‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 2)Chapitre 30 sur 40 · CARACTÈRES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

CARACTÈRES LITTÉRAIRES

Homère.

Je ne suis qu'un ^cythe ^ et rharmonie des vers d'Ho« mère ; cette harmonie qui transporte les Grecs ^ échappe souvent à mes organes trop grossiers j mais je ne suis plus maître de mon admiration y quand je vois ce génie altier planer^ pour ainsi dire ^ sur FuniverS; lançant de toutes parts ses regards embrasés , recueillant les feux et les couleurs dont les objets étincellent à sa vue; assistant au conseil des Dieux j sondant les replis du cœur humain , et bientôt^ riche de ses découvertes^ ivre des beautés de la nature^ et ne pouvant plus supporter Fardeur qui le dévorc; la répondre avec profusion dans ses tableaux et dans ses expressions 3 mettre aux prises le ciel avec la terre, et les passions avec elles-mêmes 5 nous. éblouir par ces traits de lumière qui n^appartiennent quVux talens supérieurs, nous entraîner par ces saillies de sentiment qui sont le vrai sublime, et toujours laisser dans notre âme une impression profonde qui semble Fétendre et Fagrandir.

Car ce qui distingue surtout Homère, c'est de [tout animer, et de nous pénétrer sans cesse des mouvemens qui Fagitent; c-est de tout subordonner à la passion principale, de la suivre dans ses fougues, dans ses écarts^ dans ses inconséquences, de la porter jusqu'aux nues, et de la faire tomber, quand il le faut, par la force du sentiment et de la vertu, comme la flamme de PEtna que le vent repousse au fond de Fabtme ; c'est d'avoir saisi Je grands caractères, d'avoir différencié la puissance, la bravoure et les autres qualités de ses personnages, non par des descriptions froides et fastidieuses, mais par des coups de pinceau rapides et vigoureux, oapar des fictions neuves et semées presque au hasard dans ses ouvrages.

63o CARACTERES OU PORTRAITS,

Je monte avec lui dans les cîeux : je reconnais Venus lout entière à cette ceinture d'où s^ëchap{>ent sans cesse les feux de Tamour^ les désirs impatiens^ les grâces séduisantes et les charmes inexprimables du langage et des jeux : je reconnais Pallas et ses fureurs^ à cette égide où sont suspendues la Terreur^ la Discorde ^ la Violence , et ia tête épouvantable de l^horrible 6orgone : luptter et Neptune sont les plus puissans des l)ieux ^ mais il faut à Neptuhë un tridëtitpouf secouer la terre) à Jupiter^ un clin d'deil pour ébràhler l'Olyitipe. ^è descends sur la terre : Achille , Ajax et Diomède sont les plus redoutables des Grecs; niais Diomêdé se retite àPàspect de l^armée troyenne; Ajaic tté ôêde qu'après l'avoir repoussée plusieurs fois ; Achille SB moiltl^e; et èllie dispàhitt (i).

BAlif bblehV. Voyage à*Anacharsis.

iËiohyle.

iEscHlTLE reçut des mains de t'^hrynicus^ disciple de Thespis, la tragédie dans Tenfance^ ehveloppée d'un vêtement grossier, le visage couvert de fausses couleurs, ou d'un masque sans caractère, n^ayailt ni grades ni dignité dans ses mouvemens; inspirant le désir de l'in« térèt qu'elle remuait à peine, éprise encore des farces et des facéties qui avaient amuse ^es premières années, s^exprimant quelquefois avec élégance et dignité, souvent dans tiw style faiblis, rampant, et souillé d^obscénités grossières.

Le père de la tragédie, car c'est le nom qu^on peut donner à ce grand homme, avait reçu de la nature une âme forte et ardente. Son silence et sa gravité annonçaient Taustérité de son caractère. Dans les batailles de Mara-

(x) Voyez 1. 11^ Caractères ou Poriraitêf et lek Zêçonê Laltùvu anciennes et modernes*

ET PARALLÈLES. 63i

thon ^ 4e SiJamine et de Platée; où tant d^Athënien» se dktioguèrent parleur valeur ^ il fit remarquer la sienne. Il s'était nourri; dès sa plus tendre jeunesse ; de ces poètes qui; voisins des temps héroïques; concevaient dVussi grandes idées qu^on faisait alors de grandes choses. Uhistolre des siècles reculés offrait à son imagination vive des succès et des revers édatanS; des trônes ensanglantés, des passions impétueuses et dévorantes; des vertus su* blimeS; des brimes et des vengeances; partout Fempreinte de la grandeur; et souvent celle de la férocité.

Dans quelques unes de ses pièces^ Fexposition du sujet a trop d'étendue j dans d'autres ; elle n'a pas assez de darté : quoiquil pèche souvent contre les règles qu'on a depuis établies ; il les a presque toutes entrevues.

On peut dire d'^chylC; ce qu'il dit lui-même du héros Hippomédon : a L'épouvante marche devant lui ; la tète élevée jusqu'aux deux.» Il inspire partout une terreur profonde et salutaire j car il n'accable notre âme par des secousses violentes; que pour la relever aussitôt par l'idée qu'il lui donne de sa force. Ses héros aiment mieux être écrasés par la foudre que de faire une bassesse; et leur courage est plus înflexiUe que la Ibi fatale de la nécessité. 'Cependant il savait mettre des bornes aux émotions qu'il était si jaloux d'exciter } il évita toujours d'ensanglanter la scène, parce que ses tableaux devaient étfe «ffrayans sans être horribles.

Ce n'est que rarendent qu'il fait couler des larmes y et qu'il excite la pitié, soit que la nature lui eût refusé cette douce sensibilité qui a besoin de se communiquer aux autres^ soit plutôt qu'il craignit de les amollir. Jamais il n'edt exposé sur la scène des Phèdre et des Sthénobée ; jamais il n'a peint les douceurs et les fureurs de l'amour; il ne voyait dans les différens accès de cette passion que des faiblesses ou des crimes d^un dangereux exemple pour les mœurs ; et il voulait qu'on fût forcé d'estimer ceux qu'on est forcé de plaindre»

63a CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Ses pIaD8 8ont d'une extrême simplicité. Il n^Ugeait ou ne connaissait pas assez Fart de sauver les invraisemblances^ de nouer ou de dénouer une action , d'en lier ëiroitement les différentes parties, de la presser ou do la suspendre par des reconnaissances et par d'autre* aoeidens imprévus : il n'intéresse quelquefois que par le récit des faits et par la vivacité du dialogue j d'autres fois , que par la force du style, ou par la terreur du spectacle. Il paraît qu'il regardait l'unité d'action et de tenips comme essentielle, celle de lieu comme moins nécessaire.

Le caractère et les mdeurs de ses personnages sont convenables et se démentent rarement. Il choisit pour l'ordinaire ses modèles dans les temps héroïques , et les soutient à l'élévation où Homère avait placé les siens. Il se plalt à peindre des Ames vigoureuses , franches , supérieures à la crainte , dévouées à la patrie, insatiables de gloire et de combats , plus grandes qu'elles ne sont aujourd'hui , telles qu'il en voulait former pour la défense de la Grèce; car il écrivait dans le temps de la guerre des Perses.

Il règne, dans quelques uns de ses ouvrages, une obscurité qui provient, non seulement de son extrême précision et de la hardiesse de ses ^ures , mais encore des termes nouveaux dont il affecte d'enrichir ou de hérisser son style. Eschyle ne voulait pas que ses héros s'exprimassent comme le commun des hommes; leur élocutipn devait être au-dessus du langage vulgaire ; elle est souvent au-dessus du langage connu. Pour fortifier sa diction, des mots volumineux., et durement construits des débris de quelques autres , s'élèvent du milieu de la pbrase , comme ces tours superbes qui dominent sur les remparts d'une ville (i).

L'éloquence d'^chyle était trop forte pour l'assujettir aux recherches de l'él^ianoe , de l'harmonie et de la oor-

(i) Comparaiton d* Aristophane.

ET PARALLëLES. 633

f eclion 5 son essor trop audacieux , pour ne pas Texposer à des écarts et & des chutes. Cest un style en général noble et sublime : en certains endroits , grand avec excès, et pompeux jusqu'à Tenflure; quelquefois méconnaissable et révoltant par des comparaisons ignobles , des jeux de mots puérils , et dWtres vices qui s<mt communs à cet auteur, avec ceux qui ont plus de génie que de goûx* Malgré ses débuts, il ipérite un rang très-distingué parmi les plus célèbres poëtes de la Grèce.

Lb uàmu. Ibid.

iEscbjle^ Sophocle > Eur^ide.

MALCné les préventions et la haine d'Aristophane contre Euripide , sa décision , en assignant le premier rang à iEschyle, le second à Sophocle, et le troisième è Euripide , était alors conforme à Topinion de la plupart des Athéniens : sans Tapprouver, sans la combattre, je vais rapporter les changemens que les deux derniers firent à Fouvrage du premier.

Sophocle reprochait trois défauts à iEsohyle : la hauteur excessive des idées, Fappareil gigantesque des expressions, la pénible disposition àes plans 5 et ces défaut^, il se flattait de les avoir évités.

Si les modèles qu'on nous présente au théâtre se trouvaient k une trop grande élévation, leurs malheurs n'auraient pas le droit de nous attendrir, ni leurs exemples celui de nous instruire. Les héros de Sophocle sqnt à la distance précise où notre admiration et notre intérêt peuvent atteindre : comme ils sont au-dessus de nous, sanir être loin de nous, tout ce qui les concerne ne nous est ni trop étranger ni trop familier; et, comme ik cou* servent de la faiblesse dans les plus affreux revers, il en résulte un pathétique sublime qui caractérise spécialement ce poète.

Il respecte tslleman t les limîles de Ift véritable graAdettf , que, dans la crainte de les franchir^ il lui arrive quelquefois de nVn pas approcher. Au milieu d^une course rapide^ au moment qu^il va tout embraser^ on le voit soudain s^arr^r et s'ëteindre : on dirait alors qu'il préfère les chutes aux écarts.

Il n'était pas propre à s'appesantir sur les faiblesses du cœur humain^ ni sur des crimes ignobles ; il lui (allait des âmes fortes^ sensible!; et par4àméme intéressantes: des âmes ébranlées par Tinfortune^ sans en être accablées ni enorgueillies.

En réduisant l'héroïsme à sa juste mesure^ Sophocle baissa le ton de la tragédie^ et bannit ces expressions qu'une imagination furieuse dictait à iEschyle^ et qui fêtaient Pépouvante dans Pâme des specuteurs : son style^ comme celui d'Homère y est plein de force^ de magnificence ; de noblesse et de douceur 5 jusque dans la peinture deê passions les plus violentes^ il s'aisortit heureusament à la dignité des personnages»

iEschyle peignit les hommes plus grands qu'ils ne peuvent être; Sophocle, comme ils devraient être j Euripide, tels qu'ils sont. Les deux premiers avaient négligé des passions et des situations que le troisième crut susceptibles de grands effets. Il représenta tantôt des Princesses brûlantes d'amour, et ne respirant que l'adultère et les forfiiiu j tantôt des Rois dégradés par l'adversité, au point *de se couvrir de hailloné et de tendre la main, à l'exemple des mendians. Ce» tableaux, où l'on ne retrouvait plus l'empreinte de la main d'^chyle, ni celle de Sophocle, soulevèrent d'abord les esprits : on disait qu'on ne devait, sous aucun prétexte , souiller le caractère ni le rang dts héros de la scène 3 qu'il était hontetix de décrire avec art des images honteuses, et dangereux de prêter au vice l*aatorité'deft grands exemples.

Mais ce n^était plus le temps où les lois de la Grèce infligeaient une peine aux artistes qui ne traitaient pts

ET PABALLÊLES. 635

i^ur êujtit aVoo une certatne dëeenoé. Les Ameê n^iûw* vàient) et leé bornes de la conVenanee a^éloignaieiit de jour en jour 3 la plupart des Athéniens furent moins Messes des atteintes que les pièces d^uripide portaient aux idées reçues^ qu'entraînés par le sentiment dont il avait sa les animer 3 car ee pofite^ habile à manier tontes les affeetioiia de Pâttié^ est admirable lorsquMl peint les Aireurs de ratneut^ ou quHl excite les émotions de la pitié : o^est alors que; se surpassant Itti-méme; il parvient quelquefois au sublime ; pour lequel il àemble que la nature ne Tavait pas deititté. Les Athéniens s^ktiendrirent sur le sort de Phèdre eoiipàble | ils pleurèrent silr eeluî du malheuteux Télèplie^ et Panteur fut justifltfi

Dans les pièces d'^chyle et de Sopboele ^ leé passions^ etnpresséeë d^arrfver à leur bui^ ike |>rodigu«ût point d«8 maximes qui suspendraient leur marche^ le Second suN tout A cela de particulier^ que tout en éonrant, et près* que Sans y penser^ d'uh seul fftdt il décide le eara<nèt>B H dévoile les sentimeni secrets de eém qil^il met en scellés G*ést ainsi que^ dans son Antigonê, un mot échappé comme par hasard à cette Prifieesse laisse éclater son amour pour le fils de Gréôn. Euripide multiplia les sentences et les réflexions 3 il ée fit un plaisir ou un devoir d'étaler ses eottnàissanees , et se livra souvent à des formes oratoires : de Uk lès divers jugemens qn^on porte de cet auteur^ et les divef^ a«][>eet«èous lesquelft on peniPenvisageri Gomiie philosophe; il eut un gratid nombre de partièansj les disciples d'Avia^àgore et eetit de fiocrate , è Texemple de leurs mattfeé , èe flilteitêk^nt de voir leur doctrine applaudie snr le théitre ; et; sans pardonner à leur nouvel interprète quelques expressions trop favoi^ablea au despotisme, \\é Se tfédarèrent ouveftemeht pour un écrivain qui inspirait l'dmour deè devoirs et de la vertu , et qtti ; portant ses regards pluft loin; annonçait hautement qu^on ne doit pas aeeufcèj^ lek Dieux de Uttt de pasMoné houtéHae»; mfti^ le» h<>mmes qnttei kuraitHbtfetit; et; eomme il

insutait avec force eut les dogmes important de la morale , il fut mis au nombre des Sages , et il sera toujours r^ardé comme le philosophe de la scène.

Son éloquence ; qui quelquefois dagënère en une vaine abondance de paroles , ne Fa pas rendu moins célèbre parmi les orateurs en général , et parmi ceux du barreau en particulier j il opère la persuasion par la chaleur de aes sentimens, et la conviction par Fadresse avec laquelle il amène les réponses et les répliques.

Les beautés que les philosophes et les orateurs admirent dans ses écrits sont des défauts réels anx yeux de ses censeurs : ils soutiennent que tant de phrases de rhétorique, tant de maximes accumulées , de digressions savantes et de disputes oiseuses^ refroidissent Fintérét, et mettent à cet ^ard Euripide fort au-dessous de Sophocle, qui ne dit rien d'inutile.

.£schyle avait conservé dans son style les hardiesses du dithyrambe , et Sophocle la magnificence de Fépopée : Euripide fixa la langue de la tragédie 3 il ne retint presque aucune des expressions spécialement consacrées à la poésie; mais il sut tellement choisir et employer celles du langage ordinaire, que, sous leur heureuse combinaison, la faiblesse de la pensée semble disparaître, et le mot le plus commun s'ennoblir. Telle e^t la magie de ce style enchanteur , qui , dans un juste tempérament entre la bassesse et rélévation, est presque toujours élégant et clair, presque toujours harmonieux, coulant, et si flexible, qu'il parait se prêter sans effort à tous les besoins de Tàme.

Cétait néanmoins avec une extrême difficulté qu'il faisait des vers fiu^iles. De même que Platon , Zeuxis, et tous ceux qui aspirent à la perfection , il jugeait ses ouvrages avec la sévérité d'un rival, et les soignait avec la tendresse d'un père. Il disait une fois que trois de ses vers lui avaient coûté trois jours de travail. « J'en aurais fait cent à votre place, lui dit un poëte médiocre. -^ Je le crois, répondit Euripide, mais ils n'auraient subaitté que trois jours.»

Quant à k oondnito deè pièeet^ la supériorité de Sophocle est généralement reconnue : on ponrmit même démontrer que C'est d'après lui que les lois de la tragédie ont presque toutes été rédigées 5 mais comme; en fait de goût^ l'analyse d^un bon ouvrage est presque toujours un mauvais ouvrage ; parce que les beautés sages et r^ulières y perdent une partie de leur prix y il suffira de dire en général que cet auteur s'est garanti des fautes essentielles qu'on reproche à son rival.

Euripide réussit rarement dans la disposition de ses sujeu : tantAt il y blesse la vraisemblance 5 tantôt les in-* cidenf«y sont amenés par force; d'autres fois^ son action cesse de faire un même tout; presque toujours les nœuds et les dénoûmens laissent quelque chose à désirer ^ et ses chœurs n'ont souvent qu'un rapport indirect avec Faction.

Dans les pièces d'iEschyle et de Sophocle ^ un heureux artifice édaircitle sujet dès les premières scènes ; Euripide lui-même semble leur avoir dérobé leur secret dans sa Médée et dans son Iphigénie eu Aulide. Cependant y quoique en général sa mani^ soit sans art^ eUe n'est point con* damnée par d'habiles critiques. .

.Sschyle^ Sophocle et Euripide sont et seront toujours placÀ à la tète de oeux qui ont illustré la scène. D'où vient dono que^ sur le grand nombre de pièces qu'ils présentèrent au concours^ le premier ne fut couronné que treize fois, le second que dix<4iuit fois^ le troisièpe que cinq? C'est que la multitude décida de la victoire ^ et que le public a depuis fixé les rangs. La multitude avait des protecteurs dont elle épousait les passions^ des favoris dont elle soutenait les intérêts : de là tant d^ntrigues , de violences et d'injustices qui éclatèrent dans le moment de la décision. D'un autre côté ^ le public ^ c'est-à-dire la plus saine partie de la nalion^ se laissa quelquefois éblouir par de légères beautés , éparses dans des ouvrages médiocres^ mais il ne larcla pas à mellrc Ic*s liommes de

631 CARACTMItBS OU PORTRAITS,

gilnM à laitr fUce^ Umqu'fl fat avaMi im Imf 8ttpM<mt< par Uê vainM tentativat da lanva rivaux et de lema ifa« aaïaanrs (i).

La MÈM^.

Hippocrate , ou le vrai Hëdaein.

HiPPOGiUTB naquit dans Plie de Goa^ la ppamiire wf^ de la quaUf^vingtiême olympiadat I( dtait 4a la famille des A^clépiades; qui^ depuis plusieers siècles, oonsarve la doctrine d'SscuUpe ; auquel elle rapporte son APigiae £ile a fom)4 trois écoles établies, Tune ii, ^J^odes, la se* conde à Gaide, et la troisième à Cos« Il recul de aon père Bëraclide les éléœens des scieuees ; et oonvaiueu bientêt que ; pour connaître Pessence de chaque corps en partie culier^ il faudrait remonter aux principes constitutifs ^^ Tunivers; il s^appliqua tellemeuti la physiqua générale j quHl tient uo rang bonorable parmi ceux qui s'y sont le plus distingués.

Les intérêts de la médecine se trouvaient alors entra les mains de deux classes d'hommes qui ti^vaillaient| i Tinsu Pune de Pautre , à lui ménager un triomphe éclatant : d'un côlé^ les philosophes ne pouvaient s'oœuper du système général de la nature , sans laisser toadiar quelques regards sur le eprps humain ; aana asaifnev i eeruines causes les vipissitudes quHl i^irouvç souvent j d'un autre côté , les deseendans d'£sculape tnûtaieni les maladies suivant des réglas oontonées par de nomhveuaes guérisons , et leurs trois écoles se félicitaient à Penvi de plusieurs excellentes découvertes. I^es philosophes discouraient ^ les Asclépiades agissaient, Hippocrate , enrichi des connaissances des uns et des autres^ conçut une de

(i) Voyez en vers, même portrtit,,et les Zcçont ZatinMê mo* demêê , t. II.

ces grande* et importantes id^es qui «ervent d^époques à lliittoire da gënîe j ce fut d^éolairer IVipërienoe par le raisonnement^ et de rectifier la th^rie par la pratique. Dans cette th^rie^ néanmoins^ il n'admit que les principe! relatifs aux divers phénomènes que présente le corps humain ^ eonsidértf dans les rapports de maladie et de santë.

A la faveur de cette méthode^ Part âevrf i la dignité de la science marcha d'nn pas plus fisrme dans la route qui venait de s'ouvrir, et Hippocrate acheva paisiblement une révolution qui a changé la face de la médecine.

Ni l'amour du gain, ni le désir de la célébrité, n^animirent ses travaux. On ne vit jamais dans son âme qu'un sentiment, l'amour du bien ; et dans le cours de sa longue vie, qu'un seul fait, le soulagement des malades.

Il a laissé plusieurs ouvrages. Les uns ne sont que les journaux des maladies qu'il avait suivies 5 les autres contiennent les résultats de son expérience et de celle des siècles antérieurs; d'autres enfin traitent des devoirs du médecin, et de plusieurs parties de la médecine ou de la physique : tous doivent être médités avec attention , parce que l'auteur se contente souvent d'y jeter les semences de sa doctrine, et que son style est toujours concis j mais il dit beaucoup de choses en peu de mots , ne s^éoarte jamais de son but; et, pendant qu*il y court, il laisse sur sa route des traces de lumière plus ou moins aperçues, suivant que le lecteur est plus ou moins édaifé. Cétait la méthode des anciens philosophes , plus jaloux d'indiquer des id^es neuves, que de s*appesantir sur des idées communes.

Ce grand homme s'est peint dans ses écrits. Rieh de si touchant que cette candeur avec laqueUe il rend compte de ses malheurs et de ses fkutes. Ici , vous lisex les listes des malades qu'il avait traités pendant une épidémie, et dont la plupart étaient- morts entre ses bras. Là, vous le verree auprès d'un Thessalien blessé d'un coup de pierre

64o CARACTÈRES OU PORTRAITS,

à la tête. Il ne s^aperçut pas d'abord quMl fallait recourir à la voie du trépan. Des signes funestes Pavertirent enfin de sa méprise : Topération fut faite le quinzième jour^ et le malade mourut le lendemain. Cest de lui-même que Fon tientees aveux j c'est lui qui , supérieurà toute espèce d'amour-propre ^ voulut que ses erreurs même fussent des leçons.

Peu content d'avoir consacré ses jours au soulagement des malheureux^ et déposé dans ses écrits les principes d'une science dont il fut le créateur, il laissa , pour l'instruction du médecin , des règles importantes et précieuses.

« Voulez-vous, dit-il, former un élève , assurez- vous lentement de sa vocation. A-t-il reçu de la nature un discernement exquis, un jugement sain, un caractère mêlé de douceur et de fermeté, le goût du travail, et du penchant pour les choses honnêtes, concevez des espérances. Souffre-t-il des souffrances des autres ; son âme compatis* santé aime-t-elle à s'attendrir sur les maux de l'humanité, concluez-en qu'il se passionnera pour un art qui apprend i secourir l'humanité.

« Quand vous l'adoptâtes pour disciple , ajoute-t-il , il jura de conserver dans ses mœurs et dans sea fonctions une pureté inaltérable. Qu'il ne se contente pas d'en avoir fait le serment. Sans les vertus de son état, il n'en remplira jamais les devoirs. Quelles sont ces vertus? Je n'en excepte presque aucune, puisque son ministère a cela d'honorable, qu'il exige presque toutes les qualités de l'esprit et du cœur^ et en effet , si l'on n'était assuré de sa discrétion et de sa sagesse , quel chef de iamille ne craindrait pas , en l'appelant , d'introduire un espion on un intrigant dans sa maison , un corrupteur auprès de sa femme et de ses filles ? Gomment compter sur son humanité, s'il n'aborde ses malades qu'avec une gaieté révoltante, ou qu'avec une humeur brusque ou chagrine ) sur sa fermeté , si , par une servile adulation , il ménage leur dégoût et cède à leurs caprices j sur sa prudence , si ,

ET PARALLÈLES. '' ' 6/,ï

toa^onrs oeeupë de sa parure , toujours couvert d'essences et d^habits magnifiques , on le voit errer de ville en ville pour y prononcer en faveur de son art des discours ëtayés du témoignage des poètes 5 sur ses Imdières, si, outre cette justice générale que Fhonnéte homme observe à r^ard Ae tout le monde, il ne possède pas celle que le sage exerce sur lui-même , et qui lui apprend qu'au milieu du plus grand savoir se trouve encore plus de disette que d'abondance^ sur ses intentions, s'il est dominé par un fol orgueil et par cette basse envie qui ne fut jamais le partage de l'homme supérieur 5 si^ sacrifiant toutes les considérations à sa fortune , il ne se dévoue qu'au service des gens riches; si, autorisé par l'usage à régler ses honoraires dès le commencement de la maladie , il s'obstine à terminer le marché, quoique le malade empire d'un moment à l'autre?

« Ces vices et ces défauts caractérisent surtout ces hommes ignorans et présomptueux qui dégradent le plus noble des arts , en trafiquant de la vie et de la mort des hommes;' imposteurs d'autant plus dangereux que les lois ne sauraient les atteindre , et que l'ignominie ne peut les humilier.

« Quel est donc le médecin qui honore sa profession 7 celui qui a mérité l'estime publique par un savoir profond, une longue expérience , une exacte probité et une vie sans reproche; celui aux yeux duquel tous les malheureux sont ^ux , conmie tous les hommes le sont aux yeux de la Divinité; qui accourt avec empressement à leur voix sans acception des personnes, leur parle avec douceur, les écoute avec attention , supporte leurs impatiences , et leur inspire cette confiance qui suffit quelquefois pour les rendre à la vie; qui , pénétré de leurs maux , en étudie avec opiniâtreté la cause et les progrès, n'est jamais troublé par des accidens imprévus, se fait un devoir d'appeler au besoin quelques uns de ses confrères pour s'éclairer de leur» consefls ; celui enfin qui , après avoir lutté de toutes

64s CARACTÈRES OU PORTRAITS ,

ses forces cqotre h maladie, att beureux tt rmfoàetlm Ama le soccè^, et peut du moina ae fâieiler daaa lea leveia d'avoir auspendu dea douleura et donne dea oonaotationa. a Tel eat le mëdecin-philoaophe qu*Hippoor«te eompaiait k un Dieu, aana s'apercevoir qu'il la retraçait en luî-niénic* Les mëdecins le regarderont toujoura comme le premier et le plus habile de levra l^giaUteura | e| aa doctrine i fidopt^ de toutdW mliona , ofAtv^ enoore àe^ mUlicn de ^uënsona aprèa dea miUiera d'auntfes, lifs plua vaates Empires ne pourroat paa diaputer & la petite tlo de Coa la gloire d'avoir produit l'homme le plus utile àPhunaanité] et , aux yeux dea aggea , lea noma dea plua graada con< qutfrana a'abaiaaeront devant celui d'Hippocrate*

Lk UtUM.

Platon.

On peut dire que Socrale ne put avoir on pan^jriile plua célèbre ni plus digne de lui. On a aoHvent attaqua Platon comme philosophe j on Ta toujours admird comme écrivain. En se servant de la plus belle langue de Funlv«ra, Platon ajoute encore à sa beauté. Il semble qu'il eAt contemplé et vu de près cette [beauté étemelle dent il parle sans cesse , et que par une méditation profonde il l'eAt transportée dana ses écrite. Elle anime aea imagée^ die préside i son harmonie, die répand la vie et unogriee sublime sur Içs sons qui représentent ses idées* Souvent elle donqe à son style ce caractère céleste que les artàites Grecs donnaient à leurs divinités* Comme l'ApoHon du Vatican , comme le Jupiter Olympien de Phidias , son expression est grande et calme; son ^évation parait tranquille comme celle des Gieux. On dimit quHl en a le langage. Son style ne s'élance point, ne s'arrAe point) ses idées s'enchaînent aux idées, les moto qui eompesent les phrases, les phrases qui composent le diseonra, tout

s'attire et se 4^1oie ensemble 5 tout se développe avec rapidité et avee mesure 9 comme une année bien ordonnée qui n^est ni tumultueuse ni lente, et dont les soldats se meuvent d'un pas égal et harmonieux pour avancer au même but.

TnoMAS. Essai sur les Eloges.

M6me sujet.

PukTOiï avait reçu de la nature un corps robuste, ^n longs voyages altérèrent sa santé j mais il Tavait rétablie par un régime austère 5 et il ne lui restait d'autre incommodité qu'une habitude de mélancolie , habitude qui lui fut commune avec Socrate, Empedode/et d'autres hommes illustres*

Il avait les traits r^liers, Pair sérieux^ les yeux pleins de douceur, le front ouvert et dépouillé de cheveux , la poitrine large, les épaules hantes , beaucoup de dignité dans le maintien, de gravité dans la démarche et de modestie dans Fextérieur.

Il s^exprimait avec lenteur y mais les grâces et la per« auasicm semblaient couler de ses lèvres.

Sa mère était de la mAme famille que Selon , et son père rapportait son origine à Godrus , dernier Roi d'Athènes. Dans sa feunesse, la peinture, la musique, les difiérens exereices du Gymnase remplirent tous ses mo- ■Mns. Il était né avee uue imagination fbrte et brillante. U fit des dithyrambes , s'exerça dans le genre épique , compara ses vers à ceux d'Homère, et les brdla.

Il crut que le théâtre pourrait le dédommager de ce sacrifice : il composa quelques tragédies j et , pendant que les acteurs se préparaient à les représenter, il connut Soerate^ supprima ses pièces , et se dévoua tout entier à la philosqiJùe.

Il sentit alon un violent besoin d^étre utile aux homsies. La guerre du PAoponèse avait détruit les bons principes et corrompu les mœurs : la gloire de les rétablir excita son ambition . Tourmenté jour etnuit de cette grande idée, il attendait avec impatience le moment où , revêtu des magistratures , il serait en état de déployer son zèle et ses talens; mais les secousses qu'essuya la république dans les dernières années de la guerre , ces fréquentes révolutions qui en peu de temps présentèrent la tyrannie sous des formes toujours plus eflfrayantes, la mort de Socrate son maître et son ami , les réflexions que tant d'événemens produisirent dans son esprit, le convainquirent bientôt que tous les Gouvememens sont attaqués de maladies incurables; que les affaires des mortels sont, pour ainsi dire, désespérées , et qu^ils ne seront heureux que lorsque la Philosophie se chargera du soin de les con* duire. Ainsi y renonçant à son projet^ il résolut d^aug^ menter ses connaissances , et de les consacrer à» notre instruction. Dans cette vue il se rendit à Mi^are, en Italie, à Cyréne, en Egypte, partout où Tesprit humain avait fait des progrès.

Il avait environ quarante ans quand il fit le voyage de Sicile pour voir PEtna. Denys, tyran de Syracuse, désira de Tentretenir. La conversation roula sur le bonheur, sur la justice , sur la véritable grandeur. Platon ayant soutenu que rien n^est si lAche et si malheureux qu'un Prince in<* juste, Denys en colère lui dit : « Vous parlez comme un radoteur. -— Et vous comme un ^jrran » , répondit Platon. Cette réponse pensa lui coûter la vie. Denys ne lui permit de s'embarquer sur une galère qui retournait en Grèce qu'après avoir exigé du conunandant qu'il le jetterait & la mer, ou qu'il s'en déferait conune d'un vil esclave. Il fut vendu, racheté et ramené dans sa patrie. Quelque temps après, le Roi de Syracuse, incapable de remords, mais jaloux de Testime des Grecs, lui écrivit; et , rayant prié de l'épargner dans ses discours , il n'ea

lo^x que cette i^ponse méprÎMinte : « Je n'ai pas assez de loisir pour me souvenir de Denys. »

A son retour ; Platon se fit un genre de vie dont il ne A^est plus ëcartë. Il a continue de s'abstenir des affaires publiques^ parce que^ suivant lui, nous ne pouvons plus être conduits au bien ni parla persuasion ni par la force 5 mais il a recueilli les lumières ëparses dans les contrées qu'il avait parcourues ; et, conciliant, autant qu'il est possible , les opinions des philosophes qui l'avaient précédé , il en composa un système qu'il développa dans ses écrits et dans ses conférences. Ses ouvrages sont en forme de dialogue* Socrate en est le principal interlocuteur 5 et Ton prétend qu'à la faveur de ce nom, il accrédite les idées qu'il a conçues ou adoptées.

Son mérite lui a fiiit des ennemis : il s'en est attiré luimême en versant dans ses écrits une ironie piquante contre plusieurs auteurs célèbres. Il est vrai qu'il la met sur le compte de Socrate; mais l'adresse avec laquelle il la manie, et différons. traits qu'on pourrait citer de \ lui, prouvent qu^il avait, du moins dans sa jeunesse, assez de penchant à la satire. Cependant ses ennemis ne troublent point le repos qu'entretiennent dans son cœur ses succès ou ses vertus. Il a deSéVertus en effet; les unes qu'il a reçues de la nature, d'autres qu'il a eu la force d'acquérir. Il était né violent ; il est à présent le plus doux et le plus patient des hommes . L'amour de la gloire ou de la célébrité me parait être sa première, ou plutôt son unique passion j je pense qu'il éprouve cette jalousie dont il est si souvent l'objet. Difficile et réservé pour ceux qui courent la même carrière que lui , ouvert et facile pour ceux qu'il y conduit' lui-même , il a toujours vécu avec les autres disciples de Socrate dans la contrainte ou l'inimitié 5 avec ses propres disciples, dans la confiance et la familiarité, sans cesse attentif à leurs progrès ainsi qu'à leurs besoins , dirigeant sans faiblesse et sans rigidité leurs penchant vers des objeu honnêtes, et les corrigeant par ses exemples plutôt

que par ses leçons. De leur e6të , ses J>aci|rte8 puuMMit le respect jusqu'à Fhommage^ et Tadmiration jusqu'au fanatisme : vous en verrez même qui affectent de tenir les épaules hautes et arrondies pour avoir quelque ressem* blance avec lui. C'est ainsi qu'en Ethiopie ^ lorsque le Souverain a qudque défiuit de conformation ^ les courtisans prennent le parti' de s'estropier pour lai ressembler. BAiiTHiiJuiT. Vajrùgê d^Anaehaniê.

Hërodote.

6niin> imitateur d'Homère , il adopta U forme épique y en transporunt tout d'un coup sed leeteurs au r^e de Grësus^ et en enchaînant les faits i une action principale ^ la lutte des Orccs contre les Barbares ^ dont la défaite de Xerxès est le dénoAment. Cette idée était belle et hardie : il Pexéouta aveo autant d'habileté que de succès. Géographie^ mœurS; usages ^ religion^ histoire des peuples connus ; tout fut enchâssé dans cet heureux cadre. Il arracha en quelque sorte le voile qui couvrait Puniven aux yeux des Grecs ^ trop prévenus en leur faveut pour chercher à connaître les autres nations. Aux beautés de Pordonnance; Hérodote joignit les charmes inimitables de la diction et da coloris. Ses tableaux sont anima et pleins de cette douceur qui le distingue éminemment; mais elle a quelquefois une teinte mélanccUqiie que lai donne le spectacle des calamités humaines.

Ses digressions sont des épisodes toujours variés ^ plus ou moins attachés au sujet principal^ sanè lui être jamais étrangères. Que de naïveté^ de grâces^ de clarté, d'éloquence , et même d'élévation ^ n'a pas cet écrivain inimitable I enfin il chante plutât qu'il ne raconte, tant son stjle a d'harmonie et de ressemblance avec la poésie.

Db SâimrB-Gteoix. EMunen erU^ éh$ BiH. dCAlex.

Thucydide,

Lbs )U8tea tpplaudisMinetlB qae les Orêcs dotiilèreht à Hërodote avec une sorte d^enthousiasme exdtèrent remitlatioa de Thucydide. Exilé d'Athènes ^ sa patrie , il em» ploya vingt années ^ soit à rassembler les matériaux de son histoire; soit à les rédiger. « Je n'ai pas écrit; dit-il ^ pour plaire à mes contemporains et remporter le prix sur des rivaux ; mais pour laisser un monument à la postérité* ». Cest suflSëamment annoiiéerlé désseid de s'écai^ter de la manière àt son prédéoeaseur* Aussi pritril uii sujet beau^np moins grand 5 la guerre du PAopotiésé , et il s'y borna» malgré son peu d'élmidue. Il n'adopU pôiiit ]a fiacnlè lipique^ qui lui parut sané doute avoir trop d'inconTénivns; et il fevintà Pdrdre chronologique ^ et s^y attacha teUelnent; qu'il ëû résulte quelquefois de l'emhaitas et de la confusion dans ses récits^ Son style ^ plein de choses; réunit la précision à la justesse ; et est toujours auttère. Quoiqu'il fât plus jaloux d'instrui]^e que de plaire, il a au néanmoins embellie soik ouvrage par des tableaux dignea d'iln grand peintroi Geut de l'état politique de la Orèoc; de la peste ; etc« sont de véritable^ chefs-d'œuvre. Plttsieurade ses harangues doivent servir de modèles. Quel coup de pinceau I quelle force! Son âme courageuse; parce qu'aile était élevée ; repousse de toutes parts le meusofigC; et sacrifie à la vérité son propre Ressentiment. Le style d'Hérodote Ait la règle du dialecte ionique , et celui de Thucydide détint celle dé l'attlque. Le premier est reeomioandaMc par sa clarté ; et le second par sa prédsfM. L'un excrile dans la peinture des mœurs ; et l'autre dans le pathétique. Us ont également de l'élégance et de lamafcsté. Thucydide a plus de force et d'énergie 5 ses couleurs sont plus fortes et plue variées. Hérodote l'em- .porte de beaucoup par les grâces et la simplicité naïve de

648 CARACTÈRES OU PORITVAITS,

•on style. Il plaît et persuade davantage. Avec des qualité diffërentes^ ces deux historiens mentent le premier rang, chacun dans son genre , et sont préférables à tous les autres. Mais une gloire particulière , qu'on ne peut ravir à Thucydide y est dVvoir^ pour ainsi dire, créé Féloquence attique , et formé le plus grand des orateurs (i).

Lb h2ms. Ihid.

Xénophon.

Le sage Xénophon publia et continua Touvrage de Thucydide | sans prendre sa manière. Celle d'Hérodote était plus conforma à son caractère ; et moins éloignée de Pélocution d'Isocrate, dont il avait été l'auditeur 5 d'ailleurs ; il n'ambitionnait que de paraître digne de l'amitié de SocratC; son maître. Aussi aperçoit^on de toutes parts, dans ses ouvrages, les sentimens religieux, les principes de justice, et l'empreinte de toutes les vertus qui honorent sa mémoire. Le surnom à^ Abeille aUiçue qu'il morita, caractérise uès-bien ses talens. Les sujets qu'il traite sont heureusement choisis j il les dispose avec art , et sa narration est toujours agréable, variée, et pleine de douceur et de grâce. Sa diction est comparable à celle d'Hérodote. S'il lui est souvent inférieur^ quelquefois il l'égale. Noble et élégant comme lui, il emploie toujours le mot propre 1 et s'exprime avec autant de clarté que d'agrément.

Mais veut^il s'élever, semblable au vent qui souffle de terre, il tombe presque aussitôt. On lui reproche encore d'avoir prêté des discours philosc^hiques à des hommes ignorans, à des barbares. Ce reproche regarde principalement la Cyropédie , dans laquelle Xénophon s'est plu à donner des leçons de philosophie aux d^ns de la vérité

(i) Lucien rapporte que Démosthène copia huit fois de si niaiii

i 'ouvrage de Thucydide.

el au mépris des eon venanoes. L'histoire parie assez d'ellemême; pourquoi appeler la fietion à son seeours? L'élève de Socrate se laisse encore trop apercevoir dans les Helléniques^ mais rien n'y blesse les régies de l'histoire ; et , quoique Xénophon ait composé cet ouvrage dans une extrême vieillesse , on y retrouve toujours de ces beautés naturelles et sans fard; que les Grâces semblaient ellesmêmes avoir dictées. En faisant passer à la postérité la gloire des Dk^MUle^ il lui a transmis le principal titre de la sienne. Aussi habile eapitaine que grand historien ^ il eut beaucoup départ à leur mémorable retraite 3 il l'a décrite avec autant de simplicité et de noblesse^ que d'inté* rét et d'exactitude. Sa relation est le plus précieux' comme le plus ancien m<«ument de la science militaire.

Ls iiftMB. Ibid.

Même sujet.

Gb philosophe avait été^ c<^me Platon , le disciple et l'ami de Soorate ; mais l'un se contenta d'éclairer les hommes ; et l'autre voulut encore les servir. Il fut à la fois écrivain et homme d'Etat. On sait qu'il commanda les Grecs dans la retraite des Dix-Mille; mais on ne sait pas également que^ pourrécompense^ il fut exilé de son pays. Son caractère avait cette espèce de physionomie antique que nous ne connaissons plus. Cest lui à qui on vint anncmcer, au milieu d'un sacrifice ^ que son fils venait de mourir. Il avait une couronne de fleurs sur la téte^ et il l'ôta. On lui dit qu'il était mort dans une bataille en combattant avec courage 5 il remit la couronne sur sa tête^ et continua d'offrir de l'encens aux Dieux. Tour à tour guerrier et philosophe ^ il écrivit dans son exil plusieurs ouvrages de politique ; de morale et d'histoire. Celui qui avait dans l'âme toute la vigueur d'un Spartiate ; eut dann Tf^r prit toutes les grâces d'un Athénien.

6io CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Cette grâot p cette «xprèuîon donee et ingère qui em^ bellit en paraiMant se eaohef; qui donne tant de mérite aux ouvrages I et^qu^on dttnit si peu | ee charme qui est nëoessaire àT^ivain comme an sutiiaire et an peinlrei qu'Homire et Anaoréon eurent parmi les poites (jreeSf Apelles et Praxitèle v parmi les artistes ; que YirgUe eut chea les Romains , et Horaoe dans ses odea v<4aptoeases | et qu'on ne trouva presque point ailleurs | que TArioste posséda peut-être plus que le Tasse j que MiolickAnge ne connut jamais ; et qui versa toutes ses faveurs èur AafdHiil 0t le Corrège | que^ sous Iiouis XIY^ La Fontaine pres« que seul eut dans ses vert (car Racine connut moins Is grAoe que là beauté)) dont aucun de nos écrivains en prose ne êû douta^ exoeptë Féndon,- et à laquelle nos usages^ nos moeurs , notre langue, notre climat même se refusent peut-être , parce qu^ils ne peuvent nous donner ni cette sensibilité tendre et pure qui la fait nattre y ni cet instrument facile et souple qui la peut rendre ; enfin cette grâce ; ce don si rare, et qu'on ne sent même qu'avec des organes si déliés et si fins j^ était le mérite dominant des écrite de Xénophon.

TioHAf^ Eêiêt met tm Elogeê.

Isocrate.

CÈt.ôfstenr èut là plus grande réputation dans dCd siècle. Il était digbé d'avoir des talens, car il eût des vertus» Très^jeniie encofe, totùmt les trente oppresseurs qui régnaient dané sa patrie IWisaient traîner au suppliée un citoyen vertUéuX; il osa seul paraître pour le défendre, et ' donna l'exemple du courage quand tout donnait l'exemple dé l'àvilisseme&t. Apfés la mort de docrate , dont il avttlt été le disciple, il CSft paraître en deuil dans Athènes, àtit yent de ce même peuple assassin de son maître 5 et des homme»; qui pcrlaieift de vefttté et de lôiâ

ET PARALLÈLES. 65i

en les outrageant; ne manquèrent pas de le nommer séditieux lorsquHl n'était que sensible.

Ayant perdu des biens considérables ^ il ouvrit une édole^ et acquit des richesses immenses. Le fils d'un Roi iui paya soixante miUe écus un discours, où il prouvait très-bien qu'il faut obéir au Prince. Mais bientôt après il eu composa un autre , où il prouvait au Prince qu'il devait faire le bonheur des sujets. Plusieurs de ses d\%* ciplcf devinrent de grands hommes 5 et, comme partout le sueeès fait le mérite , leur gloire ajouta à la sienne. Il avait eu le malheur d'être l'ami de Philippe, de ce PhU lippe, le plus adroit de» conquérans et le plus politique é&ê Prinoes : aimé de l'oppresseur de son pays, il s'en îustifia en mourant } car il ne put survivre à la bauille de Chéronée : voilà pour sa personne.

A l'égard de son éloquence, si nous en jugeons par la célébrité, il fut du nombre des hommes qui honorèrent leur patrie et la Grèce* Les calomnies de ses rivaux nous attestent sa gloire, car l'envie ne tourmente point oe qui est obscur. Nous savons qu'on venait l'entendre de tous les pays, et il compta parmi ses auditeurs des généraux «i des Rois. Aux hommages de la foule , qui flattent d'auunt plus qu'ils tiennent toujours un peu de la superstition et de renthottsiasmed'ua culte, il joignit lesuffragede quel* ques uns de ces hommes qu'on pourrait , au besoin, opposer à un peuple entier. On prétend que Démosthène l'admirait. Ilfiit loué par Soerate« Platon eu faitun magnifique iBoge. Gioéresi l'appelle le père de l'Eloquenoe. Qniii«> tiUeu le met an rang des grands écrivains. Denyi d'-Halî^ earnasae le vante eomiue orateur, philo^yphe et homme d'Etat. Enfin, aprie sa nort^ on lui érigea dem statuee> et sur son mausolée on éleva une colonne de quarante pieds, an haut de laquéUe était plaeée une siréiie, image et symbole de s^n éloquence. Il est difiîeile que^ daas les plus beaux temps de la Grèce, on ait rendu ces honneurs à un homme médlbe^ Lli mému lèUè

Dëmosthtee.

Malgué Fadulation ou raffirmation de Virgile (i) y les geus de lettres n^ont point eneore prononce unanimement entre Gicëron et Dëmosthène : ces deux orateurs sont l'un et l'autre au premier rang^ et^ dans l'opinion de plusieurs rh^urs^ à peu près sur la mAme ligne. Gicëron a une prééminence incontestable sur son rival en littérature et en philosophie 5 mais il ne lui a point arraché le sceptre de PEloquence : il le regardait lui-même comme son maître, il le louait avec tout Penthousiasme de la plus haute admiration. Il traduisait ses ouvrages 5 et si ces traductions officieuses étaient parvenues jusqu'à nous, il est probable que, lui rendant un service trop généreux, Gcéron se serait mis lui-même pour toujours au-dessous de Démosthéne. C'est lui-m^e qui nous autorise à le croire, par l'éloge le plus accompli que puisse faire d'un orateur Pexaltation du ravissement. C'est lui , c'est Cicéron qui trouve dans Démosthène , non seulement un orateur par&it, mais enccnre toute la perfection de l'art et le beau idéal du genre oratoire. ASsit, dit-il, rien ne manque à JDdmosihène ; il ne me laisse rien à désirer; iln^a de nMMs dans aucune partie de son art. Iltempliiy i^oute-t^il, Pidie que Je me suis formée de FEloquencey et il aiieini le degré de perfection que f imagine.

Cest la force irrésistible du raisonnement, c'est l'entratnante rapidité des mouvemens oratoires qui caractérisent l'éloquence de l'orateur athénien : il n'écrit que pour donner du nerf, de la chaleur et de la véhémence i Beè pensées, qui ne sont que des élans impétueux d'une âme ardente 5 il parle, non comme un écrivain él^ant, mais comme un homme inspiré et passionné que la vérité tourmente, et dans lequel la haine de la tyrannie con-

(1) Oraàunt aMicattitu meltùs, Enéide» YL

centra et exaspère toutes ses facultés | comme an citoyen accable ou menace du plus grand des malheurs , et qui ne peut plus contenir la fougue de son indignation contre les ennemis de sa'patrie.

L'audace de son style se compose de Temploi^ de Talliance^ ou de la simplicité hardie et pittoresque de ses expressions j et, s'il ose se montrer familier, il devient sublime 5 son ascendant est irrésistible, et Fempire tout^ puissant de l'évidence sur l'esprit humain est dans sa bouche. Tout cède devant lui à la domination de ses paroles : et sa langue conquérante s'enrichit des tréscHrs inépuisables de sa verve et de son imagination. Que serait" ce, disait Eschincj son rival, aux jeunes Athéniens qui 9 n'ayant pu entendre sa foudroyante harangue sur la Couronne^ la déclamaient devant lui avec l'accent et les transports de l'enthousid^me^ que senui-^ce donc , leur disait-il, si vous eussiez entendu le monstre bd-mtme F

G est l'athlète de la raison 3 il la défend de toutes les forces de son âme et de son; génie 3 et la tribune où il parle devient une iirène. Il subjugue à la fois ses auditeurs , ses adversaires, ses juges 5 il ne parait point chercher à vous attendrir : écoutez-le cependant, et vous pleurerez par réflexion. Il accable ses concitoyens de reproches ; mais alors il n'est que le précurseur et l'interprète de leurs remords. Réfute-t-il un argument, il ne discute point, il propose une simple question pour toute réponse , et l'objection ne reparaîtra jamais. Yeut-il soulever les Athéniens contre Philippe, ce n'est plus un orateur qui parle^ c'est un général, c'est un Roi, c'est le prophète de l'histoire, c^est l'ange tutélaire de sa patrie) et, quand il veut semer autour de lui Prouvante de l'esclavage, on croit entendre retentir au loin , de distance en distance, le bruit des chaînes qu'apporte le tyran (i).

Le Cardinal Maurt. Essai sur FEloquence.

(i)Voyci \ts leçons Latines anciennes et modernes f t.l et H«

6S4 CARAGTQBSS OU POJjLTRAITS,

Lucrèce.

LQ(mi(Qi| eonune preiqwe tous les tlh4e» famtOK , naquit dans un siàele d'orages et de malheuri, Témom des guerres civiles de Marius et de Sylla, n'osant attrt« Imer à des Dieux justes et aagea les désordres de sa patrie, il voulut datràner une Provideneequi aemblait abandonner le monde aux passions de quelques tyvens ambitieux. Il emprunta sa pbilosoplûe aux écoles d'Epicure, et maniant un idiome rebelle qui, né parmi les pttrea du Liatium, 4'ëtait'élevé peu à peu jusqu'à la dignité républicaine, il montra dans «es écriu plus de force que d'él^noe, plus de grandeur que de goût. Ce n'est pas que oe dernier mérite lui «oit absolument étranger ; U n'exagère jamais les sentime/i$ ou les idées, eomme Luoain j il ne tombe point dans Taffeoution, comme Ovide ; ces défauts, les pires de tous, ne sont point eeux de l'époque oà il écrivait) les siens'sont plus excusables» U n'a point connu oet an qui fut celui des écrivains du siècle d'Auguste, cet art difficile d'offirir une suocession de beautés variées , de réveiUer dans un seul trait un grand nombre d'impressions, et de ne les épuiser jamais en les prolongeant ; il ne Qonput point enfin cette rapidité de style, qui abrège eidé^/^Mw en mémck temps*

Mais si nous examinons ses beautés, que de fenaea heureuses, d'expres«ions créées, lui emprunt Vauteur des Géorgiques I Quoiqu'on retrouvQ dans phisieura de 9^^ vers rftpreté des sons étrusques, nu 6ât«il paa entendre souvent une harmonie digne de Virgile lui-même 7 feu de. poètes ont réuni à un plus haut degré ees deux Cmccs dont se compose le génie, la méditation qui pénétre josqu'au fond des sentimens ou des idées dont elle s^enricliit lentement, et cette inspiration qui s'éveille à la présence des grands objets.

Bn général, on ne connaît guère de «on poème que Tinvocation à Yënas; la prosopopée de la nature sur la mort (i), la peinture énergique de Pamonr^ et celle de la pe$te« Ces moroe^oz 9 qui ftont les plus cités , ne peuvent donner une idée de tout son talent. Qu*on lise son cinquième diant sur la formation de la société, et qu^on Juge si la poésie oftitfamais un plus riche tableau. M. de Buffon en développe un semblable dans la septième des Bpoqnes de la Nature. Le physicien et le poëte sont dignes d'être comparés: Tun et l'autre remontent au-delà de toutes les traditions; et, malgré ces fables universelles dont Pobscurité cache le berceau du monde, ils cherchent Torigine de nos arts, de nos religions et de nos lois : ils écri* vent Thistoire du genre humain, avant que la mémoire en ait conservé des monumens : des analogies , des vrailemUanees les guident dans ces ténèbres } mai^ on s'rnstruk plus en conjecturant avec eux qu'en parcourant les annales des nations. Le Temps, dans ses vicissitudes connues , ne montre point de plus magnifique spectade que ce temps inconnu dont leur seule imagination a créé tous les événemens (2).

Ds FoirrANBS. Disc.prélim. de la Trad. de TEssai sur THomme.

Horace.

QuoiQtf IL nNdt point écrit de poëme sur la philosophie y il en a tant répandu dans ses odes et dans ses épi très , qu'on ne peut le passer sous silence. Qui mieux que lui , pour me servir de Fexpression pittoresque de Montaigne, sut presser la sentence au pied nombreux de ta poésie ? Ceux

(i) Voyez plusieurs de ces morceaux dans les Leçons Zatùies anciennes, (a) Voyez i«s Leçons Latines modernes , t. IL

qui ODt paru croire que le goût rendait le talent timide , auraient dû se dâroroper en lisant HoraOe.

La justesse et Paudace se réunissent dans son expression; et quand Toreille est remplie de son rhythme harmonieux» Fimagination ébranlëe par ses figures hardies , la raison f en décomposant les beautés de ce poëte, prouve qu^elle en a toujours suivi les écarts et gouverné le délire : mais tous les esprits n'aiment pas également la poésie lyrique ; quelques uns préfèrent l'élégante familiarité , les grâces faciles, et la philosophie consolante dont Horace a rempli ses belles épUres.

Elles instruisent tous les états ; ellei hâtent Texpérienoe de tous les Ages : elles apprennent au jeune homme, au vieillard ^ à jouir sagement de la vie, à se consoler de la mort , à réunir la volupté avec la décence, la raison avec la gaieté. Uhomme de lettres y trouve les préceptes du goût^ rhomme de bien, ceux de la vertu. Elles font rire Thabitant de la ville des travers qu'il a sous les yeux; elles retracent au solitaire le charme de sa retraite : dans la joie et dans la douleur, dans Pindigenee et dans les richesses, elles donnent des plaisirs ou des leçons ; elles tiennent lieu d'un ami j et, quand on a le bonheur d'en posséder un^ elles font mieux sentir le charme de Pamitié.

Montesquieu a dit que Pesprit de modération était celui de la Monarchie : Horace semble Pavoir senti, et cherche à fixer le caractère inquiet et farouche des républicains dans les jouissances douces d'une vie toujours égale. Sa philosophie consiste à fuir tous les excès ; principe paiement fécond pour le goût et pour le bonheur (i).

Le mâmS. liid.

(i) Voyez en vers^ Catactèrtê ou ihrtraiu ; et les Xceoiu La*

tines anciennes.

BT PARALLÈLES. 65?

Ovide.

Ovn>B ft été un de$ génies les plus heureusement nés pour la poésie, et son poème des Métamorphoses est un . des plus beaux présees que nous ait laits Fantiquité. Cest itmt oe seul ouvrage, il est vrai, qu'il s^est élevé fort audessus de toutes ses aiRres productions j mais aussi quelle espèce de mérite ncTcmarqu^Von pas dans les Métamor- . phoses 7 Et d'abord quel art prodigieux dans la texture du poème 1 Gomment Ovide a-tril pu de tant d'histoires différentes, le plus souvent étrangères les unes aux autres, . former un tout si bien suivi, si bien liéj tenir toujours dans la main le fil imperceptible qui, sans se rompre jamais, ychis. guide dans ce dédale d'aventures merveilleuses 5 arranger si bien cette foule d'événemens qui naissent tous les uas des autres; introduire tant de personnages, les uns pour agir, les autres pour raconter ; de manière que tout marche et se développe sans interruption, sons embarras, sans désordre, depuis la séparation des élémens qui remplace le chaos, jusqu'à Tapotliéose d'Auguste 7 Ensuite, quelle flexibilité d'imagination et de style pour prendre successivement tous les tons , suivant la nature des sujets, et pour diversifier par Peipression tant de dénoûmens dont le fond est toujours le même, <i^est-è-dire un changement de forme ? C'est Ik surtout le plus grand charme de celle lecture^ c'est l'étonnante variété de couleurs toujours adaptées k des tableaux toujours divers, toujours nobles et imposans jusqu'à la sublimité ; tantôt simples juaquà la familiarité; les uns horribles , les autres tendres; ceux-ci eiTrayans, oeux-Ià gais , riaus et doux.

Toutes ces peintures sont riches, et aucune ne parait lui coûter. Tour à tour il vous élève, vous attendrit, vous elTraie, soit qu'il ouvre le palais du soleil , soit qu'il clianle

658 CARACTÈRES OU POBfTRAITS,

les pkisirs de Famour, soit qu il peigne les fureurs de k jalousie et les horreurs du crime. Il décrit aussi facilement les combats que les voluptà, les h^ros que les bergers, rOlympe qu'un bocage, la caverne de l'Enyie que k cabane de !4iiMmoni Nous ne savent pas ali juste ce tfut la mythologie lui avait foumî , et ce qaTil n pti y ajouter ^ mais eombiton d'hisfbires ehamiantes I Que tt'a-^-en pis pris dans otite tource qui flfest pas enéore ëpvâtë» t Tous les théâtres ont mis Ovide I coniribntioil. le sais qu'on hii reprodie , et avec raison , du iMte ék^ son style, c*ett-&HUre trop df abondance et de parure) ihais cette abondance n'est pas celle des mots, qui cache le vide des îd^, e'est le superflu d'une richetse rédle. fies ornemens, tnime quand il en a trop, ne laissent voir ni U travail ni l'effort. Enfin l'esprit, la grâce et la fccUilë, trois choses qui ne l'abandonnent jamak, couirent/es n^ligences, seè petitet recherches, et Yon peut dire de lui, bien plus véritablement que de fiénéqne, 911'»^ fitéi menu dans sêi i4fauis,

LàHaun*

Virgile et Thëocrite.

y lEGiLB et Théocrite 1 quels noms pour tous teeUt qui aiment la campagne , la poésie et les anciens ! Uetpréaux a dit que c'étaient les Grâces qui avaient dicté les vere de Théocrite; c'est du moins la nature dans les pays où ebe avait le plus de beautés et le plus de grâoed $ c'est elle qui avait placé ce génie aimable sous ce beau ciel de la Sicile, sur cette terre féconde qui , prodiguant ses richesses à un travail fiicile , kissait aux hommes simples qui la cultivaient le loisir de sentir les besoins du cœur et les goûts de rimagination ; où le repos et la.félîcité de la vie champêtre n'étaient point une chinvère ^ où les eombab du chant et de la flûie, les amours et les talens des bergers n'étaient

ET PARALLÈLEl eSg

p«înt une fietion^ oà^ ont* leé bdrdé mèh«nt^ dé l'Aré^ thuM 9 dans Uà «hanpa fertilea de FEbittl ^ k ilàttff e , pftr^ U>Hi prodigue » n'offrait qae des ubleaux que le goàt an-^ raî( efaoiaM/ où l'EtHa^ Aérant sa eitue et sës vOleans ftti milieu de «as itnages ai firaloheB et si rientès ^ les embëlUiM sait encore par le pdntraste de ses efffayAiié phénotûènëé ^ et répandait sur tout le uUeav de cette lie fe rte sais quoi de menreîUetix qui dcràit eil fliife le séjour déâ Muses , et pouYriimëriter à FEttia tnéaië la gloire à'êité^ avee le Patoaase^ le ntiml sacH des afté et du génie. Né dans eetie lie si poétique^ poer ainsi dire ad milieu de des hommes qui^ dans la rnsticité même de lear ëlat , d'avaîecit reçu que des sensations sablimes éta graeleilses , Théoctité n'avait pas vu un objet qui ne fût Une image hetlredée potit ses vers ; il n'avait pas entendu un senfifUent qttl n'eâi là naïveté ou le charme de Tidylle 5 aussi jamais ne découvre-t-on chez lui aucune trace de cette attention nécessaire pour écarter les objets et les sentiniens peu agréables, mais qui réveille Fidée des défauts même qu'elle évite , et laisse voir l'empreinte toujours un peu dure de la réflexion sur des vers qui devaient être, eomme les fleurs^ des productions spontanées de la nature. Il ne paratt rien dioisir , et on trouve une grAce infinie & iont ce qti'il rencontre j il ne vem point ennoblir de sa poésie le langage de ses bergers , mais répandre sur ses vers la stmplieité teachante de leur labgage ; et de U^ satiâ doute, cette naïveté si supé«rieare à tèttlés les tiohessea de Téléganœ , qui fait tant 4îraer Técrivain y même qu'on oMië qaelqoefets d'admis tw^ qui fit invoquer à Yirgtte le nom de Théocrite, conunela Muse de la Sîeileet ctolle de IfiglogUé; à Virgile, qui semblait avoir si peu besoin d'inVUqeer entre chose que son génie ; de génie si f«eile> quoique trési-suropuleas , dont le goût n'est plus sévère que parce qu'il est plUs délicat; qui , en (kiteini nn c^ix dans les images que lui offrent les champs fortunés qu'il habite, ne paraU pas fdiercher celles qui feront le plus d'honneinr à ses vers ,

66o CARACTERES OU PORTRAITS,

mais celles qui tottchent et attendrissent davantage son cœur; qui a autant d'abandon et de magnificence que s'il ne faisait aucun sacrifice ; qui , avec la plus grande réserve dans les détails y prodigue les images dans les deseriptioiis, les varie à l'infini dans les comparaisons , les. répand avec abondance dans les figures d'expression , et fond , dans le tissu du style le plus sage, les couleurs les. plus brillantes et les plus riches de la nature ; qui , lors même que son génie s'élève au-dessus de Féglogue , et chante les lois de Funivers ou la naissance d'un maître du monde, émeut, attendrit , par la grâce seule de ses vers , par leur mollesse; qui, n'ayant jamais écrit que dans la perfection de son talent, semble cependant avoir répandu plus particulièrement su^ses églogues la fleur naissante de son imaginatioD, les soupirs de ses amours et les accens de sa jeunesse. Gaaat. Eloge de Fonienelle.

Pline le Naturaliste.

î\ Plinb a voulu tout embrasser , et il seml>le avoir mesuréh nature , et l'avoir trouvée trop petite encore pour retendue de son esprit. Son Histoire naturelle comprend , indépendamment de l'histoire ^des animaux, des plantes et des minéraux, l'histoire du ciel et de la terre, la médecine, le commerce , la navigation , l'histoire des arts libéraux et mécaniques, l'origine des usages, enfin toutes les sciences naturelles et tous les arts humains ^ et, ce qu'ily a d'étonnant, c'est que dans chaque partie Pline est également grand. L'élévation des idées , la noblesse du style relèvent encore sa profonde érudition : non seulement il savait tout ce qu'on pouvait savoir de son temps, mais il avait cette facilité de penser en grand qui multiplie la science : il avait cette finesse de réflexion de laquelle dépendent l'âégance elle goût, et il communique à ses lecteurs une certaine liberté d'esprit, une liardiesse de penser, qui est le germe

Et PARALLELES. 66 1

de la philoaophie. Son ouvrage , tout aussi varié que la nature > la peint toujours en beau : c^est , si Ton veut, une compilation de tout ce qui avait été fait d'excellent et d'utile à savoir ; -mais cette copie a de si grands traits , cette compilation contient des choses rassemblées d'une ma* uière si neuve , qu'elle est préférable à la plupart des ouvrages originaux qui traitent des mêmes matières.

BUFFON (i).

Tacite.

Pour peu qu'on soit sensible au nom de Tacite , Timagination s'échauffe, et Pâme s^élève. Si on demande quel est rhomme qui a le mieux peint les vices et les crimes-, et qui inspire mieux rindignation et le mépris pour ceux qui ont fait le malheur des hommes? je répondrai : C'est Tacite 5 qui donne un plus saint respect pour la verlu malheureuse^ et la représente d'une manière plus auguste, ou dans les fers, on sous les coups d'un bourreau ? c'est Tacite | qui a le mieux flétri les affranchis et les esclaves^ et tous ceux qui rampaient , flattaient^ pillaient et corrompaient à la Cour des Empereurs? c'est encore Tacite. Qu'on me cite un honmie qui ait jamais donné un caractère plus imposant à l'histoire^ un air plus terrible à la postérité* Philippe II, Henri VIII et Louis XI n'auraient jamais dû voir Tacite dans une bibliothèque sans une espèce d'effroi.

Si de la partie morale nous passons à celle du génie^ quel homme a dessiné plus fortement les caractères? qui est descendu plus avant dans les profondeurs de la politique? a mieux tiré de grands résultats des plus petits événemens? a mieux fait, à chaque iigncy dans Thistoire d'un homme L'histoire de l'esprit humain et de tous les

(i) Voyei plas bas, Muffon.

siècle&7 a mieux surpris la bassesse qui se eaehe çt s*eii« veloppe? a mieux dtfmélë tous les genres de orainte, tous les genres de pourage , tous les secreu des passions, tous les motifs des discours, tous les contrastes entre les sentimens et les actions, tous les mouvemens que Ptme se dissimule? a mieux traeë le mâange bizarre des vertus et des vices, Tassemblage des qualités différentes et quelquefois contraires, la férocité froide et sombre dans Tibère, la férocité ardente dans Galigula, la férocité imbécile dans Claude, la férocité san^ frçin comme sans honte dans Néron, la férocité hypocrite et timide dans Domitien^ les crimes de la domination et ceux de l'esclavage; la fierté qui sert d'un cMé pour commander de l'autre; la corruptien tranquille et lente , et la corruption impétueuse et hardie } le earaetère et Tesprlt des révolutions , les vues opposées des cheft, l^nstinct féroce et avide du soldat, Vinstinct tumultueux et faible de la multitude ; et dans Rome, la stupidité d'un grand peuple, à qui le vaincu, le vainqueur, sont également indifférens, et qui, sansehoix, sans regret, sans désir, assis aux spectacles, attend froidement qu'on lui annonce son maître, prêt k battre des mains au hasard à celui qui viendra, et quMl aurait foulé aux pieds, si un autre eût vaincu î

Enfin , dix pages de Taeite apprennent plus à connaître les hommes , que les trois quarts des histotrea làodemes ensemble. C'est le livre des vieillards , des philosophes, des citoyens , des courtisans , des Princes. Il console des hommes celui qui en est loin , il éclaire celui qui est forc^ de vivre avec eux. Il est trop vrai qu^il n'apprend pas à les estimer; mais on serait trop heureux que leur commerce à cet égard ne fût pas plus dangereux que Tacite méine.

J'ai parlé de son éloquence, elle est connue. En général , ce n'est pas une éloquence de mots et d'harmonie, c'est une éloquence d'idées qui se succèdent et se heurtent. Il semble partout que la pensée se resserre pour occuper moins d'espace. On ne la prévient |tiiiaia, w «e Mique

£/r PARALLELES. 663

lu $uiy|M^i Souvent elle ne $e déploie p43 tout entière, et elle ne se ^lontre , pour ainsi dire, qu^en se cachant. Qu^on Imagine une langue rapide comme le& mouvemens de rame j uae langue qui, pour rendre un sentiment, qi^ le décomposerait jamais en plusieurs mots } une langue dont chaque spn exprimerait une collection d'idées : telle est presque la perfection de la langue romaine dans Tacite. Point de §igne superflu, point de cort^e inutile. Les pensées se preççen^çt entrent en foule dans Pimagination | mais elles la remplissent sans la faMguer jamais. A l'égard 4>^ Hyl^9 U c?t ^furdi| précipité, souvept brusque , toif* jour» plein de vigH^ur , il peint 4^un trait. La liaison est pli^s ejxp^ )es id^s qu'entre }es mot^. I^es muscles et les Pf r£^ ir l^m^eH^ plua qi|e lu grâce. Çest le Michel-Ange 4^4 ^çrîvaina. U a sa frofond^u^, sa force» et peut-être WP«l4fJ»FUAew(0-

Mâme sujet.

Qw M p^Ht pas dire de Tapite, comme deSalluste, que ce n'est qu'iipi piirleur 4e vertu; il la fait respecter à ses lecteurs, parce qve lui-ipi$me parait la sentir. Sa diction ^t forte pii^inaïc son âme, singulièrement pittoresque, Muas }fmm être trop figurée, précise sans être obscure» nerweiMe mw |tre tendue, U parle à U fois à l'ime, à l'imagination, à l'esprit. On pourrait juger des lecteurs de Tacife par le mériu qu^'û^ lui trouvent, parce que sa fimsée est d'une t^ étendue, guc chacun y pénétre plus on moins, eelon-le degré de ses forces. Il creuse à une profondeur iMtvenee, cl. cieuae sans effort. U a l'air bien OMMAS travaillé que ScUnste, quoiqu'il soit, sans oompamison » plus p^ein i|t plus fini. Le secret de son style

(i) 'Vojea |«t JLêf^tu iMtmeê modems , U I«

qu^on n^^alera peut-être jamais , tient non seulement l son génie, mais aux circonstances où il s^est trouve.

Cet homme vertueux, dont les premiers regards, au sortir de Tenfance , se fixèrent sur les horreurs de la Cour de Néron , qui vit ensuite les ignominies de Galba , la cra« pule de Vitellius et les brigandages d^Othon , qui respira ensuite un air plus pur sous Vespasien et sous Titus , fut obligé , dans sa maturité, de supporter la tyrannie ombra.geuse et hypocrite de Domitien. Obscur par sa naissance, élevé à la questure par Vespasien , et se voyant dans la route des honneurs , il craignit pour sa famille d'arrêter les progrès d'une illustration dont il était le premier auteur , et dont tous les siens devaient partager les avantages. Il fut contraint de plier la hauteur de son âme et la sévérité de ses principes , non pas jusqu'aux bassesses d'un courtisan, mais du moins jusquVux complaisances, aux assiduités d'un sujet qui espère^ et qui ne doit rien condamner, sous peine de ne rien obtenir. Incapable de mériter l'amitié de Domitien , il fallut ne pas mériter sa haine ^ étouffer une partie des talens et du mérite du 'sujet, pour ne pas effaroucher la jalousie du maître; faire taire à tout moment son cœur indigné, ne pleurer qu'en secret les blessures de la patrie et le sang des bons citoyens, et s'abstenir même de cet extérieur de tristesse qu'une longue contrainte répand sur le visage d'un honnête homme, et toujours suspect à un mauvais Prince, qui sait trop que , dans sa Cour , il ne doit y avoir de triste que la vertu.

Dans cette douloureuse oppression, Tacite, obligé de se replier sur lui-même, jeta sur le papier tout cet amas de plaintes, et ce poids d'indignation dont il ne pouwt autrement se soulager : voilà œ qui rend son s^e si inté* ressaut et si animé. Il n'invective point en déolamateur : un homme profondément affecté ne peut pas l'être > mais il peint avec des couleurs si vraies tout ce que la bassesse et l'esclavage ont de plus d^oûtant , tout ce que le àdtp<h

Usine et la cruantë ont de plus horrible, les espérances et les succès du crime , la pâleur de Tinnocence et l'abattement de la vertu; il peint tellement tout ce qu'il a vu et souffert, que Ton voit et que Ton souffre avec lui. Chaque ligne porte un sentiment dans l'âme; il demande pardon au lecteur des horreurs dont il l'entretient , et ces horreurs mêmes attachent au point qu'on serait fUch^ qu'il ne les eût pas tracées. Les tyrans nous semblent punis quand il les peint. Il représente la postérité et la vengeance , e^ je ne connais point de lecture plus terrible pour la conscience des méchans.

La Habpb. Cours de Littérature,

Le Dante.

Dans la poésie , le Dante s'élève tout à coup comme un géant parmi des pygmées. Non seulement il efface tout ce qui Pavait précédé , mais il se fait une place qu'aucun de ceux qui lui succèdent ne peut lui 6ter. Pétrarque lui« même ne le surpasse point dans le genre gracieux , et n'a rien qui en a|^roche dans le grand et dans le terrible. Sans doute l'âpreté de son style blesse souvent cet organe superbe que Pétrarque flatte toujours. Mais , dans ses tableaux énergiques où il prend son style de maître , il ne oonserve de cette Ipreté que ce qui est imitatif , ^t, dans les peintures plus douces, elle fait place à tout ce que la grice et la fraîcheur du coloris ont de plus suave et de plus délicieux. Le peintre terrible d'Ugolin est.aussi le peintre touchant de Françoise de Bimini. Blais^ de plus, combien dans toutes les parties de son poème n'admire-t-on pas de comparaisons, d'images, de représentations naïves des objets les plus hmiliers , et surtout des objeu champêtres, oà la douceur, rharmonie, le charme poétique .•ont au-dessus de tout ce qu*on peut se figurer, si on ne le lit pas dans k langue originale I Et oe qui lui

donne encore dans ce genre un (r%9â el pr^eu «w&« tage, c'est qu'il est toujours simple et vn^i ; jamais un trait d'esprit ne vient refroidir une expression de sentiment on

un tableaii de nature Pendant un ou denx siècles sa

gloire parut s'obscurcir dans sa patrie ; on cessa 4e le tant admirer, de l'étudier, m^me de Relire. Aussi la langui^ 8'affai|>lit, la poésie perdis sa force et sa grandeur. On est revenu au Grand Padre AUghieri ^ et le$i ^Ifierîj les Pariai ont fait vibrer avec ifne force nouvelle les cordes longr t^r^pa an^ollies et détepdu^ 4^ h lyre tosci^fiç,

GzNGDBNB. Histoire Uuérairc (Tfftflie^

Montaigne.

Dans tous les siècles où Pesprit hunàain se perfectionne par la culture des arts, on voit naître des hoqynei supérieurs qui reçoivent la lun^iére et U répandept, et vont plus loin que leurs contemporf îns i en suivant les mime» traces* Quelque chosp de plus rare, n'est un génie qui ne doiye fieu j^ son siècle 9 ou plut^ quÂ, malgré son siècle, par la seule fioree dq s4 pensée, se place de le{* même à cété des éerivains les plus parfaits, nés dans lei temps Us plus polis; tel est Monteigi^e. Peuseut profond sous le régne du pitdantisme, auteur brillant et ingénieux dans u%e langue inferine el grossière, il éorit avuc le secours de sa raison et des anciens. Son puvrage reste, etf^il seuUxoute la gloiie littéraire d'une nation | et, lorsque, après de longues années, sous }es auspices de quelques géni^ sublimes qui a'élaneent à la fois, arrive enfin l'âge du bon goût et du talent, €•% ouvrage, longtemps unique, demeure toujours wginal; et la France, enrichie tout à ooup du unt de MUantes manr^lles, ne sept pas refroidir son admimtion pour ces antiques et Miïves beautés. Un sièple npuveau «iccède, aussi fameux que If précédent 9 plus éolairé peut»étre, plus exercée

ET PâRALLËLEA. 667

JW^h pl(|d difficile à^^tUfaire, p«jnce qu'il peut oonparer dftvaqUge ; eetta seconde épreuve n'est pa« moins favo? raUe à la gteire de Montaigne : on Fenlend mieux , on l'imita plus hardiment 5 il sert à rajeunir la litiéfature, qui oemmençait à s'épuiser^ il inspire nos plus illustre^ tforivains; et ce philosophe du sièole de Charles IX semble fait pour instruire le 4iK-*huî^i^a siècle.

Quel est oe prpdîgieiu mérite qui survit, aux variations du langage, au changement des meanm? CTest le naturel 9t la vérité. VoiU le eharma qui pa peut vieillir^ Qui pûornit se liisser d'un livpe de ianu0 fçî^ éerit par un hammt de^énie ? Ces épanehemf ns familiers de Fauteup^ pes révélations inattendues sur de grands objets et sut des bagatelles » en donnant à ses éeriu la forme d^une langue eonfidenoe , font disparaître la peine légereque Pon éprouve & lira un ouvrage de morale» On croît oonvevser) et eomme la conversation est piquante et vaviée y que souvent nous j venons à notre tour, que celui qui nous instruite soin de BOUS répéter t Ce ^Usipas id ma doeirinf^ c'esi mœ éiudêi nous arvoue stê faiblesses pour nous cenvainere des néirea 9 et nous corrige sans nous humilier, )amais en ne se lasse de l'entretien.

L'ouvrage de Montaigne est un vaste répertoire de sour venirs et de réflexions nées 4e tmê souvenirs. Son inépui» sable mémoire meta sa dispositîpn tout ce que las hommes ont pensé, fkm jugement, son goût, son instinct, son car priée même lui fout niisent aisément des pensées nouvelles, &ur chaque sujet» il emmenée par dire tout ce qu'il sait, et, oequivant fnieux, il finit par dire ce qu'il croit. Cet homme qui , à^m la discussion , cite tontes les autorités , éeù^tM tous lee partili, apeueille toutes les opinions, lorsqu'enfin il vient à décider, ne consulte plus que lui seul, et donne son «vis, non camme bon^ mais comme sien : une telle marche est longue | mais elle est agréable, elle est instructive, elle apprend à douter; et ce commencement de la sagesse en est quelquefois le dernier terme.

byGoogk

Oq sait avec qaelle constance il avait ëtadtë les grands génies de Tancienne Rome, combien il avait vfeu dans leur commerce et dans leur intimitë. Doit-on s'ëtonner que son ouvrage porte, pour ainsi dire, leur marque, et paraisse, du moins ponr le style, écrit sous leur dictée? Souvent il change, modifie, corrige leurs idées* Son esprit, impatient du joug, avait besoin de penser par lui-même } mais il conserve les richesses de leur langage et les formes de leur diction. L'heareui instinct qui le guidait lui faisait sentir que, pour donner à êe$ écrits le caractère de durée qui manquait à sa langne, trop imparfaite pour être d^i filée, il fiillait y transpwter, y naturaliser en quelque sorte les beautés d'une autre langue qui, par sa perfection, fût assurée d'être inunortdle ; ou plutôt l'habitude d'étudier les cheb^d'oeuvre de la langue latine le conduisait à les imiter^ Il en prenait à son insu toutes les formes,' et se faisait Romain sans le vouloir. Quelquefois, réglant sa marche irr^uUère, il semble imiter Cicéron même. Sa phrase se développé lentement, et se remplit demots choisii qui se fortifient et se soutiennent l'un l'autre dans un enehainement harmonieux. Plus souvent, comme Tacite, il enfonce profondément la signification des mots, met une idée neuve sons on. terme familier, et, dans une diction fortement travaillée^ laisse quelque chose d'inculte et de sauvage. Il a le trait énergique, les sons heurtés, les tournures vives et hasardées de Salluste, Teipression rapide et profonde, la force et Féclat de Pline l'ancien. Souvent aussi , donnant à sa prose toutes les richesses de la poésie, il s'épanche , il s'abandonne avec l'inépuisable facilite d'Ovide, ou respire la verve et l'âpretéde Lucrèce. YoiH les diverses couleurs qu^il emprunte de toutes paru pour tracer des tableaux qui ne sont qu'à lui.

ViLLEBuin. Discours couronné à P Académie Française^ i8ia.

Mibon.

Amsi se préparait l'Homâre des croyances chrétiennes; ainsi, nourrie dans les factions , exercée par tous les fanatisraes de la religion , de la liberté , de la poésie , cette dme orageuse et sublime, en perdant le spectacle da monde , devait un jour retrouver dans ses souvenirs le modèle des^asuona de l'Enfer, et produire, du fond de sa rêverie que la réalité n'interrompait plus, deux créations également idéales , paiement inattendues dans ce siècle Ëirouche, la félicité du ciel et Tinnocenoe de la terre. Mais, avant que Milton ait couvert des rayons d'une gloire si pure la triste célâurité qu'avaient encourue ses premiers ouvrages , nous trouverons du moins dans la cause malbei»reuse où il s'était engagé, son nom plus d'une fois honoré par les leçona hardies qu'il adressait à GromwelL Les ^aremens du bnatisme, et non les calculs de la bassesse, pouvai^it s'accorder avec tant de génie.

Le MJftM s. Histoire de Crommll.

Bossuet.

On a dit que c'était le seul homme vraiment éloquent sons le siècle de Louis XIV. Ce |ugement paraîtra sans doute extraordinaire : mais si l'éloquence consiste à s'emparer fortement d'un sujet, à en connaître les ressources, à en mesurer l'étendue, à enchaîner toutes les parties, 4 'fiiire succéder avec impétuosité les idées aux idées et les sentimeus aux sentimens, à étie poussé par une force irrésistible qui vous entraîne, et à communiquer ce mouvement rapide et involontaire aux autres; si elle consiste à peindre avec des images vives , à agrandir Pâme , à l'étonner, à répandre dans le discours un sentiment qui se mêle à chaque idée et lui donne la vie; si elle oo^siste i

670 CARACTÊBfiS OV PORTRAITS,

créer des expressions profondes et vastes qui enrichissent les langues , à enchanter l'oreille par une harmonie majestueuse, à n'avoir ni un ton , ni une manière fixe, mais à prendre toujours et le ton et laloi du moment; S'oaiAer quelquefois avec une grandeur imposanto et calme, puis tout à coup à s'élanceri à s'âever encore , imiunt la nature qui est irr^ulière et grande, et qui eni]>ellit quelquefois l'ordre de l'univers par le désordre même) si tel est le caractère de la sublime âoquenoe, qui parmi nous a jamais été aussi éloquent que Bossuet? Quimietix que lui a parié de la vie , db la mort» de l'éternité , du temps 7

Ces idées, par ellc»-tnémes, inspirent à Fimagination une espèce de terreur qui n'est pas loin du sublime; elles ont quelque ehose d'indéfini et de vaste, où l'imagination se perd; elles téveilleat dani l'esprit une muUitndc in*> nombrablë d'idées) elles portent Time à un rieueillemeitt austère qui lui fiiit mépriser les objeu de ses paésions comme indignée d'^e, et semble la détAcher de l'univers. Bossuet tantôt s'arrête sut* ces idées; tantél^ à trAV«fe une foule de séntintens qui rentrktiient,il ne fait que prononcer de temps en temps ces mots , et ces mots alors font frissonner, comme les cris interrompus que le voyageur entend quelquefois pendant la nuit, dans le silence des forêts , et qui l'avertissent d'un danger qu'il ne connaît pas.

Bossuet n'a presque jamais de routé cei^tai&e , ou plutôt il la cache. Il va , il vient, il retourne sur luî«iDéme$ il a le désordre d'une imagination forte et d'tin sentiment profond. Quelquefois il laisse é«^apper une idée sublime, et qui , séparée , en a plus d'éelat; quelquefois il réunit plusieurs grandes idées , qu'il jette avec la profusion de la magnificence et l'abandon de la richesse. Mais ce qui le diatingue le plus , c'est Tardeur de ses mouvemens , c'est son âme qui se mêle à tout. Il semble que du sommet d^un lieu élevé il découvre de grands événemens qui se passent sous ses yeux, et qu'il les raconte à des hommes qui sont

ET PARALLÈLES. e^i

en bas. U tfûnnee^ il è'ëdrié, il sUnterrot&ptJ d'est Une scène dramatique qui se passe entre lui et les |iersonnës qu'il voit, et dont il partage ou les dangers ou les malheùi's ; quelquefois même le dialogue passionné dePoratetirsMtend jusqu'aux êtres inanimés, qu'il interroge comihe complices ou témoins des événemens qui le frappent.

Gomme le style n'est que la représentation deé Môuvémens dé Time , son élocdtion est rapide et Forte. Il Grée ses expressions comme ses idées. Il force impérieusement la langue ft le suivre 5 et , au lieu de se plier à elle , il la domine et Pentralne ; elle devient Vesclave de son génie , mais c'est pour acquérir de la grandeur. Lui seul a le secret de sa langue; elle a je ne sais quoi d'aintique et de fier, et d'une nature inculte , mais hardie. Quelquefois il attire même les choses communes à la hauteur de son àme, et les élève par la vigueur de Texpression; plus soUvent il joint uhe expression familière à uhe idée ghindè; et alofs il étonne davantage , parce qu'il semble même aû-dessUs de la hauteur de ses pensées. Son style est une suite de tableaux t 6n pourrait peihdré SeS~ idées, si la pelUtufe était aussi féconde que son langage; toutes Ses iihftgéè soàt des sensations vives ou terribles, il \ei emprunte des objets les plus grandà de la nature , et presque toujoufs d'bbjets en mouvement.

Tel est bet ofateUt télèblrè qui , par seS beautés et tes défauts , a le plus girand éatactère du génie , et avec leqUel tous les btateui^s àhciens et modernes h^oht rien de commun (i). Thomas. Essai sur les illoges.

Même sujet.

BossuBT se présente à Fimagination comme un de ces hommes prodigieux qu'il est facile d^admirer^ et qu'il est difticile de montrer aussi grands qu'ils Font été.

(i) Voyez les Leçons Laiinee modernes, t. I.

Son gënie le place au premier raiig des hommesqui ont le plus honore l'eftprit humain dans le siècle le plus éclairé. Ses ouvrages révèlent retendue et la profondeur de ses connaissances dans les genres les plus divers* Cest un Peu db l'Eollsb^ parla parole etrinstructioni c'est le modèle et le vengeur d» la morale chrétienne par la sainte austérité de ses mœurs. Né dans une condition ordinaire , il se place sans effort et sans orgueil à côté de tous les grands de la terre j appelé à la Cour des ftois^ il obtient l'estime et le respect de celui qui était le plus Boi entre les Rois. Il n'a ni la faveur ni le crédit^ et il est toutpuissant par le génie et la vertu. Instituteur de l'héritier du trône ^ il apprend à tous les Rois la science de régner; il soumet les peuples au frein des lois , et il fait trend>ler les Puissances au nom d'un Dieu vengeur des lois. Il place leur trône dans le lieu le plus inaccessible aux révolutions, dans le sanctuaire de la Religion et dans la conscience de leurs sujets. Pontife éclairé ^ citoyen zélé, sujet fidèle, il pèse d'une main ferme les droits des deux puissances ; il les unit sans les confondre. Plus habile défenseur de Rome que ses défenseurs mêmes, il asseyait la grandeur* du siège apostolique sur des fondemens inébranlables, en donnant à son autorité la plénitude et les bornes que les canons de l'Eglise elle-même lui ont données. Il a des adversaires, et il n'a point d'ennemis j il combat les ennemis de l'Eglise Romaine , et il conquiert l'estime des protestans eux-mêmes 5 simple Evêque dePunedes églises les plus obscures de la catholicité, il est le conseil de l'Eglise tout entière. Sa vie publique offre le plus grand et le plus noble caractère j et sa vie privée, la facilité des mœurs les plus simples et les plus modestes. Après avoir été le grand homme d'un grand siècle , il prévoit et il dénonce les malheurs du siècle qui doit le suivre. Tant qu'il lui reste un souffle de vie , il est l'appui et le vengeur de la Religion pour laquelle il a combattu cinquante ans. Mais il voil les orages et les tempêtes se former; ses derniers

jours «ont iroubUa par la préroyanœ d^un avenir meiiaçant^ et il fixe ^ en mourant^ ses tri^ieft regards sur eelle Eglise Gallicane dont il fut la gloire et Toraele !

Le Cardinal d» Baossbt.

Bossuet orateur^

Au seul nom de D&nosthène, mon admiration me rappelle celui de ses émules av^ lequel il a le plus de ressemblance, Tbomme le plus éloquent de notre nation. Que Ton se représente donc un de ces orateurs que Cicéron appelle véhémens^ et. en quelque sorte tragiques^ qui , ' doués par la nature de la souveraineté de la paralci et emportés par une éloquence toujo.uf's armée de traits JbriUans comme la foudre, s^éiçvent au-dessus des rq;lea et des modèles , et portent l'art à toute la hauteur de leurs propres conceptions 5 un orateur qui, par ses élans^ monte jusqu'aux deux, d'où il descend avec ses vastes pensées^ agrandies encore par la Religion, pour s'asseoir sur les bords d'un tombeau, et abaUre l'orgueil des Princes et des Eois devant le Dieu qui, après li^s avoir distingua sur la terre durant le rapide instant de la vie, les rend tous à leur néant, et les confond à jamais dans la poussière de notre commune origine; un orateur qui a montré, dans tous les genres qu'il invente ou qu'il féconde, le premier et le plus beau génie qui ait jamais illustré les lettres, et qu'on peut placer, avec une juste confiance, à la tête de tous les écrivains anciens et modernes qui ont fait le plus d'honneur à l'esprit humain; un orateur qui se crée une langue aussi neuve et aussi originale que ses idées, qui donne à ses expressions un tel caractère d'énergie, qu^on croit l'entendre quand ou le lit; et à son atyle une tello majesté d'élocution, que Tidiome dont il se sert semble changer de caractère, et se diviniser en quelque sorte sous sa plumej un apôtre qui instruit l'univors en pleurant I. — 28, /,3

et en cAébnmt les plus illusti^ de ses eontemporains, qu'il rend eux-mêmes, du fond de leurs oeroaeib, les premiers instituteurs et les plus imposans moralistes de tous les sidcles , qui r^and la consternation autour de lui, en rendant, pour ainsi dire, prësens les malheurs quMl raconte , et qui , en dëplorant la mort d'un seul homme , montre à d&x>uvert tout le nëant de la nature humaine; enfin, un orateur dont les discours, inspira ou anim^ par la verye la plus ardente, la plus originale , la plus vâitfmente et la plus sublime , sont, en ce genre , des ouvrages absolument i part, des ouvrages où , sans guides et sans modèles , il atteint la limite et la perfection des ouvrages olassiques, consacra, en quelque sorte, par le suffrage unanime du genre humain , et qu'il fiint étudier sans cesse, comme dans les arts on va fdrraersoB goût et son talent à Rome, en méditant les chefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel- Ange t voilà le Dëmosthène français I voilà Bosauetl On peiit appliquer à ses écrits oratoires l'éloge mémorable que faisait Qnintilien da Jupiter de Phidias, lorsqu'il disait que cette statue avait ajouté à la rdigion des peuples (i).

Le Cardinal MâURv. Essai sur fEhqwnet.

Bossuet Historien.

C'bw dans le Discours sur PHisUdre universelle que l'on peut admirer l'influence du génie du Christianisme sur le génie de l'Histoire. Politique comme Thucydide, mord comme Xénophon, éloquent comme Tite^Live, aussi profond et aussi grand peintre que Tacite , l'Evéque de Meaux a déplus une parole grave et un tour sublime dont on ne trouve ailleurs aucun exemple, hors dans l'admirable début du livre des Machabées.

(i) Voyez les Leçons latines modernes, t. L

ra PARALLELES. 67»

BoMUêt Oit plu« qu'un hiaiorien ; c'e§t un Père de FEglise, c'est uo prétr« inspire, qui souvent a le rayon de feu sur I0 front, comme )e législateur des Hébreux. Quelle revue il fiût de la terre ! il est en mille lieux à la bis : patriai^ebe sous le palmier de Tophel , ministre à la Cour de Babylone^ prêtre k Mempbis, législateur à Sparte, citoyen à Athènes et i Rome, il change de temps et de pUce à son gré ; il passe avec la rapidité et la ma* jesté des siècles. La verge de la loi à la main , avee Une autorité incroyable , il chasse péle-méle devant lui et Jttib et Gentils au tombeau; il vient enfin lui^-méme à la suite du e^avoi de tant de générations; et, marchant appuyé surisaïe et sur Jérémie, il élève ses lamentations prophétiques à travets la poudre et les débris du genre humain»

CHATBAUBniAND. G^tUe du Christianisme.

Bossuet Historien et Orateur.

Le Discowê sur VHistoire universelle, composé pour rédacation du Dauphin , avait paru à la fin de cette éducation, en 1681, et l'auteur de la Politique de l'Ecriture Sainte, du Traité de la connaissance de Dieu etde soi-même, de TExpositton de la Doctrine catholique, de l'Histoire des Variations, et de tant d'autres ouvrages marqués du cachet de sa supériorité, semblait s^étre surpassé lui-même dans ce grand chef-d'œuvre , où il se montre à la fois anna* liste savant et exact, théologien du premier ordre, politique profond , écrivain d'une éloquence au-dessus de tout éloge. Quelle vive et pittoresque rapidité dans la pretniére partie de ce livre! Quel prodigieux enchaînement de tout le système religieux dans la seconde ! Quelle haute intelligence des choses humaines dans la troisième! Et comme partout l'énergie et Toriginalité de l'expression répondent à la force des pensées 1 comme les créations du style sont

d*ftccord avec la vigueur des conceptions ! On sent que Tauteur possédait et dominait tout Fensemble de son sujet, avant de prendre la plume pour en fixer et en exposer les détails : c'est la marque et le procédé du vrai génie ; aussi le livre semble-t-it être sorti tout entier, pour ainsi dire, delà tétedeFécrivain, parPactivité continue d'une seuleet même inspiration, comme les poètes, dans une allégorie moins noble peut^tre qu'ingénieuse et sensée, nous peignent la sagesse s^élançant toute complète du cerveau de Jupiter.

Telles paraissent également les Oraisons funèbres : depuis la première ligne de Texorde jusqu'à la dernière de la péroraison, l'orateur, dans chacune de ces compositions, est comme emporté par un enthousiasme non interrompu, qui exclut au premier coup d'œil toute idée d'art, d'arrangement, de préméditation; son sujet le tourmente, et Téchauffe, et Fentratne; il ne lui permet pas de prendre haleine. Cest beaucoup pour les autres orateurs d'obtenir, dans la durée d^un discours, quelques momens d'une heureuse inspiration; ce n'est rien pour Bossuet : les élans de sa verve oratoire semblent naître les uns des autres ; tout est mouvement, tout est chaleur, tout est vie; et dans les instans où redouble son ardeur, où cet aigle déploie ses ailes avec plus d'audace, les limites de l'éloquence proprement dite deviennent pour lui trop étroites : il les franchit; il entre dans la sphère de la poésie; il monte jusqu'aux régions les plus élevées de cette sphère; il s'y soutient au niveau des poètes les plus audacieux; ce n^est plus le rival de Démosthène, c^est celui de Pindare. Quelques endroits de ses Oraisons funèbres sont vraiment des morceaux lyriques. Le don de l'inspiration , on peut l'affirmer, ne fut accordé à aucun orateur aussi pleinement qu^à Bossuet; et quand on songe que son enthousiasme, daus des ouvrages d'une assez grande étendue, ne connaît ui langueur ni repos, on est frappé de ce privilège extraordinaire comme d^un de ces phénomènes qui étonnent la nature et qui déconcertent ses lois.

On chercherait vainement à saisir el à développer toutes les causes de ce prodige. Elles resteront pour la plupart éternellement cachées dans les profondeurs du génie } mais on peut en apercevoir quelques unes : c'est l'abondance de ses idées qui produit dans Bossuet Tabondance de ses mouvemens et la riche variété de ses expressions. Ses Oraisons funèbres ne sont pas seulement des discours théologîques et religieux : les plus grandes vues de la politique tfy mêlent aux instructions du christianisme 5 on y reconnaît toujours Fauteur du Disœurs sur l'Histoire unU venelle, Bossnet n'était pas seulement un Père de l^glise^ ce titre , qui lui fut décerné par un de ses plus illustres contemporains, dans la solennité d'une séance publique de l'Académie Française, ne le représente pas tout entier. Cet esprit vaste et perçant, qui embrassait toute la théorie de la religion chrétienne, et qui en sondait tous les abîmes, avait aussi pénétré dans tous les mystères du gouvernement des Etats. Voyez de quels traits , de quelles couleurs il peint les personnages qui se sont montra avec éclat dans l'administration des Empires, ou dans les factions, les cabales , et les troubles civils. La religion et la politique sont les deux grands pivots sur lesquels roulent principalement toutes les choses humaines : ce sont les deux intérêts qui toochent le plus puissamment les hommes; et ces deux intérêts, étroitement rapprochés entre eux, et se fortifiant en quelque façon l'un par l'autre, sont les ressorts toujours agissans de l'éloquence de Bossuet : ils animent sans cesse ses discours; sans cesse ils lui fournissent des considérations contrastées qui répondent à toutes les oppositions du cœur , et qui sont bien supérieures à ces antithèses de l'art , propres uniquement à flatter l'esprit ou à séduire Toreille. Marchant à grands pas , comme l'exprime saint Chrysostome, sur les hauteurs de la religion, tantôt il lève $eB regards vers le ciel, tantôt il les reporte et les rabaisse vers la terre ; il semble tantôt converser avec les puissances célestes, tantôt interroger les

destinées du monde visible; tout à la fois prophète , père de TEglise , grand politi<(lle , historien sublime : Bossuet est un des hommes qui on t le m ieux compris tout ensemble et les affaires humaines et les choses divines, et le christianisme et la politique 5 cette double soienoe est sans contredit nne des sources de cette éloquence singulière, qui le caractérise et qui se place hors de toute comparaison, cOInme elle s'élève au-dessus de toute rivalité.

L'inspiration perpétuelle qui Pagite et qni semble le troubler, cet enthousiasme qui se communique au lecteur, et qui Tenivre lui'-méme, a pu faire croire que la marche oratoire de Bossuet était beaucoup plus impétueuse que régulière, et qu'il a mis dans ses discM>urB moins de méthode que de génie. 8a méthode en effet est peu sensible , mais elle n'en est pas moins réelle •.*»••«•••

Les pians de Bossuet, dans ie$ Oraisons funèbres, sont simples aussi bien que ses texussj mais si Ton veut y faire attention , on reconnaîtra qu'il les suit aveo scrupule , qu'il en remplit toutes les divisions, qu'il en crettse également toutes les parties , et que jamais $ dans les mouvemens les plus inattendus de son esëor, il ne perd de vue la route qu'il s'est tracée. Cette espèce de découverte est même une satisfaction tranquille que la lecture réiéchie de ses chebd'œuvre ajoute au ravissement qu'ils causent d'abord , et au charme tumultueux des premières impressions. On aime à voir que , dans cette tourmente du génie , il est toujours sûr de sa marche^ il reste toujours mattre de lui-même. L'idée de sa puissance s'en accroît , et il semble que Tascendant qu'il exerce en soit plus légitime et plus doux.

Quelques amateurs du Ji/it, qui le confondent avec la perfection, parce que ces deux mots, au premier coup d'oeil, présentent à peu prés la même idée, voudtaient faire à Bossuet un reproche sérieux de plusieurs défauts qu'ik remarquent dans son élocutîon ; mais le eoncevrait-on avec une éléganetf pltis soutenue, avee Une corrëciioii pins se-

ET PARALLÈLES. 67g

¥Âr«f ftvéa une harmonie plus scrupuleuse 7 Tout ce qui ptrattr^it appartenir plus particulièrement à Tart , ne sembleraîtril pas en quelque «orte pris sur son génie? où serait oêt air d'improvisation , d'inspiration soudaine qui lui eA propre , et qu'on retrouve toujours avec tant de plaisir dans ses ouvrages m4me les plus travaillés?

La mtfdioeritésoigneuse peut atteindre auySni; maiselk •st toujours Mn de la perfection | le génie , mime avee des fautes, peut en être voisin ^ parce qu'il réunit un plus grand nombre des oènditîoos qui la constituent; à peine s'aper^ çoit-on de ce qui manque à Bossuet; on n'est frappé q«i des beautés extraordinaires qtoi de toutes parts éclatent dans ses compositions , et ce que son style peut quelquefois offrir de défectueux semble même concourir à Teffet et à rillusion oratoire : ce sont les choses qui occupent cet esprit grave , sublime, et dominateur; le soin minutieux des mots paraîtrait le dégrader; plus il travaillerait à contenter Toreille, moins il serait sûr de l'empire qu'il veut et qu'il doit exercer sur l'âme. Quelle richesse d'ailleurs, quelle énergie dans ce style, qui n'emprunte qu'à la pensée, dont il est Timage la plus vive et 1a plus naturelle, ses teintes et ses parures 1 quelle variété de mouvemensi quelle abondanoe et quelle magnificence de tableaux 1 quel trésor d'e» pressions fortes, pittoresques, animées, et pourainsi dire vivantes 1 quelle franche et mâle harmonie l Sans lescheft* d'flBuvredeBossuet, eonnattrsoiis-nOus toute la puissance de notre kague î Ce grand orateur n'en a-t«il pas révélé les ressourees, découvert tous leà moyens, montré tonte retendue? Quelle est belle, cette langue^ dans les monu* mens (f une telle éioquetioe 1 qu'elle a de majesté ! mais c'est un fonds dont le génie deBossuet n'a fait qu'exploiter les richesses : il n'eât pas à oe degré fertilisé un idiome stérile et pauvre; s'il semble s'être approprié, par le droit d'une sorte de création , tout ce qu'il a su y trouver , si l'on dit qufil s'est fait ime langue partieuliére qu'on nomme la langue de Bessuet, il est vrai de* dire aussi que ce langage

68o CARACTÈRES OU l>ORTRAlTS,

qui lui appartîeni n'est qu'un r&ultat des combinaisons merveilleuses auxquelles pouvait se plier avec succès Pheureuse nature de notre commun idiome. Il a tiré l'or de la minei mais la mine existait: il a couvert le sol de moissons brillantes; mais le champ était fécond; et le sen* timent de l'orgueil national est doublé, quand on réfléchit que si notre langue dut beaucoup à Bossuet, le génie et la gloire de cet homme prodigieux dorpent également beaueottp Il notre langue , accusée de faiblesse par quelques étnmgen qui ne la connaissent pas, et même par quelques Français qui réerivent mal.

DossAiiLT. Notice sur Bosmet.

Fléchier.

Or a souvent comparé Fléchier avec Bossuet : je ne sais s^ils furent rivaux dans leur siècle , mais aujourd'hui ils ne le sont pas. Fléchier possède bien plus l'art et le mécanisme de l'éloquence , qu'il n'en a le génie. Il ne s'abandonne jamais , il n'a aucun de ces mouvemens qui annoncent que l'orateur s'oublie et prend parti dans ce qu'il raconte. Son défaut est de toujours écrire et de ne jamais parler. Je le vois qui arrange méthodiquement une phrase et en arrondit les sons. Il marche ensuite à une autre; il y applique le compas; et de là à une troisième. On remarque et l'on sent tous les repos de son imagi« nation ; au lieu que les discours de son rival , et peut^tre tous les grands ouvrages d'éloquence , sont ç ou paraissent dtt moins , comme ces statues de bronie que l'artiste a fondues d'un seul jet.

Après avoir vu les défauts de cet orateur, rendons jus* tice à ses beautés. Son style, qui n'est junais tmpÀueux et chaud » est du moins toujours él^ant. Au défaut de la force ^ il a la correction et la grâce. S'il lui manque de ces exprçssîo||s originales, /et dont quelquefois une seule

représettie^ ime masse dMdées , il a ce ooloris toujours égtl qui donne de U valeur aux petites choses , et qui ne dépare point les grandes. Il n'étonne presque famais rimagination , mais il la fixe. Il emprunte quelquefois de la poésie y comme Bossuet ^ mais il en emprunte plus d'images , et Bossuet plus de mouvemens. Ses idées ont nurement de la hauteur, mais eUes sont toujours justes , ei quelquefois ont cette finesse qui réveille Tesprit, et raxeroe sans le fatiguer. Il parait avoir une connaissance proCMide diSs hommes ; partout il les juge en philosophe , et les peint en orateur. Enfin, il a le mérite de la double harmonie^ soit de celle qui, par le mélange et rheureux enchaînement des mots, nVst destinée qu'à flatter et à séduire Foreille, soit de celle qui saisit Tanalogie des nombres avec le caractère des idées, et qui, par la doneeur ou la force , la lenteur ou la rapidité des sons, peint i Toreille en mémeten^s que Timage peint à Tesprit*

En général, Péloquence de Flécbier paraît être formée de r harmonie et de l'art dlsocrate, de la iournure ingénieuse de Pline^ de la brillante imagination d'un poêle , et d'une ceriaine lenteur imposante qui ne messied peutêtre pas à la gravité de la chaire , et qui était assortie à Torgane de l'orateur (i).

TH<»iAS.

Bossuet et Flëchier sur le même sujet.

BossoEv et Fléchier ne se trouvèrAt que deux fois dans une concurrence directe, encore les occasions furent-elles peu dignes d'une pareille rivalité : la vie de la reine Marie- Thérèse d'Autriche , presque entièrement consacrée à des pratiques de dévotifNij celle de LeTellier, qui fut la créa^^ Uire du Cardinal Mazarin , et qui porta dans les afiaires

(i) Veyes les ti^Hê Zmiineê m^érnnu » 1. 1.

68ii CARACTÈRE» OU PORTRAITS,

plus de «oupleaae et d'exaeti tadè que d'ëlévatioii et de g^nie, n'offraient pas de tréé-heureiises ressoHtoes à Pëloquenoe) c'est toutefob un intëressantet utile spectacle, un bel objet d'étude, de voir Bossuet et Flëchier luttant corps à corps, m^medans une lice tropëtroîte ponrqu'ilspuseenty déployer tous leurs moyens et toutes leurs forces ^ c'est un piquant et instructif examen qiié celui des détails particuliers où ils se rapprochent le plus l'an de l'antre ) c'est Une comparaison supérieure à tous les parallèles généraux , que celle qui a^établit, sur des bases si positives , entre deuxcompo* sitîons de deux orateurs s'exerçant en même temps sur le ttéme sujet I Hen n'est plus propre & hire sentir en quoi ils dMefeilt , en quoi ils et resserabletit t on poumit din qu'il n'y a pas de petits sujets pour Bossuet, ni de matièias 8lé#ileë pour Flédiier ) l'un «grandit tout par ses vues, l'smtre fertlltaë tout par ses combinaisons : la conception de l'un est pies hciute ; il place les choses dans un plus grand ensemble , dans un plus vaste cadre ) il les râttaelie à des considérations plus élevées, plus étendues*. Pautre ciroon* scrit sa pensée, et la restreint dans les bornes d'un plan vol* gaire, sans lui permettre cPaller, par d'heureuses excuN sions, s'enriehir hors des limites quMl lui a tHMsées; sAr de son art , il semble ne vouloir puiseï* qee dans cette soarce quMl trouve toujours abondante, et n'ambitionner d'autre succès que d^en montrer l'intarissable fécondité. Le style du premier est plus naturel , plus pittoresque , plus animé, plus plein, plus rapide et plus profond 5 le style du second est plus pur, plus régulier, plus soigné^ plus égal. Bossuet parle souvent un langage qui n'est qu'à lui 3 il dompte et fait fléchir soué sa puissance ridiome national qu'il traite, pour ainsi dire , en esclave ; Fléehier ne s'étudie qu'à potfr et perfectionner la langue commune , qu'il semble avoir prise s<^us sa tutelle, et qu'il a dotée de tous les trésors de l'harmonie périodique. Une cîrconstanôe digne de remarque, relativement à l'une des deux oraisons funèbres qui ont amené ces réflexions^ c'est qu'elle fui pft>ttOneée devant

ET PAAALLfiLBB. 683

Bossuêt hoLumême , qui , maigre h consctence de »a 8uptf«rioritë habituelle, dui prêter une oreille bien attentive à ce discours , où «on concurrent ^ après avoir combattu dir reotement contre hiidans Toraison funèbre précédente, venait de nouveau présenter, en quelque sorte, le défi de réloquence à un rival qu'il rencontrait parmi ses auditeurs mêaM et ses joges*

Dussim/r. N^ties êur Bossuek

Bourdaloue.

Oi qui tue rttvît, ee qn'on ne saurait âsset préconiser dfetift léè serrtions de l'éloquent Bonrdaloue , c'est qu'éb «:xér(fant le ministère apofttoliqne , cet otfttetir plein de gétlf e Ile feit presque tonjours oublier lui'-méme 5 pour ne V^cottper que de rinsb^ttëtion et des ittléréU de ses auditeurs) o'est qne dans un genre tWyp souvefeit livré à la déclàlnàtioti , il ne se pertnetpas one seule phrase inutile à son sujet, n'exagère jamais aucun des devoirs du christianisme, ne change point en préceptes les simples conseils évAtigëUques j et que 6a molrsile^ constamment réglée par 1a ssgeise , éclairée de ses pHnéipes, peut et doit toujours être réduite en pratique j c'est lA fécondité inépuisable de ses plans c(tti île se ressenVbleUt Jamais, et l'heureux taleht dé disposel* ses faisOtinemens avec cet ordre savant dont parle Quirttilîèn, lorsqu'il Compare l'habileté d'ttn grand écrivain qOi ^églè la liiardie de son discours à h tàciîqUe d'un général qui rangé sOh armée en bataille 5 c'est Cette puissance de dialectique, cette mirche didactique et fermé , cette foi^ toujours croissante, cette logique exacte et serrée, disons tttleux, cette éloquence <;ontinue de raîftonnemeilt qui dévoilé et bombât les sophismes, les c6ntlradlctlons, leh paradoxes, et forme dé l'ofdonhance de ses preuves un eofps d'instruetioh, où tout estégaleUient plein, lié, soutenu , assorti, oè éhaque pèAsifè Va Att'btlt

de Torateor qui tend toujours, en grand moraliste, au vrai et au solide , plutôt qu^au brillant et au sublime du sujet ^ c'est cette v^hëmence accablante et néanmoins pleine d'onction , dans la bouche d^un accusateur qui , eu plaidant contre vous, au tribunal de votre consdenee, vous force à chaque instant de prononcer en secret le jugement qui vous condamne; c'est la perspicacité avec laquelle il fonde tous nos devoirs sur nos intérêts^ et cet art si persuasif qu'on ne voit guère que dans ses sermons, de convertir les détails des mœurs en preuves de la vérité qu'il veut établir ; c'est cette abondance de génie qui ne laisse rien à imaginer au lecteur par-delà chacun de ses discours, quoiqu'il en ait composé au moins deux, souvent trois, quelquefois quatre sur U même matière, et qu'on ne sache souvent, après les avoir lus, auquel de ces sermons il faut donner la préférence; c^est cette sûreté et cette <^ulenfie de doctrine qui font de chacune de ses instructiens un traité savant et oratoire de la matière dont ellesont l'objet; c^est la simplicité d'un style nerveux et touchant, naturel et noble, lumineux et concis, où rien ne brille que par l'éclat de la pensée, où r^e toujours le goût le plus sévère et le plus pur, et où l'on n'aperçoit jamais aucune expression ni emphatique ni rampante; c'est cette pénétrante sagacité qui creuse, approfondit, féconde, épuise chaque sujet; c'est cette compréhension vaste et profonde qu'il ne partage qu'avec saint Augustin et Bossuet, pour saisir dans l'Evangile, et y embrasser d'un coup d'œil, les lois, Pensemble^ l'esprit et tous les rapports de la morale chrétienne ; C^est la série de ses tableaux, de ses preuves, de ses mouvemens, la connaissance la plus étendue et la plus exacte de la Religion; l'usage imposant qu'il fait de PEcriture, Pà-propos des citations non moins frappantes que naturelles qu'il emprunte des Pères de TEglise, et dont il tire un parti plus neuf, plus concluant, plus heureux, que n'a jamais bit aucun autre orateur chrétien.

Enfin, fe ne puis lire left ouvrages de ce grand homme, ftana me dire, à moi-même ^ en y d^irant quelquefois^ f oserai l'avouer avec respect^ plus d'âan à sa sensibilité^ plus d^ardeur à son grfniei plus de ce feu sacré qui embrasait Tàme de Bossuet, surtout plus d'éclat et de souplesse à son imagination : voilà donc, si l'on y ajoute ce beau idéal , }usqtt'où le génie de la chaire peut s'élevery quand il est fécondé et soutenu par un travail inunense(i)l Le Cardinal Mavat. Euai sur FEhqmncM.

Massillon.

Il excelle dans la partie de Porateur, qui seule peut tenir lieu de toutes les antres y dans cette éloquence qui va droit à l'âme, mais qui l'agite sans.la renverser, qui ia consterne sans la flétrir, et qui la péntve sans la déchirer. U va chercher au fond du cœur oes replis cachés où les passions s'enveloppent, ces sophismes secrets dont elles savent si bien s'aider pour nous aveuj^r et nous séduire* Pour combattre et détruire ces sophismes, il lui suffit presque de les développer avec une onction si affectueuse et si tendre, qu'il subjugue moins qu'il n'entraîne; et qu'en nous offrant même U peinture de nos vices, il sait encore nous attacher et nous plaire.

Sa diction, toujours facile, él^ante et pure, est par* tout de cette simplicité noUe, sane laquelle il n'y a ni bon goût ni véritable éloquence; simplicité qui, réunie dans Massillon à l'haraMMiiela plus séduisante et la plus douce, en emprunte encore des grâces nouvelles; et, ce qui met le comble au charme que fait éprouver ce style enchanteur, on sent que tant de beautés ont coulé de source, et n'ont rien coûté à celui qui les a produites. U lui échappe mime quelqu^oîs, soit dans les «xpresttons,

(i) Voyez Ic^ Leçons ZttU'fHfs mêd^tne$^ 1. 1.

soit daat las toars^ seit dtns la mAoAe si tovciiAiite de son style^ des n^igntoes qu'on peut appeler beunases, parée qu'elles aehévent de faire disparaître non seuleroeiit l'empreinte y mais jusqu'au soupçon d« travail. Cest pu cet abandon de lui-même que Massillon se fidsait autant d'amis que d'auditeurs; il savait que plus un orateur paraU oeoupë d'enlever l'admiration , moins ceui qui l'tfooutent sont disposés à l'aoeorder^ et que cette ambition est l'ëcueil de Unt de prédicateurs qui^ ehai^^ si on se peut exprimer ainsi^ des intérêts de Dieu même, veulent y mêler les intérêts ai minces de leur vanité.

U^Albmbb&t. Bloge de MassiUan*

Pascal.

Cm homme exttaordiiiMre ^ qui rempUt une vie ai eauvta de tant de prodiges , sans parler de sa gloire 4lnia lei sciences y sans répéter l'éloge de ce obe^d'osuwe iêi Pro^nûialês pour qui la frivolité du sujet n'a point a&ibli l'admiration y n'a-^il pas marqué toute sa forée dana lei pages déuehées de l'ouvrage qu'il préparait , et dont Pope a su recueillir les grands traits ^ars ?

Où se retrouve; où se retrouvera )amaia le seenai de es style qui; rapide comme la pensée, noua la nsontm si naturelle et si vivante; qu'il semUe fonnet avec ^lo un tout indestructible et néeessaire? L'expression de Baaetl est ^ la lois audacieuse et simple; pleine et précise; su* blime et naïve. Ne semUe«'t-îl pas ehoisir à desaeitt les termes les plus familiers; bien sAr de les élever |nsqu*à lui , et de leur imprimer toute b majesté de son génie?

Quel est ce raisonnement vigoureux qui poursuit une idée jusque dans ses derniers résultau ; et ne l'abandonne qu'après l'avoir forcée de donner tout ce qu'elle contient? On conçoit l'éloquence de Bossuet; empruntant à la poésie de riches images, et oe ton de l'homme inspiré qui, placé

ET H^BALLÈLEB. M7

entre le ciel et la terre, veut ëmouvoir un grand peuple. Quelques orateurs ont ose suivre de loin, imiter Bossuet : qui tentera d^imiter Pascal? Son style ne ressemble à celui d'aucun ^îvain ancien ou moderne ; ^et, chose étonnante ! U eist p^t^étre le seul génie original que le goAtnWt presque jamais le droit d^ reprendre ; non quUl semble chercher la correction et la puretés , mais ses id^s lui obéissent si jbien, qu'elle* «e manifeste^ nàoesçairemen^ sous Uf formes qai leur conviennent le mieux.

Même sujet*

Il y avait un homme qui , à douze ans , avec des bmnes •I des T9nd$y avait orée les mathématiques | qui, à seite , avait fait le plus savant traité des ooniquea qu'on eût vu depuis Pantîquité; qui, à dix-neuf, réduisit en ma« diine une seienoe qui existe tout entière dans l'entende* mens^ qui, à vingt^tpois, démoptra les phénomènes de la pesanteur de Pair, et détruisit une des grandes erreurs de l'ancienne physique } qui , à cet tge où les autres hommes commencent à peine de nattre , ayant achevé de parcourir le ceroledes sciences humaines, s'aperçut de leur néant, et tourna toutes ses pensées vers la Rel^pon } qui , depuis ce moment jusqu'à sa mort , arrivée dans sa tvente-neu* vième année , toujours infirme et souffrant, fiia la langue qu'ont parlée Bossuet et Raeiae, donna le modèle delà plus parfaite plaisanterie, coinmedu raisonnement le plus fortj enfin qui , dans le court intervalle de ses maux, résolnt, en se privant de tous les secours, un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta au hasard sur le papier des pensées qui tiennent autant de Dieu que de Thomme. Cet effrayant génie se nommait Bkise Pascal.

GBAXBAUiKiiiin. Gémê4u ChHsUam$me^ ton. lUt

Boîieau Desprdaux.

QcÂifD il parut, la poMe retrouva ce style qu'elk avait perdu depuis les beaux jours de Rome ; ce style toujours clair, toujours exact , qui n'exagère ni B^af&iblit, n'omet rien de nécessaire, n'ajoute rien de superflu , va droit i l'effet qu'il veut produire , ne s'embdlit que d'onieinent accessoires puisés dans le sujet , sacrifie Tëclat à la véritable richesse , joint l'art au naturel , et le travail à la facilité ; qui, pour plaire toujours davantage, s'allie toujours de plus près au bon sens , et s'occupe moins de surprendra les applaudissemens que de les justifier^ qui fait sentir enfin , et prouve à chaque instant, cet axiome étemel : Rie» n*esi beau fue le çrai.

La réunion de ces qualités si rares prouve que Dei^ préaux avait plus d'étendue dans Tesprit que ne l'ont cm des juges sévères. On s'est plaint de ne point trouver dam ses écrits l'expression du sentiment ^ mais était-elle néces* saire aux genres qu'il a chuMsis 7 II mérite de nouf eaux éloges pour s'être renfermé dans les bornes de son talent : tant de bons écrivains qnt eu la fiaiblease d'en sortir lli emploîe toujours le d^ré de verve nécessaire à son sujet. Pourquoi donc ra*-t*on accusé de froideur? Les jeunes gens qui aiment l'exagéffalion , lut ont fiait souvent ce reproche. Plusieurs ont-à expier des jugemena précipités sur ce légiikteur du goût : heureux ceux qui se désabusent de boane heure 1 Despréaux n'a pas sans doute la philosophie de Pope , qu'il égale au moins par le style. On ne peut guère exiger qu'il s'élevât au-dessus des idées de son siècle ; les siennes ne sont point inférieures à celles des moralistes ses conLemporuÂns, si Ton excepte La Fontaine et Molière< Combien de vers des épitres à Lamoignon, à GuiUersgueS; à Seignelay , sont devenus proverbes , et se répètent tous les i^urs I U fout bien qu'iU n'expriotenl pas des idées

Irivialeâ. L'^pttre au grand Arnaud nVt-elle pas un bat très-amoral, malgré leê rëflcsions critiques d'un litttfrate.ur très-distingué (i)? Pour se convaincre de rutilité de ce sujet, qu'on ouvre les ConfessioM de Jean-Jacques Rausseau : toutes les fautes dont il s'accuse naissent de la mauvaise kpnte. Que d'hommes trouveraient le même r&ultat, en interrogeant leur conduite! Cependant il faut avouer que Despréua.n'a pas traité les sujets de morale avec la même profondeur que le poëte anglais. U avait moins d'élé* vation dans les idées ; mais il compense bien ce désavantage par l'excellence de son goût etlafostesse de son esprit. De Fontambs. Discours préliminaire de la traduction de /'Essai sur PHomme.

La Bruyère.

La BauTÈBB est meilleur moraliste, et surtout bien plus grand écrivain que La BLockefoucauld^ il y a peu de livres en aucune langue où l'on trouve une aussi grand/) qi^antité de pensées )ustes , soU<les , et un choix d'expressions aussi heureux et aussi varié. La satire est chez lui bien mieux entendueque dans La Rochefoucauld : presque toujours elle est particularisée, et remplit le titre du livre; ce sont des caractères; mais ils sont peints sapérieuremenf. Ses portraits sont faits de manière que vous les voyes agir , parler, se mouvoir, tant son style a de vivacité et de mouvement Dans Tespace de peu de lignes , il met ses personnages en scène de vingt manières différentes ; et en une page il épuise tous les ridicules d'un sot , ou tous les vices d'unméchant, ou toute Tbistoire d'une passion, ou. tous les traits d'une ressemblance morale. Nul prosatcur n'a imaginé plus d^expressions nouvelles , n'a créé plus de tournures fortes ou piquantes. Sa concision est

(1) Ifarmontel.

ego CARACTÈRES OU PORTRAITS,

pittoresque cl sa râpîdîtë Immneuse. QuôiquMl aille vite, TOUS le suîreï sans peîne: il a un art particulier pour laisser souvent dans sa pensée une espèce de réricence qui ne produit pas l'embarras de eomprendre, mais le plaisir de deviner; en sorte qu'il fait , en écrtrant^ ce qu'un ancien prescrivait pour la conversation ; il vous laisse encore plus content de votre esprit que du sien.

La HABtB. Caun de LUUraturej t. TU , p. 271.

Deseartei et Newton.

Lbs deux grands hommes qui se trouvent dans une si grande opposition ont eu de grands rapports. Tous deux ont été des génies du premier ordre ^ nés pour dominer sur les autres esprits j et pour fonder des Empires. Tous deux ) géomètres excellens , ont vu la nécessité de transporter la géométrie dans la physique. Tons deux ont fondé leur physique sur une géométrie qu'ils ne tenaient presque que de leurs propres lumières. Mais Pun, prenant un vol hardi , a voulu se placer à la source de tout , se rend» mattre des premiers principes par qudques idées claires et fondamentales , pour n'avoir plus qu'à descendre aux phénomènes de la nature, comme à des conséquences nécessaires. L'auti^ , plus timide ou plus modeste , a commencé sa marche par s'appuyer sur les phénomènes , ponr remonter aux principes inconnus, résolu de les admettre, quels que les pût donner Tenchatiiement desconséqaenees. L'un part de ce qu'il entend nettement, pour trouver la cause de ce qu'il voit 3 Tautre part de ce qu'il voit , pour en trouver la cause, soit claire , soit obscure. Les principes évidens de l'un ne le conduisent pas toujours aux phénomènes tels qu'ils sont; les phénomènes ne conduisent pas toujours l'autre à des principes assez évidens. Les bornes qui , dans ces deux routes contrairsSy ont pu

arrètier d«at hommes de cette espèce, ne sont pas les bornes de lenr esprit , mais celles de Pesprit humain (i). PoNTBNELLB. Eloge de Newton.

Descartes, Bacon > Leibnitz et Newton.

Si on cherche les grands hommes modernes avec qui on peut comparer Descartes , on en trouvera trois : Bacon , Leibnitz et TSevton. Bacon parcourut toute la surface des connaissances humaines; il jugea les siècles passés, et alla au-devant des siècles à venir : mais il indiqua plt|s de grandes choses qu'il n'en exécuta; il construisit Péchafaud d'un édifice immense , et laissa à d'autres le soin de construire Pédifice.

LeibnilE fut tout ce qu'il voulut être; il porta dans la philosophie une grande hauteur d'intelligence , mais il ne traita la science de la nature que par lambeaux; et ^es systèmes métaphysiques semblent plus faits pour étonner et accabler l'homme que pour Péclairer.

Newton a créé une optique nouvelle , et démontré les rapports de la gravitation dans les cieux. Je ne prétends point ici diminuer la gloire de ce grand homme; mais je remarque seulement tous les secours qu'il a eus pour ces grandes découvertes. Je vois que Galilée lui avait donné la tliéorie de la pesanteur; Kepler, les \à\s des astres dans leurs révolutions ; Huyghens , la combinaison et les rapports des forces centrales et des forces centrifuges; Bacon, le grand principe de remonter des phénomènes vers les causes $ Deseartes, sa méthode pour le raisonnement, son analyse pour la géométrie, une foule lonombrable de connaissances pour la physique , et plus que tout cela peut' Aire, la destruction de tous les préjugés. La gloire de Newton a donc été de profiter de tous ces avanuges , de

(t) Voyex les Leçom LaUnei modernes ftltt IL

69a CARACTÈRES OU PORTRAITS,

rassembler toutes ces forces étrangères, d'y îoindEe les siennes propres qui étaient immenses , et de les enchaîner toutes par les calculs d'une géométrie aussi sublime que profonde.

Si maintenant je rapproche Descartes de ces hommes célèbres, j'oserai dire qu'il avait des vues aussi nouvelles et bien plus étendues que Bacon; qu'il a eu l'éclat et l'immensité du génie de Leibnitz, mais bien plus de consistance et de réalité dans sa grandeur; qu'enfin il a mérité d'être mis à côté de Newton , et qu'il n'a été créé que par lui-même, parce que si l'un a découvert plus de vérités, l'autre a ouvert la route de toutes les vérités ; géomètre aussi sublime, quoiqu'il n'ait point fait un aussi grand usage de la géométrie ; plus original par son génie , quoique ce génie l'ait souvent trompé; plus universel dans ses connaissances , comme dans ses talens , quoique moins sage et moins assuré dans sa marche ; ayant peut-être en étendue ce que Newton avait en profondeur; fait pour concevoir en grand , mais peu fait pour suivre les détails , taudis que Newlon donnait aux plus petits détails l'empreinte du génie ; moins admirable sans doute , pour la connaissance des cieux , mais bien plus utile pour le genre humain , par sa grande influence sur les esprits et sur les siècles (i).

Thomas. Éloge de Descartes.

Ûescartes et Gassendi.

Il est peu de contrastes plus frappans que celui qui se présente en comparant entre eux ces deux illustres rivaux. Il n'y eut pas moins d'opposition entre les caractères de leurs esprits qu*entre les principes de leurs doctrines. Le génie de Descnrtes, plein d'originalité, d*énergîe et

(i) Voyez les Leçons Zau'nes modernes ^ t. 1 et 11.

d'audace, aspirait en tout à être orateur; la raison de Gassendi, resserrée, prudente, calme, investigatrice, s'attachait en tout & juger sainement 5 Descartes, renfermé en lui-même, s'efforçait de reconstruire la science entière avec les seules forces de la méditation ; Gassendi , obser* vant la nature, étudiant les écrits des sages de tous les siècles, s'efforçait d'ordonner les faits et d'obtenir un choix éclairé entre les opinions. Le premier, procédant à la manière des géomètres , demandait à quelques principes simples une longue étendue de corollaires; le second, imitant les naturalistes, rassemblait un grand nombre de données, pour tirer de leur comparaison une solide conséquence. Le premier montrait une habileté admirable .dans l'art de former un système; le second excellait dans la critique des systèmes dWtrui. L'un, dogmatiste absolu, aimait à parler en maître , peut-être parce qu'il éprouvait une conviction profonde , et ne supportait pas la contradiction sans impatience; l'autre, dialecticien exercé, démêlait avec art les objections , se défiait aussi de lui-même , et se rendait facilement aux doutes qui lui étaient pr^ntés. L'un fit de grandes et de véritables découvertes, et s'égara dans de téméraires hypothèses; l'autre rassembla un grand nombre de vérités partielles , et détruisit surtout un grand nombre d^erreurs. L'un, déployant toute la hardiesse de la synthèse , s'éleva plus haut qu'aucun des modernes qui l'avaient précédé dans la région transcendentale des sciences; l'autre, employant toute la sagacité de l'analyse, choisit, assembla les matériaux propres à servir de base à l'édifice, et en examina la solidité. Tous deux avaient jugé en hommes supérieur les vices de la philosophie de leur siècle, avaient senti le besoin de la réforme; mais Descartes, rejetant avec une sorte de dédain les secours que lui offrait la rabon des âges précédens, voulut recommencer à neuf l'édifice tout entier. Gassendi invoqua cette raison des temps anciens , mais en soumettant ses traditions à une révision sévère, et à un éclectisme éclairé. Celui-là se plongea

d'abord dans un vide immense où il put en liberté jetet les théories qu'il conçut, et n'en devint que plus affirm«ti( pour avoir commencé par douter; le second s'attacha d'abord à savoir, à observer, et parut souvent incliner, dans ses conclusions, au scepticisme, parce qu'en résultat il avait détruit des opinions erronées ou des preuves insuffisantes. Descartes étonna et remua son aièole; il eut des enihousiastes passionnés, des adversaires ardens; mus la secte qu'il avait fondée s'est dissipée promptemeat : il apparut Gonune un météore brillunt, dont l'éclat éblouit les regards* Gassendi répandit au loiQ une lumière égale et douce; l'influence qu'il a exeroée a été plus durable peutéittj quoique moins sensible,

Db GiEANPO.

GomeiUe jugé par Racine.

En quel état se trouvait la scène française lorsque Corneille commençai travailler! Quel déeordrel quelle irrégularité I Kul goût, nulle connaissance dea vérilâbks beautés du tbéAtre;les acteurs aussi ignorana que les spectateurs ; la plupart des sujets extravagaiia #t dénaés de vraisemblanoe; point de mosora | point de earaetèrea; la diction encore plus vicieuse que Faction > M dont les poinles et de misérables jeux de mots faisaient le principal ornement; en un mot^ toutea les règles de Fart^ oetles même de Tbonnéteté et de la bienséance partout violées.

Dans cette enfitnee ^ ou , pour mieux dire , dans ee chaos du poème dramatique parmi noos^ CorueiUe^ après avoir quelque temps cherché le bon chemin , et lutté ^ si je rose ainsi dire^ contre le mauvais goût de son siècde, enfin , inspiré d'un génie extraordinaire , et aidé de la lecture des anciens , fit voir sur la scène la raison , mais la raison accompagnée de toute la pompe , de tous les oruemens dont notre langue est capable , accorda heureusement la vraisemblance et le merveitteux; et laissa bim

loin derrière lui tout ce qu^il avait de rivaux , dont la plupart désespérèrent de ratteindre, et, n^osantplus entre» prendre de lui disputer le prix, se bornèrent à combattre la voix publique déclarée pour lui, et essayèrent en vain , par leurs discours et par leurs frivoles critiques y de rabaisser un mérite qu^ils ne pouvaient égaler.

La 4cène retentit encore des acclamations qu'excitèrent à leur naissance le Oid, Mamce, Cinna, Pompée, tous les ohefs - d'œuvre représentés depuis sur tant de théâtre», traduitA en tant de langues , et qui vivront à jamais dans la bouche des homme». Adiré le vrai, où trouvera-t-bn un poète qui eAt poiséàé à la fois tant de grands talens, tant d'excellentes parties, Tart, la force, le }ugement, Tesprit? Quelle noblesse, quelle économie dan» les sujets l Quelle vébémemie dans les passions l quelle gravité dans les sentimenal quelle dignité et en même tempe quelle pro*> digieuse variété dans les caractères I Combien de Rms , de Princee, de Héros de toutes nation», nouaa^tril reprér «entés, UHiîours tels qu'ils doivent Atre, toujours uair foimes avec eux-mêmes, et jamais nesoiessemblant les uns aux autres! Panni tout cdLa, une magnificence d'ex* pression proportionnée aux maîtres du Monde qu'il fait souvent parler , capable néanmoins de s'abaisser quand il veut, et de desoendie jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où il est encore inimitable ; enfin , ce qui lui est surtout particulier , une certaine force, une certaine élévation qui surprend , qui enlève , et qui rend jusqu'à ses défauts , si on lui en peut reprocher quelques uns, plus estimables que les vertus des autres : personnage véritablement né pour la gloire de son pays ; comparable , je ne dis paâ k tout ce que l'ancienne Home a eu d'excellens tragiques, puisqu'elle confesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été fort heureuse^ mats aux Eschyle, aux Sophocle, aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s^honore pas moins que des Thémistode, desPériclès, des Alcibiade f qui vivaient en même temps qu'eux.

6ij6 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Que l'ignorance rabaisse Unt iffiTelle voudra râoqnence. et la poésie . et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les EtaU; nous ne craindrons point de dire^ à Tavantage des lettres^ que du moment que des esprits sublimes 9 passant de bien loin les bornes communes^ se distinguent; s'immortalisent par des chefs-d'œuvre ^ «(uelque étrange inégalité que^ durant leur vie, la fortune mette entre eux et les pljus grands Héros ^ après leur mort cette différence cesse. La postérité, qui se platt; qui s'insiniit dans les ouvrages qu'ils lui ont laissés ^ ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu*îl y a de plus considérable parmi les hommes , fait marcher de pair l'exodlent poëte et le grand capitaine. Le même siède qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste, ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Virgile. Ainsi, lorsque dans les âges suivans on parlera avec étonnement des victoires prodigieuses et de toutes les grandes choies qui rendront notre siède Tadmiratioi» de tous les siècles à venir; Corneille; nVn doutons point; Corneille tiendra sa plaoe parmi toutes ces merveilles. La France se souviendra avec plaisir quC; sous le régne du plus grand de ses Rois, a fleuri le plus grand de ses poëies (i).

Discours à F Académie Française , le Jour de la

réception de Thomas ComeiUe^ choisi pour

remplacer son frère.

Bossuet et Corneille.

L'ÉLivATiON est sans doute le caractère de l'un el de Tautrcj mais l'élévation de Corneille tient à la fierté rq>ablicaine , celle de Bossuet à l'enthousiasme religieux. Corneille brave la grandeur et la puissance; Bossuet la foule aux pieds, pour s'élancer jusqu'à la Divinité même. Le

(i) Voyc^ iet Leçons taiines medemes\ 1. 1 ei IL

premieFt ea nous montrant rhommedana tonte-sa dignité, nous agrandit k nos propres yeux; le second ^ en nous le faisant voir dans tout son nëant, semble planer au-dessus de Pespèce humaine. Le sublime du poëte a plus de profondeur, plus de traiu et dé pensées; celui de l'orateur, plus de majesté , plus de véhémence et plus d'images : les nejt^ences de Corneille viennent de lassitude et d'épuîaemeni; celles de Bossuet, d'un exeès de chaleur et d'abondance : dans Corneille , enfin 9 quand l'expression est iamiliérey.elle est presque toujours sans noblesse; dans Bossuet ) quand l'idée est grande , la familiarité même de l'expression semble l'a^candir encore (i).

D'ALmiBiar. E20gc de Fiechier.

Corneille et Racine.

GoitNBiLLB ne peut être égalé dans les endroits où il exoeUe 5 il a pour lors un caractère original et inimitable; mais il est in^;al. Ses premières comédies sont sèches , languissantes , et ne laissaient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin , comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques unes de ses meilleures pièces , il y a des fautes inexcusables contre les moeurs , un style de dédamateur qui arrête Paction et la (àït languir, des n^igenees dans les vers et dans Texpi^ession , qu^on nt peut cMnprendre dans un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est Tesprit, qu'il avait sublime , auquel il a été redevable de certains vers les plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs , de la oondoite de son théâtre, qu'il a quelquefois hasardée contre les régies des anciens j et enfin de ses dénodmens ; car il ne s'est pas toujours assujetti an goût des Grecs et a leur grande simplicité; il a aimé, au contraire , à chaq^

(1) Voyes las Iê^mu Lmitm motUnm, 1. 1 at IL

la seène cPirAiemens dont il est pTtmfàe toii)oon sorti avec aocoès : admirable surtout par l^tréme variété et le pea de rapport qui se trouve^ pour le dessein, entre un si grand nombre de poèmes qu'il a oomposés.

Il semble quUl y ait plus de ressemblance dans ceux de Haoine , et quHls tendent un peu pins à une m^ne cbose : mais il est égal, soutenu, toujours le mAme partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces , qui sont justes , r^liéres , prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la Tersifieation ^ qui est correcte, ridie daiïs ses rimes, éLégeante, nombreuse, harmonieuse; exact imitateur des anciens , dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de Paction , à qui le grand et le merveilleux nWt pas même manqué, ainsi qu^à Corneille, ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid^ dans Pofyeucte et les Horaces ! Quelle grandeur ne se remarque point en MiAndaie , en P<mis et en Barrhus ! Ces passions encore favorites des anciens , que les tragiques aimaient i exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la ieneur^t la pliiez ont été connues de ces deux poètes : Oreste , dans VABdnhnuique de Raciae, et Phèdre du ss4me auteur, coamie V Œdipe et les Horacee de ComeiUe , en sont la preuve.

Si cependant. i} est permis de faire entre eux quelque comparaison , et de les marquer Voi^ elPaAitie par ce qu'ils on^ de pl|is propre, et pwrce.qui éeUte le plus oi4inairement dans LeuM ouvrages, peut* être qu'on pounuit parler ainsi : GoroeiUe nous aisuiettil à ses caraotèies et à ses idées , Raciiie se conforme mx nôtres. Celui4è peint les hommes tels qu'ils devraient être; odui-»oî les peint tels qu'ils sont. Il y a plus dans le premier de ee fue Ton admire, et de ce que l'on doit nséme imiter; il j a plus dans le second de ce que l'on reoonnatt dans les auues , ou de ce que l'on éprouve dans soi-méune* U«u élève , étonne , maîtrise , instrui t ^ l'autre platt , remue , touche, pénètre t oe qu'il y a de phisbepia; de plus noble

ET PAaALLÈLES. 699

et de plus impérieux dans la raison , est manie par le pre* mier; et par Tautre; ce <{aUI j a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont, dans celui-là, des maximes , des r%les et des préceptes ^ et dans celui-ci « dfi goût et des sentimens. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; l'on est pl&s ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel* Il semble que l'un imite Sophocle^ et que l'autre doit pltts à Euripide (i)«

La BaijYBiai*

Même sujet.

GoDkNsuxB n'a eu devant les yeux ai(cua auteur qui ait pu le guider; &a«ne a eu Corneille*

Goru^ille a trouvé le théjltre K^nÇ^i^ très-grossier, l'a porté à un haut point de perfection ; Racine ne l'a pas soutenu dans la perfection où il l'a trouvé.

Les caractères de Corneille sont vrais , quoiqu'ils ne soient pas communs ; les caractères de Racine ne sont vrais qae.paroe qu'ilasent eommuns,

Qndquefois les caractènsdeGofneille ontquelquechose de faux , à foroe d'âtre noblea et singuliers ; souvent ceux •de Raoîue ont quelque ohoae 4e baa, à force d'être aatureli.

Quand on a le ooeur noble, on voudrait reesembler awx héroe de Corneille | et « quaad on a le «but petit; o» est bien aise que les héros de Racine nous ressenbleoté

On rapporte des piéoee de Pub, le désir d'être vertueux; -et des pièces de l'autre, le i^aisir d'avoir dm attkblables . dans ses fiâblessus.

Le tendre et le gracieux de Racine se trouvent quelquer fois dans GomeiUe ; I0 grand de Corneille ne se trouve jamais dans Racine.

Racine n^a presque jamais peint que des Français , et que le siècle présent, même quand il a voulu peindre un autre siècle et d^autres nations 3 on voit dans Corneille toutes les nations et tous les siècles quHl a voulu peindre. Le nombre des pièces de Corneille est beaucoup plus grand que celui des pièces de Racine, et cependant Corneille sVst beaucoup moins rëpëtë lui-même que Racine n^a fait.

Dans les endroiti où la versification de Corneille est belle; elle est plus hardie, plus noble, plus forte ^ et en même temps aussi nette que celle de Racine } mais elle ne se soutient pas dans ce degré de beauté , et celle de Racine se soutient toujours dans le sien*

Des auteurs inférieurs à Racine ont réussi après lui dans son genre : aucun auteur, même Racine, n^a osé toucher^ après Corneille , au genre qui lui était particulier. FoNTENBLLB , ucvcu de ComeiUé.

Même sujet.

ConNHLLB dut avoir pour lui la voix de son siède dont il était te créateur 5 Racine doit avoir celle de la postérité dont il est à jamais le modâe. Les ouvrages de Pun ont dû perdre beaucoup avec le temps , sans que sa gloire personnelle doive en souffrir^ le mérite des ouvrages du second doit croître et s'agrandir dans les sièelet avec sa renommée et nos lumières.

Peut-être les uns et les autres ne doivent point être mis dans la balance j un mâange de beautés et de dé&uts ne peut entrer en comparaison avec des productions achevées qui réunissent tous les genres de beautés dans le plus ëmînent degré, sans autres dé&uts que ces taches Itères qui avertissent que Pauteur était homme.

Quant au mérite personnel , la différence des époques peut le rapprocher malgré la différence des ouvrages; et

BT PARALLÈLES. 701

ti imagination veut s'amuser à chercher des titres de préférence pour Pun ou pour^^utre, que l'on examine lequel vaut le mieux d'avoir été le premier génie qui ait brillé après la longue nuit des siècles barbares^ ou d'avoir été le plus beau génie du siècle le plus éclairé de tous les siècles.

Le dirai-je? Corneille me parait ressembler à ces Titans audacieux qui tombent sous les montagnes qu'ils ont en* tassées : Racine me parait le véritable Prométhée qui a ravi le feu des cieux (i)«

La Hakpb. Eloge de Racine*

Quinault.

On ne peut trop aimer la douceur, k mollesse ^ la facilité et rharmonie tendre et touchante de la poésie de Quinault. On peut même estimer beaucoup Tart de quelques uns de ses opéras , intéressans par le spectacle dont ils sont remplis, par Tinvention ou la disposition des faits qui les composent, par le merveilleux qui y règne, et enfin parle pathétique des situations, qui donne lieu à celui de la musique , et qui l'augmente nécessairement. Ni la grâce ni la noblesse n*ont manqué à Fauteur de ces poëmes singuliers. Il y a presque toii|ours de la naïveté dans le dialogue, et quelquefois du sentiment. Ses vers sont semés d'images charmantes et de pensées ingénieuses. On admirerait trop les fleura dont il sépare, s*il eût évitéles débutsqui font languir quelquefois ses beaux ouvrages. Je n'dme pas les familiarités qu'il a introduites dans ses tragédies : je suis fâclié qu'on trouve dans beaucoup de scènes , qui sont faites pour inspirer la terreur el la pitié, les personnages qui, par le contraste de leurs discours avec les intérêts des malheureux, rendent ces mêmes scènes ridicules, et en détruisent tout

(t) Voycs les leçons imina mçdemei*

7oa CARACTÈRES 00 POBUXAITS,

lê patMtiqae. Jt ne pub m'empéeher enéore de trouver ses meilleurs opëru trop vides de choses, trop nëgiigéi dans les détails , trop fades même daiis bien des endroits. Enfin je pepse qu'on a dit de lai , avee vëritë, qu'il n'avait fait qu'effleurer d'ordKnaire les passions*. •• Les beauté que Quinault a imaginées demandent grâce pour ses débuts; mais j'avoue que je voudrais bien qu'on se dispensât de copier jusqu'à ses défauts. Je suis fâché qu'on désespère de mettre plus de pasûon , plus de conduite , plus de raison et plus de force dans nos opéras^ que leur inventeur n'y en a mis. J'aimerab qu'on en retranchât le nombre excessif de refrains qui s'y rencontrent, qu'on ne refroidit pas les tragédies par des puérilités, et qu'on ne fît pas des paroles pour le musicien, entièrement vides de sens. Les divers morceaux qu'on admire dans Quinault prouvent qu'il y a peu de beamtés ineompatibles avec U: musique , et que c'est la faiblesse des poëtes , non celle du genre , qui fait languir tant d'opéras faits i la hâte , et aussi mal écrits qu'ib sont firWoleié

VAuviarABaoBs.

La Fontaine.

It est donc aussi des honneurs publies popr I^iemme simple et le talent aimable! Ainsi donc la postérité, plus promptement frappée en tout genre de ce qui se présente à ses yeux avee un édat impiosant^ oeoiipée d'abord de célébrer ceux qui ont produit des rév<ilitthma mémoraUes dans Tesprit humain y ou qui ont r^né sur les peuples par les puissantes illusions <du théâtre ^ la postérité a tourné ses regards sur un homme qui^ sans avoir à lui offirir des titres aussi magnifiques ni d'aussi grands monumens; ne méritait pas moins ses attentiona et ses hommages; sur un écrivain original ek enchanteur^ le premier de tous dans un genre d'ouvrage plus fait pour être goAté avec délices ;

HT PARALI£LBS. 703

que pour Aire admire avec trtMport; k qai not n^are»- •«mbl^ dans le talent de raoonter j que nul n^^ala |amais diUM Tart de donner des grtees à la raison el de lafuetii au l>on sens ; sublime dans sa naïveté ^ et charmant dans sa négligence $ sur un homme modeste qui a v^u sans ëdat en produisant des chefsHl^GSUvro, comme il vivait avec sagesse en se livrant dans ses écrits a toute la liberté de renjonement j qui n'a jamais rien prétendu ^ rien envié, , rien afiCecté; qui devait être plus ralu que céMbrë, et qui obtint plus de renommée quo de réeompoises 5 homme d'une Mmplicitérare, qui aans doute ne pouvait pas igno* rer son génie, nais ne Tappréoiait paa$ et qui même, s'il pouvait être tâaoin des honneurs qu'on lui rend aujourd'hui , serait étonné de sa gloire, et aumii besoin qu'on lui révélât le secret de son mérite (i).

La Hailpb* Bùige de La Foniâimê,

Molière et La Fontaine.

MoLiBAB, dans chacune de ses pièces^ ramenant la peinture des mœurs à un objet philosophique , donne à la comédie la moralité de Papologue. La Fontaine , transportant dans ses fables la peinture des mœurs ^ donne à l'apologue une des grandes beautés de la comédie, les caractères. Doués tous les deux au plus haut degré du fénie d'observation, génie dirigé dans l'un pax* une raison supérieure, guidé dans l'autre par un instinot non moins précieux, ils descendent dans le plus profond de nos travers et de nos faiblesses ^ mais chacun , selon la double différence de son genre et de son caractère, les exprime différemment.

Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus femae, celui de La FonUine plus délicat et plus fin. L'un

(1) Voyez en yen, et les £eçottê £iutne$ modifmeê, 1. 1.

rend les gnmda tnits airec une force qui le monire jçomnie •aptfrieur aux noanoes 5 Pautre saisit les nuances avec ane ugài^té qui suppose la science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attadië aux ridicules^ et a peint qudqnefois les formes passagères de la soci^. Le fisbuliste semble s'adresser davantage aux vices, et a peint nne nature encore plus ginénle. Le premier me fait plus rire de mon voisin ; lesecond me ramène plus à moi-néme. Celui-ci me venge davantage des sottises d'aatrai ) celai4à me fait mieux songer aux miennes* L'un semble avoir vu les ridicules comme un dëfiiut de bieméance dioqaant pour la société; l'autre avoir vu les vices comme un défaut de raison fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture du premier, je crains l'opinion publique; après la lecture du second j )e crains ma conscience.

Enfin, l'homme corrigé par Molière, cessant d*étre ridicule, pourrait devenir vicieux; corrigé par La Fontaine, il ne serait plus ni vicieux ni ridicule : il serait raisonnable et bon , et nous nous trouverions vertueux, comme La Fontaine était philosophe sans s'en douter (i).

GnjjirFeiiT. Eloge ^ La fomtaUu.

L'Auteur du Tâëmaque.

- On croirait que Fénelon a produit le Télémaque d'un seul jet; l'homme de lettres, le plus exercé dans Tart d'écrire , ne pourrait distinguer les momens où Fénelon a quitté et repris la plume, tant ses transiUons sont naturelles, soit qu'il entraîne doucement par la pente de ses idées, soit qu'il fasse franchir avec lui l'espace que Timagination agrandit et resserre à son gré* Jamais on n'aperçoit aucun effort ; maître de sa pensée, il la voit sans nuages,

(i) Voyss t. il, et les lt^n$ Ituin^i modernes, t. ]•

r ' ' / BIP (PARALIiËlJES.: - / " ' / 706

ilMl'éiprimepasyiil iâpeîntriliMht^^^ inôi

*><wict ses gtàerib'i Ik noblèsife et Vàna^^qm lui cbfawmti Toeifoiim^ntilkiit ; touj<>«r9 lie, towfeturs nèikbféulc, ; fonjours* péiiodi(|i]e, ii oenWaît Tiitililé dé ce» llltièbns gràmmfttioàlés , : que nous leissoils perdre ', qaf eÂribbis-' saieDt ri<VoiDe du gieo, et'sàas lesquelles il ti'y aura {amâis de style. Oft ne le wît^paB'raochnaieJbein'â penser de ligne ettli9M^tlktMr péiiMenietttéfs phrases, tant^ précises, 1 ttntôi dîAlses;, où l'esprii iraMison' einbiittas à chaque insliiit , et ne. se .'relève que péar retomber; Son flocutiorf pleine^ bimtonieése, enricAiie'dés m^aphbr^s le» mîeuic sûmes, des» dlëgoriês les plii^ sublimes, des images lék plus "phtoresqaeB^, ne présenté au'teisteur qiie clarté, facilite , élégance et rapidité. Otand , parce qu'il est régulier, il ne se sert de k parole qne p^nr exprimer ses idées, et n'étale jamais ceiui^e Jesfrlt , qiif, dtfnsles Lettres comme dans lesEtaU, n'annonce que Findigetice. Modèle accompli de lu poésie ^dincriptive y il multiplie ces comparaisons vastes qui supposent un génie observateur; et il flatte sans cesse ^oreille par les charmes de l'harmonie imitative. En «n mot , Fénelon donne à la prose la couleur, la mélodie , Taccent , l'âme de la poésie; et son style vrai , enchanteur, ininÉStable , tr^p abondant peut>dtre ^ ressemble à sa -vertu.

Le Cardi^l M^vaT.

Bossuet et Fénelon; .

Ok vit alors entrer en Mce deux adversaires fflnstres, plutôt (^ux que semblables : l'un, consommé depuis long-temps dans la science de PE^ise^ couvert des lauriers qu'il avait remportés tant de fois en dombattant pour elle contre les hérétiques; athlite Infatigable que son âge et Bes victoires auraient pu dispenser de s'engager dans un nouveau combat, mais donlTesprit, encore vigoureux et supérieur au poids deiJ anwées , coosen'ftît dans sa vieille—a8, 45

7o6 CARACTÈBBS OU POR19IAITS,

h$9e une parlie de ce fca qiiHl mwaik eu dbnsM ffunetiet Paatre, pliu jeiiae et daaê la foroe de Tige , laoîne eettua ' par «etteiU^ non moins edlèbre perle r^tetiM de 0011 dloquence , et U hentear de «on gAiie , nouiri et exerad depeif lûng-lempf denê k neti^ qui hiuit le tofel du combet» fonéà^l ptr&iteuieni la langue dea myadquea; capable 4# tontea¥adi»> de tout eispliquer, et^de aendre pUaaiUe tout ee quHl eiplifUMt : tous deuflilong««Qmpe amU, avant que d'être deveuua rivaux s «toueden» ^aloi* ment reoemmandaUes par Vinnooeueè de leun nœuFi, dgalenaant aimablea pas la doueeur do leur eonuneroe, omemena de f Egliae , de U Cour, de l'httnianittf mAne : mais Pun, respecte comme le soleil couchant. dont lea rayons allaient s'ëteindre avec maf est4 ; Pautre, regardé comme un soleil levant qui remplirait un jour U terre de ses lumières , s41 pouvait sortir de l'eapèeo d'deUpse dans laquelle il s'dtait enpigd (1).

lyAuMsauÉff

HAsie sujet.

Bossun» apuès sa victoire , passa pour le plus savons et le plus orthodoxe des Evéques 5 Fënelon , après sa défaite, pour le plus modeste et le plus aimable des hommes. Bossuet continua de se faire admirer à la Cour; Fënelon se fit adorer à Cambrai et dans' l'Europe.

Peut-être serait-ce ici le lieu de comparer les talens et la réputation de c^ deux hommes également câèbres , également immortels. On pourrait dire que tous deux eurent un génie supérieur | mais que Pun avait plus de cette grandeur qui nous élève , de cette force qui nous terrasse j Pautre, plus de cette ^ouceur qui nous pénètre et de oe charme qui nous attache. L'un fut Poracle du

(i) Voyes las ZfçaM JMneémoJ^nm^^' L

dogme I Pautre celui de la morale} mais il parait que fiossuet 9 en faisant des, opoquAte^i .p#ur la Foi, en foudroyant Phëresie^ n^ëtait pas moins occupe de ses propres triomphes que de ceux du Christianisme ; il semble au coiftJniTe qu<f«F^l0ny«r)Ait dd Ja.vevUi o«uuni»ei» patle de ce qu'on a^vfk^y «aa PensMlissani.eunti kl vouloir, et s'i)i44i«otiVQilip«ta9^ latift croire mtete -iaite un saorifiee.

hev^s tratKii^ fyp^n% ausai- 4iffélen^ que leurs eArac^ tères. Bossuet» nëi pour les luttes de l'esprit et les viotoires du raia^Q^eqiieut , §^t^ même daiui Les ^nts étranger» à ce genre c^Ue tournure i»âW et nervatse > celle vigueur de raison 7 cett^, rajiidité d'idées ^ des figures havdiea et près* saqtes qiii sont les «rnie* de la parole. Fénelf a 4 fatt pdur aimer U. paix, et pour Vip^rer, ebnserva eadoftceur^ méine dans U dispute , tait de ronction • juaqueJada la cof^troverAç^fit par^t avoir rasaeiaUé dfntisoa styb tnrnê . les secrets de la persuasion.

Les liues de BoMuet dana.b peatéri^il^ni sniitout sei| OraisQus ftmèins ei so«l Jiiscaum jmt tfiisioirêé Mans Bossu|Bt ^ historien et o^Oeur, peut reaeoritrerde^ vivaiix ^ le TtUéfpqigue est un Quvnige unique > dont nous ne pi»«vpnsrienn^pprpcher. Âuliyredee Variations y max combat» Qantreles))érétiqttes » pnp0|itoppoeeBle.livfe de VSmiMtmeè 40 f¥euj etlescovibata oool^e raïkéfesme / dioctrine fimeste e^ dç^lructive, qui das^h^râme e| TendurdHf ^i .tarili une des SQiuxms de^la a^u^ibilifeéf etbrisele phisigmvd i^pui de la morale, «rradie ad mflhe«r salcoiisolaftiooy ^ Ipi yeiîtu s#n.mniar|dilé.i ^i^ le osaur aha fuaidy :c^' lui ^taAt un ti^moin et.mK 4U»i>.ebne*iend? jvstsce qu'«u méchant quVUe an^lftH (»)«

<r) Voyaa envats /'MM poHMt

7o8 CARACTÉIIES OV POKTEAITS,

Râdné et Vohaire.

Tovs deux ont ^Mèàétc mMie si mtë è&'VAigUiec Gontinae efc de rhurmbnîe, suib leqmA^ dui8 tfne langue formée , il n'y a point d'éertvaiii ;^iraia l'âë^neede Racine est pins égale, celle de Voludre est pltiè MUanie. L'ane plaît davantage au goûl, Tantre à Pimagiflratîolt.

Dans Fun; le travail, sans se fkife sentir, a effacé jas- <|ii'aux iraperfeotions les pins légères 3 dans Tautre . k &cilitése fait apercevoir k la (bis et dans les beautés , et daAs les fautes. Le premier a corrigé son style, sans en refroidir Tintérèi ; Tautre y a laissé des taeheS / sans en obscurcir réelat.Ici, les effsts tiennent plus souvent tt la pimise poélîqtte j là , ils appartiennent plus à un trait isolé; à un vers saillant.

L'art de Aacine consiste plus dans lé rapprochement nouveau des expressions 5 oeluf de Voltaire , dans de nott« veaux rapports d'idées. L'un ne se permet rien de ce qui po«t nuire à la perfection , Taotre' ne se refuse rien de ce qui peut afouter à Pornement. Racine , à Fex^mple de Despréaux y ti étudié tous les trfE(Hs de Phiinnonie , toutes lee forme» du vers, toutee les iiiantèteadele varier. Yol* taire , sensible surtout à cet accord si nécessaire entre le rhythmaet la pensée , semble regarder le reste comme un mérite subordonné, qu'il . renbontae plutôt qu'il ne le cberche.L'uu s'attache plus à ftntr 4e tissu de son style, l'autre à en relever les couleurs. Dani l'un^ le dialogue est plus lié ; dans l'autre , il est plus rapide.

Dans Racine, il y a plus de justesse; dans Voltaire^ plus de mouvement* Le premier l'emporte ponr la profondeur et la vérité | le second , pour la véhétaience et l'énergie. Ici , les beautés sont plus sévères, plus irr^rodiables; là, elles sont plus variées ; plus séduisantes. On admire dans Racine celte perfection toujouie plus clon-

Haute à mefture qu'elle est plus exmaduée ; on adore èans Voltai^e.Mlte oiagiequi donnede l'attrait même à ses de- .iattU. L'un .touBpuiaUtoiiîoimplus grand parkc^exien, Fattlre ne laiele pas. maître de réfléchir. II semble que l'un ait mis son amours-propre k défiker la critique^ et Pamre à la désarmer.

Enfin^ si Pon ose hasarder un résultat sur des ob)els livrés à jamais à la diversité des opinions , Racine^ lu par les oonnaisseiurs, sera regardé eommele poSie le plus parfait qui ait éerit ; Voltaire^ aux yeux des hommes rassemblés au théâtre^ sera le génie le plus tragique qui ait r^é sur la soène (i)*

Le Mias.

Ducis,

AprâS ce que nous avons vu du caractère indépendant de Tauteur à^Ha&del , qui , malgré son peu dé fortune , refuse de Napoléon le riche manteau de Sénateur , et s'enveloppe dans sa précieuse médiocrité , ne nous étonnons pas que la solitude féconde où s'étendait son âme , que son profond dédain du monde , quoique tempéré par ses sentimens religieux , donnât k ses dehors , naturellement imposans , k ses écrits surtout, quelque aspérité : un espxit si plein de sève et dé vigueur devai^t avoir Pécorce dn chêne. Si la qualification de peHê de la naiure, et de Bridaine de la tragédie qu^il reçut de Thomas , est méritée (a), j'ai dû, préoccupé des grandes pensées , des figures énergiques et de l'onction persuasive du poêlemissionnaire j &ire moins d'attention k sa parure quelque

(i) Voyez ci-dejsu8 , ComeitU et Racine, et les Leçons Latine* modernes»

(2) On peut voir jfréoédemueiyl. Discours et Moiveaux ora^ toàvsy qncl élntk canittérsidb f#loqu«i|ce du Père Bridaine.

^lo CARACTERES OU PORTRAITS ,

p«tt négligée, je vcax dire fu style qui, obes loi, n'est gaère que l'kabît et qiie l'omettent i)e U pensée. Gemme ce style , d'aîHenm , a du moine l'jli«tttage àt la gravité, de la force, n'en estimons pas moins Phomme, pour quelques faut^ d'élégance en de go^t. il liait ^lus que tout la recherche et la gêne ; et quand il ' Wrvit notoe admiration pav Téelnt de ses traits, par ses beautés sévères ou. lerrthles , ce p'est point 4 l'art quHI k doit. H avoue quelque part qu'ai >e6a«Mlls«i^MM^r disposition d'esprit qui no le jeta que dans des éaittsi poétiques , grâoe 4 sea principf s et je la réctitaide dé* itén jugement. Renfermé dans les règles étroites de notre «cène t il y ^st par «nomtns contraint et froid : mais qu'une situation ex« traordinaire , que des sentimens sublimes ou touchans viennent échauffer sa verve ; qu^à l'aspect du vice ou des crimes , le volcan qu'il porte dans son âme et s'allume et bouillonne, alors une chaleur pénétrante , un pathétique immense et 4ésoçdoDnéinent profqpd sç. T^p^nd dana ses vers et le place au j^ai^ ies modèl^^oar. il en est ^n alors j non seulement d'çlpquençe et d^ frxVCt. maîseu' core d'e'légance et de goOt, On a dit que Duc^ ét^it de l'école de Crébillofl et de VoUair^ : PQp , 4aaasç$ inspirations et quand il s'abaudonne ^ sçin génÂefil ^e ressemble à aucun de ses dev^pciers^ pa3 pl^s à Shaike$peare qu'à "Voltaire ouàCçébillon^ il consiei^Q 3Qn cachet propre, même quand il iinite ; et «.'il ^(!\|i^r^e|i^ alpcs à une école ^ on peut 4irç <j^'il en a s^oy^ ^ poussière, ft Une émoiion puissa/ite , éçrit-il. dans ime 4^ ^es lettres, me transporte sur les hauteurs de roQn s^ijet | )'aime à traverser des abîmes, à francl^ir des précipices i, à découvrir des lieux où le pied de l'homme n ^itpaint iinprimé sa trace. » On sent qu'en examinant les ouvrages d'un semblable écrivain, vouloir s'arrêter à des vétilles tandis qu'il s'élance à traoers lesabhnes^ c'eût été s'exposer à le perdre entièrement de vao.

Onoaint hxmn^ EtmiimmurBHds.

Digitiz-ed

Dulresny et Destoaches.

T<His deux brittereiu à peu près danà le mime temps sttr U scèDe, et s^y disUnguèreat p«r deâ quaHtrfs àitUraites et presse oppoêim : ficstottohes^ Batarel et imi, •M9 )Miiaiè itre igndbk 6u oigMg^s Bufireioy, ariginri et newf ^ 8«iu eeàser dtèue vraî et natui^t Tun , s^tuoheatà dés ridicules plus âpporens^ Taulrey saisissant desridU eules plus ddlouniés ; le pinceau de Destéuches plus égdL et plus $<Tèffe j la teuche de Dufresny plus spiritudle^èt plu* iihtfe ; le preAûer , dessiuant avec plue* de négularitë la figure entière; le second^ dounant plus de trait et die iei» 4 la physiouoime : DesUHtches, plus* réflédû dans ses plans , plus iuteUigeut daas Pensemble ) Bufresny^ animant par des scènes piquantes sa marche ifn^uliére itt iUcoiisue* L'atteur du Gimetuoy saohaat plaire à la muU tit«deetauxooniiaâsseurs^ seo rival , ne faisant rire la mal« titude qu^après que les coonaisseurs Tont avertie 3 tous deux enfin OQCUj^t au théâtre une place qui leur est propre et petsonneUe ^ Bufresny , par usi mâange heureux de verve et de finesse , par un genre de gaietë qui n'est qu'à .lui i et qu41 trouve néanmoins sans la chercher^ par un style qui réveille toujours sass qu'on ose le prendre pour Kiedèle^ et qu'on ne doit ni hl&mer ni imiter ^ Destouohes , par«i|ne sagesse de composition et de pinceau qui n'Ate rien à faction et à la vie de ses personnages ^ par u» sentiment d'honnêteté et de Vertu ^ qu'il sait t^pandre au mi« lien du emi|ique méme^ pur le talent de Vust et dVqppeser les seèneà entve etteii ; enfin j par l'art plus grand enoore d'exoitef è la fois le rire et les larmes, sans qu'on se repente d^avoir ri, ni qu'on s^dtonne d'aivoir pleuré. B'AtmMBxr. Bhgé dé I^etiouchtè.

Fonleueilc.

On Sait que FoiàteneUe est le premier qui ait onié les scienoes des grâoee de llnKigf nation 5 mais y oomme il le dît lui-même, tle«ttrès^dî4fieîle d'^nbettirce tpn ne doit Vètre t^ )ii«qu^ un certain degrë. Un taet tréi-fin , et po«r lequel Tesprilne suffit pas, a pu seul lui indiquer cette mesure. Fontenelle a surtout celte clarté qui, dans les sujets philosophiques , est la pi^emière des grâces. Son art de présenter les objets est pour Tesprit œ que le télesoi^ est pour Pœtl de l'observateur : il abrège les distances. L'homme peu instruit voit une surface dMdëes qui Tintéresse^ Pbomme savant découvre la profondeur cachée sous cette surface. Ainsi il donne des idées à Pnn j et réveille les idées de l'autre.

Pour la partie morale, Fontendle a l'air d'an philosophe qui connaît les hommes ^ qui les observe, qui les craint, qui quelquefois les méprise, mais qui ne trahit son sacret qu'à demi. Presque toujours il glisse à côté des préjugés, se tenant à la distance qu'il faut pour que les uns lui rendent justice , et que les autres ne lui en fassent pas un crime. Il ne compromet point la raison , ne la montre que de loin , mais la montre toujours.

A l'égard de sa manière (car il en a une), la finesse et la grâce y dominent, comme on sait, bien plus que la force 5 il n'est point âoqoent, ne doit et ne veut point l'être, mais il attache et il platt .* D'autres relèvent les dioses communes par des expressions noUes 5 lui , presque toujours, peint les grandes choses sous des images fiimilières. Cette manière peut être critiquéci mais die est piquante. D'abord f elle donne le plaisir de la surprise par le contraste et par les nouveaux rapporu qu'elle découvre; ensuite , on aime à voir un homme qui n'est pas étonné des grandes choses : ce point de vue semble nous agrandir.

ET PABAU^ÈLES. 713

Peiit-éti;e même luitiivon»-aou$ grë de ne pa$ vou^dir nou» forcer à Fadmiration, sentiment qui nous accuse loujours UP peu ou d'i^pftQrqtiCe 9 ou de faiblesse (i).

THOMAS. Essai SMr les ElQfts,

Buffim.

L'HitfORWH de ht nature elt grand » fécond, varié, mafeameaK tomme elle ^ eommeelle, il s'élève sana effiart et sàttt teoonaè» } oomme elle, il descend dans les plus patîta détail* , tant être moins attachant ni moins beau* Son ètyle te plie à tout let objett, et en prend la couleur: sdbliroe, quand il déploie à nos regarda Fimmentité det êtres et Ift riehettet de la création,, quand il peint les révolutions dn globe, les bien&its on let rigueurs de la nature : orné quand il décrit, profond quand il analyse^ intérestant lortqu'il nout raconte FhitUiiré de. ces animaux devenus nos amis et nos bienfaiteurs. Juste envers ceux qui Font, précédé dans le même genre d'écrire, il loue PUne le naturaliste et Aristote, et il est plus éloquent que ees deux giunda liommes. En un mot , son ouvrage est U|i des beaux monument de ce siéde , élevé pour les âges .sMVans , et auquel Fantiquité n'a rien k opposer. .

La Harpb.

Buffon et Linnœus.

L^msTOiRE naturelle ne serait peut-étie pat arrivée sitôt à la brillante destinée que ces sagos .préceptes lui préparaient, si deux df» pjlua^andt hommes qui ai^nt iUutt^é ^e. dernier dècle. n'avaient oonooi^u, maïf^ Foppotition de leurs vuet.etde leur car^Qtère, ou plutôt. i omise de

(f> Voyez an jma^ même tiiict%

7i4 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

cette Opposition m^e, â lui donner des accroissemens aussi subits qû'ëtendus.

Linnœus et BufTon semblent en effet avoir foêaidéy chacun dans son genre , des qualité telles qu'il ëtait impossible que le même homme les rëuntt, et dont l'ensemble était cependant nécessaire pour donner à l'ëtude de la nature une impulsion aussi rapide.

Tous deux passionnés pour leur science et pour la gloire, tous deux infatigables danf le travail , loua dniK d'vne ienaiUUté vive^ d'une imagmation forte, d'un eapiitinuMOMi «biQty ib arrivwwQt tods deûL dma fat earrÎMe ^nmiè iles Mtaouroea d'uneémâition profonde^ naia chaouBs'y traça une roate diMrante, suivant la diraction partietiliére ée eoB giéoiei Linna^ua sakinait av«o finesse lea traita 4istiii»tifs des êtrea; Buflbn tm embranait-d'ulL conp d'caîl les rapporta lea plus éteignes- linnaeus, «uial et précia, ae créait une langue à part pour trandré aea sdaea dana Unie ielir vigueur ) BaffMi, abeodani et feâcnd» usait de toutes lea reasoureea da la sienoe pour développer l'éteudoe de aea conceptions^ Peraonne aueux que Linnafina ne fit jamuis aentir lea beautés de deuil dont Je Créateur enrichit avec profttsiup tout oe qu'il a fait nattna^ ptraenne mieux que Buflbn ne peignit jamais la inafealéda la création, et k grandeur imposante des lois auxqueUei cl)a est asuifeltie. Le pmftier, efTrayé du chaos où l'incurie de ses prédécesseurs avait laissé l'histoire de la nature , sut, par des méthodes simples et par des définitions courtes et claires , mettre de Tordre dans cet immense labyrinthe, et rendre facile la connaissance des êtres particuliers; le second, rébuté de la sécheresse d'éerii^aifis qui , pour la plupart , a'étâieilt contentés d'éite exacts, sut nous intéresser â ces êtres particuliers par leë p^estfgles de son langa^ hannenfeux et poédqae. Quelquefois, fktigué de TAude i^ibk de' linnifcuii, on vient se reposer avec Buffbn) nais toujours, lorsqu'on a été délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs I on veut revenir i lAmasnapuur cUmer afeç

' Et l^ARALLELES. ' 715

D^drc'ôeé charmantes images dont on craint de ne conserver ■<^u'un souvenir conftis; et ce n'est pas sans doute len)oin<lre •rtfrfrite de ces deux écrivains que d'inspirer c.ontinuèIIement !e désir dé revenir de l'un à l'autre, quoique cette alternative semble prouver et prouve en effet qu'il leur inànqu|e quelque chose à chacun.

Cdvier. Prospectus du Dîct. des Sciences JlfaivreUcs.

DeF<iiitanes.

ITomus \éB opitilons politiques de M. de Pontanes, ainsi que son tàlerit, étaient empreintes de ta douce influënoe Aes lettres, et se liaient aux souvenirs de leur pliis itlusire époque. Il alhiàît la Royauté comme l'an tîqde protectrice, conline la nol)le amie dès arts et du gétiie frabçaîs. Il ilîmatt; ^ûti pays comme une terre dé gloire, patrie natùfe1!è 'lie tous les talens, fertile en guerriers , en gi^ânds hommes j[ donnant à llfTurope sa langue, he& leis et ses mœurs 5 quelquefois heureuse avec imprudence, malheureuse avec dignité ) et , dans toutes Xeê fortunes, puissante par rntustration de tant de souvenirs , parmi lesquels il retrouvait cette splendeur des lettres qui lui était si chère.

Nb) talent h^eut un caractère & la fois plus classique et plus personnel 8 l'auteur. M. de Pbntanes avait pôç-té Télégànce {usqu'aù point où elle devient une création littéraire. Un petit norâhfe fécHti marqués de cette empreinte heureuse et rare suffisaient & sa renommée, tl intéressait par son style, par cette poésie liaiurelle avec art, correcte avec nouveauté, qui reproduisait la ressemblance , et non pas l'îinttâptloil' des modèles. Dans son éloquence, dont les \ formes faciles et pures annonçaient une langue si polie, il fcivaît mêlé quelque chose de poétique et d'élevé qui rappelait les grands orateurs sacrés du dix - septième siècU. Ses vers d'un tour noWe \ harniohiéux, concis , se pôrtaietit naturellemeot sur les pensées religieuses; Us en recelaient

7i6 CARACT|;)l£S OV PORTRAITS,

l'inspiration. Majestueuse ot rapide daas l'^pltre oi U a célébré Téloquenee des liixres saints ,- «ette inspiration ett attendrissante et naïve dans le poëme de la Chûiinuse ; une tristesse pleine de douoeur et ^ poésie anime eetle espèce d'élégie : la mélodie des paroles s'y confond avec l'émotion de l'âme ^ et l'on croit entendre au loin (juelques 8ons à pe^ie affaiblis de la lyre de Racine.

M. de Fontanes travaillait avec soin ses beaux vers 5 un goût difficile l'a ramené sur plusieurs ouvrages de sa |eu» nesse , qu'il a refaits et embellis: Souvent il se platsait à lutter contre les poètes de l'antiquité , et ses fragmens de traduction sont des chefs-d'œuvre , dont il n'a pas ionjours réclamé la gloire. Combien ne devait-on pas espérer que ses loisirs produiraient encore d'heureux fruits pour les lettres ! il avait lu , i l'Académie française , des odes dont l'élévation et l'harmonie rappellent l'écQle de Rousseau. On savait qu'il avait souvent repris avec ardeur l'entreprise d'un poëme sur la Grèce déliçrée , sujet d'un favorable augure pour les amis de la gloire et des arts. Plusieun chants étaient achevés avec cette perfection de détails, qu'il ne séparait pas de l'imagination poétique.

Il était plus que jamais occupé par la passion de l'étude , et par la verve du talent. Cette impression répandait sur ses entre;tiens et dans tous les traits de son caractère un charme d'enthousiasme , de naturel et de bonté qui lui était particulier.On voyait de toutes parts en lui l'homme supérieur et l'excellent homme; on voyait une âme dont tous les sentimens étaient généreux et rapides comme les instincts mêmes du talent. Jamais on ne réunit à plus de vivacité une tolérance plus aimable. Personne ne couchait mieux tontes les opinions désintéressées et sûicéres. Personne n'appréciait davantage la fidélité à d'autres amitiés que la sienne. Mais surtout quelle grâce et quel feu dans ses discours , lorsqu'il parlait des grands modèles de notre admirable littérature I Quel sentiment délicat ! quelles ingénieuses applications de leurs beautjçs ! quelle mémoire éloque^^t^; !

' 'Et ^AàAttÈLÉS/ " 717

Même aprèa h première 4tj^iiiie à'vpk nfX fi^este , ses amis Tont vu*^ libre d'inquiétudes , rendu tout entier à la vie , revenant à ses souvenirs de littérature et d^éloquenee , et, Tâme ardente, attentivi^, Récitant quelques vers de nos grands poètes, dont son imagination ët^ît sans oesse entretenneill 'allait publier un de ses premiers ouvrages , qu'il avait revu avee toutPétfort et toute Texpérience du talent, et qiû devait soutenir une honorable rivalité ; son imagi^ nation était tout occupée de ces heureuses et paisibles idées qu'înspirràt les lettres : bêlas ! l'ouvrage qu'il venait d'achever devait paraître trop tard pour lui-même j et cet heu« reux retour vers les poétiques inspirations de sa jeunesse avait été son dernier adieu à la vie. Une entière sécurité de quelques heures fut suivie d'un .danger sans espérance; et , au milieu des promesses divineis de la religion , ses dernières pensées , obscurcies des ombres de là mort , i^'eu* rent que peu de temps pour s'arrêter sur 1^ douleur de sa respectable épouse et de sa fille qu'il léguait en mourant à l'auguste intérêt dû Koi.

Puissent lès regrets du public s'attacher long-temps à une si honorable mémoire , et récompenser ainsi ce beau caractère , dont toutes les vertus étaient des mouvemens du cœur i et ce beau talent que Ton doit admirer comme un modèle de godt et d'élévation , ou plutôt qu'il faut pleurer maintenant, puisqu'il était ^expression et la vive ima^e de celui que nous avons pecdu, de cette ime si bienveillante, si généreuse ^ si supérieure à l'envie, et si naturellement pas* aionnée pour tout ce qu'il j a de grand et de bon sur la terre I 'VsxsiuiN. Discours de réception à P Académie Française,

7i8 CARACT^^d pU POfl'fi|AITS,

carac;ter?:s MùftAtix.

L^ Fat

C£8T un homme dont la vuiité seule iorme le cametére^ qui ne fait rien par goût, qui n'agit que par o«ient«ti<Mi » et qui y voulant s'élever au-desaus des.ai^tres » e«t descendu au-dessous de lui-même. Familier avec ses syyérieurs, important avec aes égaux, impertinent aveo sea inférieius , il tutoie , il protège , il méprise. Vous le saluez , il ne vous ▼oit pas.^ vous lui parlez y il ne vous écoute pas^ vous parlez à un autre , il vous interrompt, tl lorgna , il persifle , au milieu de la société la plus respectable et 4^ U conversation la ^lus sérieuse. Il dit à Thomme vertueui. de venir le voir, et lui indique Theure du brodeur et du bi|piitier4 n n'a aucune connaissance , et il donne des avis aux savans et aux artistes. H en eût donné à Vauban sur les fcfftîfications , i Le Brun sur la peinture , à B^qinje sur la poésie.

U fait un long calcul de ses revenus ; il n'a que soixante mille livres de rente, il ne peut vivre. Il consulte la mode pour ses travers comme pour ses habits , pour t^on niédecin comme pour son tailleur. Vrai personnage de théâtre , à le voir, vous croiriez qu'il a un masque; à Tentândr^, vou9 diriez iju'il joue un Volé: ses paroles soqt vajineS| ses actions sont des mensongear, , son, silence même est mentedr. Il manque aux engagemeas qu'il a; il en feint quand il n'en a pas. Il ne va pas où on l'^iUend ; U arriye tafd Qv il n'est point attendu. Q n'ose avouer un p^nt pauvre, ou peu connu. 11 se gloriâe de Tamitié d'un Grand à qui il n'a jamais parlé, ou qui ne lui a jamais répondu. U a du bel-esprit la suffisance et les mots satiriques; de l'homme de qualité , les talons routes , le coureur et les créanciers.

Pour peu qu'il fût fripon , il serait en tout le contraste de l'honnête homme : en un mot, c'est un homme d'esprit pour les sou qui l'admirent; c'est un M>tpottrle»genssen-

sis ^tti Févitent. Mais si vous connaissiexbien cet homme, ce D^est ni un homme d^esprit ni un sot; cVst un fai^ c^esk le modèle d^une infinité de jeunes sots mal élevas (î). ^

Dbshahis,

fiymesiqet. • <>

< rumwnw^ ThA^daeta de runtiabambre; U gmwt ;h vnU à mtfstvn q»'il a'Approehe, Le voiià enXfi iilxi%i U «niey i) Mata| on boucbo «es omillesi c'est un tonperre ; il n^ëst pM moins redoutable par las ^ses qu'il àitqvm par le ton doal U ptrle | il ne sf apaise , il ne reyicM de^ oe grand. fracas que pour bredouiller des vanités 0% des sottises. U a si peu d'%srd au temps , aux personnel , aux bîenaéanoea^ que chacun a son fait sans qu'il ait en inr tenlioA de le lui donner; il n'est pas encore assis qu'il ^p i «on înau, désoblige toute rassemblée, A^t^on s^rvi, il s^ met le premier à table , et dana la première place ^ IfS limimea sont à sa droite et isa ganche : il mangoi il b<Ét» il oonici il plalsnnle, il interrompt, tout 4 la fois ; il j^i'a oui diiiniemewt des perMmneai ni du maître, ni des çQ9viés| il wkiue do la. folle défiéreooe qu'on a pcjur Ui, £strO^ lui, est enBothydèmy qui donne le repas ? il rappelle àlui toute Faut^pritédela t«Ue| et il y nun moindre ineonvénient a la lui ktsser eatièae qu'à klui disputer : le vin etles viandbst n^ovtent riebà son oavaf tère ; si l'on jolie, Ugagneaiir )eu^ il reut liailler eeiili qui perdi et il l'offense* Lea rieuc^f oot pMr.lf i s iln!y *<eorte.de fiitMitéa qu'on ne Wi paase^^ Im oddè CB^Q^ et je diapamia|,inea{»able de souffrir plua iongn ( ThéodbeteretcoMqui le spu&wi* hk SitVYMin*

< VÈrtOit.

inesaitpasq«ieatBoideHon|;rie, ils'étonne de n'entnidrefaii«i attCune nwoàon du &oî de Sohdme :

(i) Vcyaa en Ten, mévie portrait.

jéo CARACTÈRES dU MXRlfiaAlTS,

ne lui parlez pat des guerres de Flandre et de Hollande, dispensez-le du moins de vous répondre; il confond les temps , il i^ore quand elles ont commencé j quand elles ont fini : combats, sièges , tout lui est nouveau. Mais il est instruit de la guerre «des géans , il en raconte Ie9 progrès et les moindres détails j rien ne lui est échappé. Il MbrMillé de même l^horrible ebaos des itux «mpireai le Babylonien et TAssyrien ; il oonnatt à fond ka Bgyp* tiens et leurs dynasties. Il n^a^famaia vu Yersaillea 5 il ne le verra point; il a presque vu la tour daBaM: il en compte les degrés, il sait combien d'arebheeles okt présidé à oet ouvrage , il sait le nom des arcbiteetes. Bîni-j* qu'H croit Henri IV fils de Henri III T II néglige du moins de rien connaître aux maisons de France , d'An* triche , de Bavière : « quelles minuties! » ^-îl , pendant qu'il récite de mémoire toute nne liste des Rais dea Mèdes , on de Babylone , et que ks noitê d^Aprtnal , d'Hérigébal, de Noesneniordache ; de Mardôkempad , hn' sont anssi familiers qu'à nous ceux de YaMs et de Bour-^ bon. Il demande si Tempeivur a janatis étii tnané : mA' personne ne lui apprendra que Ninus a en deux femnes. On lui dit que le Roi fouit d'une aanié parlMte^ et ii Bê souvient que Thetmosis , oh Roi d^Egypte , était ntétn^ dinaire, et qu'il tenait cette eomple^iott de son aïeul Alipharrautosis. 1}ne ne sMt^il point? Quelle ehoae loi eat cachée de la vénérable antiquité^ Il voua dira que Sémiramis, ou selon quelques uns, Sénrimaria , parlait comme son fils Ninjas, qu'on ne l«i distinguait pas à la parole; si c'était parce que la nàre avait une ¥èix mÊk comme son fils , ou le fils une voix efttmiaée oomme sa mère j qu'il n'oaa pas le déi^ar. Il vous révélera que Nembrot était gaucher, et Sésostris ambidextre; fue c'est une erreur de s'imaginer qu'un ArteaDeroa. ait été appelé Longue-Main ^ paroe que les bras'lni tafthaicni jusqu'aux genoux , et non à cause qu'il avait une main plus longue que l'autre; et il ajoute qu'il y a des auteurs

ET PARALLÈLES. j±t

graves ; qui affirment que c'ëlait la droite, qu'il croit néanmoins être bien fondtf à soutenir que e'est la gauche.

Le même.

Mënippe> ou les Humes du Paon.

Mbnifpb est Toiseau ptrë de divers phmeges qui ne font pas à lui ^ il ne parie pas , il répète des sentâmen^ et des discours , se sert même si naturellenaent de Feaprir des autres, quHl y est le premier trompé , et qu'il eroiV souvent dire son goût, ou expliquer sa pensée , lorsqu'il n'est que Técho de quelqu'un qu'il vient de quitter. C'est un homme qui est démise un quartd'heure de suite, qui le moment d'après baisse , d^énère, perd le peu de lustre qu'un peu de mémoire lai donnait , et montre la eorde : lui seul ignore combien il est au««dessous du sublime et de l'héroïque; et, incapable de savoir jusqu'où l'on peut avoir de l'esprit, il croit naïvement que ce qu'il en a, est tout ce que les hommes en sauraient avoir : aussi a-t-il 1 air et' le maintien de celui qui n'a rien à désirer sur ce chapitre^' et qui ne porte envier à personne. Il se parle souvent à soi-même , et il ne s'en cache pas : ceux qui passent le voient , et il semble prendre un parti , ou décider qu'une telle chose est sans réplique. Si vous le saluez qudquefois, c'est le jeter dans l'embarras desavoir s'il doit rendre le salut ou non; et, pendant qu'il délibère, vous êtes déjà hors de piMrtée. Sa vanité l'a fait honnête homme, l'a mis au-dessus de lui-même, l'a feit devenir ce qu'il n'était pas. L'on juge , en le voyant ^ qu'il n'est occupé que de sa personne , qu'il sait que tout lui sied bien , et que sa parure est assortie, qu'il croit que tous les yeux sont ouverts sur lui, et que les hommes se relayent pour le contempler.

Lu miuM.

I — a«. 4ti

jM CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Gittdioii, oa fEgoiit».

Ghathon ne vit qae pour toi y et tous les hoaunei en* semble sont à son ^rd comme s'ils n'ëtaient point. Non content de remplir à une table la première place , il occupe lui seul celle de deux autres : il oublie que le repas est pour lui et pour tonta la compagnie ^ il se rend maître du plat y et fait son propre de ofaaqae aervioe : il ne s'attache à aucun des meu qu'il n'ait adievë d'essayer de tous : il TOttidraît pouvoir les savourer tous , tout à la fois : il ne se sert à îMhle que de ses mains, il manie les viandes^ les remanie, démembre, déchire, et en use de manière qu'il faut que les conviés, s'ils veulent manger, mangent ses restes ; il ne leur épargne aucune de ces malpropretés dégoûtantes , capables d'ôter Tappétit aux plus afiamés : le jus et les èsuces lui dégouttent du menton et de la barbe : s'il enlève un ragoût de dessus un plat , il le répand en chemin dans un autre pkt et sur la nappe ; on le suit à k trace : il mange haut et avec grand bruit ^ il roule les yeux en mangeant ; la table est pour lui un râtelier : il écure êes dents, et il continue à manger. Il se &it, quelque part où il se trouve , une manière d'établissement, et ne souffre pas d'être plus pressé au sermon ou au thÀtre que dans sa chambre. Il n'y a dans un carrosse que les places du fond qui lui conviennent^ dans toute autre, si on veut l'en croire, il pâlit et tombe en faiblesse. S'il fait un voyage avec plusieurs, il les prévient dans les hôtelleries, et il sait toujours se conserver, dans la meilleure chambre, le meilleur lit. D tourne tout à son usage : ses valets, ceux d'auuui courent dans le même temps pour son service : tout ce qu'il trouve sous sa main lui est propre, bardes, équipages : il embarrasse tout le monde, ne se contraint pour personne , ne plaint personne, ne connaît de maux que les siens, que sa réplétion et sa bile^ ne pleure point la mort des autres, n'appréhende que h

sienne 9 qu'il rachél^umit volontiers de l'extinetion du genre humain. /

Lb iiiiiB.

Cliton, ou rHomme ne pour k digestion.

Gliton n^a jamais eu en toute sa vie que deux affaires , qui sont de dîner le matin et de souper le soir^ il ne semble né que pour la digestion j il n^a de même qu^un entretien ; il dit les entrées qui ont été servies au dernier repas où il s^est trouve; il dit combien il y a eu de potages, et quels potages; il place ensuite le rôt et les entremets, il se souvient exactement de quels plats on a relevé le premier service 5 il n'oublie pas les hors-d'œuvre , le fruit et les assiettes : il nomme tous les vins et toutes les liqueurs dont il a bu; il possède le langage des cuisines autant quMI peut s^ëtendre , et il me fait envie de manger à une bonne table où il ne soit point : il a surtout un palais sur , qui ne prend point le change , et il ne sVst jamais vu expose à l'horrible inconvénient de manger un mauvais ragodt , ou de boire d'un vin médiocre. C'est un personnage illustre dans son genre , et qui a porté le talent de se bien nourrir jusques où il pouvait aller : on ne reverra plus un homme qui mange tant, et qui mange si bien ; aussi est-il l'arbitre des bons morceaux , et il n'est f;uère permis d^avoir du goût pour ce qu^il désapprouve. Mais il n'est plus; il s'est fait du moins porter à table jusqu'au dernier soupir : il donnait à manger le jour qtt*il est mort. Quelque part où il soit, il mange , et, s'il revient au monde , c'est pour manger.

Le uimE.

Giton et Phédon , ou le Riche et le Pauvre.

GiTON a le teini frais , le vis«ge plein , et les joues pen* dantea , l'œil fixe et assuré, les épaules laig^ , feslomae hm% , la dânaicbe ferme e\ délibérée : il pasie avec «en.

fiance , il fait r^p^r celai qni Pentretienl , et il ne goAte que mëdiocrement tout ce quHl lut dit : il dëploie un ample mouchoir, et se mouche avec grand bruit) ilcradie fort loin , et il éternue fort haut 5 il dort le jour, il dort lanuit, et profondément; il ronfle encompagnie; il occupe à table et à la promenade plus de place qu'un autre ; il tient le milieu en ae promenant avec ses ëgaux; il s'arrête , et Ton s'arrête ; il continue de marcher, et Ton marche; tous se règlent sur lui ; il interrompt , il redresse ceux qui ont la parole; on ne Tinterrompt pas , on Técoute aussi long-temps qu'il veut parler , on est de son avis; on croit les nouvelles qu'il débite. S'il s'assied , vous le voyei s'enfoncer dans un fauteuil , croiser les jambes l'une sur l'autre, froncer le sourcil , abaisser son chapeau sur ses yeux pour ne voir personne , ou le relever ensuite , et découvrir son front par fierté, ou par audace. U est enjoué, grand rieur, impatient, présomptueux, colère, libertin , politique , mystérieux sur les affaires du temps : il se croit des talens et de l'esprit; il est riche.

Phédon a les yeux creux , le teint échauffé , le corps sec et le visage maigre : il dort peu , et d'un sdmmeii fort léger : il est abstrait, rêveur, et il a, avec de l'esprit, l'air d'un stupide : il oublie de dire ce qu'il sait ou de parler d'événemens qui lui sont connus; et, s'il le fiiit quelquefois, il s'en tire mal; il croit peser à ceux à qui il parle : il conte brièvement , mais froidement; il ne se fait pas écouter, il ne fait point rire; il applaudit, il sourit à ce que les autres lui disent, il est de leur avis , il court, il vole pour leur rendre de petits services : il est complai* sant, flatteur; empressé; il est mystérieux sur ses afihireS; quelquefois menteur; il est superstitieux, scrupuleux, timide; il marche doucement et légèrement, il semble craindre de fouler la terre; il marche les yeux baissés, et il n'ose les lever sur ceux qni passent. Il n'est jamais du nombre de ceux qui forment un cercle pour discourir; il se met derrière celui qui parle, recueille furtivement ce

qui se dit^ et se retire si on le regarde. Il n'occupe point de lieu^ il ne tient point de place ; il va les épaules serrées, le chameau abaissé sur ses yeux pour n^étre point vu ^ il se replie ; et se renferme dans son manteau^ il n'y a point de galeries si embarrassées et si remplies de monde ^ où il ne trouve moyen de passer sans eflPort , et de se couler sans être aperçu. Si on le prie de s'asseoir^ il se met à peine sur le bord d'un siège $ il parle bas dans la conversation , et il articule mal : libre néanmoins sur les affaires publiques ^ chagrin contre le siècle^ médiocrement prévenu des ministres et du ministère; il n'ouvre la bouche que pour répondre : il tousse , il se mouche sous son chapeau^ il crache presque sur soi ^ et il attend qu'il soit seul pour éternuer^ ou ; si cela lui arrive ^ c'est à l'insu de la compagnie 5 il n'en coûte à personne ni salut ni compliment; il est pauvre (1).

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