes contre les mécréans?Et plût au Ciel que nos armes légères n^eussent jamais eu d'autre but !

En remontant jusques à saint Bernard, mémorable époque où notre idiome ^ se développant avec nos mœurs, paraît sortir des langes maternels, nous trouverons xai farcita (drame latin, farci de mots français) par un disciple d'Abeilard^ et nous verrons jaillir de cette farciture un ridicule déplacé.

Mais remontons encore , et , d'un pas , franchissons environ neuf cents ans : eh bien ! dans un de nos plus anciens drames , empreint de tous les caractères d'une

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 343

exactitude scrupuleuse , nous verrons , au troisième siècle, les touchantes prédications de saint Denis accueillies ironiquement dans Lutèce, et repoussées par des plaisanteries que nous citerons , et que viendra renouveler, quinze siècles aprèa, contre le même saint, l'auteur de ta Pucelle; de sorte que le christianisme, presqu'à sa naissance et à son apogée, aura parmi nous rencontré le même adversaire, toujours fiitile, et d'autant plus à craindre que, prenant mille formes, ici donnant à son dédain moqueur l'apparence d'un raisonnement réàéchî, là, cynique et sans firein, et plus loin, répandant les ris, les traits brillans et tant de vives étincelles qu^on les prendrait pour la lumière, il vous échappe par sa légèreté, sûr d'avoir pour lui les rieurs, c'est-à-dire en France la majorité qui , selon un mot trop vrai, ne hait pas ^u'on F abuse ^ pourvu gu'çn l'amuse.

D'où nous vient cette disposition d'esprit, et si ancienne et $i constante? Les auteurs de V Histoire littéraire ^^ /a France ont compris l'intérêt d'une semblable question , que Voltaire s'est bien gardé de soulever , même dans son Essai sur les Mœurs, Nos savans bénédictins , en parlant (t. II, p. 34) d'après Sidoine Apollinaire, de l'esprit léger et de dénigrement avec lequel les écrits sérieux étaient re^us chez bous, dès le cinquième siècle, disent que l'ardeur des écrivain^ graves se trouvait arrêtée par-là; ils ajoutent : « On vit des traces de cette maladie dans les Gaules avant la fin de ce âècle (le cinquième), et l'on ne s^uroit dire au vrai à quoi elle devoit son origine. »

S'il nous était permis, après k modeste aveu de tels hommes t de hasarder une conjecture , noua rechercherions n cette maladie ne nous viendrait pas de cet esprit guerrier, aventureux qui, déjà sous César, nous faisait entreprendre des guerres {de Bel. Gal.f 1. III, c. i) dans lesquelles on nous a vus toujours si pleins de con*

fiance, que nous n'ayons pas craint, dès le temps de Brennus, d'aller jeter dans Rome, aux plus fiers des vainqueurs, un Malheur aux Qoincus ! nous demanderions pourquoi les Romains désignaient par le même nom {gailus) nos pères les Gaulois et ce bniyant gallinacé qui, de l'ayeu de Pline ^ fait peur au lion même, et qui, non moins galant que belliqueux , sait yaincre et chanter ses conquêtes; nous examinerions si l'esprit de brayade et d^insultante raillerie n'est pas, depuis Homère, un des traits distincpfs de Pesprit guerrier ; enfin si c'est sans raison que Caton l'ancien a rapproché dans notre caractère le double penchant qui nous porte à faire en même temps la guerre et de l'esprit (i). Mais nous reviendrons sur cette phrase de l'illustre censeur, en remontant jusqu'à notre berceau, caries nations ont une enfance quelquefois bien longue , et une jeunesse plus ou moins orageuse : heureuses celles qui, comme la nôtre, sentent enfin le prix de la maturité !

Onésime Lbhot. Tkéâtre Français j

Histoire de France. Litrod.

L'Amour de la Patrie.

Aimer sa patrie, c'est &ire tous ses efforts pour qu'elle soit redoutable au dehors et tranquille au dedans* Des victoires ou des traités avantageux lui attirent le respect des nations. Le maintien des lois et des mjoeurs peut seul affermir sa tranquillité intérieure; ainsi, pendant qu'on oppose aux ennemis de TEtat des généraux et des négociateurs habiles, il faut opposer à la licence et aux vices qui tendent k tout détruire, des lois et des vertus qui tendent i tout rétablir : et de là quelle foule de devoirs , aussi essentieb qu'indispensables , pour

(i) Duat rci oonfequitur : rem miiitartm et ^rgutè iogui.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 3/,5

chaque classe de citoyens, pour chaque citoyen en particulier !

O vous, qui êtes Pobjet de ces réflexions , vous, qui me faites regretter en ce moment de n'avoir pas une éloquence assez vive pour vous parler dignement des vérités dont je suis «pénétré; vous, enfin, que je voudrais embraser de tous les amours honnêtes , parce que vous n'en seriez que plus heureux, souvenez-vous sans cesse que la patrie a des droits imprescriptibles et sacrés sur vos talens , sur vos vertus , sur vos sentimens et sur toutes vos actions; qu'en quelque état que vous vous trouviez, vous n'êtes que des soldats en faction , toujours obligés de veiller pour elle , et de voler à son secours au moindre danger I

Pour remplir une si haute destinée, il ne suffit pas de vous acquitter des emplois qu'elle vous confie , de défendre ses lois, de connaître ses intérêts, de répandre même votre sang dans un champ de bataille ou dans la place publique. Il est pour elle des ennemis plus dangereux que les ligues des nations et \eï divisions intestines ; c'est la guerre sourde et lente , mais vive et continue , que les vices font aux mœurs : guerre d^autant plus fiineste que la patrie n'a par elle-même aucun moyen de l'éviter ou de la soutenir. Permettez qu'à Texemple de Socrate, je mette dans sa bouche le discours qu'elle est en droit d'adresser à ses enfans :

« C'est ici que vous avez reçu la vie, et que de sages institutions ont perfectionné votre raison. Mes lois veillent à la sûreté du moindre des citoyens, et vous avez tous fait un serment formel ou tacite, de consacrer vos jours à mon service. Yoilà mes titres : quels sont les vôtres pour donner atteinte aux inœurs qui servent mieux que les lois de fondement à mon empire ? Ignorezvous qu'on ne peut les violer sans entretenir dans l'Etat un poison destructeur; qu'un seul exemple de dissolution peut corrompre une nation et lui devenir plus funeste que

346 MORALE BKLIGIËUSE,

la perte d'une bataille ; que vous respecteriez la décence publique , s^il vous fallait du courage pour la braver, et que le faste avec lequel vous étalea^ des excès qui restent impunis est une lâcheté aussi méprisable quHnsoiente?

« Cependant vous osez vous approprier ma gloire , et vous enorgueillir aux yeux des étrangers d'être nés dans cette ville qui a produit Solon et Aristide, de descendre de ces Héros qui ont fait si souvent triompher mes armes. Mais quels rapports y a-t-il de communs entre ces sages et vous ? Je dis plus : qu'y a-t-il de commun entre vous et vos aïeux ? Savez-vous qui sont les compatriotes et les enfans de ces grands hommes? les citoyens vertueux, dans quelque état qu'ils soient nés , dans quelque inter-^ valle de temps qu'ils puissent naître.

fc Heureuse leur patrie , si, aux vertus doût elle s'honore , ils ne joignaient pas une indulgence qui concourt à sa perte ! Ecoutez ma voix à votre tour , vous qui , de siècle en siècle, perpétuez la race des hommes précieux à l'humanité. J'ai établi des lois contre les crimes ; \e n'en ai point décerné contre les vices, parce que ma vengeance ne peut être qu'enti^ vos mains 9 et que vous s^s pouvez les poursuivre par une haine vigoureuse. Loin de la contenir dans le silence, il faut que votre indignation tombe en éclats sur la licence qui détruit les mœurs, sur les violences, les injustices et les perfidies qui se dérobent à la vigilance des lois , sur la fausse probité, la fausse modestie, la fausse amitié et toutes ces viles impostures qui surprennent l'estime des hommes ; et ne dites pas que les temps sont changés, et qu'il faut avoir plus de ménagemens pour le crédit des coupables : une vertu sans principes est une vertu sans ressources ; dès qu'elle ne frémit pas à l'aspectdes vices , elle en est souillée.

« Songez quelle ardeur s'emparerait de vous , si tout à coup on vous annonçait que l'ennemi prend les armes, qu'il est sur vos frontières, qu'il est à vos portes. Ce n'est pas là qu'il se trouve aujourd'hui ; il e$t au milieu

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE, 34;

de vous, dans le sénat, dans les assemblées de la nation, dans les tribunaux , dans vos maisons. Ses progrès sont si rapides, qu'à moins que les Dieux ou les gens de bien n'arrêtent ses entreprises , il faudra bientôt renoncer à tout espoir de réforme et de salut »

Si nous étions sensibles aux reproches que nous venons d'entendre , la société , devenue par notre excessive condescendance un champ abandonné aux tigres et aux serpens, serait le séjour de la paix et du bonheur. Ne nous flattons pas de voir un pareil changement : beaucoup de citoyens ont des vertus; rien de si rare qu'im homme vertueux, parce que, pour l'être en effet, il faut avoir le courage de l'être dans tous les temps, dans toutes les circonstances , malgré tous les obstacles , au mépris des plus grands intérêts.

Maîssi les âmes honnêtes ne peuvent pas se confédérer contre les hommes faux et pervers, qu'elles se liguent du moins en faveur des gens de bien ; qu'elles se pénètrent surtout de cet esprit d'humanité qui est dans la nature, et qu'il serait temps de restilunr à la société, d'où nos préjugés et nos passions l'ont bannL II nous apprendrait à n'être pas toujours en guerre les uns avec les autres, à ne pas confondre la légèreté de l'esprit avec la méchanceté du cœur , à pardonner les défauts , à éloigner de nous ces préventions et ces défiances , sources funestes de tant de dissensions et de haines. Il nous apprendrait aussi que la bienfaisance s'annonce moins par une protection distinguée et des libéralités éclatantes, que par le sentiment qui nous intéresse aux malheureux.

Vous voyez tous les jours des citoyens qui gémissent dans l'infortune , d'autres qui n'ont besoin que d^un mot de consolation, et d'un cœur qui se pénètre de leurs peines ; et vous demandez si vous pouvez être utiles aux hommes, et vous demandez si la nature nous a donné des compensations pour les maux dont elle nous afBige ! Ah! si vous saviez quelles douceurs elle répand dans les

âmes qui suivent ses inspirations ! Si jamais vous arrachez un homme de bien à Tindigence, au trépas, au déshonneur, j'en prends à témoin les émotions que vous éprouverez ; vous verrez alors qu'il est dans la vie des momens d'attendrissement qui rachètent des années de peines. C'est alors que vous aurez pitié de ceux qui s^alanneront de vos succès , ou qui les oublieront après en avoir recueilli le fruit.

Ne craignez point les envieux : ils trouveront leur supplice dans la dureté de leur caractère ; car l'envie est une rouille qui ronge le fer. Ne craignez pas la présence des ingrats ; ils fuiront la vôtre , ou plutôt ils la rechercheront, si le bienfait qu'ils ont reçu de vous fut accompagné et suivi de l'estime et de Pintérét ; car si vous avez abusé de la supériorité qu'il vous donne, vous êtes coupables , et votre protégé n'est qu'à plaindre. On a dit quelquefois : Celui qui rend un service doit l'oublier ; celui qui le reçoit, s'en souvenir; et moi je vous dis que le second s'en souviendra , si le premier l'oublie. Et qu'importe que je me trompe ? Est-ce par intérêt qu'on doit faire le bien (i) ?

Barthélémy. Voyage d*AnacharsU.

Servir sa Patrie.

Tout homme en naissant contracte l'obligation d'aimer sa patrie , et en se nourrissant dans son sein , il ratifie l'engagement de vivre et de mourir pour elle. Mais la patrie , ayant divers besoins , n'exige pas de tous sts enûins les mêmes sacrifices : les uns versent leur sang dans les combats , les autres arrosent nos campagnes de leurs sueurs, d'autres, levant les mains au ciel, prient pour notre prospérité, ou pleurent sur nos crimes , tandis

(i) Voyez les Leçons Laùnu anciennes ^ 1. 1.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 349

que d'autres, veillant sur le. dépôt des lois, maintiennent parmi les citoyens les droits de l'équité et de la justice. Mais si tout à coup, fondant sur nous, un en* nemi cruel ravageait nos possessions , enlevait ou égor* geait nos frères ; renversait nos temples, nos lois, nos autels , et menaçait TEtat d'une subversion entière , au premier cri d'efFroi et de douleur de la patrie éplorée , descendant de leurs tribunaux , suspendant leurs sacrifices, s'arrachant de leurs cloîtres, accourant de leurs déserts, juges, prélats, cénobites, solitaires, viendraient grossir la troupe des guerriers, donner l'exemple du zèle et du courage, et s'ils ne savaient combattre, du moins ils sauraient mourir.

Tout homme natt donc soldat, quoique tout soldat ne porte point les armes. Mais le jour que la patrie, croyant avoir besoin de son bras, appelle un citoyen à son secours , ou que , ce citoyen venant s'^offirir de luimême, elle veut bien agréer sea services, il reçoit le caractère de ministre armé pour sa défense , il devient une victime honorable dévouée à la sûreté publique, et par un engagement solennel, il resserre ses premiers nœuds , il retourne à sa destination originaire. C'est donc le jour que, succédant au trône de leurs pères, nos Rois vien* nent prendre sur l'autel le glaive pour nous protéger et le sceptre pour nous conduire ; le jour que , marchant sur les traces de leurs ancêtres, notre jeune noblesse bit les premiers pas dans la. carrière où ils se s<9lDt illustrés; le jour que la patrie, sonnant l'alarme, invite le citoyen qui n'a pas fatit choix d'une profession à prendre parti sous ses enseignes, ou qu'arrachant le pitre il ses troupeaux , le cultivateur k sa charrue , elle lui dit : « Gesse de me nourrir, et viens me défendre. » C'est en ce jour que tous ces enfans de l'État passent dans la classe honorable de ses défenseurs. Là , sous les yeux du Dieu des armées qui fait la revue de ses nouveaux soldats, chacun d'eux^en se revêtant de ses armes |

86o MORALE REUGIEUSE ,

reçoit comme en dépôt la sûreté de nos campagnes , le repos de nos villes, la vie, la liberté de ses frères; il devient Tépée et le bouclier de celui qui n*en a point i ou dont le bras, trop faible pour les porter, ne saurait en faire usage ; et Dieu lui dit, comme à Josué , comme & Grédéon , comme à tous les chefs de son peuple : « Allez, voici mes ordres; soyez vaillans !.... »

De Noé. Discours pour une Biné" diction des Drapevnm.

Ijcs jeunes gtns cwrompus de bonne heure sont inhumatas et cruels; le jeune homme sage jusqu'à vingt ans est le meilleur et le plus aimable des hommes.

J'âi too|ottrs TU que les jeunes gens corrompus de bonne heure étaient inhumains et cruels ] leur imagination, pleine d^un seul objet , se refusait à tout le reste; ils ne connaissaient ni pitié, ni miséricorde; ils auraient sacrifié père et mère | et l'univers entier, au moindre de leurs plaisirs.

Au contraire , un jeune homme , élevé dans une heureuse simplicité , est porté par les premiers mouveoriens de la nature vers les passions tendres et affectueuses : son coeur compatissant s^émeut sur les peines de ses semblables \ il tressaille d^aise quand il revoit son camarade $ ses bras lavent trouver des étreintes caressantes, ses yeux savent verser des larmes d'attendrissement 5 il est sensible À la honte de déplaire, au regret d*a voir offensé. Si l'ardeur d'un sang qui s'enflamme le rend vif, emporté , colère, on voit, le moment d'après, toute la bonté de son cœur dans l'effusion de son repentir; il pleure, il gémit sur la blessure qu'il a faite ; il voudrait , au prix de son sang , racheter celui qu'il a versé : tout son emportement s'éteint, toute sa fierté s'humilie devant le sentiment de sa faute. Est-il offensé lui-mémeP au fort de sa fureur, une

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 35t

excuse, un mot le désarme ; il pardonne les torts d^autrui d'aussi boncœur quMl répare lessiens. L'adolescence n^est PAge ni de la vengeance, ni de la haine ; elle est celui de la commisération, de la clémence, de la générosité. Oui, je le soutiens, et je ne crains point d*étre démenti par l'expérience, un enfant qui n'est pas mal né, %t qui a conservé jusqu'à vingt ans son innocence, est, & cet âge, le plus généreux, le meilleur, le plus aimant et le plus aimable de tous les hommes.

J. J. RousSBAV. Emilei

La Yietoire k plus ^orieuse est eeUe que l'on remporte sur soi-même.

QuEIiU honte , lorsque ceux qui sont établis pour régler les passions de la multitude deviennent eux-mêmes les vils jouets de leurs passions propres, et que la force, Tautorité , la pudeur des lois, st trouvent confiées à ceux qui ne connaissent de lois que le mépris public de toute bienséance et leur propre faiblesse I Ils devaient régler les moeurs publiques , et ils les corrompent ; ils étaient donnés de Dieu pour être les protecteurs de la vertu , et ils deviennent les appuis et les modèles du vice.

Toute la gloire humaine ne saurait jamais effacer Topprobre que leur laissent le désordre des mœurs et Temportement des passions ; les victoires les plus éclatantes ne couvrent pas la honte de leurs vices 5 on loue les actions, et Ton méprise la personne : c'est de tout temps qu'on a vu la réputation la plus brillante échouer contre les moeurs du héros, et ses lauriers flétris par ses faiblesses. Le HMMide, qui semble mépriser la v^rta, n'es« time et ne respecte pourtant qu'elle ; il élève des monumens superbes aux grandes actions déé conquérans ; tl fait retentir la terre du bruit de leurs louanges j une poésie pompeuse les chante et les immortalise : chaque

Achille a son Homère ; l'éloquence s'épuise pour leur donner dulustre. L'appareil des éloges est donné àVusage et à la vanité ; l'admiration secrète et les louanges réelles et sincères 9 on ne les donne qu'à la vertu et à la vérité.

Et en effet, le bonheur ou la témérité ont pu faire des héros ; mais la vertu toute seule peut former de grands hommes. Il en coûte bien moins de remporter des victoires que de se vaincre soi-même. Il est bien plus aisé de conquérir des provinces et de dompter des peuples que de dompter une passion. La morale même des païens en est convenue : du moins les combats où président la fermeté, la grandeur du courage, la science militaire, sont de ces actions rares que l'on peut compter aisément dans le cours d'une longue vie ; et quand il ne £aut être grand que certains momens , la nature ramasse tontes ses forces, et l'orgueil, pour un peu de temps, peut suppléer à la vertu. Mais les combats de la Foi sont des combats de tous les jours : on a affaire à des ennemis qui renaissent de leur propre défaite ; si vous vous lassez un instant, vous périssez. La victoire même a ses dangers; l'orgueil, loin de vous aider, devient le plus dangereux ennemi que vous ayez à combattre ; tout ce qui vous environne fournit des armes contre vous 5 votre cœur luimême VOU3 dresse des embûches : il &ut sans cesse recommencer le combat : en un mot, on peut être quelquefois plus fort ou plus heureux que ses ennemis ; mais qu'il est grand d'être toujours plus fort que soi-même (i)!

Massilloiv. Petit Carême.

L'Amitié.

Pas^ioh sublime, sentiment des grandes âmes, bon** heur du monde, devant lequel tous les maux disparaissent ou s'affaiblissent, et tous les biens s'embellissent

(1) Voyez les Leçons Laiine$ anciennes f t* IL

ou ^ILOSOPHIE PRATIQUE. 353

et B^aociroitteDtt ôdiTine aïoitiët tOB nom teiil me rappelle tons les charmes de ma vie. Passion héroïque dont le feu tonjours pur est allumé par le sentiment et animé par rintelligence^ Vertu consolatrice que le souverain Être a accordée â Thomme pour le dédommager des suites funestes d'une raison égarée ; sentiment bienfaisant, sans lequel il né peut exister aucun bien pour nous; car, qu'est-ce qu'un bien doni on ne peut parler à son ami 7 Vertu céleste dont le nom a été si souvent prostitué, dont l'image a été si souvent altérée ^ que les mortels adorent, même lorsqu'ib l'ignorent ; passion généreuse et sublime qui ennoblit tout notre être, et qui ne nous £iit vivre que pour l'ami que notre cœur a choisi I c'est toi que nous avons maintenant ii peindre.

Jamais celui dont le cœur est brûlé par les douces flammes de la sainte amitié n'éprouva un sentiment si vif, que lorsque l'ami qu'il chérit a le plus besoin de fton secours; il le suit au milieu de l'infortune la plus cruelle ; il s'attache à lui pour ne jamais s'en séparer $ les froideurs même de celui qu'il a choisi ne peuvent éteindre le feu céleste dont il est embrasé; il l'aime même ingrat, même infidèle aux saintes lois de l'amitié ; il le plaint, il lui pardonne tous les maux qu'il en reçoit, il en est désolé, mais il ne l'en chérit pas moins, il immole tout son bonheur au sien : il veut mourir pour son Oreste, et consent qu'il l'ignore. Son âme se confond avec celle de son ami, elle n'a plus que les mêmes désirs ,* lesmtedesmouvemens, les mêmes affections ; et lorsque la mort, qui vient tout désunir, lui enlève l'objet de seâ tendres et immortels sentimens , il l'accompagne avec courage jusqu'au bord de sa tombe ; il lui dérobe ses pleurs; il sème de quelques charmes ces instans fii» nestes ; il le console au moment où tout va lui être ravi sans retour ; et lorsque la porte fatale du tombeau est fermée, désolé et sans espoir, il ne retient plus ses larmes ; mai» seul au milieu du silence des bois les plus

é(M^ et U» plua «oliUires, il va plAuver otlui qu'il a f«rdu« «0 aaarrir de aea Regrets et de rUnage de aoa amif et isonaumer dans la dauleur un coiur dont les len** timens ne pisuveat plua s'épancher y une vie qui n'était pas pour lui, et qui lui ett devcniie inniilê»

Quelquefois, lorsque les ombres régnent sur 1a terra, il croit distinguer son ami au milieu d'une bikàe lumière ^ il lui parle, hélas i comme s'il pouvait l'eptendve ; il charme sa douleur par cette douce et eruelle illusion } il court embrasser cette ombre si chérie ^ îl ne rencontre que des ténèbres insensibles, et ne retrouve dans son cceur que les regrets les plus cuisans s il 1^ redemande à U auit, il le redemande au jour ; et « ne pouvant plus supporter le faix de ses amertumes, de aes chagrins et de 3a perte , il succombe enfin à sa douleur, et meurt en prononçant le nom de son ami. O céleste amitié I pour* quoi tes flammes pures ne consunient-elles pas toutes les Anes? Pourquoi si peu de mortels t'^t-ils dans le ccMiv, lorsque tous t'ont sur les lèvres 7 £t pourquûi.tnn nom* que U vertu seule d/avrait; prononcer, A-l-îLsi sonront servi àyoiler de noires trehÂilQnfte^dee c^mploU sinif très (i) p

L'sxtréme grandeur et la dernière petitesse de la Nature.

La première chose qui s'offre à l'homme quand il se ^regarde, c'est son corps, c'est--è-dire un^e certaine portion de matière quilui est propre. Mais, pourcomprendre ce qu'elle est, il faut qu'il la compare avec tout ce quieit au-dessus de h^i et tout ce qui est au-dessous , afin de reconnaître ses justes bornes.

Qu'il ne s'arrête donc pes à. regarder simplement 1m

(0 Vcif ss t. U ; et les AffOM A|(Im OMM^

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 35S

objets qui l*enTiroiiii6nt | qaMl contemple la nature entière dans sa haute et pleine majesté ; qu'il considère cette éclatante lumière , mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers ; que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit, et quMl s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'un point très-délicat , à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais, si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre, elle se lassera plutôt de concevoir que la nature de fournir. Tout ce que nous voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature : nulle idée n^approche de l'étendue de ses espaces. Nous avons beau enfier nos conceptions , nous n'enfantons que des atomes au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie, dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c'est un des plus grands caractères sensibles de la toute-puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.

Biais , pour présenter à l'homme un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron, par exemple, lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines, des humeurs dans ce sang, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces et ses conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours 5 il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui peindre non seulement l'univers visible, mais encore tout ce qu'il est capable de concevoir de l'immensité de la nature dans l'enceinte de cet atome imperceptible... Qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes par leur petitesse que les autres par leur étendue. Car qui n'admirera que notre corps , qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers imper-

ceptible lai-mémé dans le sein du tout, soit muntenant un colosse , un monde , ou plutôt un tout à l'égard de la dernière petitesse où Ton ne peut arriver ?

Pascai..

Faiblesse humaine.

Cet état, qui tient le milieu entre les extrêmes, se trouve en toutes nos puissances. Nos sens n'aperçoivent rien d'extrême : trop de bruit nous assourdit, trop de lumière nous éblouit, trop de distance et trop de proximité empêchent la vue, trop de longueur et trop de brièveté obscurcissent un discours , trop de plaisir incommode , trop de consonnances déplaisent ; nous ne sentons ni l'extrême chaud ni l'extrême froid ; les qualités excessives nous sont ennemies, et non pas sensibles; nous ne les sentons plus , nous les souffrons. Trop de jeunesse et trop de vieillesse empêchent l'esprit, trop et trop peu de nourriture troublent ses actions, trop et trop peu d'instruction l'abêtissent. Les choses extrêmes sont pour nous comme si elles n'étaient pas, et nous ne sommes point k leur égard : elles nous échappent, ou nous à elles

La faiblesse de la raison de l'homme paratt bien davantage en ceux qui ne la connaissent pas qu'en ceux qui la connaissent. Si on est trop jeune, on ne juge pas bien; si on est trop vieux , de même 5 si on n'y songe pas assez , si on y songe trop , on s^entête , et l'on ne peut trouver la vérité. Si l'on considère son ouvrage incontinent après l'avoir fait , on en est encore tout prévenu ; si trop long-temps après, on n'y entre plus. Il n'y a qu'an point indivisible qui soit le véritable lieu de voir les tableaux ; les autres sont trop près , trop loin , trop haut , trop bas. La perspective l'assigne dans l'art de la peinture; mais, dans la vérité et dans la morale, qui l'assignera f ......

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 35?

Cette maîtresse d'erreur, qu'on appelle fantaisie et opinion , est d'autant plus fourbe , qu'elle ne Test pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle Tétait infaillible du mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité , marquant de même caractère le vrai et le faux. Cette superbe puissance, ennemie de la raison qui se plaît à la contrôler et à la dominer, pour montrer combien elle peut en toutes choses , a établi dans l'homme une seconde nature : elle a ses heureux et ses malheureux, ses sains, ses malades, ses riches, ses pauvres, ses fous et ses sages; et rien ne nous dépite davantage que de voir qu'elle remplit ses hfttes d'une satisfaction beaucoup plus pleine et entière que la raison.

Les habiles par imagination se plaisent tout autrement en eux-mêmes que les prudens ne peuvent raisonnablement se plaire 5 ils regardent les gens avec empire, ils disputent avec hardiesse et confiance ; les autres avec crainte et défiance 5 et cette gaieté de visage leur donne souvent l'avantage dans l'opinion des écoutans : tant les sages imaginaires ont de faveur auprès de leurs juges de même nature ! Elle ne peut rendre sages les fous ; mais elle les rend contens, à l'envi de la raison , qui ne peut rendre ses amis que misérables : l'une les comble de gloire , l'autre les couvre de honte. Qui dispense la réputation 5 qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l'opinion ? Combien touterles richesses de la terre sont-elles insuffisantes sans son consentement ? L'opinion dispose de tout : elle fait la beauté , la )ustice et le bonheur, qui est le tout du monde (1).

Le même.

(i) Voycï AUégorUs, l U,le Temple et ie Tronc dt L'Opiniotu

La Scène du Monde, ou Tout change, excepte Dieu.

Rappelez seulement les victoires , les prises de places , les traités glorieux , les magnificences, les événemens pompeux des premières années de ce règne* Vous y tou« chez encore ; tous en avezété, la plupart, non seulement spectateurs, niais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux ^ mais pour vous , ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour efface même de votre souvenir. Qu'est-ce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire ? Croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés? Les années paraissent longues quand elles sont encore loin de nous; arrivées, elles disparaissent, elles nous échap* pent en un instant, et nous n'aurons pas tourné la tête que nous nous trouverons, comme par un enchantement, au ternie fatal qui nous paraît encore si loin, et ne devoir jamais arriver.

Regardez le monde tel que vous Pavez vu dans vos preipaières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui. Une nouvelle Cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue ) de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs, ce sont de nouveaux événemens, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions ,. de nouveaux héros dans la vertu comme dans le vice , qui font le sujet des louanges , des dérisions, des censures publiques : un nouveau monde s'est élevé insensiblement, et sans que vous voua en soyez aperçu , sur les débris du premier.

Tout passe avec vous et comme vous ; une rapidité que rien n'arrête entraine tout dans les abîmes de Téternité; nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin, et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 3*9

après nous. Les âges se renourellent; la figure du monde passe sans cesse 3 les morts et les vivans se iiremplacent et se succèdent continuellement: rien ne demeure, tout change, touts^use^ tout s'éteint; Dieu seul demeure tonjoors le mttne } le loirent des siècles qui entraîne tous les hommes coule derant ses yeux , et il voit avec indi* gnation de faibles mortels , emportés par ce cours rapide , rinsttlttr en passant, ifonloir faire de ce seul instant tout laiar W&benr, et toftiber, au sortir de U, entre les mains de sa colère ^ de sa yengeaiice (1).

MxasiUiOH. Carime.

L'OuMI «t l'Abandon des Paun^.

CoMBiEK de pauvres sont oubliés 1 combien demeurenl sans secours -eï sans assistance ! Oubli d^autant plus dé* plorable, que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent crîitiinel. Je mVxplique : combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté et que l'on ne soulage pas ^ parce qu'on ne les connaît pas, et qu'on ne veut pas les connaître I Si l'on savait l'extrémité de leurs besoins, on aurait poiur eux, malgré soi, sinon de la charité ^ au moins de l'humanité. A la vue de leur misère, on rougirait de ses excès, on au-« rait honte de ses délicatesses, on se reprocherait ses foHes dépenses, et l'on s'en fierait avec raison des crimes; Mais parée qu'on ignore ce qu^ils souffrent, parce qu'on ne veut pas s'en instruire , parce qu'on craint d'en en-» tendue parier, parce qu'on les éloigne de «a présence , on croit en être quitte en les oubliant 3 et , quelque extrêmes que soient leurs maux, on y devient issensible.

Combien de véritables pauvre» , que l'on rebute comme s'ils ne l'étaient pas, sans qu'on se donne et qu'on veuille se donner la peine de discerner s'ik le sont

(1) Voyes, en vers, Morceaux lyriqitet.

36o MORALE RELIGIEUSE,

en effet! Combien de pauvres dont les gémbseoiMs sont trop faibles pour venir jusqu'à nous, et dont on ne veut pas s'approcher pour se mettre en devoir de les écouter ! Combien de pauvres abandonnés ! Combien de désolés dans les prisons! Combien de languissans dans les hôpitaux I Combien de honteux dans les&milles particulières! Parmi ceux qu'on connaît pour pauvres, et dont on ne peut ni ignorer ni même oublier le douloureux état, combien sont négligés! combien sont durement traités ! combien manquent de tout , pendant que le riche est dans l'abondance, dans le luxe, dans les délices ! S'il n'y avait point de jugement dernier , voilà ce que l'on pourrait appeler le scandale de la Provi* dence, la patience des pauvres outragés par la dureté et par l'insensibilité des riches (i).

BOUADALOUB.

La Dureté envers les Indigens.

On accompagne souvent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux ; en leur tendant une main secourable, on leur montre un visage si dur et si sévère, qu'un simple refus eût été moins accablant pour eux qu'une charité si sèche et si farouche } car la pitié, qui paraît touchée de leurs maux , les console presque autant que la libéralité qui les soulage. On leur reproche leur force, leur paresse, leurs mœurs errantes et vagabondes ; on s'en prend à eux de leur indigence et de leur misère ; et, en les secourant, o^ achète k droit de les insulter.

Mais s'il était permis à ce malheureux que vous outragez de vous répondre; si l'abjection de son état n'avait pas mis le frein de la honte et du respect sur sj langue : « Que me reproches-vous 7 vous dirait-il ; une

(i)Voyest. IL

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 36t

vie oiseuse et des mosurs iaudlcs et errantes ? Mais queb sont les soins qui tous occupent dans votre opulence ? les soucis de Tambition, les inquiétudes de la fortune, les mouvemens de la volupté. Je puis être un sefiriteur inutile : n'étes-vous pas vous-même un serviteur infidèle 7 Ah I si les plus coupables étaient les plus pauvres et les plus malhenreus ici^Jyasy votre destinée aurait-» elle quelque chose au-dessus de la mienne? Vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas : mais quel usage faites-vous des vdtres? Je ne devrais pas manger parce que je ne travaille point : mtts étes-vous dupensé vous-même de cette loi? M'êtes^vous riche que pour vivre dans une indigne mollesse ? Ah I Dieu jugera entre vous et moi ; et , devant son tribunal redoutable y on vevra si vos voluptés et vos profusions vous é^ent plus per^ mises que L'innocent artifice dont je me sers pour trouver du soulagement à mes peines. »

Offrons du moins aux. malheureux des cœurs sensibles k leurs misères ; adoucissons du moins , par notre humanité, le joug de l'indigence, si la médiocrité de notre fortune ne nous permet pas d'en soulager tout-4-fait nos fibres. Hélas 1 on donne dans un spectacle des larmes aux aventures chimériques d'un personnage de théâtre ; on honore des malheurs feints, d'une véritable sensibilité; on sort d'une représentation, le cœur encore tout ému da récit de l'infortune d'un héros fabulelix ; et votre fi^re que vous rencontrez au sortir de lit, couvert de pkûesf et qui veut vous entretenir de l'excès de ses peines, vous trouve insensible; et vous détournes vos yeux de ce sjpectade de religion i et vous ne daignes pas l'entendre, et vous l'él^gnez même rudement, et achevée de lui serrer le cœur de tristesse I Ame inhumée I avez -vous donc laissé tcmte votre sensibihté sur un théâtre ? Le spectacle 4'an homme souffrant n^fifre-t-il rien qui soil digne de votre pitié?

BiAêSIUOH.

36a MORALE RELIGIEUSE,

Même sujet.

Dans le monde, dans ee séjour où l'intérêt est si vif, l'ambition si active, les plaisirs si variés, la mollesse si raffinée , sait-on s'il y a des misérables sur la terre f veut^ OA même le savoir ? Cette idée laisserait dans l'esprit un souvenir in<{uiécant et douloureux , répandrait dans l'dme une tristesse -importune, empoisonnerait les doucears des plaisirs. On j écarte avec soin ce qui porte l'image de l'infortune ) on n'y veut voir que les heureux. Et que deviendront les pauvres? les sources les plus abondantes leur sont fermées. Où iront-^ils puiser ? ils ne trouveront partout que des yeux qui se détournent, des barrières qui les arrêtent, des mains qui les repoussent.

L'indigence est-elle donc un anathème qui efiiMX en eux le caractère d'homme , le titre de chrétien , l'empreinte de la Divinité même ? Et pourquoi les exclure da la société , pourquoi les bannir de leur propre patrie ? qu'ont^ls fait? Hélas I sont-ce des scélérats infimes? Hélas! peut-être ne aent^ils pauvres que parce qu'ils sont vertueux. Sont-ce des ennemis furieux qui en veulent à vos joura ? ils n'ont contre vous d'autres armes que les pleurs ; ils songent plus à vous toucher qu'à vous nuire. 8ont-<e des exacteura odieux qui viennent vous dépouiller de vos richesses? quoique avidité qu'ils montrent, la plus légère aumône les satisfera. Rtckes voluptueux , assis à des tables chargées de mets les plus délicats, ces Lasares qui vous importunent de loin par leurs cfis ne vous demandent qpe les miettes qui fom-' bem de vos tables. Sont-ce enfin des monstres exécrables qui faissent horreur à la nataire i' ib sont tout ce qu'il faut pour intéresser ika âmes généreuses ^ ils sont hommes , ils vous doivent être cher» ; ils sont ma^^»* reuxf tlaiiaivunt être respectables. Ce serait à des mal-

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 363

heureux comme eux k les fuir ; mais vous , vous pouvez les secourir , et vous craignez de les voir ! Il sera donc vrai que, tandis que vous ne refusez rien i votre vanité, à votre mollesse, il y aura des hommes, vos semblables, qui périront fiiute de subsistance !

Tantez-^nous après cela la bonté de votre caractère, la délicatesse de vos sentimens. Quelle bonté, qui ne consiste qu'à éloigner les pauvres , qoî craint d'être obligée de les soulager! Quelle délicatesse, qui serait blessée de la vue des misérables, et qui consent de sangfroid à leur destruction 1 Et ne savez-vous pas que la libéralité est Tbumanité des grands et des riches ? qu^il nVst point de milieu pour eux ; que^ s'ils ne sont généraux, ils sont nécessairement barbares ^ et qu'en cer* tainea extrémités pressantes^ ne pas assister ses frères, quand on le peut, c'est les égorger? Par4loBn6z-4ioufl ces expressions, elles sont vraiea, quoique dures. Nous ne les employons que pour vous rappeler k voai**même« et à la générosité de votre caractère, sûrs cfue par-4è nous TOUS rappellerons bientôt aux pauvres*

En effet , réparer lea misères , répandre en tous lieux les consolations et les secours, est^il utie satisfaction plus noble, un plaisir plus digne d'une Ame élevée, un usage plus délicieux des richesses et de Tautorité? Re-* tranchez de cette grandeur qui nous frappe ^ retranche!»* en la douceur de soulager les misérables , et nous ne de« vons plus rien trouver en elle qui mérite de nous tenter; ni cet éclat qui Tenvironne, il ne sert aouvent qu'à mieux éclairer les défauts 5 ni cette ponvp e qui l'entoure, décoration empruntée , qui ne rend ni plus grand en effet, ni plus estimable dans le fond ; ni ces fiâttenrs prodigues d'encens, ils vous empêchent de vous connaître Ivetis-» mêmes; ni ces respects assidus, soBt-«iU to«»}oiirs stAr* Gères? et, quand ib le seraient, lea hommages des homoMS vaient-ib leur amitié ? ni ces distinctions honorables , un chrétien doit les mépriser | ni Im puiaaattGO et ptrdre>des

364 MOBALE RELIGIEUSE,

ennemis et ses rivaux, c^esl le plaisir d^un tyran* De tous les avantages de la grandeur ( perm^tteib-nous cet aveu), nous n^envions que le pouvoir de faire des heureux , et nous ne souhaitons aux puissans du siècle que la volonté d'en faire* Négligeriez*-vous un privilège si rare, et qui vous rendrait, pour ainsi dire, les Dieux des autres hommes (i)?

L'Abbé POUUB. Exhortathns mut fAumàne.

L'Emploi des Richesses.

Comme riches , la Religion vous apprend k craindre et à respecter les richesses : elles sont en effet, jou les plus grands de tous les maux , ou les plus grands de tous les biens. Quand la cupidité cherche à se les procurer, il n'y a plus de sûreté parmi les hommes, Tamitié est indignement trahie , < la droiture et la bonne foi disparaissent , le sang coule de toutes parts ^ les pobons se préparent , b nature devient fiéroce. Quand l'avarice les entasse et les resserre , l'industrie utile est découragée , les arts nécessaires languissent , les maisons de miséricorde tombent , les pauvres meurent* Quand la volupté ou le luxe les dissipe , les mœurs ne sont plus , le mariage n'est que l'annonce du divorce, les diflférentes conditions se confondent, le superflu jd>sorbe le nécessaire, une fausse magnificence couvre une misire générale, les grands se ruinent et cessent d'être grands, la nation baisse ; on cherche en vain l'ancienne dignité et Time des aïeux, on ne trouve dans leurs descendans que leurs noms et leurs titres.

Mais quand la charité distribue les richesses , elles sont alors la toute-puissance de l'homme; elles créent, pour ainsi dire, un monde nouveau dans l'ordre physique; elles

(i) Voycs D^inàionê, toême sufet.

ou raiLosorans pratique, ses

font circuler en tooB lieux l'abondance et la irie , eUes sont l'aiguillon et la récompense du trayail , elles cherchent le mérite, elles préviennent Findigence, elles essuient les larmes des malVenreuz , elles brisent les chaînes des captifs , elles raffermissent la pudeur chancelante , elles font rentrer sans crainte le mariage dans ses légitimes droits , elles peuplent les déserts , elles redonnent la fertilité aux campagnes abandonnées ; elles ne rappellent pas du tombeau les Lazares ensevelis depuis quatre jours j mais elles empêchent les Lazares mourans d'y descendre.

Ainsi le riche miséricordieux n'est pas simplement un homme, c'est la Providence elle-même rendue visible, et appliquée d'une manière sensible au bonheur du monde.

Lj£ Même. Ibid.

Flatterie, Déguisement de la Tëritë.

L'esprit du monde est un esprit de -souplesse et de ménagement ; comme Tamour-propre en est le principe , il ne cherche la vérité qu'autant que la vérité lui peut plaire. Nous n'avons qu'à nous juger de bonne foi pour convenir que c'est là notre caractère. Toute notre vie n'est qu'une suite de ménagemens et de complaisances ; partout nous sacrifions les lumières de notre conscience aux erreurs et aux préjugés de ceux avec qui nous vivons. Nous connaissons la vérité, et cependant nous la rete* nous dans l'injustice, nous applaudissons aux maximes qui la combattent } nous n'osons résister à ceux qui la condamnent; nous donnons tous les jours à la flatterie et an désir de ne pas déplaire mille choses que notre conscience nous reproche, et d'où notre goût même nous éloigne; en un mot, nous ne vivons pas pour nousmêmes et pour la vérité, nous vivons pour les autres et pour la vanité. De là vient que dès que la vérité est en concurrence avec quelques unea de nos passions, et qu'il

366 MORALE iŒLIGIEUSE,

faut leur donner atteinte en se déclarant pour elle, nout rabandonnons. Ainsi, toute nôtre vie se passe à déférer aux autres, à nous accommoder i leurs passions , à suivre leurs exemples. La complaisance est le grand ressort de toute notre conduite ; et, n'ayant peut^tre point de vice à nous, noua devenons coupables de ceux de tous les autrea(i)%

Massiixon.

Même sujet*

Si nous voulons nous juger nous-mêmes , et entrer dans W détail de nos devoirs , de nos liaisons , de nos entretiens, nous verrons que tous nos discours et toutes nos démarches ne sont que des adoucissemens de la vérité, et des tempéramens pour la réconcilier avec les préjugés ou les passions de ceux avec qui nous avons i vivre. Nous ne leur montrons jamais la vérité que par les endroits par où elle peut leur plaire ; nous trouvons toujours un beau côté dans leurs vices les plus déplorables ; et y comme toutes les passions ressemblent toujours à quelque vertu, nous ne manquons jamais de nous sauver k la faveur de cette ressemblance.

Ainsi tous les jours, devant un ambitieux, nous parlons de Tamour de la gloire et du désir de parvenir, comme des seuls pencbans qui font les grands hommes ; nous flattons son orgueil, nous allumons ses désirs par des espérances et par des prédictions flatteuses et chimériques ; nous nourrissons l'erreur de son imagination en lui rapprochant des fantômes dont il se repaît sans cesse lui-même. Nous osons peut-être en général plaindre les hommes de tant s^agiter pour des choses que le hasard distribue , et que la mort va nous ravir demain ; maïs nous n'osons blâmer l'insensé qui sacrifie à cette fumée

(0 Voyei las LefWhi Latûm «nsimiiAffel modatm^

ou BHILOSOPHIE PRATIQUE. 36;

son repos 9 st vie et sa coDscience. Devant un vindicatif , nous justifions son ressentiment et sa colère j nous adou« cissons son crime dans son esprit, en autorisant la justice de ses plaintes j nous ménageons sa passion , en exagéranl le tort de son ennemi : nous osons peut-être dire fu'il faut pardonner, mais nous n'osons pas ajouter que le premier degré du pardon ^ c'est de ne plus parler de Tinjora qu'on « reçue*

Devant un courtisan mécontent de sa fortune t et ja*^ loux de celle des autres ^ nous lui montrons ses concur* cens parles endroits les moins favorables^ nous jetons habilement un nuage sur leur mérite et sur leur gloire ^ de |N)ur qu'elle ne blesse les yeux jaloux de celui qui nous écoute. Nous diminuons, nous obscurcissons l'éclat de leurs talens et de leurs services; et^ par nos ména*gemcns injustes 9 nous aigrissons la passion, nous Paidons à s'aveugler , et à regarder comme des honneurs qu on lui ravit tous ceux qu'on répand sur ses fk^es. Qm dirairje ? devant un prodigue , ses profusions ne sont plus dane notre bouche qu'un air de générosité et de magnificence; devant un avare, -sa dureté et sa sordidité M sont plus qu'une sage modération et une bonne con» dulte domestique; devant un grand , ses préjuges et ses erreurs trouvent toujours en nous des apologies toutes prêtes ; on respecte ses passions. comme son autorité, et ses préjugés deviennent toujonss les nôtres* Enfin non» empruntons les erreurs de tous ceux avec qui nous vivons ^ nous uous transformons en d'autres eux*-mém^ ^ notre grande étude est de connaître leurs ûiiblessed pour nous les approfMrier : nous n'avons point de langage à noms f nous parlons toujours le langage des ^tres ; nos diacoufs sa sont qu'une répétition de leurs préjugés ; et cet indigne avilissement de la vérité, nous l'appelons la sciencedu monde^ la prudence qui sait prendre son parti ^ le grand art de réussir et de plaire.

Lb mém b.

ses MORALE RELIGIEUSE,

Aux Ecrivains : Respect de k Vérité.

Il en temps de respecter la Yërité. Il y a deux mitte ans que Ton écrit, et deux mille ans que Ton flatte. ^ Poëtes, orateurs, historiens, tout a été complice de ce ' crime^ Il y a peu d'écrivains pour qui Pon n'ait à rougir ; il n*y a presque pas un livre où il n^y ait des mensonges à eflEsicer. Les quatre Siècles des Arts^ monumens de génie, sont aussi des monumens de bassesse. Qu'il en naisse un cinquième, et qu'il soit celui de la yérité* La flatterie, dans tous les siècles, l'a bannie des Cours ; la mollesse de nos mœurs la bannit de nos sociétés ; l'effiroi la repousse de nos cœurs, quand elle y veut descendre.

O écrivains ! qu'elle ait un asile dans vos ouvrages^ que chacun de vous haut le serment de ne jamais flatter, de ne jamais tromper.

Avant de louer un homme , interrogez sa vie ; avant de louer la puissance , interrogez votre cœur. Si vous espérez , si vous craignez , vous serez vib. Êtes-rous destiaés par vos talens à la renommée, songez que chaque ligne que vous écrivez ne s'e£Eicera plus; montree-la donc d*a* vance à la postérité qui vous lira, et tremblez qu'après avoir lu, elle ne détourne son regard avec mépris. Non , I9 génie n'est pas £atit pour trafiquer du mensonge avec la fortune; il a dans son cœur je ne sais quoi qui s'indigne d'une faiblesse , et sa grandeur ne peut s'avilir sans remords.

Juger de tout, apprécier la vie, peser la crainte et Tespérance, voir et l'intérêt des hommes et Tintérêt des sociétés , s'instruire par les siècles et instruire le sien, distribuer sur la terre et la gloire et la honte, et faire ce partage comme Dieu et la conscience le feraient, voilà sa fonction ; que chacune de st% paroles soit sacrée , que son silence mtme inspire le respect et ressemble quel«

ou PHILOSOPHIE PRA11QUË. 3G9

qoelbis i la justice. Un conquérant qui aimait la gloire , mais plus avide de renommée que juste , s'étonnait de ce qu'un homme vertueux ^ et que tout le peuple respectait, ne parlait jamais de lui. 11 le manda. « Pourquoi , dit-il , les hommes les plus sages de mon Empire ^e taisent-ils sur mes conquêtes ? *-^ Prince , dit le vieillard , les sages des siècles suivans le diront i la postérité » ; et il se retira* Thomas. Essai sur les Éloges.

Histoire de la Philosophie.

L^ISTOIEB de la philosophie est le tableau de la marche de Tesprit humain , ou du moins elle en occupe la portion la plus élevée; car non seulement elle comprend ses plus nobles travaux, mais elle embrasse le genre des recherches qui ont dû exercer la plus puissante influehce sur toutes les branches des connaissances ; non seulement elle se lie étroitement à l'histoire des mœurs , mais elle s'unit encore par celle-ci à l'histoire générale. La philosophie, dans ses progrès ou ses écarts, prend ou suit les révolutions de la civilisation, tour è tour y prenant une part essentielle ou en res^ sentant les efïets.

Quel est l'homme doué de quelque élévation dans l'es^ prit qui n'éprouverait un juste respect en ouvrant les annales où se trouvent consigifiées tant de traditions an* tiques, tant d'importantes découvertes, tant de profondes controverses, et qui ne suivrait avec une juste curiosité les travaux par lesquels les plus illustres génies de tous les pays et de tous les âges ont éclairé les doctrines de la sagesse ? Le commerce qu'il entretiendra ainsi avec eux allumera en lui une passion généreuse; ses vues s'étendront par de vastes comparaisons , seront fécondées par de grandes expériences. C'est dans l'application et l'emploi que la raison humaine a faits de ses

facultés et de ses forces, quMl apprendra à mieux coa^ naître les loris qui la régissent, et lea prëragativei dam elle jouit ; c*est U qu'il découvrira les causes ies progris obtenus et des écarts commis ; c'est là quMl puisera des règles certaines pour apprécier le mérite ou les inoonvéniens des diverses méthodes , qu'il verra se peindre sous une forme sensible toutes les opérations de Tintel* Hgence, qu'il observera les secours mutuels que les sciences se sont prêtés les unes aux autres , leur commune subordination à Tégard de cette science qu'on a justement nommée la sciencê'inhe ; c'est là enfin qu'il pourra apprendre à juger les diverses doctrines, non plus seulement par leurs principes, mais encQre par leurs effets; à reconnaître et à circonscrire le domaine réel de U philosophie, à découvrir les vides et \ei^ dêsideroUi ^jàï restent encore à combler, et surtout à distinguer par des caractères positifs la fausse philosophie de la véritable»

Si 1^ moindres phénomènes de la nature matérielle nous ofiGrentUQ intérêt toujoun renaissaQt, pourrionsnous demeWer indiffiérens au spectacle des plus beaox phénomènes de la nature morale, des opérations de cette raison qui est comme le reflet de rintelligence suprême, et qui semble mterposée entre le Créateur et la création « pour révéler l'un à l'autre , pour expliqt^er celle-ci par l'idée de celui-là. '

0& GÉaANDO. Histoire com/Mf^^ des ^stèmu de Philasephie^ chap, P'.

De k Révolution opérée dans la Philosophie par Descartes.

Il est aisé de compter le^ hommes qui n'ont pensé d'après personne, et qui ont fait penser d'après eux le genre humain. Seuls et la tête levée, on les voit marcher sur les hauteurs ; tout le reste des philosophes suit comme un troupeau. N'est<-ce pas la lâcheté d'esprit

ou PHILOSOPHIE PtlATlOUE. 871

qn'îl faut accuser d'avoir prolonngë Penfance du monde et des sciences ? Adorateurs stupides de Fantiquitë , les philosophes ont rampé durant vingt siècles sur les traces des premiers maîtres. La raison condamnée au silence faisait parler Tautorité : aussi rien ne s'éclaircissait dans TuTiivers; et Pesprit humain, après s'être traîné mille ans sur les vestiges d'Aristote, se trouvait encore aussi loin de la vérité.

Enfin parut en Trance un génie puissant et hardi , qui entreprit de secouer le joug du prince de Técole. Cet homme nouveau vint dire aux autres hommes que, pour erre philosophe, il ne suffisait pas de croire, mais quHl fallait penser. A cette parole toutes les écoles se troublèrent ; une vieille maxime régnait encore : ipse dixit^ le maître Ta dit. Cette maxime d'esclave irrita tous les philosophes contre le père de la philosophie pensante ; elle le persécuta comme novateur et impie, le chassa de royaume en royaume, et l'on vit Descartes s'enfuir, emportant avec lui la vérité, qui, par malheur, ne pouvait être ancienne en naissant. Cependant, malgré les cris et la fureur de l'ignorance, il refusa toujours de jurer que les anciens fussent la raison souveraine ; il prouva même que ses persécuteurs ne savaient rien , et qu'ils devaient désapprendre ce qu'ils croyaient savoir. Disciple de la lumière, au lieu d'interroger les morts et les dieux de l'école, il ne consulta que les idées claires et distinctes, la nature et l'évidence. Par ses méditations profondes, il tira toutes les sciences du chaos ^ et, par un coup de génie plus grand encore, il montra le secours mutuel qu'elles devaient se prêter; il les enchaîna toutes ensemble, les éleva les unes sur les autres j et, se plaçant ensuite sur cette hauteur, il marcha, avec toutes les forces de Pesprit humain ainsi rassemblées, à la découverte de ces grandes vérités que d'autres plus heureux sont venus enlever après lui, mais en suivant les sentiers de lumière cpi€ Descartes avait tracés.

372 MORALE RELIGIEUSE i

Ce furent donc le courage et la fierté d'un seul esprit qui causèrent dans les sciences cette heureuse et mémorable révolution dont nous goûtons aujourd'hui les avantages avec une superbe ingratitude. Il fallait aux sciences un homme qui osât conjurer tout seul avec son génie contre les anciens tyrans de la raison , qui osât fouler aux pieds ces idoles que tant de siècles avaient adorées. Descartes se trouvait enfermé dans le labyrinthe avec tous les autres philosophes 5 mais il se fit lui-même des ailes , et il s' envola , frayant ainsi une route nouvelle à la raison captive (1).

Le P. GuÉNARD, Jésuite. Discours cùnronni à r Académie Française en 17S5«

Les homes que la Religion doit mettre a l'Esprit philosophique.

Quelles sont , en matière de religion , les bornes où doit se renfermer Tesprit philosophique ? il est aisé de le dire : la nature elle-même l'avertit à tout moment de sa faiblesse , et lui marque en ce genre les limites étroites de son intelligence. Ne sent-il pas à chaque instant, quand il veut avancer trop avant, ses yeux s'obscurcir et son flambeau s'éteindre ? C'est là qu'il faut s'arrêter ; la Foi lui laisse tout ce qu'il peut comprendre ; elle ne lui ôte que les mystères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter la raison 7 Les chaînes qu'on lui donne sont aisées à porter, et ne doivent paraître trop pesantes qu'aux esprits vains et ],égers.

Je dirai donc au philosophe : Ne vous agitez point contre ces mystères que la raison ne saurait percer; attachez-vous à l'examen de ces vérités qui se laissent approcher, qui se laissent en quelque sorte toucher et manier , et qui répondent de toutes les autres j ces vérités sont des

(1) Voyes Cametères au PortraiUf

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 873

faits ëclatans et sensibles , dont la Religion s'est comme enveloppée tout entière j afin de frapper également les esprits grossiers et subtils* On }ivre ces faits à votre curiosité 5 voilà les fondemens de la Religion. Creusez donc autour^ essayez de les ébranler, descendez avec le flambeau de la philosophie jusqu'à cette pierre antique tant de fois rejetée ^ar les incrédules, et qui les a tous écrasés.

Mais lorsque, arrivé à une certaine profondeur, vous aurez trouvé la main du Tout-Puissant qui soutient depuis l'origine du monde ce grand et majestueux édifice , toujours affermi par les orages mêmes et le torrent des années , arrêtez-vous, et ne creusez pas jusqu'aux enfers. La philosophie ne saurait vous mener plus loin sans vous égarer : vous entrez dans les abtmesde l'infini ; elle doit ici se voiler les jeux comme le peuple , et remettre l'homme

avec confiance entre les mains de la Foi Laissez donc

à Dieu cette nuit profonde, où il lui platt de se retirer avec sa foudre et ses mystères.

Le même. Ibid.

Alliance de l'Esprit philosophique avec le Génie des Lettres» et des Arts dans les productions du goût.

Par rapport aux ouvrages de goût, si j'osais dire que le génie des beaux arts est tellement ennemi de l'esprit philosophique, qu'il ne peut jamais se réconcilier avec lui, combien d'ouvrages immortels, où brille une savante raison , parée de mille attraits enchanteurs, élèveraient ici la voix de concert, et pousseraient un cri contre moi ? Je l'avouerai donc : les grâces accompagnent quelquefois la philosophie, et répandent sur ses traces les fleurs à pleines mains. Mais quMl me soit permis de répéter une parole de la Sagesse au philosophe sublime qui possède l'un et l'autre talent : craignez d'être trop sage ; craignez que l'esprit philosophique n'éteigne, ou du moins

374 MORALE RËUGIËU&E,

n'amortisse en vous le feu sacré du géni^. Sans cesse il viei|t accuser de témérité et lier par de timide» conseils la noble hardiesse du pinceau créateur i ttaturellement scrupuleux, il pèse et mesure toutes ses pensées, et les attache les unes aux autres par un fil grossier, qu'il veut toujours aroir à la main ; il voudrait ne vivre que de réflexions, ne se nourrir que d'évidenœ; il aba|trait, comme ce tyran de Rome, la tête de» fleurs qui s'élèvent au-dessus des autres : observateur éternel, il vous nuNati^ra tout autour de lui des vérité», mais de» vérité» âan» corps, pour ainsi dire, qui sont uniquement pour la raison, et qui n'intéressent ni les sens ni le cosur humain. Rejetez donc ces idées, ou cbangezr-le» en images^ donnet-leur une teinte plu» vive : libre des opinions vulgaires , et pensant d'une manière qui n'appartient qu'à lui seul , il parle un langage, vrai dans le fond, mais nouveau et singulier, qui blesserait l'oreille de» autres homme» s vaste et profond dans ses vues^ «t a'élevant toujours par ses notions abstraite» et générales , qui sont pour lui comme des livres abrégés, il échappe à tout moment aux regards de la foule, et s'envole fièrement dans les régions supérieures. Profitez de ces idées originales et hardies, c'est la source du grand et du sublime ; mais donnez du corps à ces pensées trop subtiles^: adoucissez par le sentiment la fierté de ces traits i abaissez tout cela jusqu'à la parlée de nos sens. Nous voulons que les objets viennent se mettre sous nos yeux : no«5 voulons un vrai qui nous saisisse d'abord , et qui remplisse notre âme d« lumière et de chaleur. Il faut que la philosophie, quand elle veut nous plaire dans un ouvrage de goût, empruixtele coloris de l'imagination, la voix de l'harmonie, la vivacité de la passion. Les beaux arts, anfans et pètes du plaisir, ne demandent que la fleur et la plus douce substance de votre sagesse.

Lb mAmk. Ibid.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. SjS

Influence die PEsprit philosophique sur le styk des EcriTains.

Jft poosraisi en parcoiMaot tous les genres, montrer pârtDvi Les beaux lois en proie à Tesprit philosophique; ■Mts il faut et borner : ptai§Bons cependant ici la triste deatinée de réloquea^a , qui dégénère et périt tous les j^mn^ à aesitre que U pbiloaophie s'avance à la perfecliott* U esl vrai que la passion des faux hrillans et de la vaille parure a flétri sa beauté naturelle à force de ia farder s il est vrai que le bel esprit a ravagé presque toute* ks parlîea de Tempire littéraire ; mais voici un antre fléau bieo plus terrible encore : c'est la raison ellemtim j |e dis cette raison géométrique qui dessèche, qui brûle f pour dioêi dire^ toui ce qu'elle ose toucher. £llç renouvelle aujourd'hui la tyrannie de ce âiux atticisme, qui taloilinâait autrefois l'orateur romain, et dont la lime sévère persécutait l'éloquence, déchirant tous ses ornemess et ne lui laissant qu'un corps clécharné, sans coloria, sans grêoes, et presque sans vie. Une justesse superslitieuae, qui s'eaamin6 sans cesse, et compose toutes ses démarchée; une fière précision qui se hâte d'etp oser froidement ses tentés I et ne laisse sortir de l'âme aucun sebtimeDfl^ par^ que Us seiUioiens ne sont pas àes raisèusf l'art de po4er des prâuipes, et d'eu exprimer une longue suite de eonséquânoes également claires et glaçantes; des idées teuves et profondes qui n'omit rien de se&aible et de vitaa^ mikis qu'on empçfrte avec soi pour les méditer à loisir 9 voilà l'éloquence de nos orateurs formés â l'école de U philosopl^ie. D'oà «vient encore cette méta{>hy$ique distillée, que la multitude dévore, sans pouvoir se nourrir d'une substance déliée, et qui devient, pour les lecteurs les plus intelligens eux-mêmes, un exercice laborieux , où l'esprit se fatigue à courir après des. pen^efli qui ne laissent aucune prise è rimagi*

Sj6 MORALE RELIGIEUSE,

nation ? Tous ces discours pleins , si Ton veut , d'une sublime raison, mais où Ton ne trouve point cette chaleur et ce mouvement qui vient de Fàme, ne sortentils point manifestement de ce génie de discussion et d'analyse accoutumé â tout décomposer et i tout réduire en abstractions idéales , à dépouiller les objets de^ieurs qualités particulières pour ne leur laisser que des qualités vagues, et générales qui ne sont rien pour le cœur humain? Je le dirai : ce n'est pas corrompre l'éloquence, comme a fait le bel esprit, c'est lui arracher le principe même de sa force et de sa beauté. Ne sait-on pas qu'elle est presque tout entière dans le cœur et l'imagination, et que c'est là qu'elle va prendre ses charmes, sa foudre même, et son tonnerre? Lisons les anciens : nous y trouverons des peintures vives et frappantes qui semblent'faire entrer les objets eux - mêmes dans l'esprit , des tours hardis et véhémens qui donnent aux pensées des ailes de feu , et les jettent comme des traits brûlansdansl'ime du lecteur ; une expression touchante des senttmens et des mœurs, qui se répand dans tout le discours coome le sang dans les veines, et lui conmiunique avec une chaleur douce et continue on air naturel et toujours animé ; une variété charmante de couleurs et de tons, qui représentent les nuances et les divers changemens du sujet. Or, tous ces grands caractères de l'antique éloquence , pourrait^on les retrouver aujourd'hui dans les discours si pensés, si méthodiques, si bien raisonnes, dont l'esprit philosophique est le père et l'admirateur? Défenoons-lui donc de sortir de la sphère des sciences, de porter dans les arts de goût sa tristesse et son austérité naturelle, son style aride et affamé.

Le mAiib* nid.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 877

Le vëritable Homme de Lettres (i), l'Homme de Lettres citoyen.

Quel état que celai où, par devoir, 00 doit dire toufours l'interprète de U morale et de U vertu ! Mais, pour être digue de la peindre, il faut la sentir. Le véritable hofliiae de lettres ne se bornera donc point k enseigner U vertu daus ses écrits. ; on ne verra point ses mœurs contredire ses ouvrages, et lorsqu'un sentiment honnête viendra a'oflnr sous sa plume, il ne le repoussera point commç un accusateur. Heureux si, dans la douceur de la vie domestique, il peut épurer son âme! Heureux si sa maison est le sanctuaire de la nature ! si , tous les jours , il peut aimer ce qu^il honore 1 si, tous les jours, il peut •errer dans ses bras un père, une mère , qui répondent à ses caresses, et dont la vieillesse adorée n'offre, aux yeux du fils qui la contemple, que l'image des vertus et le souveoir attendrissant des bienfaits !

Dans le monde, simple et sans £siste, aussi éloi];né de la fausseté que de la rudesse, il parlera aux hommes sans les flatter, comme sans les craindre. 11 ne séparera point le respect qu'il doit aux titres, du respect que tout homme se doit. Il sait que la dignité des rangs est k un petit nombre de citoyens, mais que la dignité de Time est à tout le monde ; que la première dégrade l'homme qui n'a qu'elle } que la seconde élève l'homme k qui tout le reste manque* Si la fortune liii donne un bienfaiteur, il remerciera le Ciel d'avoir un devoir de plus^à remplir. A ses ennemis, il opposera le courage et la douceur ; a l'envie, le développement de ses talens> k la satire, le silence ; aux calomniateurs ,- sa vertu. La vertu, dans un

(1) Voyez l'Bommt de Letirttj par La Harpe et Lacrelellc, OéfimkiMê,

cœur noble, se nourrît par la liberté. 11 sera donc libre, et sa liberté sera de n^obéir qu à Thonneur, de ne craindre que les lois.

Jouirait-il de cette indépendance , s'il pouvait ouvrir son âme au désir de la fortune et au vil intérêt? Non : Tintér^tetla liberté se combattent HomiûEie de lettres, si tu as de Pambition, ta pensée devient esclave, et t<m Sme n'est plus à toi. Va, la richeàsè tie cherche pas les hommes libres, elle ne pénètre pas dam hs solitudes; elle De court pas après Ifl vettu , elle fuit surtout la vérité» Si tu t'occupes de fortune , ta te mets toi^m^me à Fen^ chère ; craiiis de calculer bientôt lé pfi» d'une bassesse et le salaire d'un mensonge* Si ton Ime est noble, ta fortune est l'honneur ; ta fortune est restîmé de ta patrie, Tamour de tes concitoyens, le bien que tu peuxfaire« Si elle dde te suffit pas, renoncé à un état que tn déakonores. Tù serais à la fois vil et malheureux, tourmeotté et coupable, tu ferais trop h plaindre.

Que le véritable homtne de lettres est différent! Toilt ce qui trouble et agite lei autres hommes n'a point d'empire sur lui. 11 ne court point Aptèà les récompenses; la tienne e^f dan» son doâur. Si les richesses s^offrent à lui, il s'honore par leur usage; si elles ^éloignent, il s'honore par sa pauvreté. Ainsi les {ours se succèdent, ainsi les années s'écoulent entré le bonhéui* et la paix. Enfin Ift tranquille vieillesse vient couronner ses travaux. Il voit té dernier terme sftns remords et sans trouble. Il tourne les yeat vers la patrie dont il se sépare. Elle l'a honoré , elle le regrette. Il voit la postérité qui s'avance pour recevoir son nom. Si, en ramenant ses regards snr lui-même, tl parcourt toutes les pensées dé sa vie. Il n'en trouve aucune qti'il désirât potivoif effacer ; toutes ont été utiles , toutes consacrées au bonheur des hommes.' La douce idée de l'avenir se joint à celle du passé , et répand la sérénité sur ses derniers momens. Il meurt, mais ses pensées vivent , et feront encore quelque hxeu k U t;rtt<;

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 379

lorsque ses cendres mémea. ne seront plus. Telle est la carrière de rhomme de lettres citoyen : en est-il une où la gloire soit plus douce, et laisse au fond d'un cœur honnête une satisfaction plus touchante et plus pure (i) ? TROMAâ. Disc, d^ récept à fAcad. Franc.

La Retraite > essentielle au Trayail.

Eh ! quel homme de talent n^ert a pas fait l'expérience ? C?tsl dans les Antres solitaires qu'Apollon rendait autrefois ses t>rdcle8. Ses prêtres criaient qu'on écartAt les pf o- Êines au moment où ils Allaient recevoir le Dieu'. Ainsi Porateur, le poCte, le grand écrivain , s'il attend et sollicite rhdspîrâtion , fuit loin du séjour des villes, vers les demeures retirées et champêtres. A mesure quHl s'en approche, les vAmes rumeurs , les bruyantes firivoKtéd, les tumuhaeuises distractions, les clameurs orageuses se perdent danâ le lointain. Il semble que tout se taise autour de lui , ef dans ce silence universel s'élève la voix du génie qui va se faire entendre au monde. Auparavant, il était gêné àin% la fottle; sa marche était contrainte, son Ungage timide 3 à présent ses liens sont brisés , il relève la vue, son regard est fixe et assuré. Il est venu se placer à sa hauteur ; il est seul, etla pensée alors sort indépendante et fière de l'âme qui Ta conçue. I^'âme est rappelée ^ sa liberté originelle par le grand spectacle de la nature. L^inmiensité des campagnes, la sombre solitude des forêts et des rochers, la tempête de la nuit, le silence du matin , voilà les alimens de Tenthousiasme et les témoins du génie dans ses momens de création (a).

La Harpe. Disc, de récept. à VAcad. Franc.

(i) Voyez les Leçons Zatùies anciennes et modernes. (a) Voyez en tc», et les Zeçons Latines modernes , t. IL

38o MORALE RELIGIEUSE,

La Solitude pour rHoimne de gënie, pour le Sage.

Hommes du monde si fiers de votre politesse et de vos avantages, soufErez que je vous dise la vérité : ce n'est jamais parmi vous que l'on fera ni que Ton pensera de grandes choses. Vous polissez l'esprit, mais vous énervez le génie : qu'a-t-il besoin de vos vains ornemens? sa grandeur fait sa beauté. C'est dans la solitude que l'homme de génie est ce qu'il doit être j c'est U qu'il rassemble toutes les forces de son âme. Aurait-il besoin des hommes? nV t41 pas avec lui la nature ? et il ne la voit point à travers les petites formes de la société, mais dans sa grandeur primitive , dans sa beauté originelle et pure. C^eat dans la solitude que toutes les heures laissent une trace, que tous les insUns sont représentés par une pensée ^ que le temps est au sage , et le sage à lui-même. C^est dans la solitude surtout que l'âme a toute la vigueur de Tindépendance. Là elle n'entend point le brait des chaînes que le despotisme et la superstition secouent sur leurs esclaves : elle est libre comme la pensée de l'homme qui existerait seul (i). Thomas. Ek^e de Descaries.

Les Plaisirs naturels et rindépendance de la Yie champêtre j opposés aux Plaisirs factices et k la Servitude des villes.

EuTHTMËNE nous parlait avec plaisir des travaux de la campagne, avec transport des agrémens de la vie champêtre.

Un soir , assis à table devant sa maison , sous de superbes platanes qui se courbaient au-dessus de nos tctes , il nous disait : « Quand je me promène dans mon champ, tout rit, tout s*embellit à mes yeux. Ces moissons, ces arbres, ces plantes, n'existent que pour moi, ou plutdt

(i) Voyez, t. II, un morceau da même genre, par Thomas, FM€ê et AUégofries.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 38i

que ]poiir ks malheureux dont je vais soulager les besoins. Quelqoefou je me tais des illusions pour accrottre mes jouissances. U me semble alors que la terre porte son attention jusqu'à la délicatesse^ et que les fruits sont annoncés par les fleurs, comme parmi nous les bienfaits doivent Pétre par les grâces.

« Une émulation sans rivalité ianae les liens qui m'u* nissent avec mes voisins. Ils viennent souvent se ranger autour de cette table, qui ne fut jamais entourée que de mes amis. La confiance et la franchise régnent dans nos entretiens. Mous nous communiquons nos découvertes; car, bien difiérens des autres artistes qui ont des secrets, chacun de nous est aussi jaloux de s'instruire que d'instruire les autres. »

S'adressant ensuite à quelques habitans d'Athènes cpii venaient d'arriver, il ajoutait : c Vous croyez être libres dans l'enceinte de vos murs; mais cette indépendance que les lois vous accordent, la tyrannie de la société vous la ravit sans pitié : des charges i briguer et k remplir, des hommes puissans à ménager , des noirceurs k prévoir et k éviter, des devoirs de bienséance plus rigoureux que ceux de la nature ; une contrainte continuelle dans l'habillement, dans la démarche, dans les actions, dans les paroles; le poids insupportable de l'oisiveté , les lentes persécutions des importuns : il n'est aucune softe d'es* clavage qui ne vous tienne enchaînés dans ses fers.

« Yos fêtes sont si magnifiques ! et les nôtres si gaies ! vos plaisirs si superficiels et si passagers ! les nôtres si vrais et si Qonstans l les dignités de la république imposent-elles des fonctions plus nobles que l'exercice d'un art sans lequel l'industrie et le commerce tomberaient en décadence 7

te Avez-^if^us jamais respiré ^ans vos riches appartemens la fraîcheur de cet air qui se joue sous cette voûte de verdure F et vos repas , quelquefois si somptueux , valenV-ib ces jattes de laijt qu'on vient de traire, et ces

982 MORALE AELIGIfil^SE,

fruits délicieux que nous avons cueillis de nos mains t Et quel goût ne prêtent pas i nos alimens des travaux qu'il est si doux d'entreprendre , même dans les glaces de rhîver et dans les chaleurs de l'ëté , dont SI est si doux de se délasser, tantôt dans l'épaissenr des bois, au souffle des zéphyrs , sur un gazon qui invite au sommeil , tantdt auprès d'une flamme étincelante , nourrie par des troncs d'arbres qu,e je tire de mon domaine , an tnilien de ma femme et de mes enfans , objets toujours nou-* veaux de l'amour le plus tendre j an mépris de ces vents impétueux qui grondent autour de ma retraite, sans en troubler la tranquillité 1

cr Ah I si le bonheur n'est que Usante de l'âme, ne doiton pas le trouver dans les lieux où règne ane juste proportion entre les besoins et les désirs, où le mouvement est toujours suivi dn repos , et l'intérêt toujours accompagné du calme (i)? »

BAETHtliBMT. VoyûgÉ d? Anoekoms,

Bonheur de PObscurité.

Heureux aujourd'hui celui qui, au Heu de parcourir le monde , vit loin des hommes ! Heureux celui qui ne connaît rien au-delà de son horizon, et pour qui le village voisin même est une terre étrangère ! il n'a point laissé aon cœur à des objets aimés quHl ne reverra plus , ni sa réputation à la discrétion des méchans. Il croit que l'innocence habite dans les hameaux, l'honneur dans les palais , et la vertu dans les temples. Il met sa gloire et sa religion à rendre heureux ce qui l'environne. S'il ne voit dans ses jardins ni les fruits de l'Asie ni les ombrages de l'Amérique , il cultive des plantes qui font la joie de sa femme et de ses enfans. Il n'a pas besoin des monumens de l'architecture pour ennoblir son paysage. Un arbre h

(i) Voyei t. II y et ies Leç^u iKOims tmoitmnm «t moJtwnei»

ou PBa<MOPH)E PRATIQUE. 383

l'ombre duquel un homme vertueux s'est repose , lui donne de sublimes ressouvenirs : le peuplier dans les forêts lui rappelle les combats d'Hercule , et le feuillage des chênes , les couronnes du Gapitole*

La culture des blés lui présente bien d>utjEes conctrts agréables arec la vie humaine i il connaît à leurs ombres les heures du jour, à leurs accroissemens les rapides saisons 9 9t il ne compte s^s années fugitives que par leurs récoltes innocentes. Il ne craint point» comme dans les villes f un hymen infidèle ou une postérité trop nombreuse. Ses travaux sont lou|purs surpassés par les bienfaits de la nature, Dh qw le soleil est au signe de la Vierge, il rassemble ses parens, il invite ses voisin», et dès l'aurore il entre avec eux, la faucille i la main^ dans Mes blés mûrs. Son cmur palpite de joie en voyant ses gerbes s'accumuler, et ses enfans danser autour d'elles,^ couronnés de bluets et de coquelicots ; leurs jeux lui rappellent ceux de son premier Age, et la inémoire des vertueux ancêtres qu'il espère revoir un jour dans un monde plus heureu9E« 11 ne doute pas qu'il y ait un Dieu, è la vue de ses moissons; et aux douces époques qu'elles ramènent à son souvenir, il le remercie d'avoir lié la société passagère des hommes par une chaîne étemelle de bienfaits.

Prés fleuris, majestueuses et murmurantes forêts, fontaines mousseuses, sauvages rochers fréquentés de la seule colombe, aimables solitudes qui nous ravbseaç pai; d'ineffables concerts! heureux qui pourra lever le voile qui couvre vos charmes secrets, mais plus heureux encore ^ celui qui peut les goûter en paix dans le patrimoine de sa9 pères (i)!

BEB^iAMIIi DB SAiNT-Pl£Rft£, Études de la Nature^

(i) Toyefe DéflnHims oa M^rmk rêkgiêuêê, 0ù vers, «léiie a^itt; et les £9çên» LtuineB mtdtmist et modnrnM^ t. U, Mm-aU Tfiigieuse,

La Vie champêtre.

No0s avons tous un goût naturel pour la vie champêtre. Loin du fracas des villes et des jouissances factices que leur vainfe et tumultueuse société peut o£Erir , avec quel plaisir vivement ressenti nous allons y respirer l'air de la santé, de la liberté , de la paix !

Une scène se prépare plrûs intéressante mille fois que toutes celles que l'art invente à grands frais pour vous amuser ou vous distraire. Du sommet de la montagne qui borne l'horizon ^ l'astre du jour s'élance brillant de tous ses feux. Le silence de la nuit n^est encore intetrompu que par le chant plaintif et tendre du rossignol , ou le xéphyr léger qui murmure dans le feuillage , ou le bruit confus du ruisseau qui roule dans la prairie ses eaux étincelantes. Yoyez-vous ces collines se dépouiller par degrés du voile de pourpre qui les recèle , ces moissons mollement agitées se balancer au loin sous des nuances incertaines, ces châteaux, ces bois, ces chaumières, bizarrement groupés, s'élever du sein des vapeurs, ot se dessiner en traits ondoyans dans le vague azuré des airs? L'homme des champs s'éveille. Tandis que sa robuste compagne fait couler dans une urne grossière le lait de vos troupeaux , le voyez-vous ouvrir gaiement un pénible sillon,- ou, la serpe à la main, émonder en chantant l'arbuste qui ne produit que pour vous sesfruits savoureux F Cependant le soleil s'avance dans sa carrière enSammée ; l'ombre, comme une vague immense, roule et se précis pite vers la gorge solitaire d'où s'échappent les eaux du torrent; le vent fratchlt, l'air s'épure ; une abondante rosée tombe en perles d'argent sur le velours des fleurs ^ ou se résout en étincelles de feu sur la naissante verdure. O combien votre âme est émue i quelle fraîcheur délicieuse pénètre alors vos sens I comme elles sont conso«

ou FfilLOSOMilB PRAiiQUË. 38S

lentes et pures les pensées du matin ! comme ettes égaient le réye mélancolique de la vie ! en s'abandonnant à leurs douces erreurs , combien aisément on oublie , et les tristes projets de la grandeur, et les vaines jouissances de la gloire , et le mépris du monde et sa/rtnde injustice! Mous ne rem^quons payasses T influence prodigieuse que la natur.e- conserve encore^ur nos âmes, malgré l'é- Lomiante variété de nos goûts^ ^t la profonde dépravation de nos penchans* Je ne sab, mais il me semble qu'à la campagne notre sensibilité devient et moins orgueilleuse et plus vive ; que nous y aimons nos amb avec plus de franchise 9 nos femmes avec plus de tendresse ; que les jeux de nos enfans nous y intéressent davantage ; que . nous y parlons de nos ennemis avec moins d'aigreur 9 de b fortune avec plus d'indifférence. Est-ce en respirant la vapeur embaumée du soir, en se promenant à la lueur tranquille et douce de l'astre des nuits , qu'on peut ourdir une trame perfide 9 ou méditer de tristes vengeances 7 Ce berceau que vos mains ont planté, oà le chèvrefeuille, le jasmin et la rose entrelacent leurs tiges odorantes, ne ^avez^vous orné avec tant de soin que pour vous y livrer aux rêves pénibles de l'ambition ? Sans cette solitude champêtre qu'ont habitée vos pères, dans cet asile des nxBurs , de la confiance et de la paix , que vous importent les vains discours des hommes, et leurs lâches intriguas ^ et leur haine impuissante, et leurs promesses tron4>eusesf Quelle impression peut encore faire sur votre dme le récit importun de leurs erreurs ou de leurs crimes? Au dédin d'un jour orageux ^ ainsi gronde la foudre dans le nuage flottant sur les bords enflammés de l'horizon, ainsi retentit le torrent qui ravage au loin une terre agreste et sauvage (i)«

Bbigajsb. fWignMii^.

(1) Vojei en vers, et les Igfmw Âutinu andênheê et modemttt t.lelil*

K— a8. aS

386 MOltALË RBLÏftlEUSfiv

La Maison I les Amis, les Plaisirs de Jean-Jacqpiea k la campa^e, s'il ëtait riche.

Je i^Mrais pas me bâtir une ville en etmpagiie, et mettre au fond d'une province les Toileries devant mon appartement. Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j'aurais une petite maison rustique, une maison bbnche avec des contrevents verts ; et, quoiqu'une couinet*|ure île chaume soil en tottè saison la meilleure , je pt^fô^lsrais magnifiquement, notr la triste ardoise, mais la tuile , parce qu'elle a Tair plus propre et plus gaie que le chflume s qu'on ne couvre pas auts^ment les maisons dAUs mon pays , et que cela me rappellerait un peu l^eu« raux tomps de ma-jeunesseï J'aurais pour cour Une basseoohr, el pour écurie une étable avec des vaches, pour avoir du laitage que )*aime beaucoup. J'aurais un potager pour jardin , et pour parc un fôU vttrgfer. Les fruits , & la discrétion des promeneurs, ne seraient ni comptés ni cueillis par mon ji^dinier, et mon avar« magnificence n^éialerait point aut yeux des^spaliets superbes auxquels â peitie on osÉt toucher. Or , cette petite prodigalité serait peu coûteuse, parce que j*'aurats thoisi mon asile dans quelque province éloignée où l'on voit peu d'^^argenl et beaucoup de denrées, et où régnent l'abondance et la pauvreté.

Là, je rassemblerais une société ^liis choisie que nombreuse d'amiiB aimant le plaisir, et tff connaissant, de femmes qui pussent sortir de leur fauteuil et se prêter aux jeux champêtres, prendre quelquefois, au lieu de ta navette et des cartes, la ligne, les gluaux, le râteau des faneuses et te panier des vendangeurs. Là, tous les airs de la ville seraient oubliés | et , devenus villageois au village, nous noua trouverions livrés 4 des foules d'amusemens divers, qui ne nous donneraient chaque soir

ou PHILOSOPHI£ raUTIQUE. 3S7

que l'emburTM du cbo» pour te lendemain. L^iercicâ et U vie active nous feraîent' un nouvel estomac et de nouveaux goûta. Tous noa repaa aéraient dea lestina, où l'abondance plairait plus que la déllcalasse. La gaieté , les travaux rustiques , les folttres jeux , sont les première cuisiniers du jonotàB^ et les ragoéts 60s sont bien rtdi<cnlea à des gêna en baleine depuis le lever du soleil. Le service n'aurait pas plus d'ordre que d'âéganoe ( la ftaHe à manger serait partout , dans le jardin 9 dans un batOM 9 sous un arbre, quelquefois au loin 9 près dVne source vive , sur Tberbe verdoyante et fralebef sous des toufFea d'aunes et de coudriers : une longue procession de gais convives pcorterait en chantant l'apprêt du festin ; on aurait le gazon pour table et pour chaises ; les bords de la fontaine serviraient de buffet, et le dessert pendrait aux arbres. Les mets seraient servis sans ordre, l'appétit dispenserait des façons ; chacun , se préfiérant ouvertement à tout autre, trouverait bon que tout autre se préférât de même i lui : de cette fiimiliarité cordiale et modérée, naîtrait sans grossièreté, sans &usseté, sans c<mtrainte, un conflit badin, plus charmant cent foia que la polileese, et plus fait pour lier les cœurs. Point d'importuns laquais épiant nos discours, critiquant tout bas nos maintiens^ comptant nos morceaux d'un csil avide, s'attusant k nous faire attendre à boire, et mur«* murant d'un trop long dtner. Nous serions nos valets pour être nos maîtres ; chacun serait servi par tous ; le temps passerait sans le compter, le repas aérait le repos , et durerait autant que l'ardeur du jour. S'il passait près de noua quelque paysan retouroank au travail, ses outils sur l'épaula, je lui réjouitais le ooiur par quelques bona propos, par quelques coups de bon vin qui lui feraient porter plua gaiewtfnt «a misèpo 1 et om^, j'aurais aussi le pUiairde me semir émouvok un peu,lft9 «utraiOes» et de tt» direiM aecr^ t « Je suis encoDe homnae^ » Si quelque fêle champ^e rassemblait les habitans

du lieu, l'y serais des premiers avec lAa troupe. Si quelques mariages, plus bénis du ciel que ceux des villes, se taisaient à mon voisinage, on saurait que j'aime la joie, et j'y serais invité. Je porterais à ces bonnes gens quelques dons simples comme eux, qui contribue» raient 4 la ftte, et j'y trouverais en échange des biens d'un prix inestimable , des biens si peu connus de mes égaux , la franchise et le vrai plaisir. Je souperais gaie-* ment au bout de leur longue table , j'y ferais chorus au refrain d'une vieille chanson rustique , et je danserais dans leur grange, de meilleur cœur qu'au bal de l'Opéra.

J. J. RO08SEAV. Bmiie^

Bonheur de Jean-Jacques dans la solitude.

Je ne saurais vous dire, Monsieur, combien j'ai élé touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux des hommes. Le public sans doute en jugera comme vous, et c'est ce qui m'afflige. Oh 1 que le sort dont j'ai joui n'est-il connu de tout l'univers ! chacun voudrait s'en faire un semblable ! la paix régnerait sur la terre , les hommes ne songeraient plus â se nuire , et il n'y aurait plus de méchans , quand nul n'aurait d'intérêt à l'être. Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul?demot ; de tout ce qu'a de beau le monde intellectuel j je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon cœur ; mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs : non, jamais les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices , et j'ai cent fois plus joui de mes chimères , qu'ib ne font des réalités.

Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits, que l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter on seul instant de sommeil, souvent je me distrais de mon état présent , en songeant aux divers éyé*

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE, 389

oemew de ma vie ) et les repenlirs , les doux souvenirs, les regrets , l'attendrissement , se partagent le soin de me £iîre oublier, quelques momens,* mes souffrances* Quels temps croyez-vous » Monsieur , que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes rêves ? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares , trop mtiés d'amertume , et sont dë)l trop loin de moi : ce sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que j'ai pa$sés tout entiers avec moi seul , avec ma bonne et simple gouvernante , avec mon cbien bien aimé , ma vieille chatte , les oiseaux de la campagne , les biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable Auteur. En me levant av«it le soleil pour aller voir, contempler son lever dans mon jardin , quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était que ni lettres ni visites n'en vinssent troubler le charme. Après avoir d<mné les matinées à divers soins, que je remplissais tops avec plaisir, parce que je pouvais les remettre à un aqlre temps , je me hltais de dtn«r pour échapper aux importons, et me ménager une plus longue après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardens, je partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que je pusse m'esquiver ; mais quand une fois j'avais pu doubler un certain coin, avec quel battement de cœur, avec quel pétillement de joie je commençais à respirer en me sentant sauvé , en me disant : Itte voilà mattre de moi le reste de ce jour I J'allais alors d'un pas plus tranquille chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque lieu désert, où rien , en me montrant lamainde Thomme, ne m'annonçât la servitude et la domination , quelque asile où je pusse croire avoir pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vti^t s'interposer entre la nature et moi : c'était là qu'elle semblait déployer h mes yeux une magnificence toujours nouvelle* L'or des

sqo morale religieuse,

genêts et la pourpre daf bruyères frappaient mes yeux d 'un luxe qui touchait mon o^ur ; la mfljeité des arbres qui me couvraient de leur ombre , la délicatesse des arbustes que je foulais sous mes pieds , tjenaient mon esprit dans une alternative continuelle d'observation et d'admiration; le concoul*s de tant d'objets Intéressans qui se disputaient mon attention, m'attirant sans cesse de l'un à l'antre , favorisait mon humeur rêveuse et paresseuse , et me faisait souvent redire i moi-mteie t JVbit, Sahmon dans toute sû f;Mrê nefktjûmûis Pêin cùmme Vmi d*euû^

Mon imagination ne laissait pas longtemps déserte la terre aiiisi parëe ; je la peuplais bientôt d^ës selon mon eosuri et, chassant bien loin l'opiiiioti, les préjugés ^ toutes les passions factices, je transportais dans les asiles delà namre des hommes dignes de les habiter; je m'en formais une société charmante dont je ne me sentais pts indigne ; je me faisais un siècle d'or à ma fiintaisie, et, remplissant ces beaux jours de toutes ks scènes -de ma vie qui m'avaient laissé de doux souvenirs, et vie toutes celles que mon cœur désirait encore , je m'attendrissais jusqu'aux larmes sur les vrais plaisirs At rhumanité : plaisirs délicieux , si près de nous, et qui sont désormais si loin des hommes. Oh I si dans ces momevis quelque idée de Paris, de mon siècle et de ma petite gloriole d'auteur , venait troubler mes rêveries , avec quel dédain je les chassais à l'instant pour me livrer sans distraction aux sentimens exquis dont mon Éme était pleine ! Cependant, au milieu de tout cela, je Pavoue, le néant de mes chimères venait quelquefois me contrister tout à coup: quand tous mes rêVes se seraient tournés en récité, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imaginé, rêré, désiré encore : je trouvais en moi un vide inexplicaMé que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de mon cceur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas Vidée, et dont pourunt je sentais le besoin t hé bien,

ou PUlLOSOPJHlt; PRATIQUE. 391

Monsieur, çda même était une iouissance, puisque j'en étais pénétré d'un sentiment très-vif, et d'une tristesse attirante que je n'aurais pas voulu ne pas avoir.

Bientôt, de la sur&ce de la terre j'élevais mes idées k tous les être) d^ U obture» au système universel des cbof ea, à l'Etre Suprême qui embrasse tout ; alors , Tesprit pierdu dans cette immensité , je ne pensais pas , je ne raisonnais pas, je ne philosophais pas : je me sentajs ^y^H |inç sorte de volupté accablé du poids de cet univers 5 îe me Uvi'Ris avec attendrissement ^ b confusion des grande idées j j'aim^^is à me perdre en imagination dans l'espace ; mon cœur, resserré même dan^ le^ bornes des ^(res, ^'y trpi^aK tropà l'éUrpit, j'étouffais 44ns Tunivers. J'aurais voulu m'élancer dans Tinfini : yft çrnis que si l'usai dételé tou» le» my^tèr^ de la.natuire, je me ^wsis senti d^ma une situation moins délicieuse que cette 4UM#rdji(S9mM lextaae à Laquelle i^n esprit se livrait sans retenue t et qui, dans l'agitation dç me9 transport^, me faisait écrier quelquefois ; 0 grgnd Êirel 0 fpwnd Êir^l saaa pouvoir dire ni penser ri^n de plus.

Ain^i a'écoulaient dans un délire continuel les journées Ua piva cbarvMDies^ que jamais créature humaine ait paaséfisj «t, quand \» coucher du soleil me faisait songer i la rttwtiif étonné de la rapidité du temps, je^ croyais n'avoir pas mis asaea 4 profit m» journée ; je p^ns»is an pouvoir jouir^ davantage encore, et, pour réparer le temps perdu, je me disais : Je reviendrai demain.

Je revenais à petits pas la tête un peu fatiguée, mais le cœur content. Je me reposais agréablement au retour en me livrant k l*impmssidn das objets, mais laaa peœer , saoAs imaginer , sans rien faire autre diose que sentir le cabne et le brafaevr de ma situation* Je trowais mon couvert mis sur la terrasse , je soupaie de grand appélit 5 dma mon petit domestique, mille image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous ; mov^ chien lui-même était mon ami, non

byGOQgk

Sga MORALE RELIGIEUSE,

mon esclave ; nous avions toujours la infime volonté ; mais jamais il ne m'a oliéi ; ma gaieté durant toute la soirée témoignait que j'avais vécu seul tout le jour : j'étais bien différent quand j^avais vu compagnie ; j'étais rarement content des autres, et jamais de moi; le soir^ j'étais grondeur et taciturne : cette remarque est de ma gouvernante; et, depuis qu'elle me Ta dite, je l'ai toujours trouvée juste en m' observant. Enfin, après avoir fait encore le soir quelques tours dans mon jardin , on chanté quelque air sur mon épinette, je trouvais dans mon lit un repos de corps et d'ime cent fois pins doux qoe le sommeil encore.

Ce sont là les jours qui ont fait le vrai bonheur de ma vie : bonheur sans amertume, sans ennui, sans regrets, et auquel j'aurais borné volontiers tout celui de mon existence. Oui, Monsieur, que de pareils jours remplissent pour moi l'éternité, je n'en demande point d'autres , et n'imagine pas que je sois beaucoup moins heureux dans ces ravissantes contemplations qu« les intelligences célestes ; mais un corps qui souffi*e Ate k Tesprit sa liberté : désormais je ne suis plus seul , j'ai un h6te qui m'importune ; il faut m'en délivrer pour être i moi , et l'essai que j'ai Êiit de ces douces jouissances ne sert plus qu'à me faire attendre avec moins d'effroi le moment de les goûter sans distraction.

L'Ambition (i).

L'Amiitiov montre à celui qu'elle aveugle , pour

terme de ses poursuites, un état florissant, où -il n'aura

plus rien à désirer, parce que ses vœux seront acccMBjdis,

. où il goûtera le plaisir le plus doux pour lui , et dont

il est le plus sensiblement touché ; savoir, de dominer,

* (i) Voyez Définitions, même sujet, par les mêmes oratenrt.

ou PBILOSOPniE PRATIQUE. 3^

A*ùréwmer, d'être r«rlritre des affinres et le dispensateur des grâces , de briller dans un ministère, dat» une dignité éclatante ; d'y recevoir Pencens du puUie et ses soomissions; de s'y laire craindre, honorer, respecter.

Tout cela, rassemblé dans un point de vue, lui trace ridée la plus agréable, et peint à son imagination l'ob-* jet le ^us conforme anx vosur de son- cœur ; mais dans le fond ce n'est qu'une idée, et voici ce qu'il y a déplus réel$ e*est que, pour atteindre jusque lA, il y a une route â tenir ,qpleine d'épines et de difficultés : mais de quelles épines et de quelles difficultés! C'est que, pour parvenir à cet état oà l'ambition se figure tant d'agrémens, il faut prendre mille mesures toutes égalemeni gênantes, et tontes contraires k sas inclinations; qu'>il but se miner de réflexions et d'étude ; rouler pensées sur pensées, desseins sar desseins, compter toutes ses paroles, composer toutes ses démai^hesj jTroir une attention perpétnelle et sans relâche, soit sur soî-mêmé, soit sur les autres. C'est que , pour contenter une seule passion, qui est de s'élever à cet état, il faut s'exposer â devenir la proie de toutes les passions ; car y en a-t-il une en nous que l'ambition ne suscite contre nous ?

Et n'est-ce pas elle qui, selon les , différentes conjonctures et les divers sentimens dont elle est émue, tantôt nous aigrit des dépits les plus amers , tantôt nous envenime des plus mortelles inimitiés, tantât nous enflamme des plus violentes colères , tantôt nous accable des plus profondes tristesses, tantôt nous dessèche des mélaïkcdiies les plus noires , tantôt nous dévore des plus cruelles jalousies , qui fiiit souffiir â une Ime comme une espèce d'enfer, et qui la déchire par mille bourreaux intérieurs et domestiques f C'est que , pour se pousser i cet état, et pour se £siire jour au travers de tous les obstacles qui nous en ferment les avenues , il faut entrer en guerre avec des compétiteurs qui y prétendent aussi bien que nous , qui nous éclairent dans nos intrigues ,

3d4 MO&ALË KBL16IBD$S,

qui nouf dérangent 4mas nos proîets, qui oent «rrâient dans nos voies ^ qu*U but opposer crédit à crédit , patron è patron f et pour cela s'aasui«ltir aux plus «ânuyeuses assiduités 9 essuyer mUlê rebuts^ digérer mitte dégoûts, se donner mille moureBens , n^être plus à soi , et vivre dans k tnmvlte et la confusion* C'est que ^ dans l'atscnte de cet état, où Von n'arvivo-pas tout d'un coup, il Caïut supporter des retasdemens capables non aeulom/entd'fixereer, mais d'épuiser toute la patience; que, durant de longues années, il faut languir dans rincertitude du succès , toujours flottant eatre^ Pespérance et la crainte, et souvent, après des. délins prtnquo infijw, ayant encore l'affrens déboire de voir toutes ^es paétentions^honer, et ne remportant^ pour «éeompense de tant do pas malheureusement perdus^ que la mge dans le cœur et la honte devant les hommes.

Je dis plus : c'est que cet état, si l'on est enfin atfcz heureux pour s'y ingérer , bien loin de<nettre des booies à l'ambition et d'en éteindre le^ieu , na #ert au contraire qu'à la piquer davantage et^^'i l'allumer 5 que d'un degré on tend bientôt à un auti^ 9 lyellemeut qu'il n'y a rien oà l'on ne se porte, ni rîeti:dù l'dn se fii« ; rien que l'on ne veuille avoir, ni rien dont a» jouisse; que ce n'est qu'une perpétuelle succession 4e vues, de désirs, d'entimprises, et, par une suite nécessaire, qu'un perpétuel • toomaent C'est que, pour trouUer toula la • idtaeeurd^ oet état« il aie faut #QtH^ent que U moindre drconstaobe et le sujet le plus léger, qu'un esprit ambitieuK groMÎt , et dont il h /ait wi monstre (x)»

(i) VôyeiE les Liçons latmês andBtmêê et modeméê.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. SgS

L'AMBITION 9 ce dé$ir insatiable de t'élerer âu^eatus el sur les raines inênie des autres; ce ver qui pique le c»ur el ne le laisse jamais tranquille ; cette passion qui est le grand r«9SS0jrt des iqtrigùes et de toutes les agitatioiis des Cours, <}ui forme les révolutions des États, et qui donne tous les Jouiis à Tunivers de nouveaux. ^Oaclea; cetle passion qui ose tout, et k laquelle riei\ ne/ço^te, rend malheureux celui qui en est possédé.

L'ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire , il la trouve obscure; ni de ses places, il veut monter plus haut ; |iî de sa pro^érité, il sèche et dépérit au milieu desouiaboudance ; ni 4t$ hommages qu'on l);ii.rend , ils sont empoisonnés par ceux qu'il est obligé de re|[idre lujméme ; ni de sa iaveur, elle 4®vient amàre dH qu\il faut la partager avec ses concurrens ; ni de son repos , il est malbeureuic à. mesure qu'il est obligé d'être .plus tranquille.

Son ambition , en le rendant ainsi ]9>alheureux , TarUit encore et Je dégrade. Que de bassesses pour, parvenir I il Êiut paraître, non pas tel qu'on est, mais, tel qu'on. nous souhaite, S^asses^e d'adulation ; on encei^e et. on ado^e i'idole.qu'on méyirise ; bassessiç de Mchi^té.î il faut fayo^r essuyer des dégâts, dévorer des rebut^., et les receyoir firs^ue comm/e def .gr^^^aa : bassesse.de 4wupi\U^pn ; n'avoir poiqt de sentiment i soi, et ne penser que d'après les antres ; bas««ase de dérèglement; de^feoir l^s CQovpUoes et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons , et entrer en part de leurs désordres, pour participer plus sûrement à leurs grâces : enfin bassesse même d'hypocrisie } emprunter quelquefois les apparences de la piété ; jouer l'homme de bien ponr paiYeair, ei ùim servir è l'anlbition la Aeligion même qui lacaiidaa»e, Qfi'on nous dise après cela que

c'est le vice des grandes âmes : c'est le caractère à*\m cœur lâche et rampant ; c'est le trait le plus marqué d'une âme vile. Le devoir tout seul peut nous mener âi la gloire 3 celle qu'on doit aux bassesses et aux intrigues de Tambition porte toujours avec elle un caractère de h6nte qui nous déshonore : elle ne promet les Royânames du monde, et toute leur gloire, qu'à ceux qui se prosternent devant l'iniquité, et qui se dégradent honteusement eux-mêmes. On reproche toujours nos bassesses à notre élévation ; nos places rappellent sans cesse les avilîssemens qui les ont méritées ; et les titres de nos honneurs et de nos dignités deviennent eux-mêmes les traits publicsde notre ignominie.

L'ambition nous rend £iux , lâches , timides, quand il faut soutenir les intérêts de la vérité. On craint toujours de déplaire , on veut toujours tout concilier ,-tout accommoder. On n'est pas capable de droiture, de candeur, d'une certaine noblesse qui inspire l'amour de l'équité , et qui seule £aiit les grands hommes , les bons sujets , les ministres fidèles et les magistrats illustres. Ainsi on ne saurait compter sur un cœur en qui l'ambition domine : il n'a rien de sûr, rien de fixe, rien de grand ; sans principes , sans maximes , sans sentiment, il prend toutes les formes , il se plie sans cesse au gré des passions d'autnii, prêt à tout également, selon que le vent tourne, 00 â soutenir l'équité, ou à prêter sa protection à l'injustice. On a beau dire que l'ambition est la passion dies grandes âmes; on n'est grand que par l'amour dé la vérité , et lorsqu'on ne veut plaire que par elle. Massilloh.

La Mort d'Alexandre.

AuiLANDRE fit son entrée dans Babykme, avec un éclat qui surpassait tout ce que l'univers avait jwiais vu—

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 897

Pour TMdre son nom phns iaiÉeiix que oehii dé Biochus « il entra dans les Indes, où il poussa ses conquêtes phi^ loin que ce célèbre yainqueur ; mais celui que les déseits^ lesflevfes et les montagnes n'étaient pas capables d'arrêter, fiit contraint de céder à ses soldats rebutés qui lui demandaient du repos : réduit k se contenter des superbes monumens qu'il laissa sur les bords de PAraspe, il ramena son armée par une autre route que celle qu'il avait tenue, et dompta tous les pays qu'il trouva sur son passage.

U revint à Babylone craint et respecté , non pas comme un conquérant, mais comme un Dieu ; mais cet Empire formidable qu'il avait conquis ne dura pas plus longtemps que sa vie, qui fut courte ; à Fâge de trente-trois ans, au milieu des plus vastes desseins qu'un homme eût jamais conçus, et avec les plus justes espérances d'un heureux sudcès, il mourut sans avoir eu le loisir d'établir ses affaires , laissant un frère imbécile , et des enfans en bas âge incapables de soutenir un si grand poids.

Mais ce qu'il y avait de plus funeste pour sa maison et pour son Empire , est qu'il laissait des capitaines à qui il avait appria à ne respirer que l'ambition et la guerre. Il prévit à quels excès ils se porteraient quapd il ne serait plus au monde } pour les retenir , ou de peur d'en être dédit, il n'osa nommer ni son successeur , ni le tuteur de ses enfans. Il prédit seulement que ses amis célébreraient ses funérailles par des batailles sanglantes, et il expira i la fleur de. son âge, plein des tristes ima^ade la confusion qui devait suivre sa mort. Son Empire fut partagé , toute sa maison fut exterminée , et la Macédoine , l'ancien Eoyaume de ses ancêtres, passa è une autre famille. Ainsi ce conquérant , le plus renommé et le plus illosti-e qui fut jamais, a .été le dernier Roi de sa race> S'il fiât de«i meure paisible dans la Macédoine, la grandeur de son Empire n'aurait pas tenté ^s ci^itaines, et il aurait pu laisser à ses enfans le Royaume de ses pères; maisf paixa

398 UQHALE RELIGIBDSE^

qu^il amt 4^ tf op paissantf il ia% la cauae de hk pcrta de0 »ieB«. Et toila. lb fuitit gm&ibitx jps saiix b% cohqvAt&b (j) t

Les Flëaux de Dieu.

C'EST le moyen de faire souvent injfostice , que de juger toujours du mérite des f oaseils par la bonne fer-, tone des événennens. Me nous laissons pas éblouir à l'éclat des choses qui réussissent : ce que les Grecs , ce que les Romains, ce que nous-nlmes avons appelé une prih* denœ admirable, c'est une heurense témérité.

Il y a eu'des hommes -dont la rie a été pleine de mî*> racles, quoiqu'ils ne lussent pas saints , ét^qu'ils n'eussent pas dessin dé l^êfire; le Cid béniéMiittoutesle«rs Atutes, le Ciel couronnait toutes leurs folies.

Il devait périr cet homme fatal , il devait ]périr , dès le premier four de sa conduite, par une telle entreprise ; mais Dieu voulut' se servir de lui pour punir le genre humain et tourmenter té mbnde': la justice de Dieu voulait se venger |- et avait clioisi cet homme pour être le ministre de ^s vengeances. ^

"La raison concluait qu'il tombât d'abord par les maximes qu'il a Mnies } mais il est demeuré long-temps debout, par une raison plus hante qui l^a «duleiM. Il a été afFermi dans son pouvoir ^f tme force étrangère, et qui h'était pas de lui^ par une force qui appuieïa ftiblésse, qui arrête les chutes de éeiix qui se- précipitent, qui n^a que faire des bonnes maMMei pour 'Conduire les bons succès. Cet homme a duréponrtravailler au desaetn de la Providence. Il pensait exercer sa passion , et il exécutait

(1) Voyex les l€çon8 ùatims anciennes^ t D, Caractères ou

on PBliO&OIlBIE PRATIQUE. 3»»

les arrtU du CieL Avant de se perdre, il a eu le loisir de perdire les peuples et les Euis , de mettre 1b feu aux quatre coins de la terre , de gâter le présent et l'avenir par les maux qu'il a faits, par les exemples quUl a laissés. ,

Un peu d^esprit et beaucoup d'autorUé^ c'est ce qui a presque toujours gouverné le monde , quelquefois avec succès, quelquefois non, selon rKumeur du siècle, selon la disposition des esprits, plus farouches ou plus apprivoisés.

Mais il faut toujours en venir là. Il est très-Vrai qu^il y a quelque chose de divin , disons davantage , il n'y a rien que de divin dans les maladies qui travaillent les Etats. Ces dispositions , cette humeur , cette fièvre chaude de rébellion, cette léthargie d^ servitude, viennent de plus, haut qu'on ne s^imagine. Dieu est le poète , etles hommes ne sont que les acteurs.

Ces grandes pièces qui se jouent sur la terre, ont été composées dans le ciel , et c'^st souvent un/açuin qui doit en Atre l'Atrée ou PAgamemnon.

Quand la Providence a quelque dessein, il ne lui importe guère de quels instrumens et de quels moyens elle se serve. Entre ses mains, tout est foudre, tout est teinpéte, tout est déluge, tout est Alexandre ou César.

Dieu dit lui-même de ces geas-là quV/ les enooie en sa colère^ et quHls sont les çerges de sa fureur. Mais ne prenez pas ici Tun pour l'autre : les verges ne frappent ni ne blessent toutes seules ç c'est l'mvie, c'est la colère , c'est la fureur qui rendent les verges terribles et redoutables.

Cette main invisible donne les coups que le monde sent; il y a bien je ne sais quelle hardiesse qui menace de la part de l'homme ; mais la force qui accable est trate de Dfea (4). . •

(1) Miae Méritait ce Iiiomm« él y «4raK ea«to aiM.

4oo MORALE BEUGiEUM ^

La GlolM*

On a beaucoup déclamé contre la gloire ; cela est naturel : il est beaucoup plus aisé dl^en dire du mal que de la mériter. Tadite était plus ingénu; il convenait que c^était la dernière passion du sage, et apparemment la sienne. Il y a des hommes qui se vantent de la mépriser , et, pour qu'on n'en doute pas, ils le répètent : c'est une raison de plus pour ne les point croire. Chacun en secret y prétend ; mais l'un s'affiche , et l'autre se cache. L'an a la vanité des petites choses, etl'autrc l'orgueildes grandes. Corneille mettait sa gloire â faire Cinna; un courtisan de son siècle, à paraître avec grâce dans un ballet«

Voulez-vous savoir ce que peut le sentiment de la gloire? Otez-la de dessus la terre, tout change; le regard de Phomme n'anime plus l'homme , il est seul dans la foule ; le passé n'est rien j le présent se resserre ; l'avenir disparaît; l'instant qui s'écoule périt éternellement , sans être d'aucune utilité pour Tinstani qui doit suivre.

En parcourant l'his^ire des Empires et des arts , je vois partout quelques hommes sur des hauteurs, et en bas le troupeau du genre humain qui suit de loin et â pas leilts. Je vois la gloire qui guide les premiers, et ils guident l'univers ( i ).

Thomas. Essai sur les Eloges.

La Gloire humaine.

Le prppre de la gloire, c'est d'amasser autoiarde aoi tout ce qu'elle peut L'homme se trouve trop petit tout seuL U

(i) Voyez 1^ iMttt, DéfinkiMsi eilet Lmm$ iMnm mmUmus €t modemeê.

ou PHILOSOPHIE PRATIQUE. 4oi

tâche de s'agrandir et de s^accroître comme il peut. 11 pense qu'il s'incorpore tout ce qu'il amasse , tout ce qu'il acquiert, tout ce qu'il gagne. 11 s'imagine croître lui-^ même avec son train qu'il augmente , avec ses appartemens qu'il rehausse, avec son domaine qu'il étend. Il ne peut augmenter sa taille et sa grandeur naturelle , il y applique ce qu'il peut par le dehors , et s'imagine qu'il devient plus grand, et qu'il se multiplie quand on parle de lui , quand il est dans la bouche de tous le$ hommes, quand il fait du bruit dans le monde. La vertu toute seule lui paraît trop unie et trop simple.

Quelquefois, à la vérité , la gloire se présente comme d'elle-même , et vient , pour ainsi dire , de bonne grâce. Alors je ne sais quoi nous dit dans le cœur que nous la méritonsd'autant plus que housl'avons moins recherchée ; mais elle n'en est alors que plus dangereuse.

BOSSUBT.

Le Présent > l'Avenir.

Les hommes passent coname les fleurs qui s'épanouissent le matin , et qui le soir sont flétries et foulées aux pieds. Les générations des hommes s'écoulent comme les ondes d'un fleuve rapide; rien ne peut arrêter le temps, qui entraîne après lui tout ce qui paraît le plus immobile. Toi-même , 6 mon fils , mon cher fils ! toimême qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si fêconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n'est qu'nne fleur qui sera presque aussitôt séchée qu'éclose : tu te verras changer insensiblement ; les grâces riantes , les doux plaisirs qui t'accompagnent, la force, la santé, la joie , s'évanouiront comme un beau songe ; il ne t'en restera qu'un triste souvenir ; la vieillesse languissante et ennemie des plaisirs viendra rider ton visage , courber ton corps, a(&iblir tes membres, faire tarir dans ton

4o2 MORALE REUGl£USEt

cflBur la source de la joie, te dégoûter du présent | te faire craindre TaYenir , te rendre insensible i tout, excepté à la douleur. Ce temps te paraît éloigné. Hélas ! tu te trompes, mon fils ; îl se hâte , le voilà qui arrive : ce qui vient avec tant de rapidité n'est pas loin de toi, et le présent qui s'enfuit est déjà bien loin, puisqu'il s'anéantit dans le moment que nous parlons , et ne peut plus se rapprocher. Ne compte donc jamais, mon fils, sur le présent ; mais soutiens-toi dans le sentier rude et âpre de la vertu, par la vue de l'avenir. Prépare-toi , par des mœurs pures et par l'amour de la justice , une place dans l'heureux séjour de la paix,

FAnei.0». Télimaqiu.

Le Duel. ^

GàBBEZtVOUS de confondre le nom sacré de Thoiineur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à U pointe d'une épée, et n'est propre qu'à faire de braves scélérats.

£n quoi consiste ce préjugé? Dans l'opinion la plus extravagante et la plus barbare qui entra jaxBiais dans l'esprit humain, savoir, que tous les devoirs de la société sont suppléés par la bravoure ; qu'un hamme n'est plus fourbe, fripon, calomniateur^ qu'il eat cinl, humain , poli, quand il sait se battre ; que le mensonge se change en vérité, que le vol devient légitime; la perfidie honnête, l'infidélité louable, sitdt qu'op soutient tout cela le fer à la main ; qu'un affront est toiqoura bi«R ré^ paré par un coup d'épée, et qu'on n'a jamais tort avec uja honune, pourvu qu'on le tue. Il y a,, je Vfivoue, une autre sorte d'afiEaiire où la gentiUesise s^mêle à la cruauté 9 et au l'on ne tue les gens que ifsx hasard j c'est celle oà Ton se bat au premier sangl Au premier sapgl grand Dieu ! £t qu'en veux-tu faire de ce saog^ béte fiiri^ce 7 k veux-tu boire ?

ou PHILOSOPHIB PRATIQUE. 4o3

lie* plus vaillans hommes de Tantiquité songirent-ik jamais à venger leurs injures personnelles par les combats particuliers P César envoya-t-il un cartel à Catop , ou Pompée à César , pour tant d^afFronts réciproques 7 £t le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer d'un bâton ? D'autres temps , d'autres mœurs, je le sais; mais n'y en a-t-il que de bonnes, et n'oserait-on s'enquérir si les mœurs d'un temps sont celles qu'exige le solide honneur? Non, cet honneur n'est point variable y il ne dépend ni des temps | ni des lieux, ni des préjugés^ il ne peut ni passer ni renaître ; il a sa source étemelle dans le cœur de l'homme juste et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre , n'ont point connu le duel, je dis qu'il n'est point une institution de l'honneur, mais une mode affireuse et barbare, digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d'autrui, l'honnête homme se règle sur la mode, et s'il n'y a pas alors plus de vrai courage i la braver qu'à la suivre. Que ferait celui qui s'y veut asservir, dans des lieux où règne un usage contraire? A Messine ou à Naples, il irait attendre son homme au coin dune rue, et le poignarder par derrière. Cela s'appelle être brave en ce pays-lâ, et l'honneur ne consiste pas k se faire tuer par son ennemi, mais à le tuer Ini-même.

L'homme droit, dont toute la vie est sans tache, et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté , refusera de souiller sa main d'un homicide ^ et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie , à protéger le faible 9 à remplir les devoirs les plus dangereux , et à défendre en toute renc^tre juste et honnête ce qui lui est cher, au prix de soa sang^ il mft dans ues démarches celte inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience , il marche la tête levée,, il ne fuit ni ne cherche son ennemi. On voit

4o4 MORALE RELIGIEUSE,

aisëment qu'il craint moins dejnoorir que de mal faire, et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils pré* jugés s'élèvent un instant contre lui , tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent; et, dans une conduite si bien liée, on juge d'une action sur toutes les autres.

Les hommes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres, sont pour la plupart de malhonnêtes gens, qui, de peur qu'on ose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour eux, s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'infamie de leur vie entière.

Tel fait un effort et se présente une fois , pour avoir le droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus de constance et moins d'empressement ; il est tou-* jours ce qu'il doit être , il ne faut ni l'exciter ni le retenir : l'homme de bien le porte partout avec lui; au combat, contre l'ennemi; dans un cercle, en faveur des absens et de la vérité; dans son lit, contre les attaques de la douleur et de la mort. La force de l'âme qui l'inspire est d'usage dans tous les temps : elle met toujours la vertu au-dessus des événemens , et ne consiste pasi se battre, mais à ne rien craindre (i).

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