‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 2)Chapitre 21 sur 40 · EXORDES · texte numérisé non relu

EXORDES

Qtt« le liâMd soit sinplc, «t tt'tii Am ^'aCecM.

raiCBPTBS BU QUIBK.

L'bsfrit platt dant une épigramme et dans «ne chan* gon. Mais dans la chaire, k la tribune ou an barreau, l'esprit à prétention est une espace de miniature placée trop haut'poor sa perspective optique; il n'y produit }9t* mais de grands effets sur une nombreuse assemblée ; et la vraie éloquence proscrit toutes les pensées trop fines ou trop recherchées pour être saisies par le peuple. Eh! qu'est-ce en e£kt qu'un trait brillant pour émouvoir on pour échauffer une multitude qui ne présente d'abord â l'orateur qu'une masse immobile, laquelle, bien loin de partager les sentimens de celui qui parie , ou de] lui pro* diguer de l'intérêt, lui accorde 4 peine une firoide et vague attention ?

Le début d'un discours doit être simple et modeste pour concilier à l'orateur la bienveillance de l'auditoire. L'exorde mérite cependant d'être travaillé avec beaucoup de soin. La doctrine et l'exemple des maîtres de l'art avertissent de s'y restreindre au développement d'une seule idée principale qui découvre et qui fixe toute Tétendue de ViupÊment oraioùie ou de la matière qu'on veut traiter. C'est là qu'au mènent même où elle est an-

Kr MOKC£àUX OAATOIRSS. 493

ntauée , les.fHiinti de rue de l'qiRitear sont î||diqaé« aaiu occuper trop d'espa«e , que les germes du plan se hâtent de paraître c(Miiiiie i'expKcatiQn ftatorelle et nécessaire du sujet ; qu'une logique de raison plutât quq de va)3on<- BflBienl règle le choix des rapports , auxquels on préfère de se borner f en mettant à Técart tous ceux qui seraient communs, vagues^ abstraits, ou stériles, et en circon- «çrivant le discours avec autant de discernement et d> exactitude que de clarté et de précision ; et qu'a:i.fin des principes lumineux annoncent , par d'importans raf^iluts, ks méditations profondes d'un orateur qui a beaucoup réfléchi, et qui ajoute l'empire du talent à Vautorité de • son mimsière pour captiver Tattention d'une assemblée nombreuse qu'il associe à toutes ses pensées, en lui présentant un grand intérêt

Tel est l'art de^ossnet, quand ^ pour frapper vive-^* ment les esprits « il dit , ea commençant l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre, « qu'il veut dAn* un seul malkeur déplorer toutes les calamités du genre bnmaiii t et dans une seule mort faire voir la mort et le néant de tontes les gmndeurs humaines. » Tout ce qui ne prépare point aux principans objets d'un discours est inutile dans «n cxorde* Ecartons donc de cette partition oratoire les réflexions snbtiles, les citations, les disserUtioàs » les lieux communs, et mtme les images et les métaphores ambitieases; cffr, U nê/mtê^ dit foratenr romain, sm« p/sf «r aion /s» iKelt fue danê leur sens le piuê unie , <!# penr fue le âttceiun uê paraiMU iraçailU omis àeop iTqp* prti (!)• Mafehons au but par le pins court cbemûi : tout doit étreioi approprié au- sujet, puisque, aelonl'wpres* aion de Cicéron, l'exorde n'en est que Va^emêe (a). N'i-

(i ) In exordiendâ causa servandum est ut nsîtata su tferhorum mnsuetucîo , ut non apparata of^atio este yideatur. Ad Héron* nion, 1^.

(a) Âdàoi ud cmsêomi Biotas*

494 BISCOUAS

mitons pômt cês prôltew rhéteurs, qoi, au iteii d*Mitrer d'abord' en matière, se tournent et se retournent dans tous les Sens, comme un voyageur qui ne connafi pas sa route, et laissent l'auditoire incertain sur la matière qu'ils vont traiter. L'exorde ne commence véritable-» ment qu'au moment où l'on découvre l'objet et le dessein du discours*

A peine le sujet est-*il exposé, qu'il faut se hâter de Je bien définir. Cette précaution est surtout nécessaire quand on traite des questions abstraites; et on est sAr d'errer dans des spéculations vagues, si l'on néglige de se fixer d'abord par des notions précises. Il est dangereux sans doute de vouloir trop s'tiever dans ces morceaux pré-paratoires ; et l'expérience apprend tous les {ours à se méfier de la prétention des débuts éloquens. 11 est néan«^ moins nécessaire, comme je l'ai déjè observé, d'intéresser fortement l'attention d'une assemblée distraite ; et je ne vois pas que l'on viole les règles de l'art, en frappant l'auditeur par un trait soudain qui le sépare de ses propres pensées, en le mettant k la suite et è U merci de rhomme éloquent qui le captive et le domine , pourvu que cette brusque émotion ne trompe point son attente , et que le triomphe de l'otateiir ailla totijouis en croissant

« Je veux, dit Montaigne, de^ disoour» qui donnent la prenÂère charge daua le plus fort du doute ; je ehercbe des raison» bpnnes et fermes d'arrivéow » Moùtaifoe a raison. Rien s'est plus impartant «i plus difficile ^ue de a'emparer de seeaudilèiira, de les réunir pcomptemeot à soi , et d'entrer d«is son sujet par |m mouvement qui puisse les frapper, an lieu> de laisser hésiter leur intérêt et divaguer leur imagination. Dans sa tragédie de la Troade , Sénèque ouvre la première scène par un monologue sublime. Trois vers lui suffisent pour émouvoir tous les cœurs. On aperçoit dans le lointain la ville de Troie consumée par les flammes. A la vue d'an spectacle si ana*

logue à son triste sort, Hécabe cbnrgée i)e fers 9 Siul« sur le théâtre, prononcées soupirant ces éloquentes pa^ rôles (i): « Vous, Potentats, qui vous fies à vètre piiis«« « sanoe, vous qui domines sur une Cour nombreuse, « voiisquine craignex point l'inconstantefavenrdesdieut, m qui vous livMz au sommeil si doux de b prospérité , « legardea Héoube , et contemples Troie I 9 Qui ne rentre alors en soi-même f qui échappe à Feffroi d'un pareil coatnaste, et;., en regsôrdant le del, ne réfléchit pas du moins sur l'incertitude et les dangers de sa destinée? C'est ainsi qu'un grand orateur doit profiter de tout cé qui l'environne, pour intéresser et s'aisocier le ossur humain. C'est ainsi qu'il est beau d'enrichir le comsnencément d'un discours \ mais je ne ptiis trop répéter qu'il CMit que la suite soit digne d'être écoutée^ quand on a élevé son auditoire k cette hauteur.

ht Cai^Unal Mauut. SuaiwrrEUqëenee , 1. 1

Exorde de l'Oraison funèbre de la Reine d^Angleterre.

GHiin qui règne dans les cieux , et de qui relèvent tonales Empiras, à qui seul appartient la gknre^ la majesté et l'iadépemianoe, est aussi le seul qui se glorifie de fimre la loi aux Bolsy et de leuf donner, quand il lui platty de grMides et de terribles levons. Soit qu'il élève les trônes, aott qu'il les abaisse ; soit qu'il comnitmique aa puissamte aux Priuces , soit qu'U la retire à lui-^^aèrne ,

(1) QuiauuiUê régna fidà, et magndpùttnê D&mmtitur uuiâ, ieêc lèifêÊ meiuà Beoe, Ammumqm reèm areduUm Imtbdêik^ Metndetttf si <s» TrejmL.,.

Toute U force et la lublimité de ce trait poétique sont dans ces dernîeri mots que Tinceiidie visible de Troie fend si énergiques : Meind^a, ette,7hjfmr

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et ne leur laitte que leur propre faiblesse ^ il leur apprend leurs devoirs d'une manière souveraine et digne de lui : car, en leur donnant la puissance, il leur coitunaade d'en user comme il fait lui-même pour le bien du monde ; et il leur fait voir , en la retirant, que tonte leur m^esté est empruntée, et que, pour être assis sur le tràne, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême* C'est ainsi qu'il instruit les Princes , non seulement par des discours et par des paroles, mais encore par des eCTets et par des exemples : & tumc , Reges , imiel* UgUe; emdUniniy qmjudicaiis terram.

Chrétiens , que la mémoire d'ime grande Reine, fille, . favime, mère de Rois si puissans, et Souveraine de trois Royaumes , appelle de tous c6tés à cette triste cérémonie, ce discours vous fera paraître un de ces exemples re* doutables qni étalent aux yenx du monde sa vanité tout entière. Vous verrez dans une seule vie tontes les extrémités des choses humaines, la félicité sans bornes aussi bien que les misères ; une longue et paisible jouissance d une des plus nobles couronnes de l'univers ; tout ce que peuvent donner de plus glorieux la naissance et la grandeur accumulées sor une tète qui eiisoite est exposée è tous les outrages de la fortune ; la bonne cause d'abori suivie de bons succès, et depuis de retours soudains, de changemens inouïs : la rébellion long-4emp6 retenue, à la fin tout-4-£iit maitresse ; nul firéin à la licence ; les lou abolies ; la nuqesié violée par des attentats )uaqu'** lors inconnus ; Tusiirpation et la tyrannie sons le nom de liberté ; une Reine fugitive, qui ne trouve aucune retraite dans trois Royaumes, et à qui sa propre patrie n'est plus qu'un triste lieu d'exil ; neuf voyages sur mer, entrepris par une Princesse, malgré les tempêtes; l'Océan étonné de se voir traversé tant de fois en des appa-* reils si divers , et pour des causes si différentes ; un trône indignement renversé et miraculeusement rétabli : voili les enseignemens que Dieu dojo^ne.aux Roi$« Ainsi

£iit-il voir au mondé le néant de ses pompes et de ses grandears.

Si les paroles nous manquent, si les expressions ne répondent pas à \m sujet si vaste et si relevé, les choses parleront asses d^elles-^mémes. Le cœur d'une grande Reine, autrefois élevé par une si longue suite de prospérités , et puis plongé tout à coup dans un abfme d'amer^ tûmes, parlera assec haut; et^ sMl n'est pas permis aux particuliers de faire des leçons aux Princes sur des événemens si étranges, un Roi me prête ses paroles pour leur dire : Entendet^ â grands de la terre; instnsiseznvous ^ arhUres du monde !

BOSSUKT.

lK>0iU D'XXBftCICB.

Vonzdans IWaison funèbre de la Reine d'Angleterre, comme il annonce avec chaleur qu'il va instruire les Rois; comme il se jette ensuite à travers les divisions et les orages de cette tle ; comme il peint le débordement des sectes, le fiinatisme des indépendans; au milieu d'eux, Gromwell, actif et impénétrable, hypocrite et hardi, dogmatisant et combattant, montrant l'étendard de la liberté et précipitant les peuples dans la servitude ; la Reine luttant contre le malheur et la révolte, cherchant partout des vengeurs , traversant neuFfois les mers , battue par les tempêtes , voyant son époux dans les fers , sta amis sur l'échafaud, ses troupes vaincues, elle-même obligée de céder ; mais, dans la chute de l'Etat, restant iierme parmi ses nânes, telle qu*une colonne qui, après avoir long-temps soutenu un temple ruineux, reçoit, sans en être courbée, ce grand édifice qui tombe et fond sur elle sans l'abattre.

Cef^endant l'orateur, à travers ce grand spectacle qu'il déploie sur la terre, nous montre toujours Dieu présent au haut djBs deux , secouant et brisant les trônes , prccU I,— a8* 3a

pilant la révolution , et , par sa force invincible , enchat* nant ou domptant tout ce qui lui résiste. Cette idée, ré* pandue dans le discours d'un bouta l'autre^ y jeue une terreur religieuse qui en augmente encore Teffetf ti r«iid le pathétique plus sublime et plus tombre*

Thomas. Essai wUê Ehfûê^ t. IL .

Bzôrde de POndsim iîinëbre de Turenne.

Je ne puis, Messieurs | vous donner d'abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir, qu^en recueillant ces termes nobles et expressif dont PEcriture-Sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Macliri>éab Cet homme qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre, qui couvrait son camp du bouclier | et forçait celui des ennemis avec l'épée ; qui donnait à des Clois ligués contre lui des déplaisirs mordis f et réjouissait Jacob par Mes vertus et par ses exploits , dont la mémoire doit être étemelle ; cet homme qui défendait les villes de Joda , qui domptait l'orgueil des enfans d'Ammon et d'Esaii, qui revenait chargé des dépouilles de Samarie après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères ; cet homme que Dieu avait nus autour d'Israël, comme un mur d'airain où se brisèrent tant de fois tontes les forces de l'Asie^ et qui, après avoi> dé&it de nombreuses années , déconcerté les plus fiers et les plus ha* biles généraux des Rois de Syrici venait, tous, les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne voulait d'autre récompense des services qu'il rendait è sa patrie que rhonneur de l'avoir servie ; ce vaillant homme poussant enfin , avec un courage invincible , les ennemis qu!il avait réduits à une fuite honteuse, refut le coi^ mortel, et demeura comme enseveli dans son triomphe.

Att:preiiiier brait 4e ce funeste accident^ toutes l«s villa de Judée âireat ëmu^s ^ des ruisseaux de larmes coulèrent des yeui de tous leurs babitan^. Ils furent quelque temps saî^s^ muets ^ immobiles* Un effort de douleur rompant enfin ce morne et long silence « d'une voix entrecoupée de sanglots, que formaient dans leurs cœurs la tristesse | la piété, la crainte, ils s'écrièrent : Comment est mêtt cet homme puissant fia sqmpoU le peyple d^ Israël f A ces cris, JérusaJIem redoubla ses pleurs ; les voiUes du temple s'ébranlèrent f le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son, de ces lugubres paroles : Comment est mort cet homme puissant cm suçait le peuple d'Israël?

Chrétiens, qu'une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappeles-vous pas en votre mémoire ce que vous avez vu, ce que vous avez senti il y a cinq mois 7 Me vous reconnaissez- vous pas dans Taffliction que î'ai décrite? et ne mettez-vous pas dans votre esprit, k la place du héros dont parle l'Ecriture, celui dont je viens vous parler 7 la vertu et le malheur de Tun et de l'autre sont semblables, et il ne manque aujourd'hui à ce dernier qu'un éloge digne de lui. Oh ! si l'Esprit divin , l'Esprit de force et de vérité , avait enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui représentent la vertu | et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits , et quelle impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d'actions édifif^tes et glorieuses l

. Quelle matière fut jamais plus disposée i recevoir tous les ornemens d'une grave et solide éloqi^ence, que I4 vie et la mort de très-haut, etc. F Où brillent avec plus d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire : conduites d'armées» siégeç de places, prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables, cam-pemens bien^ ordonnés , combats soutenus , batailles gagnées^ ennemis vaincus par la force , dissipés par l'adresse, lassés et consumés par une sage et noble patience?

5oà DiSGOtrns

OA peut-on trouver tant et de si puiisans exemples , que dans les actions d'un homme sage, modeste, libéral, désintéressé, dévoué, au service du Prince et de la patrie ; grand dans Tadversité par son courage, dans la prospérité par sa modestie , dans les difficultés par sa prudence , dans les périls par sa valeur , dans la religion par sa piété?

Quel sujet peut inspirer des sentimens plus justes et plus touchans , qu'une mort soudaine et surprenante , qui a suspendu le cours de nos victoires , et rompu les plus douces espérances de la paixP Puissances ennemies de la France, vous vivez, et Tesprit de la charité chrétienne m'interdit de faire aucun souhait pour votre mort. Puissiez-vous seulement reconnaître la îu^icc de nos armes , recevoir la paix que , madgré vos pertes , vous avez tant de fois refusée ; et , dans l'abondance de vos larmes , éteindre les feux d'une guerre que vous avez malheureusement allumée ! A Dieu ne plaise que je porte mes souhaits plus loin l les jugemens de Dieu sont impénétrables : mais vous vivez, et je plains en cette chaire un sage et vertueux capitaine dont les intentions étaient pures , et dont la vertu semblait mériter une vie plus longue et plus étendue.

Retenons nos plaintes, Messieurs; il est temps de commencer son éloge, et de vous faire voir comment cet homme puissant triompha des ennemis de l'Etat par sa valeur, des passions de l'âme par sa sagesse, des erreurs et des vanités du siècle par sa piété. Si j'interromps cet ordre de mon discours, pardonnez un peu de confusion dans un sujet qui nous a causé tant de trouble. Je confondi^i quelquefois peut-être le général d'armée , la sage, le chrétien. Je louerai tantôt les victoires, tantôt les vertus qui les ont obtenues. Si je ne puis raconter tant d'actions , je les découvrirai dans leurs principes; j'adorerai le Dieu des armées , j'invoquerai le Dieu de la paix, je bénirai le Dieu des miséricordes, et j'attirerai

byGoog-k

ET MORCEAUX ORATOIRES. Soi

partout votre attention , non pas par la force de Téloquence , mais par la vérité et par la grandeur des vertutf dont )e suis engagé de vous parler.

Fléchier.

HODiLE d'exercice.

Ici, Fléchier , comme on l'a dit souvent , paraît au« dessus de lui-même. Il semble que la douleur publique dit donné plus de mouvement et d'activité à son âme : son style s'ëchau£Fe , son imagination s'élève , ses images prennent une teinte de grandeur; partout son caractère devient imposant. Cependant entre cette oraison funèbre et celle du grand Condé, il y a la même différence qu'eptre les deux héros. L'une a l'empreinte de la fierté et semble l'ouvrage d'un instinct sublime; l'autre, dans son élévation m/Sme , paraît le fruit d'un art perfectionné par l'expérience et par l'étude. Ainsi, par un hasard singulier , ces deux grands hommes ont trouvé dans leurs panégyristes un genre d'éloquence analogue à leur caractère*

L'oraison funèbre de Turenne n'en est pas moins un des monumens de l'éloquence française. L'exorde sera éternellement cité pour son harmonie , pour son caractère majestueux et sombre, et pour l'espèce de douleur auguste qui y règne. Les deux premières parties peignent avec noblesse le? talens d'un général et les vertus d'un sage ; mais à mesure que l'orateur avance vers la fin , il semble acquérir de nouvelles forces. Il peint avec rapidité les derniers succès de ce grand homme , il fait voir l'Allemagne troublée, l'ennemi confus, l'aigle prenant déjà l'essor et prête à s'envoler dans les montagnes, TartiUerie tonnant de toutes parts pour favoriser la retraite , la France et TEurope dans l'attente d'un 'grand événement Tout à coup l'orateur s'arrête ; il s'adresse au Dieu qui dispose également et des vainqueurs el des victoires.

5od DISCODRS

et se platt à immoler à sa grandeur de grandes victimes* Alors il fait voir ce grand homme étendu sur ses tro«phées; il présente l'image de ce corps pâle et sangl^uit, auprès duquel, dit-il, fume encore la foudre qui l'a frappé, et montre dans l'éloignement les tristes images de la religion et de la patrie éplorées. « Turenne meurt , «i tout se confond ; la fortune chancelle , la victoire se « lasse, la paix s'éloigne, le courage des troupes est m abattu par la douleur et ranimé par la vengeance; tout ir le camp demeure immobile. Les blessés pensent à la « perte qu'ils ont faite et non aux blessures qu'ils ont « reçues. Les pères mourans envoient leurs fils pleurer « sur leur général mort, etc. (i). »

Cependant, malgré l'éloquence générale et les beautés de cette oraison funèbre , peut-être tt'y trouve-t-on point encore assez le grand homme que l'on cherche ; peut-être que les figures et l'appareil même de l'éloquence le cachent un peu , au lieu de le montrer : car il en est quelquefois de ces sortes de discours comme des cérémonies d'éclat , où un grand homme est éclipsé par la pompe même dont on l'environne. Je ne sais si je ne me trompe , mais il me semble que quelques lignes que M"* de Sévigné a jetées au hasard dans sen Lettres , sans soin , sans apprêt, et avec Pabandon d'une ftme sensible , font encore plus aimer M. de Turenne , et donnent une plus grande idée de sa perte.

Thomas. Essai sur les Eloges^ t IL

Exorde de l'Eloge de Duguay-Trouin.

Db tous les spectacles que l'induMrie de l'homme a donnés au monde, il n*en est peut-être aotiiin de plus admirable que la navigation. J5n fttre fkible et mond,

'(i) Voyc» narrations f ia Éfort d% Turenne,

ET MORCEAUX ORATOIRES. 5o3

attaché à h terre, a osé se transporter sur un élément meonnn et terrible, suspendre des édifices sur les eaux, donner des lois aux vent» , et voler aux extrémités de l'univers sous un ciel qui n'était point fait pour lui. Mais telle est notre destinée : Tesprit humain est aussi pervers qu'il est grand , et le crime se place à côté du génie. Les hommes ont abusé de tout : des végétaux pour en fermer des poisons, du fer pour s^égorger, de l'or pour se corrompre, des arts pour multiplier les moyens de se dé* truire ; ils ont abmé surtout de Part de la navigation : la mer est devenue un champ de carnage , et les flots ont été ensanglantés par la guerre.

Ainsi les deux parties du globe sont également le théAtre de nos malheurs et de nos crimes. Je n^y vois qu'une difiërence. £n promenant nos regards sur la storfitee d« la terMf, nous y apercevons des ruines, des restes d'em* brasemens , dea champs et des feréts incultes , oA étaient autrefois des villes florissantes t monumens de mvages qui peuvent nous arrêter, en noua inspirant une terreur utile. Mais la mer, qui a été le tombeau d'une partie du genre humain , n'offre aucun vestige de tant de désaatre» \ tous les jours le navigateur passe avec sécurité et avec joie sur des lieux où des milliers d'hommes ont péri.

Peut-être devons-nous regretter ces temps d'une heureuse ignorance, où nos aïeux moins grands, mais moins criminels, sans industrie, mais sans remords, vivtiient pauvres et vertueux, et mouraient dans les champs qui tes avalent vus naître. Mais on voudrait en vain persuada à l'homme de renoncer à des forces qui lui sont pernicieuses :rien né Peffiraie autant que sa fiitblesse. La navigation est devenue pour les peuples policés un fléau nécessaire, aussi utile aux Etats que foneste au genre humain.

La France, K6e à toute TEurope par son commerce ^ au Nouveau-Monde par ses colonies, obligée de com«

So4 DISCOURS .

battre les flottes de deux peuples puîssans, vit Autrefois la mer remplie de ses vaisseaux ; et plusieurs hommes célèbres la rendirent victorieuse sur cet élément. La renommée, parmi ces noms, a publié le nom de Dn^ay* Trouin. Il a droit à la reconnaissance de sa patrie, puis^ qu'il en fut le vengeur.

Dans Athènes, c'étaient les plus fiimeux orateurs qui célébraient les vainqueurs de Salamine et de Marathon , et ils avaient pour auditeurs les Socrate et les Périclès* Je n'ai point le même talent, et j'ai des juges aussi redoutables : mais ici la vérité sera presque toujours étonnante par elle-même. Dans un sujet aussi gr^d, e^est être éloquent que d'être sincère.

Je peindrai Duguay-Trouin d'abord simple armateur, et faisant dans cette école l'apprentissage de la marine. Je le peindrai ensuite dans la marine royale, et servant le Roi et l'Etat dans les plus grandes entreprises.

Le sujet que je traite m'annonce que j'exciterai l'attention de mes concitoyens. Quelle que soit l'indifférence de notre siècle pour les talens qui l'honorent, il rend du moins justice à ceux qui ne sont plus.

THOMAa.

à Exorde de l'Ëloge de Gatinat.

Dahs cette foule de génies célèbres en tout genre ^ que la nature semblait avoir de loin préparés et mûris pour en faire l'ornement d'un seul règne, l'orgueil de nos annales et l'admiration du monde ; dans ce siècle resplendissant de gloire, dont tous les rayons viennent se confondre et se réunir au trône de Louis XIV , j'observe avec étonnement un homme qui, prenant sa place au milieu de tous ces grands hommes , sans avoir rien qui leur ressemble , et sans être effacé par aucun d Vux , forme seul Avec tout son siècle un contraste frappant

ET MORCEAUX ORATOIRES. 5o5

digne de l'attention de^ sages et des regards de la pos-< tenté.

Placé dans une époque et chez une nation où tout est entraîné par Tenthousiasme , lui seul , dans sa marche tranquille , est constamment guidé par la raison. Sur un théâtre où l'on se dispute les regatds , où l'on brigue à l'envi la place la plus brillante, il attend qu'on l'appelle i la sienne , et la remplit en silence sans songer à être regardé. Quand l'idolâtrie , vraie ou affectée, qu'inspire le Monarque, est le principe de tous les efforts, est dans tous les coeurs et dans toutes les bouches, il ne s'occupe que de la patrie , n'agit que pour elle , et n'en parle pas.

Autour de lui, tout sacrifie plus ou moins â l'opinion, i la mode, à la Cour ; il ne connaît que le devoir, le bien public et sa propre estime : autour de lui , le bruit , Uostentation , l'esprit de rivalité, semblent inséparables de la gloire qu'on obtient ou qu'on prétend, et se mMent à toute espèce d'héroïsme ; seul il semble, pour ainsi dire, éteindre sa gloire, étouffer sa renommée, et ne dissimule rien tant que ses succès et ses avantages , si ce n?est* les iautes d'autrui.

Tous les hommes illustres dé son temps sont marqués par la nature d'un signe particulier et caractéristique qui annonce d'abord le talent dont elle les a doués ; il semble indifféremment né pour tous; et^ suivant le témoignage remarquable qu'un de ses ennênûs lui rendait devant leur maître commun, on peut égaUmêni faire de àd tus général y un ministre^ Mn ambassadeur^ un chancelier; et en effet, il paraît en réunir les qualités sans en exercer les fonctions.

Eiftfin (et c'est ce qui le distingue plus que tout le reste), parmi tant d'hommes rares qui offraient à la grandeur de leur Monarque le tribut de leurs talens , aucun n'est exempt de préjugé ni de £ûblesse; ces gnadts âmes sont égfarées par de grandes passions» ou

5ô6 DISCOURS

dominées par les erreurs du vulgaire : seul il possède cette raison supérieure, cette inaltérable égalité d'âme, cette philosophie, en un mot, si étrangère h son siècle; caractère principal, qui marque toutes les actions, tous les momens de sa vie.

Ces traits singtiliers et vraiment admirables, dont aucun n'est exagéré , et que l'on peut recueillir dans nos histoires , me frappent et m'attirent comme malgré moi vers le grand homme dont les interprètes de la nation et de k renommée inscrivent aujourd'hui le nom dans leurs fiutes. J'entre, autant que je le puis , Messieurs , dans vos vues patriotiques, et je présente h mes concitoyens l'éloge ,de Nicolas de Catinat, maréchal de France, et général dés armées de Louis XIV*

La Harpe.

l^ Hissionjk^irt Bridaine, diQS un dos pr«niiers Temple» et au milieu de la plus haute Compagnie de la Capitale.

A LA vue d'un auditoire si nonveau pour moi, il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pour TOUS demander grâce en firreur d'un pauvre missionnaire dépourvu de tous les talens que vous exiges quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve ce* pendant aujourd'hui un sentiment différent; et, si )e suis humilié, gardez-^vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité. A 'Dieu ne plaise qu'un ministre du Ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous! car, qui que Tbus soyez, vous n*éte», comme moi, que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce moment de frapper ma ^poitrine.

Jusqu'à présent j'ai publié les -justices du Très-Haut dans des temples couverts d^ chaume ; j*ai prêché les riguftoffs d« U péfrileuce è des infortunés qui manquaient

ET MORCEAUX ORATOIRES. So;

de paii>; j'ai annoncé aux bons habitans<des campagnes les vérités, les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai -je fait? malheureux ! j'ai contrislé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu ; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes s impies ft fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler.

C'est ici, où mes regards ne tombent que sur des grands , sur des riches , sur^des oppresseurs de l'humanité souffrante , ou des pécheurs audacieux et endurcis : ah ! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre , et placer avec moi dans cette chaire, d'un côté la mort qui nous menace , et de l'autre, mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui votre sentence k la main : tremblez donc devant moi, hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez ! La nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable pour vous , l*impénitence finale , le jugement dernier , le petit nombre des élus, l'enfer, et paiwlessus tout l'éternité : l'élemité ! voilà les rajets dont je viens vous e<itreteAir, et que j'iitH rais d^'ftaiM doutie réservUfr pour vous seuls.

Et qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me daûme-^ raieht peii^être ^ans vous sàuverf Dieu va vous ésiouvoir, tandis que sôh indigne ministre vous parlera ; car j'ai acqiils une expérience de ses miséricordes. Alors, pénétk^s d'faofl'Mii' pour vcis iniquités passéts, vous vi«n* drez vous }et^' entre mes bras en versant des larmes de componction et èe i^epeiitir, et, à force de ^îmords, vooi me trouverez assez éloquent

Bdfimà des Œwtes du Canttto/ ItAl^Hr.

5o8 DISCOURS

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