LA VIEILLESSE
Sirhomme, parveuttàl'dge viril, jouitde toutson être, s'il esters arrivé au plus haut degré de puissance, il va bientôt en déclinant ; chaque jour ses facultés s'affaiblissent, les foroes de son corps diminuent, il passe à la vieillesse. Que cet état , digne de tous kios hommages, ne soit introduit sur la scène tragique que pour intéresr ser, que pour y faire verser des larmes !
ib6 tableaux.
Que Pon conserve k la vieitteaie que l'on prodvira sur lascène, toute la raison et toute U Imniire de Pexpérience; qu'elle présente mâme encore quelquefois ua corps vigoureux , et que sous s^ cheveux blancs elle offre toujours un front auguste i que le vieillard soit représeolé comme un chêne antique qui soutient encore avec force ses rameaux puissans ; quUl soit plein de douceur et d'um tendre compassion; que les maux qu'il a éprouvés, que l'expérience qu'il a de la faiblesse humaine , et des dangers de toute espèce qui entourent ses semblables , rem-* plissent son cœur d'une charité douce ; qu'il plaigne et quMl pardonne j que la pâture ne cesse de se faire entendre à son cœur.
Comme on doit voir avec intérêt cette imagp de la faiblesse de la tendre enfance réunie avec toute la majeaté, toute la vénusté de l'âge viril , et avec un caractère plus touchant, plus attendrissant, plus sacré encore t. Comme tout ce que dira le vieillard sera intéressant , lorsque des paroles de douceur ne cesseront de sortir de sa bouche uniquement ouverte par une tendre pitié I C'est un Dieu consolateur laissé au milieu de ses enfans ppur y être une image vivante du Dieu qu'ils adorent, ppur leur transmettre ses bénédictions , pour les aider par ses conseils , pour les soutenir par le secours de ses encourage** mens et de sa tendresse touchante, lorsqu'il regoit de leur amour et de leur reconnaissance tous les secours que ses maux peuvent réclamer. Et quel est le cœur qui ne sera pas déchiré, si le vieillard auguste et respectable est obligé de courber sa tète défaillante sous le poids de la mi^re ou sous celui de rinfiartane (i)?
LACÉPiDS. Po0ç$$eéeJa Mmifm^ UMbl. L
(i) Voyea Défimùomê en ver», iu âigërtM JâgÊif et les Jbteam LaUMt anciennes et modemeê^ 1. 1 et 11» atee s«iet«
byGoogk
Bous**, Aitpêéi,^ •h.Mk
Description oratoira et hlMriiite.
PlÉCCrrEt DU OKfl«£«
£ii poésie et en éloquence la description ne se borne pas à caractériser son objet, elle en présente le tableau dans ses détails les plus intéressans et avec les couleurs les plus vives. Si la descrifition ne met pas son objet coimne sons les yeux , elle n'est ni oratoire ni poétique : les bons historiens eux-mêmes, comme Tite-Live et Tacite, en ont fait des tableaux vivans; et, soit qu*on parle du conkbat des Horaces , ou du convoi de Germanicus , on dira qu'il est peint, comme on dira qu'il est décrit.
Autant le poëte est prodigue de descriptions^ autant!' l'orateur doit en étne sobre. Sa règle k lui est que non seulement la description soit un moyen de sa cause, maisque chaque trait qu'il emploie serve à fortifier ce moyen. Tout ce qui, dans la description oratoire, n'intéressé que l'imagination, est superflu et vicieux. Un modèle de ce genre est la description du supplice de Gavius dans la cinquième des Verrines (i).
MÀrmontel. Elément de Littérature^ U II.
(i) y<^ezy t« II, Description poàique»
128 DËSCKIPTIOMS.
Théorie de l'Aurore.
Les rayons qui se pKent pour s^approcher Je nous passent au-dessus de nos têtes avant de nous atteindre; ils se réfléchissent sur les particules grossières de l'air pour former d'abord une faible lueur, incessamment augmentée, qui annonce et devient bientôt le jour. Cette lueur est l'aurore. La lumière décomposée peint les nuages f et forme ces couleurs brillantes qui précèdent le lever du soleil : c'est dans ce phénomène coloré de la réfraction que les poëtes ont vu la déesse du matin; elle ouvre les portes du jour avec ses doigts de rose, et la fille de l'air et du soleil a son trône dans l'atmosphère. Si cette atmosphère n'existait pas, si les rayons nous parvenaient en ligne droite^ l'apparition et la disparition du soleil seraient instantanées ; le grand éclat du. jour succéderait i la profonde nuit , et des ténèbres épaisses prendraient tout à coup la place du plus beau jour. La réfraction est donc utile à la terre, non seulement parce qu'elle nous fait jouir quelques momens de plus de la présence du soleil, mais parce qu'en nous donnant les crépuscules elle prolonge la durée de la lumière ; et la nature a établi des gradations pour préparer nos plaisirs, pour diminuer nos regrets. Nous voyons poindre le jour comme une faible espérance ; il si'échappe sans qu'on y songe, et la lumière se perd comme nos forces, comme la santé, les plaisirs, U vie même, sans que nous nou^ en apercevions (i}«
Bauxt» Astronomie moderne^
( i) Voyez Dtseriptiotiê en vers.
Lever du Soleil.
On le voit s'annoncer de loin par les traits de feu <|uUl lance au-devant de lui. L^incendie augmente, l^orient paraît tout en flammes : i leur édat, on attend l'astre long-temps ayant quHl se montre ; à chaque instant on croit le voir paraître : on le voit enfin. Un point brillant part comme un éclair , et remplit aussitôt tout l'espace ; le voile des ténèbres s'elBEKe et tombe ; l'fcM>mime reconnaît son séjour et le trouve embelli* La verdure a pris, durant la nuit, une vigueur nouvelle; le jour naissant qui Véclaire, les premiers rayons qui la dorent, lamontreat couverte d'un brillant réieau de rosée, qui réfléchit à l'oefl la lumière et les couleurs. Les oiseaux en choeur se réunissent et saluent de concert le père de la vie : en ce moment pas un seul ne se tait. Leur gazouillement, faible encore, est plus lent et plus doux que dans le reste de la journée: il se sent de la: langueur d'un paisible réveil. Le concours de tous ces objets porte aux sens une impression de fraîcheur qui semble pénétrer jusqu'i Pâme. Il y a là une demi-heure d'enchantement auquel nul homme ne résiste : un spectacle si grande si beau, si délicieux, n'en laisse aucun de sang-froid.
J. J. Rousseau. Emile, liv. III.
L'Aurore et le Lever du Soleil.
Quel spectacle pour un amant de la simple nature ! Assis sur la pointe des rochers, je vois sous mes pieds une infinité de petites îles qui se forment au gré du caprice des ruisseaux; je vois tomber avec bruit leurs ondes du haut de la montagne; et, se brisant dans leur chute, ils vont promener sur la plaine leurs erreurs et
Digiteed
i3o DESCRIPTIONS.
leur inconstance. Je croîs être le Dîeu de la source qui bouillonne à mes côtés : ce sîége, revêtu de mousse, semble être le trône où la nature m'arpermîs de monter : elle veut sans doute que je règne sur ces lîeux où elle Irtomphe elle-*niiBfe. Q«elk fratehent datti l'a*f ! -quelle eAewr ehârmante dkn^ les herbes ^i s^'élèvem Autour ée BMÎ^ etiqui fekiblttit ^ftmt le sein «tride d^ Pdeliers, paar ks couronner ensuite 4è%è«iT« Attittett Le j^^r ^cnwwnfltateeA m mêler av«c les dfiibires de la utrif, mais •Pombnt s^lèrve invensiblemeut i on d«*ftit que \t voile ^ ooki^ait hiiature «onmeiice à se replier. Béji ^eute fine f«rtie^u ctcAv'édaire t les astres «foi f aoiÉt «tffiicbés ipifisdent ût oemblent te reculer & Tapp^éche du )our, tandb .que ^ dm oAfé du eomhaut , là nnt étenè eucene f$ou$ les ¥oÂtes des eieux un voile semé de saphirs; ks ^totkft briHantes qui réclairent sembleM ranimer tout kur £eu pour s'opposer am kver ée Paufore; moâs kurs ^fibres iout vains : tout ^orient se pare de^ plus riches oouleurs : la nature annonce son réve^il à la terre par ta reik de tons les animaux % un vent paisible frémît douceiuent «Htre ks feoiHes des arbres t et déjà, des cabanes voisines, je vois sortir des torrens de fcmée , qui anuoncent la fuite du repos et le règne du travail. L^ëtoile de Yém» dispute seule encore àPaiirore reiupite du tnatin; mais , conteste d'avoir combattu un mément, elle prérient sa défaite parune fuite lente, qui laisse la victoire indécise. Le triomphe de Taurore est rapide. Image naturelle du plaisir, rien n'est si brillant que sop approche, rien n'est si court que sa durée ! t7n feu plus vif efface les couleurs tendres dont elle s'était parée : le Roi des astres •semble s'élever en ligne droite du sein de la «erre^ ^t ses premiers rayons knonlent en coionAnes versle ciel : la tdte des montagnes les «plus reculées laisse déjù voir da moitié de son globe, qui ipavatt être composé d'une lumiire tremblante lOt iileuâtre dans aa circonférence, aoais d'un xouge pAle daris son centre. L'a9ti*e monte et c^mmance
DESCRIOTIGM. aZi
à fonner dans se macche une iigm comité : son globe se rélnécit, sa lumière Vëpure , et ses rayons , plus prompts et plus ardens) vont bientôt sécher , par une chaleur œodéfée , l'humidité de la terre et les présens de Tau- ^orc : les vapeurs douces qu'ils enlè^yent forment ea l'air les nuages légers qui, portés sur l'aile de l'inconstance et des zéphyrs, ne laissent pas de former des contrastes réguliers dans le vaste tableau des cieuz. Quels objets ! Ëst-il possible .que je sois peut-être le seul en cemomcnt qui s'en occupe ! Quefaut-il donc pour piquer la curiosité de$ hommes (i)?
Bamiis.
Le Printemps du climat de la Grèce.
Dans rheureux climat que j'habite , le printemps est comme l'aurore d'un beau jour : on y jouit des biens qu'il amène, et de ceux qu'il promet. Les feux du soieil ne sont plus obscurcis par des vapeurs grossières : ils ne sont pas encore irrités par l'aspect ardent de la canicule : c'est une lumière pure, inaltérable, qui se repose doucement sur tous les objets, c'est la lumière dont les Dieux sont couronnés dans l'Olympe.
Quand elle se montre à l'horizon , les arbres agitent leurs feuilles naissantes : les bords de Tllyssus retentissent (lu chant des oiseaux , et les échos du mont Hymette , du son des chalumeaux rustiques. Quand elle est près de s'éteindre , le ciel se couvre de voiles étincelans , et les nymphes de l'Attique vont d'4in pas timide essayer sur le gazon des danaes légères : mais bientôt elle se hâte J'édore, et alors qn ne regrette ni la •ft'aîohettr de la nuit qu'on vient de perdre , ni la splendeur du jour qui l'avait
(O'^oyes 'TMeaux ett *vers> et les ZeçoM Latine» anciennes et ■•«Ame», 1. 1 et IL
i3a descriptions.
prëcëdée ; il semble qu'un nouyeau soleil se lère sur un nouvel univers, et qu'il apporte de l'orient des couleurs inconnues aux mortels. Chaque instant ajoute un nouveau trait aux beautés de la nature; à chaque instant, le grand ouvrage du développement des êtres avance vers sa perfection.
O jours brlHans! ô' nuits délicieuses ! quelle émotion excitait dans mon âme cette suite de tableaux que vous offriez à tous mes sens ! O Dieu des plaisirs ! 6 printemps ! je vous ai vu cette année dans toute votre gloire ; vous parcouriez en vainqueur les campagnes de la Grèce, et vous détachiez de votre tête les fleurs qui devaient les embellir : vous paraissiez dans les vallées , elles se changeaient en prairies riantes ; vous paraissiez sur les montagnes j le serpolet et le thym exhalaient mille parfums; vous vous éleviez dans les airs , et vous y répandiez la sérénité de vos regards. Les Amours empressés accouraient à votre voix, ils lançaient de toutes parts des traits enflammés , la terre en était embrasée. Tout renaissait pour s'embellir : tout s^embellissait pour plaire. Tel parut le monde au sortir du chaos , dans ces momëns fortunés où l'homme, ébloui du séjour qu'il habitait, surpris et satisfait de son existence, semblait n'avoir un esprit que pour connaître le bonheur, un cœur que pour le désirer, une âme que pour le sentir (i).
Barthéleht. Voyage d*^Anacharsls.
L'Orage.
L'horizon se chargeait au loin de vapeurs ardentes et sombres : le soleil conmiençait à pâlir : la surface des eaux, unie et sans mouvement, te couvrait de couleurs
(i) Voyei TaàUaux an yers j et l«s Lcfom laiùm anciMiUê et modernes*
DESCRIPTIONS. iS3
lugubres, dont les teintes variaient sans cesse. Béji le ciel, tendu et fermé de toutes parts, n'offrait & nos yeux qu'une voûte ténébreuse que ia flamme pénétrait, et qui s'appesantissait sur la terre. Toute la nature était dans le silence, dans l'attente, dans un état d'inquiétude qui se communiquait jusqu'au fond de nos âmes. Nous cherchâmes un asile dans le vestibule du temple , et bientôt nous vîmes ' la foudre briser à coups redoublés cette barrière de ténèbres et de feu suspendue sur nos têtes ; des nuages épais rouler par masses dans les airs, et tomber en torrens sur la terre ; les vents déchaînés fondre sur la mer, et la bouleverser dans ses abîmes. Tout grondait, le tonnerre, les vents, les flots, les antres, les montagnes ; et, de tous ces bruits réunis , il se formait un bruit épouvantable qui semblait annoncer la dissolution de l'univers. L'aquilon ayant redoublé ses efforts , l'orage aUa porter ses fureurs dans les climats brûlans de l'Afrique. Nous le .suivîmes des yeux , nous Pentendîmes mugir dans le lointain; le soleil brilla d'une clarté plus pure; et cette mer, dont les vagues écumantes s'étaient élevées jusqu'aux cieux, trônait à peine ses flols jusque sur le rivage (i).
Lk MÈMB. Ibidem.
La Mer.
La première chose qui se présente , c'est l'immense quantité d'eau qui coi^vre la plus grande partie du globe ^ ces eaux occupent toujours les parties les plus basses , elles sont aussi toujours de niveau, et elles tendent perpétuellement à l'équilibre et au repos 5 cependant nous les voyons agitées par une forte puissance , qui , s'op-
(i) Toyez Nan-aiiom et DeacripUonê en yers, même sujet; et les Leçoru Latùu9 andennM «t mod«mê$, 1. 1 et II.
134 DESCRIFflONS.
posant à la tranqurllité de cet élément, lu» tviprime x»n mouvement périodique et réglée soulève et IrbaiMc aller- Bativemeiit les flots^ et fait un balancement de la masse totale .des mers 4en les remuant jusqu'à lai pltis grande |>rofondeur. Nous savons ^pe ce mooTemeiii est de tous les temps, et qoMl durera anrtaift que la Ittne et le soleil qui en sont les causes.
Gonsidératit enauîte le fond de la mer , tious y remarquons autant dHnégalitës qu«r snr lai surface de la terre) noua y trouvons des hauteurs, des vallées, des plaines , de» profondeurs , des rochers , des terrains de toute espèce ; nous voyons que toutes les 1\ts ne sont que les soibmets de vastes montagnes, dont lef pied et les racines sont couverts de l'élément liquide 5 nous y trouvotis d'autres aonunets de montagnes qui sont presqu'i Beur d'eav, nous y remarquons des coarans rapides qui semblent se soustraire au mouvement général ; on les ' voit se porler quelquefois constamtnent dans la tntme direction, quelquefois rétrograder, et ne }anu ta excéder leurs limites, qui paraissent aussi invariables cpe celles qui bornent lés efforts des fleuves de la terre. Là sont ces contrées orageuses où les vents 6n foreur précipitent la teilipête, où la m^r et le ciel également agités se choquent et se confondent j ici sont des mouvemens intestins, des bouillonnemcns , des trombes et des agitations extraordinaires causées par des volcans dont la bouche submergée vomit le feu du sein des ondes, et pousse jusqu'aux nues une épaisse vapeur mêlée d'eau ^ de soufre et de bitume. Plus loin je vois ces gouffres dont on n'ose approcher ^ qui semblent attirer les vaisseaux pour les engloutir : au-delà j'aperçois ces vastes plaines toujours calmes et tranquilles, mais tout aussi dangereuses, où les vents n'ont jamais exercé leur empire , où Tart dli nautonnîer devient inutile, où il faut rester et périr; enfin, portant les yeux jusqu'aux extrémités du globe, je vois ces glaces énormes c|ui se détacbeot des con-
UESCRlPilUI^S. i35
tioeAS de» p&W» «i Yicqneol comme de& monlagnea flottante» voyager et se fondre joaque dans les régions tem* pérées.
Voili les principaux objets que nous otire-Ie vaste empire de la mer« Dea milliers d'habkanade.ditférenles espèces en peuplent toute Tëtendue ; les uns couverts d*écaiUes légères en traversent avec rapidité les diffiérehs paya, d^autres chargés d'une épaisse coquille se traînent peaammeat et marquent avec lenteur leur route sur le sable ; d'autres à qui la nature m donné des nageoires en forme d'aîles , s'en servent pour s'élever et se soutenir dana leaairs; d'autres enfin ii qui tout mouvement a été refiiaé 9 croissent et vivept attachés aux rochers : tous trouvent dans cet élément leur pâture. Le fond de la mer produit abondamment des plantea, des mousses et des végétations encore plus singulières ; le terrain de la mer est de sable, de gravier, souvent de vase, quelquefois de terre ferme , de coquillages , de rochers 1 et partout il resseaible à la terre que nous habitons.
BufiPOH.
Une Tempétç dans les mers de l'Inde.
QttAH D n9\A» eûmes doublé le cap de BoQiie-*£spéranoe9 et que noua vîmes l'entrée dv «anal de Mi^aambique^ le z'6 d^. )i>in, vers le solstice .d'éjtéf'«ous<f Ames assailUa par un vent épouvantable du sud* Le ciel était serein, on n'y voyait que quelques petits nuages euiv^és, semblai|^Le0 à de» vapaiira ffoussesf qui le trave^sai^al'«yec<plvs de vitesfie que celle .dcs' oiseat^w Mais, lai wçir était silt^wnée par pin^iMAiy Yb^nesiongiiea elélevéee^embliMeM des chaîottïd^ caUite^ dflpacf ^ ««tri^eUet pa* 4elargea eipro^ fondai valléMi ChaoUn^i^ices (loUines«aquf tiques^ auitiâ demt oiaiU-<na étogesk. lie vent détac)iakde leèrs som^sets a«|uleBx Une espècede crinière d'écume^ où sépeigMb^t
i36 DESCRIPTIONS.
çà et là les couleurs de Parc*en-cieL II en emportait aussi des tourbillons d^une poussière blanche qui se répandait au loin dans leurs vallons, comme celle qu'il élève sur les grands chemins en été. Ce qu^il y avait de plus redoutable, c'est que quelques sommets de ces collines , poussés en avant de leurs bases par la poussière du vent, se déferlaient en énormes voûtes, qui se roulaient sur elles-mêmes en mugissant et en écumant, et eussent englouti le plus grand vaisseau s'il se fût trouvé sous leurs ruines. L'état de notre vaisseau concourait avec celui de la mer à rendre notre situation affreuse. Notre grand mit avait été brisé la nuit par la foudre, et le mât de misaine , notre unique voile, avait été emporté le matin par le vent. Le vaisseau , incapable de gouverner, voguait en travers, jouet du vent et des lames. J'étais sur le gaillard d'ai^ rière, me tenant accroché aux haubans du mit d'artimon, tâchant de me familisiriser avec ce terrible spectacle. Quand une de ces montagnes approchait de nous 9 fen voyais le sommet à la hauteur de nos huniers , c'est-à-dire à plus de cinquante pieds au-dessus de ma tête. Mais la base de cette effi-oyable digue venant à passer sous notre , vaisseau , elle le faisait tellement pencher que ses grandes vergues trempaient à moitié dans la mer qui mouillait le pied de ces mâts, de sorte qu'il était au moment de chavirer. Quand il se trouvait sur sa crête, il se redressait et se renversait tout à coup en sens contraire sur sa pente opposée avec non moins de danger, tandis qu'elle s'écoulait de dessous lui avec la rapidité d'une écluse^ en large nappe dVcume.
Il était alors impossible de recevoir quelque consolation d'un ami, ou de lui en donner. Le vent était ri violent qu'on ne pouvait entendre les paroles même qu'on se disait en criant à l'oreille à tue-tête. L'air emportait la voix, et ne permettait d'ouïnque le sifflement aigu des vergues et des cordages, et les bruits rauques des flots, semblables aux hurlemens des bêtes féroces. Nous
iàmts ainsi entre la rie et la mort, depuis le lever du soleit jusqu'à trois heures après midi.
Berhabdiv de Saikt-Pieere. Harmonies de la Nature^ tom. F.
L'Ouragan des Antilles.
L*ouBAGAH est un vent furieux, le plus souvent accompagné de pluie, d'éclairs, de tonnerre, quelquefois de tremblemens de terre , et toujours des circonstances les plus terribles, les plus destructives que le^ vents paissent rassembler. Tout à coup, au jour vif et brillant de la zone torride , succède une nuit universelle et profonde; à la parure d'un printemps étemel, la nudité des plus tristes hivers. Des arbres aussi anciens que le monde sont déracinés, ou leurs débris dispersés; les plus solides édifices n'oflBrent en un moment que des décombres. Où Pœil se plaisait i regarder des coteaux riches et verdoyans, on ne voit plus que des plantations bouleversées et des cavernes hideuses. Des malheureux, dépouillés de tout, pleureht sur des cadavres, ou cherchent leurs parens sous des ruines* Le bruit des eaux , des bois, de la foudre et des vents, qui tombent et se brisent contre les rochers ébranlés et fracassés ; les cris et les hurlemens des hommes et des animaux, pêle-méle emportés dans un tourbillon de sable, de pierres et de débris, tout semble annoncer les dernières convulsions et l'agonie de U nature,
RativAi.. Liv. IL
Les Alluvions.
Lbs eaux qui tombent sur les crêtes et les sommets des montagnes y ou les vapeurs qui s'y condensent, ou
i3a D£SCBlPTIO]^S«
ka neiges qui l'y liquéfient, descendent par une infinité de filets le long de leurs pcntesj elles en enLèvcntquelqMes parcelles, et y marquent leur passage par des sillons légers. Bientôt ces filets se réunissent dans les creux plus marqués , dont la surface des montagnes est labourée; ils s^écoulent par les vallées profondes qui en entament le pied , et vont former afînsî les rivières et les fleuves , qui reportent â la mer les eaux que la mer avait données à Tatmosphère. A la fonte des neiges, ou lorsqu'il survîont un orage , le volume de ces eaux des caonlagnes ^ subitement augmenté , se précipite avec une vitesse proportionnée aux pentes^ elles vont heurter avec yiorence le pied de ces croupes de débris qui couvrent les flancs de toutes les hautes vallées ; elles entraînent avec elles les fragmens déjà arrondis qui les composent ; elles les émoussent, les polissent encore par le frottement ; mais à mesure qu'elles arrivent à des vallées plus unies, où leur chute diminue, ou dans des bassins plus larges, où il leur est permis de s'épandre , elles jettent sur la plage les plus grosses de ces pierres , qu'eues fpulaient; les débris plus petit:: sont déposée plus ba^t et il n'arrive guère au grand ca^al de la rivière qu^les parcelles les plus menues , ou lelimpn Je plus impeuceptiMe, Souvent même le cours de ces eaux, avant de former. le grand fleuve inférieur, est obligé de traverser un lac vaste et profond , où leujrli^on se xjliépose , et d'où elles ressortcnt limpides, ]VXaisles^eiives inférieurs , et tQus Lesruisseaux qui naissent des montagnes plus basses ç^u des collines, produisent aussi , dans les terrains qu'ils parcourent, des effets pli^ ou moins, ar^^ogi^os à c^eux des torrens des hautes montagnes. Lorsqu'ils sont gonllés par de grandes pluies, ils attaquent le pied des cdllines terreuses ou sableuses qu'ils rencontrent dans leur cours, et en portent les débris sur les terrains bas qu'ils inondent, et que chaque in<>i}datioa élève d'une .quantité quelconque i€ntfin,.Ur8que Ws, ikVfVas arrivent aux grands lacs ou à la ïoatf M
DESCRIPTIONS, iZq
que cette rapidité, qai entraîne les parcelles de limon , vient à cesser tont-à~fait, ces parcelles se déposent aux côtés de Pemboucbure f elles finissent par y former des terrains qui prolongent la côte j et, si cette côte est telle que la mer y jette de son côté du sable , et contribue à cet accroissement j il se crée ainsi des provinces , des royaumes entiers, ordinairement les plus fertiles, et bientôt les plus riches du monde^ si les goiurernemens laissent l'industrie s^y exercer en paix.
Cuyi£B.
Le Fraisier j ou le monde dlnsecies sur une plante.
Un )our d'été ^ pendant que je travaillais k mettre en ordre quelques observations sur les harmonies de ce globe, l'aperçus sur un fraisier, qui était venu par basa/rd sur ma fenêtre, de petites mouches si jolies 9 que Tenvie me prit de les décrire. Le lendemain j'y en vis d'unç autre sorte^ que je décrivis encore. J'en observai, pendant trois semaines ^ trente-sept espèces toutes différentes ; mais il y. en viiU à là fin un si grand nombre , et d'une si grancb variété y que je laissai* là cette étude, quoique Irèf-amitsante^ parce que jemanqijuiis de loisir^ ou y pour dire la vérilé , d'cuptession.
LeB mouchas que j'avais observées étaient toutes 4U* tinguées les unes des autres par leurs couleurs, levrs formes et leu^s allures» U y en avait de dorées, d'argei^ tées, de bronzées, de tigrées, ^e rayées, de bleues, de veries, de rembrunies, de chatoyantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban; d'autres, allongée en pointe de clou. A quelques unes, elle paraissait obscure commeun point de velours noir ; elle étincelait à d'ammis comme un rubis» U n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes ; quelques unes en avaient de longues et de brillastea, conuiif des lames de Haore^ A'4tuUpes« de
i4o DESCRIPTIONS.
courtes et de larges, qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Gbacune avait sa manière de les porter et de s*en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant à la manière des papillons ; celles-là s^élevaient en l'air, en ie dirigeant contre le vent, par un mécanisme à peu près semblable à celui des cerfs-volans de papier qui s'élèvent en formant avec Taxe du vent, un angle , je crois^ de vingt-deux degrés et demi. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs œu6, d'autres sim-plement pour s'y mettre à Tabri du soleil ; mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout-à-fait inconnues; car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel, tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leurs corps. Il y en avait beaucoup qui étaient immobiles , et qui étaient peut-être occupées» comme moi, à observer. Je dédaignai, comme suffisamment connues, toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier, telles que les limiaçons qui se nichaient sur ses feuilles , les papillons qui voltigeaient autour, les scarabées qui en labouraient les racines, les petits vers qui trouvaient les moyens de vivre dans le parenchyme, c'est-à-dire, dans la seule épaisseur d'une feuille ^ les guêpes et les mouches à miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs, les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons; enfin, les araignées qui, pour attraper ces différentes proies, tendaient leurs filets dans le voisinage.
Quelque petits que fussent ces objets, ils étaient dignes de mon attention, puisqu'ils avaient mérité celle de la nature. Je n'eusse pu leur refuser une place dans son histoire générale, lorsqu'elle leur en avait donné une dans l'univers. A plus forte raison, si j'eusse écrit This^ toire de mon fraisier, il eût fallu en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes , et on ne fait
DESCRIPTIONS. i4t
point Fhistoire d'une ville sans parler de ses hal;»itans. D'ailleurs mon fbdsieirn^^it point dans son lieu ni^urel, en pleine campagne, sur la lisi^e d'un bois, ou sur le bord d'un ruisseau, où il eût été fréquenté par bien d'autres espèces d'animaux. Il était dans un pot de terre, au milieu des fumées de Paris. Je ne l'observais qu'à des momens perdus ; je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée, encore moins ceux qui n'y venaient que la nuit, attirés par de simples émanations, ou peut-être par des lumières phospboriques qui nous échappent. J'ignorais quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant les autres sabons de l'année , et le reste de ses relations avec les reptiles, les amphibies, les poissons, les oiseaux, les quadrupèdes, et les hommes surtout, qui comptent pour rien tout ce qui n'est pas à leur usage.
Mais il ne suffisait pas de l'observer, pour ainsi dire, du haut de ma grandeur 5 car, dans ce cas, ma scien<:e n'eût pas égalé celle d'une des mouches qui Thabitaient. Il n'y en avait pas une seule qui, le considérant avec ses petits yeux sphériques, n'y dût distinguer une infinité d'objets que je ne pouvais apercevoir qu'au microscope avec des recherches infinies. Leurs yeux même sont trèssupérieurs â cet instrument qui ne nous montre que les objets qui sont k son foyer, c'est-à-dire à quelques lignes de distance, tandis qu'ils aperçoivent, par un mécanisme qui est tout-à-fait inconnu, ceux qui sont auprès d'eux et au loin. Ce sont à la fois des microscopes et des télescopes. De plus, par leur disposition circulaire autour de la tête , ils voient en même temps toute la voûte du ciel, dont ceux dun astronome n'embrassent tout au plus que la moitié. Ainsi mes mouches devaient voir d'un coup d'œil, dans mon fraisier, une distribution et un easemble de parties que je ne pouvais observer au microscope que séparées les unes des autres , et succès* livement.
i4a DESCRIPTIONS*
En examinant les feutU^s de ce végétal ^ au moyen d*tine lentille de verre qui grossissait médiocrement, je les ai trouvées divisées par eompar^mens hérissés de poAs, séparés par des canaux et parsemés de glandes. Ces compartimens m*ont paru semblables à de grands tapis <le verdure , lewss poils à des végétaux d'un ordre particuKer , parmi lesquels il y en avait de droits , d'indînes y de' fourchus, de creusés en tuyaux, de l'extrémité desquels sortaient des gouttes de liqueur 5 et4euFs canaux, ainsi que leurs glandes, me paraissaient remplis d'un fluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes , ces poils et ces canaux se présentent avec des formes, des couleurs et des fluides diffiérens. 11 y a même des glandes qui ressemblent à des bassins ronds , carrés ou rayonnans. Or, la nature n'a rien fait en vain. Qu«nd elle dispose un lieu propre à être habité, elle y met des animaux. Elle n'est pas bornée par la petitesse de Tespace. Elle en a mis avec des nageoires dans de sinq>les gouttes d'eau, et en st grand nombre, que le physicien Leuwenhoeky en a compté des milliers. On peut donc croire , par ana-' iogtë , qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles ties plantes comme les bestiaux dans nos prairies ; qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles , et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleils, des licfueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons point d'idées. Les anthères jaunes des fleurs, suspendues sur des filets blancs , leur présentent de dorubles soKves d'or en équilibre sur des colonnes plus beHe^ que l'ivoire ; les corolles , des voûtes de rubis et de topaze , d'nne grandeur incommensurable ; les nectaires, des fleuves de sucre ; les autres parties de la floraison , des coupes, des urnes, des pavtHons\ des dAmes que l'architecture et l'orfèvrerie des hommes n'ont pas encore imités.
Je ne dis point ceci par conjecture ; car un jour, ayant examiné au microscope des fleurs de thym» j'y distin-
DESCRIMIONS. 143
gfiai, ave€ la plus grande surprise, de superbes amplttores k long col, d'une. autière semblable ^ Vamé^ ihyste , du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur; que. je ne Taw vue composée tîHme manièi^ admirable, demi-transparente, parsemée de 1>rtllatis, et teinte des plus vives cmileurs. Les ê^rw qui vivent *ous leurs riches reflets, iJt>tv^nt aretr d'autres idées que nous de la lumière et des autr«| phënomèHes de la nature. Une goutte de rosée qui filtre tians les tuyaux capillaires et diaphane^ d'une plante leur pré^ sente des milliers de jets d'eau ; 'fixée en boule à f evtrémité d'tin de ses poils, un océan sani rivage; évaporée dans l'snr, une mer aérienne. Ils doivent donc v(^les fluides tnonter, au !îeu de descendre; se mettre eti ronil, au Ilea de se mettre it ni veau 5 s'élever^n Tair, n lieu de tomJber. Leur ignorance doit être aussi merveiitense que leur 'science. Comme ils ne connaissent A fond que Pharmonie des plus petit's objets^ ^le des grands <ioit leur échapper. Us ignorent, sans doute, qu^l y a des hommes , et parmi les liommes des savans qui coti'» naissent tout, qui expliquent tout, qui, passagers comme eui, s'élanceM dans un infini en grand où ils ne peuvent atteindre, tandis qu'eux, àla laveur de leur petitesse, en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temp^ Parmi ces êtres éphémères, se doivent Voir des jeunesses d'un -mafMiP.^t dtes décrépitudes ffuft four. S^ils ont des histoiretf , Ils ont des mois, des annéeî», dés irîèdes, des époques f^roportionnées \ ta durée d'une flefnr. ïb ont une auire chronologie qiïé la nfttre , commue ils ont une autfe hydraulique et mie autre optique. Aihsi, h mesure 'quel^homme s^approche des élément de 4a nature, les principes de aa science s'évanouissent.
BEEKJllttWl» »fe Satoi^-Pierw. ^iuéki . de 7a Nature.
i44 DESCRIPTIONS.
Merveilles de la Nature , mâme dans les plus petits objets.
PfiKHEZ une loupe, et voyez la nature redoubler, pour ainsi dire, de soins à mesure que ses ouvrages diminuent de voluine* Voyez l'or, la pourpre, l'azur ^ la nacre et tous les émaux dont elle embellit quelquefois la cuirasse du plus vil insecte. Voyez le réseau chatoyant dont elle tapisse Taile du ciron. Voyez cette multitude d'yeux, Ce diadème clairvoyant dont elle s^ést plue à ceindre la lite de la mouche. Il semble, â qui contemple la création sous tous ses rapports, que la délicatesse essaie partout de l'emporter sur la magnificence. L'oeil de la baleine ou de l'éléphant présente i l'examen des détails que leur petitesse ^dérobe â l'œil de l'observateur; et ces détails ne sont pas, â beaucoup près, les derniers où le travail s'arrite; et ces mêmes parties, et celles dontelles se composent, se retrouvent dans la rétine, dans la cornée du moucheron , que dis-je ? de l'animalcule dont, avant les inventions de l'optique, on n'avait pas soupçonné l'existence !
A mesure que le microscope s'est perfectionné , on a vu la vie poindre de toutes parts. Les moindres atomes sont devenus des mondes habités, et les moindres gouttes de liqueur des mers poissonneuses, et tous ces êtres imprévus ont des organes dont les moindres pièces sont à leurs masses totales dans les mêmes proportions que chez les animaux gigantesques : car enfin ils ont leurs besoins, leurs intérêts « leur instinct, leurs mœurs, leurs amoujrs, leurs guerres^ ib s'agitent, ib se nourrissent, ib se conservent, ib se reproduisent. C'est un monde aussi réel que le nôtre, aussi ancien que le nôtre ; un monde qui a peut-être au-dessous de lui d'autres mondes qui lui sont ce qu'il est pour nous.
Oserez-vous croire, après cela, que la nature né
DESCRIPIIONS. 1^5
quelque chose? Non, elle est la méikieen tout; et un tourbilloa d'atomes confusément agités au gré du moindre sou£3e, n'est pas plus indifférent pour la puissance qui les régit que tout un tourbillon solaire ^ un grain de poussière est pesé aussi rigoureusement dans le devis de la création , que Tastre qui roule dans les cieux j il presse, il cède, il résiste, il influe sur ce qui l'entoure 5 il exerce, en raison de sa masse, tous les attributs qui appartiennent ^ la masse totale de la matière 5 la nature ne l'abandonnera pas plus au hasard que le globe de Jupiter ou de Saturne. £n efiet, supposez-le, ce grain, de plus ou de moins dans la somme totale des choses , tout s'en ressent, tout est changé y et l'uni?ers cesse d'ttre ce qu'il est. Soufflées. Le Libre Arbitre.
L' Apollon du Belvëder , ou le Génie dans l'art statuaire.
Lb génie , dans l'art statuaire en particulier, choisit de nobles sujets, agrandit, élève, anime tous ceux qu'il traite ; il distingue dans une action le moment, les pen^ sées, les monvemens de l'âme, les plus capables de produire de grands effets ; il exprime beaucoup avec peu de figures; il apprécie toutes les convenances; il allie la richesse avec la simplicité, l'énergie de l'expression avec la beauté des fermes. Ce n'est pas tout : le génie saisit avec la phis exacte justesse la forme des corps telle qu'elle est; il sent vivement tons les contours, tous les reliefs, toutes les demi-teintes, et reporte le tout sur son ouvrage aussi vivement qu'il l'a saisi. Il peut choisir avec sûreté, parce qu'il voit tout; il voit tout, parce qu'un amour toujours renaissant attache ses yeux sur son modèle. Ni la fatigue, ni même ses erreurs ne le rebutent dans l'exécution. Sa passion va redo.ublant depuis le com-* mencement de l'ouvrage jusqu'au poli. Honteux de se trouver inférieur à la nature, il brise sa figure et la re- I.— a8. 10
commence, et, forcé enfin de la kiiser échapper Se tes mains, il lui dit encore i n Tu nVa qu'une méprisable « argile. »
Représentons-oous Tâme, le feu dupoè'te sublime qui a modelé T Apollon» Elévation de pensées égale à la hauteur de son sujet, chaleur la plus soutenue, la plus active qui puisse çmbraser un artiste ; amour passionné du beau qui cherchait sans cesse la perfections et qui dirigeait dans chaque mouvement une main obéissante et réfléchie; goût épuré qui, parmi des formes padaites^ savait chQisir les plus convenables au dieu toujours jeune, toujours radieuse, dont Tartiste formait l'image i taUos étaient les facultés, le^ lumières de cet homme divin. Nous n'a* vous rien à lui pardonner, parce que sa propre critique ne lui pardonnait rien. Il s^est montré l'égal de luimême dans les détails élégans et dans le noble ensemble de sa statue. Diaprés des modèles humains, il ne pouvait représenter qu^un homme, mais cet homme est si beau, qu'il parait une divinité. Par un effet de sa pose majestueuse, et par l'opposition de son léger manteau, le Dieu est resplendissant de lumière» Il est nu, et nHnspire que le respect. Il marche sur la terre, et semble pouvoir la quitter. On voit à son mouvement ce qu'il vient de £àire ; on reconnaît la pensée qui coule dans son esprit L'ignorant qui le regarde s'émeut i trouve en soi , pour l'admirer, un sens qu'il ne se connaissait point. L'homme savant dans les arts, chaque fois qu'il le considère , re^ connaît avec étonnement qu'il n'en avait point encore senti toute la perfection; plus il a de connaissances, plus il y découvre de vérité, de finesse, de grandeur, de beautés toujours nouvelles. Prodigieux effet et de la sublimité de la pensée, et de la fidélité de Timitatîon dans l'art statuaire, voilà le génie 1
Emaric David. lUchmvhss wr VAftUaiMiny anvrQgfi cornmni par PlnsHàU en i8na«
OESCRIPTION& 14;
LeLaocooBL.
Saisi par d^énonnes serpens qui Fenchaînent, qui l'oppressent, qui 3ont prêts à Tétouffer ; plein d'une vigueur que la force des serpens surmonte , et qui doit bientôt défaillir, Laocoon, dans cette lutte mortelle, fait voir, par des mouvemens énergiques , mais décens et retenus , la grandeur de son âme et son respect pour les Dieux. Les nœuds que forment les serpens autour de ses 61s, les soulèvent et les attachent contre lui : il ressent leurd souffrances, Ses yeux cherchent le ciel, sa douleur est profonde; elle est noble. Il se plaint, il ne crie pas. Dans le soulèvement et la contraction de tous ses muscles, la vérité, la beauté des formes n'ont été altérées en rien* la vie et la douleur circulent dans tous ses membres, et tous présentent l'image de la beauté. Les septi^ mens difierens qui agitent les enfans et le père produisent des mouvemens variés , qui développent partout des beautés nouvelles. L'artiste^st arrivé par conséquent au sommet de Part, puisqu'il a excité la pitié, l'amour et l'admiration par la représentation fidèle de la vie, de la beauté, de la douleur et de la vertu (i).
Le uAvle.
Les Arbres et les Plantes ibnëntires.
.La nature a planté dans tous les sites du globe des végétaux propres à changer en parfum le méphitisme de l'air, et à servir de décoration aux tombeaux par leurs formes mélancoliques €t religieuses. Parmi les plantes, la
(i) Teyef Ufims fnuêfûim el £9çm9§ lâHmé mmmnêê et »»t.ll.
i48 DESCRIPTIONS.
mauve rampante avec ses fleurs rayées de pourpre, et ^asphodèle avec sa longue tige garnie de belles fleurs blanches ou jaunes j se plaisent à croître sur les tertres funèbres. C'est ce que prouve cette inscription gravée sur un tombeau antique : « Au dçhors je suis entouré de « mauve et d'asphodèle , et au dedans je ne suis qu^un ca- «r davre. » Les fleurs de l'asphodèle produisent^des graines dont les anciens croyaient que les morts faisaient leur nourriture, et dont les vivans tirent quelquefois parti* Suivant Homère , après avoir passé le Styx , les ombres traversaient une longue plaine d'asphodèles.
Quant aux arbres funéraires, j'en trouve de deux genres, répandus dans les divers climats : tous deux ont des caractères opposés. Ceux du premier laissent pendre jusqu'à terre leurs branches longues et menues, et on les voit flotter au gré des vents. Ces arbres paraissent comme échevdés , et déplorant quelque infortune : tel est le cazarina des tles de la mer du Sud , que les naturels ont grand soin de planter auprès des tombeaux de leurs ancêtres. Mous avons chez nous le saule pleureur ou de Babylone : c'était à ses rameaux que les Hébreux captifs suspendaient leurs lyres. Notre saule commun , lorsqu'il n'est pasétété, laisse pendre aussi l'extrémité de ses branches, et prend alors un caractère mélancolique. Shakspeare Va fort bien senti et exprimé dans la chanson du Saule, qu'il met dans la bouche de Desdemona prête à terminer ses malheureux jours. 11 y a aussi, dans plusieurs autres genres d'arbres, des espèces à longue chevelure : teb sont certains frênes, un figuier de l'Ile-de-France , dont les fruits traînent jusqu'à terre , et les bouleaux du Nord.
Le second genre des arbres funèbres renferme ceux qui s^élèvent en obélisque ou en pyramide. Si les arbres à chevelure semblent porter nos regrets vers la terre , ceuxci semblent diriger avec leurs rameaux nos espérances vers le ciel : teU sont, entre autres, les cyprès des montagnes, le peuplier d'Italie, et les sapins du Nord* Le
DESCtIIPriONS. i49
cyprès, avec son feaillags flottant et tourné en spiraie ^ ne ressemble pas mal à une longue quenouille chargée de laine, telle que les poëtes en imaginaient entre les mains des Parques qui filaient nos destinées. Les peupliers d'Italie ne sont autre chose , suivant l'ingénieux Ovide , que les sœurs de Phaéton qui déplorent le sort de leur frère , en élevant leurs bras vers les cieux. Quant au sapin, je n'en connais point de plus propre à décorer les tombeaux : c'^st un usage auquel l'emploient firéquem* ment les Chinois et les Japonais. Us le regardent comme un symbole de l'immortalité. En efFet son odeur aroma* tique, sa verdure sombre et perpétuelle, sa forme pyra-midale qui semble fuir jusque dans les nues, et ce je ne sais quoi de gémissant que ses rameaux font entendre quand les vents les agitent, semblent faits pour accompagner magnifiquement un mausolée, et pour entretenir en nous le sentiment de notre immortalité.
Plantons donc ces arbres pleins d'expressions mélancoliques sur les sépultures de nos amis. Les végétaux sont les caractères du livre de la nature , et un cimetière doit être ane école de morale. C'est 14 qu'à la vue des puissans , des riches et des méchans réduits en poudre , disparaissent toutes les passions humaines, l'orgueil, la cupidité, l'avarice, l'envie} c'est là que se réveillent les seutimens les plus doux de l'humanité, au souvenir des enfans, des époux, des pères, des amis ; c'est sur leurs tombeaux que les peuples les plus sauvages viennent apporter des mets, et que les peuples de l'Orient distribuent des vivres aux malheureux. Plantons-y au moins des végétaux qui nous "en conservent la mémoire. Quelquefois nous nous élevons des urnes , des statues ; mais le temps détruit bientôt les monumens des arts, tandis qu'il fortifie chaque année ceux de la nature. Les vieux ifs de nos cimetières ont plus d'une fois survécu aux églises qu'ils y ont vu bâtir. Ombrageons ceux de la patrie des végétaux qui caractérisent les diverses tribus des citoyens
i»o DESCRIPTIONS.
qai y reposent; qu^on voie croître sur les fosses de leurs familles ceux qui les ont fait vivre pendant leur vie, Tosier des vanniers , le chêne des charpentiers, le cep des vignerons ; mettons-y surtout des végétaux toujours verts, qui rappellent des vertus immortelles, phis utiles encore à la patrie que des métiers et des talens; que les pAlea violettes et les douces primevères fleurissent chaque printemps sur les tertres des enfans qui ont aimé leurs pères; que la pervenche de Jean- Jacques ^ plus chère aux amans que le myrte amoureux , étale ses fleurs azurées sur le tombeau de la beauté toujours Adèle \ que le lierre embrasse le cyprès sur celui des époux unis jusqu'à la mort ; que le laurier y caractérise les vertus des guerriers ; Tolivier celles des négociateurs; enfin, que les pierres, gravées d'inscriptions à la louange de tous ceux qui ont bien mérité des hommes , y soient ombragées de troënes , de thuyas, de buis, de genièvre, de buissons ardens , de houx aux graines sombres , de chèvrefeuilles odorans, de majestueux sapins. Puissé^je me promener un jour dans cet élysée, éclairé des rayons de l'aurore ou des feux du soleil couchant ^ ou des pâles clartés de la lune, et consacré en tout temps par les cendres d^hommes yer^ tueux 1 Puissé'je moi-4néme étr^ digne d'y avoir un jour mon tertre entouré de ceux de mes enfans, surmonté d'une tuile couverte de mousse! C'est par ces décorations végétales que des nations entières ont rendu les tombeaux de leurs ancêtres si respectables à leur postérité. Dans ce jardin de la mort et de la vie , du temps et de l'éternité, se formeront un jour des philosophes sensibles et sublimes, des Confucius, des Fénelon, des Addison , des Toung. Le s'évanouiront les vaines illusions du monde, par le spectacle de tant d'hommes que la mort a renversés ; le renaîtront les espérantes d'une meilleure vie, par le souvenir de leurs vertus.
Bbemaedih db SAiNt-PiBEHB. Hormonks de la Nutute , tom. L
DESCRIPTIONS. i5i
L'aspect des Pyramides d'Egypte.
La màifi an t<îâlps, et ping encoi*e celle des hoyotne* qni <nit ravagé tous les monumens de Taditiquité, n^ont rien pu jtisqttMci contre les pyramides. Là solidité de leur constractioii, et Pënonttité de leurmas^e^le» ont garanties de toute atteinte , et semblent leur assurer une durée éte^- «elle. Leè Voyageurs en parlent tous avec enthousiasme, et cet enthousiasme n'est point exagéré; l'on cdmmenctf à voir ces montagnes factices dix-huit lieues avant d*y arriver. Elles semblent s^éloigner à mesuré qu'on s^efi approche ; on en est encore à une lieue , et déjfr elle» domi-^ nent tellement sur la tête 5 qu^on croît être à leur pied; enfin, l'on y touche, et rien ne peut exprimer la variété des sensations qu'on y éprouve ; la hauteur de leur sommet^ la rapidité de leur pente, Tampleur de leur surface, le poids de leur assiette , la mémoire des temps qu'elles rappellent, le calcul du travail qu'elles ont coûté , l'idée qne ces immenses rochers sont l'ouvrage de l'homme, si petit et ai faible, qui rampe à leur pied, tout saisit k la fois le coeur et Pesprit d'étonnement, de terreur, d'humt» fiation, d*admiration, de respect. Mais, il faut l'avouer, un autre sentiment succède à ce premier transport; après avoir pris une si grande opinion de la puissance de Thomme, quand on vient à médiferl'objet de son emploi, on ne jette plus qu 'un œil de regret sur son ouvrage ; on s'afflige de penser que, pour construire ml vâin tombeau , il a ftllu tourmenter vingt ans une nation entière ; on gémît sur la foule d'injustices et de vexations qu'ont dû toûtér les corvées onéreuses et du transport, et de la Coupe, et de l'entassement de tant de matériaux.
On s'indigne contre l'extravagance des despotes qui ont commandé ces barbares ouvrages ; Ce sentiment re-^ neat ipba d'ime (bis en parcourant le» monumetts de
i5a DESCRIPTIONS.
l'Egypte : ces labyrinthes, ces temples , ces pyramides, dans leur massive structure, attestent bien moins le génie d'un peuple opulent et ami des arts, que la servitude d'une nation tourmentée par le caprice de ses maîtres. Alors on pardonne à l'avarice qui, violant leurs tombeaux, a frustré leur espoir : on accorde moins de pitié k ces ruines ; et , tandis que l'amateur des arts s'indigne , dans Alezan4rie, de voir scier les colonnes des palais pour en faire des meules de moulin , le philosophe, après cette première émotion que cause la perte de toute belle chose, ne peut s'empêcher de sourire i la justice secrète du sort, qui rend au peuple ce qui lui coûta tant de peines, et qui soumet aux plus humbles de ses besoins l'orgueil d'un luxe inutile.
VoLNBT. Voyage en Egypte.
Effet pittoresque des ruines de Palmyre^ d'Eg3rpte> etc.
Les ruines, considérées sous les rapports pittoresques, sont d'une ordonnance plus magique dans un tableau que le monument frais et entier. Dans les temples que les siècles n'ont point percés , les murs masquent une partie du paysage, et empêchent qu'on ne distingue les colonnades et les cintres de l'édifice; mais, quand ces temples viennent à crouler, il ne reste que des masses isolées , entre lesquelles l'œil découvre au haut et au loin les astres, les nues, les forêts , les fleuves, les montagnes : alors, par un jeu naturel de l'optique, les horizons reculent, et les galeries, suspendues en l'air, se découpent sur les fonds du ciel et de la terre. Ces beaux effets n'ont pas été inconnus des anciens ; ils élevaient des cirques sans masses pleines pour laisser un libre accès à toutes les illusions de la perspective.
Les raines ont ensuite des accords particuliers avec
DESCRKT^IONS. i53
leurs déserts, selon le style de leur architecture, les lieux où elles se trouvent placées , et les règnes de la nature , au méridien qu'elles occupent*
Dans les pays chauds, peu iarorables aux herbes et aux mousses , elles sont privées de ces graminées qui décorent nos châteaux et nos vieilles tours; mais aussi de plus grands végétaux se marient aux plus grandes formes de lear architecture. A Pahnyre, le dattier fend les tàet i'homnus et de Uons- qui soutiennent les chapiteaux du tempie du SoieiL Le palmier remplace de sa colonne la colonne tombée ; et le pécher, que les anciens consacraient k Harpocrate , s'élève dans la retraite du silence. On y voit encore une espèce d'arbre , dont le feuillage échevelé et les fruits en cristaux forment, avec les débris pendans , dfi beaux accords de tristesse. Une caravane , arrêtée dans ces déserts , y multiplie les effets pitto. resques. Le costume oriental aUie bien sa noblesse à la noblesse de ces ruines ; et les chameaux et les dromadaires semblent en accroître les dimensions , lorsque , couchés entre de grands firagmens de maçonnerie, ces énormes animaux ne laissent voir que leurs têtes fauves et leurs dos bossus.
Les ruines changent de caractère en Egypte ; souvent elles étalent , daps un petit espace, toutes les sortes d'architecture et toutes sortes de souvenirs. Les sphinx et les colonnes du vieux style Egyptien s'élèvent auprès de l'élégante colonne Corinthienne* Un morceau d'ordre Toscan s'unit à une tour Arabesque. D'innombrablesdébris sont roulés dans le Mil, enterrés dans le sol , cachés sous l'herbe : des champs de fèves , des rizières , des plaines de irèfles , s'étendent à l'entour. Quelquefois des nuages, jetés en ondes sur les flancs des ruines , les par** tagent en deux moitiés : le chacal , monté sur un piédestal vide, allonge son museau de loup derrière le buste d'un Pan à tête de bélier : la gazelle, l'autruche, l'S>is, la gerboise, sautent parmi les décoidl>res| et la poule sul*-
ïH DESCRIPTIONS.
tane t'y tient immobile, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de porphyre*
La vallée de Tempe , les boU de TOlympe, les odtes de l' Attique et du Péloponèse ^ étalent de toutes parts les ruines de la Grèce. Là^ commencent à paraître les nkoutset, les plantes grimpantes et les fleurs saxatiles; une gdirlande vagabonde de jasfdin embrasse une Yénus antique, comme pour lui rendre sA ceinture. Une barbe de mousse blanche descend du menton d\ine Hébë; la pavot crott sur les feuillets du livre de Mnëmosyne, aimable symbole de la renommée passée , et de Poubl) présent de tes iieut. Les flots de l'Egée qui viennent expirer soQs âé croulana portiques, Philomèle qui sé plaint^ Alcyon qui gémit ^ Cadmus qui roiile ses an*^ neaux autour d'un autel, le cjrgne qui fait son nid dans le sein d'une Léda i tous ces accidens , produits par Us Grâces ^ enchantent ees poétiques débris. Un souffle divin anime encore la poussière des temples d'Apollon et des Muses, et le paysage entier, baigné par la mer^ ressemble au beau tableau d'Apeiles^ consacré à Neptune, et suspendu à ses rivages*
ChateAUBEiAND. Génie du ChrisUamsme.
Les Ruines de Paimyre.
Lk soleil venait de se coucher ; un bandeau rougefttre marquait encore sa trace à Thoriaon lointain des monts de la Syrie : la pleine lune, à Totient, s'élevait sur un fond bleuâtre aux planes rives de l'Euphrate ; le ciel était pur, l'air calme et serein ; Téclât mourant du jour tempérait l'horreur des ténèbres; la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée ; les pâtres avaient retiré leurs chameaux ç l'œil n'apercevait plus aucun mouvement sur la plaine monotone et grisâtre) un vaa«e nlcuce régnait sur le désert; seulement, h de longs
DESCRIPTIONS. iSS
intervalles 9 l'on entendait les lugubres cria de quelques oiseaux de nuit et de quelques ehacals*,*. L'ombre croissait 9 et déjà, dans le crépuscule, mes regards ne distin-* gnaient plus que les fiintômes blanchAtres des colonnué et des murs.... Ces lieux solitaires, cette soirée paisible^ cette scène majestueuse , imprimèrent à mon esprit im recueillement religieux. L'aspect d'une grande cité dé^ serte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l'état présent, tout éleva mon coaur k de hautes pensées^ Je m'Assis sur le tronc d'une colonne ; et là , le coude appujé sur le genou , la tête soutenue sur la main , tantAt portant mes regards sur le désert , tantôt les fixant sur les ruines , je m'abandonnai à une rêverie profonde.
Ici , me dis-je , ici fleurit jadis une ville opulente ; ici fut le siège d'un Empire puissante Ouï, ces lieux ^ maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte , une foule active cirooklt dans des rotties au-' jôurd'hui solitaires : en ces murs ^ où règne un morne silence « retentissaient sans casse le bruit des aru et les cris d'allégresse et de Mtes ; ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers ; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples; ces galeries écroulées dessinaient les places publiques! Là, pour les devoirs re^iectaMes de son culte, pour les soins touchans de sa subsistance) affluait un peuple nombreux. Là, une in-* dustrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l'on voyait s'échanger la pourpre de Tyrpour le fil précieux de la Séfique^ les tissus moelleux de Oaehetnin pour les tapis fastueux de la Lydie , l'ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes, l'or A^Ophyr pour l'étaim de Thulé !
Et maintenant voilà ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre squelette i Voilà ce qui reste d'une vaste domination ^ uit souvenir obscur et vain I Au con-* cours bruyant qui se pressait sous ces portiques, a succédé une solitude de mort. Le siience des tombeaux s'est sub-
i56 DESCRIPTIONS.
stitué aumurmuredes places publiques. L'opulence d'une cité de commerce s'est changée en une pauvreté hideuse. Les palais des Rois sont devenus le repaire des bêtes fauves ; les troupeaux parquent au seuil des temples , et les reptiles immondes habitent le sanctuaire des Dieux!..* Ah! comment s'est éclipsée tant de gloire!... comment se sont anéantis tant de travaux!... Ainsi donc périssent les ouvrages des hommes! Ainsi s'évanouissent les Em* pires et les Nations (i) !
Yoluet. Les Ruines,
Ruines de Nicopolis.
Le théttre d'ApoUon , nom répété machinalement par les paysans , est adossé i la base des montagnes de la Gassiopie; ses, hautes murailles, qui entourent les débris de la scène , l'annoncent de Imn , et attirent les premiers regards, du voyageur. La grandeur Romaine respire encore dans ce monument. Son style colossal, les larges briques de ses murs , les grandes pierres de ses gradins écroulés, couverts de noms grecs et latins, annoncent jusque dans les ruines de ses ouvrages la majesté da Peuple-Roi. Mais, hélas! tristes restes des fastes de la gloire, dix-huit siècles ont passé, > les Romains ne sont plus : encore quelques retours des années, et ces décombres eux-m6m£S auront disparu. Le théâtre , qui re* tentissait des acclamations du peuple lorsque le voile de pourpre s'élevait au-dessus des spectateurs , ne répond plus qu'aux glapissemens sinistres des chacals. Le loup féroce et le serpent venimeux habitent sous les voûtes , et les bancs réservés aux sénateurs sont couverts de hautes fougères. Les épines et les ronces hérissent le palais des Césars, et les hallters remplissent la salle brillante des
(i) YoyM, Tabiemix en vers, deax morceaux de oe genre.
DESCRIPTIONS. iSj
festins. Près de là , l'eau des Thennes arrose les chapiteaux d'une église gothique renversée sur les débris d'un temple auquel elleayait succédé. On moissonne dans l'Agora 1 des chèrres errent sur les plates^formes de l'Acropole, autrefois garnies de batistes et de catapultes. Le Temps a brisé les autels de César, et confondu la divinité d'Auguste, que la basse adulation avait osé placer dans kscieux, quand la terre l'accusait des meurtres , des assassinats, des proscriptions et des crimes dont il ne cessa de se souiller que lorsqu'il n'eut plus d'ennemis à immoler à sa vengeance.
PouCQUBViiXB. Voyage en Grèce, chap. XXXIII.
L'Âmërique méridionale.
Au midi de l'isthme de Panama )e trouvai la culture, les arts, les richesses qui naissent du travail de Thomme, moins développés qu'au nord ; mais la Providence a fait darantage pour ces régions équinoxiales où la nature, prodigue de trésors, semble avoir reculé les limites de sa puissance. Figurez- vous le* beabadj ce géant de la végétation, reposant sur un tronc de cent pieds de eirconférenée, comme ^ur une tour inexpugnable , et les cimes des bois élancées dans les airs k deux cents pieds de haut. Là se balancent l'arbre à cire et le bambou; l'acajou et le campêche étalent partout leurs précieux rameaux ; des bosquets du myrte qui donne le piment tapissent les hautes régions 9 et, sur une échelle de sept cents lieues, le Unkina décore le flanc des Andes» Avide de produire, la terré se hérisse de cactus gigantesques, de lauriers, de daturas, d'arîsloloches aux larges feuilles, d'orchidées aux vives nuances, lianes grimpantes qui courent suspendre leur parure aux escarpemens des monts ou à U tige altière des arbres. Le front couvert de ces gair«
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laadfls, le cyprès, charge defiMbs, rappelle ces graaclaprêtres de Tantiquité qui portaient sur leur tête blanchie une couronne de roses 5 et le palmier, ayec sa taille élé* gante, qu'entourent œs fiestons royageurs, se prête, mieux encore qu^e dans les plaines de l'Asie, aux brîlUntca images de la galanterie orientale. Il n'est pas jusqu'aux forêts, yieilles comme la terre qui les porte, où l'oeil ne voie de toutes parts s^ épanouir de brillans calices. Cependant, malgré ce luxe de couleurs et de parlums, eliee étonnent, ou, pour mieux dire, eUes effraient par leur caractère de grandeur et de majesté. Qui diva jamais l'horreur mystérieuse de ses profondeurs, qu'animent seuls les rmgissemens du tapir et du couguard , où Pécareuil , le singe qui n'est que gracieux , et celui qui , terrible, fait horreur à l'homme de sa ressemblance, courent de branche en branche d'un bout de Thémisphère ù Tautre. En présence de telles scènes , je compris que le culte druidique, dans un temps où l'Europe , vierge encore, avait sans doute quelque chose de cette magnificence primitive , chercha la Divinité au fond des forêts , et ne permit pas d'autre sanctuaire è la foi des peuplée. Mieux parée que le Mexique, cette teive enchantée lie doit pas seulement è sa Cordilière le bienfait de posséda* en même temps toutes les sonesi Etabli è de certainee élévations, Thomme voit, du milieu des rochers qui bordent sa demeure, une Asie s'étendre k ses pieds^ une Europe l'entoure, et un Groenland s'enfonce att*»desstts de lui dans le séjour des nuages. Chacune de ces ccmtréas se présente à ses regards avec les fonnes végétales qui la distinguent) les eaux, les bois, les airs sgnt peuplés des hôtes de tous ces climats jusques aux limites de la fécondité. Plus loin, des trompes de vigognes et quelquefois des chevaux , des lamas, des bosufii sauvages , perdus dans leur fuite, des lions, des ours attachés aux pas de la proie qui les égare, U rencontmnt à la région des neiges étemelles, avec le sphinx et le colibri emportés
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p«r lei oragM Ping Ion encore , painleU le Chimboraço, règne le condor : ce roi des airs, embrassant dans son Tol les climats les plus contraires, part des sables ardens du rivage , pour aller sur les confins de notre aimosphèfe planer 1 des hauteurs où nos nacelles aériennee ne pourraient pas le suivre, comme s'il prenait k tâche de justifier par son essor audadmx l'allégorie ps^fenne qui donna l'aigle pour symbole au Bien des régions éthèrieê. Les plateaoïc de Rîo-Bamba, de Quito, du Pérou, sont plus ëkvés que celui d'Anahuac. Il n'est donné qu'aïuac Alpes de l'Amérique méridionale de porter des oulturas, des villes 9 des universités florissantes , au niveaa du pic de TénérifiTe. Là s^élèvent les cimes les plus escarpées et les Tolcane les plus foimidables de la terre ; là se rencontrent des abtmes effroyables que le voyageur franchit sur un poul mobile de bambou^ là des fleuves tout entien roulent en cascades immenses*
Los ruines des monUgnes renversées sur elles*fflAiiies attestent les convulsions souterraiiies qui les ont détmiies, peut-être après les avoir formées^ tant d'împQsans speo^ tacles, a« milieu desquels brillent partout l'industrie et le luxe de l'Europe, donnent à l'Amérique méridionale m earaotàre inexprimable de grandeur et dévie» H semble qne la nature , encore jeune et sauvage, montre (tai# ces contrées tonte sa foroe^ toute sa majesté premlèi«, ee ne dédaigne pas d'emprunter aux arts de l'ancien monde ime parure de plus.
»• A. BB SAKTAylKr.
Le Khan ou Klarvanserai
On appeik du mof générique Khan tous les lieux publics où les voyageurs sont admis ) on donne plus pai^ ticaliènrementle nom de KiamtnwePaitxm bâtimens assez vastes pqurreceroir de nombreusee troupeedemâKhends^
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nommées Kiaroan^ et que noas appelons asses improprement Caraçanes. Ces édifices sont dus, presque tous , à la piété des pachas ou des riches particuliers qui les ont £ût construire , et les ont placés sous la sauvegarde de la religion , en consacrant à des mosquées le modique revenu qu^on en retire.
Les Kiar^anserais sont presque toujours formés de quatre bâtimens qui renferment une vaste cour : au rezde-chaussée sont des écuries et des magasins; l'étage supérieur est divisé en un grand nombre de chambres ; elles ont presque toutes une cheminée, et communiquent par une galerie extérieure ; au milieu de la cour est une fontaine abondante et richement décorée; de magnifiques platanes en ombragent le pourtour, et présentent leur abri aux voyageurs fatigués. C'est un spectacle intéressant que celui d'un Khan , lorsque, vers la fin da jour^ plusieurs caravanes arrivent de divers endroits pour y passer la nuit : de longues files de chameaaz viennent y déposer leurs charges précieuses ; une foule de cavaliers les accompagnent ou les suivent ; ils ont des vétemens variés, des armes, des figures différentes. Le mouvement est général 5 on parle à la fois plusieurs langues ; on se retrouve avec surprise; on se reconnaît avec joie ; les uns prc^osent des marchés , les autres s'interrogent sur les dangers de la route \ toutes les nations , toutes les religions se rapprochent pour leur intérêt commun. Un vieillard, inspecteur du Khan, chargé d'y maintenir le bon ordre, est assis À Tentrée ^ il accueille les voyageurs, leur rend le salut et les vœux quHk lui adressent; il s'informe de ceux qu'il n'aperçoit point encore : tous se félicitent de le revoir^ et le traitent avec égards ; il veille aux intérêts de ses bêtes, assigne les places, prévient les discordes. Et si , à la suite de ces riches convois, venus des régions lointaines , il se trouve , par un contraste trop fréquent, quelques malheureux dénués de tout , au nom de Dieu et de Mahomet, ils sont traités comme des frères qui
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achèvent pins Uboneosem^t que d'autres le pèlerinage de la vie. Ils n'ont pas craint d'entrer; sur la porte ils ont lu ces mots, gravés en lettres d'or :
Le paradis est à ceux gui nourrissent j pour f amour de Dieu^ les malheureux sans ressources^ les orphelins et les esclaves.
Bb Choiseul-Gouffibr. Voyage Pittoresque de la Grèce.
Les Mœurs hospitalières de FOrient.
A t' ASPECT de tels monnmens , pourrait-on ne pas arrêter quelques instans sa pensée sur l'origine et les pratiques diverses de cette vertu de l'Orient, qui semble s'unir â l'enfance du Monde ? C'est surtout dans les contrées où les mœurs ont conservé leur simplicité originelle, c'est sous les tentes de ces nomades, riches de leurs nombreux troupeaux, et heureux de leur indépendance, qu'on retrouve les habitudes patriarcales; qu'on croit voir encore Abraham, oubliant le poids des années pour courir au-devant des voyageurs inconnus, et les conjurer de ne pas dédaigner sa demeure; ou ce pieux Israélite, modèle de bienfaisance, qoi charmait sa captivité en soulageant le mal-^ heur de ses frères. Dans des lieux où se retrace ainsi la vive image d^ ces mœurs antiques, le voyageur accueilli, secouru, bénit la fidélité de ces peuples aux pieux usages de leurs pères ; il souhaite que le malheur ne puisse les atteindre, que son hôte généreux ne soit jamais réduit à s'écrier comme Job succombant â l'excès de ses douleurs : « Je n'ai pourtant pas laissé l'étranger hors de ma demeure, et ma porte fut toujours
ouverte aux voyageurs. »
En efiet, tous les Arabes pourraient encore au jour* I.— a8. Il
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d'hnî prendre, comme Job, le Ciel i témoin de leur attachement k ces principes révérés; les usages qui leur sont particuliers remontent, comme eux, jusqu'aux premiers âges du Monde. Le voyageur^ après quelques expressions réciproques de bienveillance, offre un léger présent, toujours reçu avec un sentiment religieux : un don considérable serait repoussé comme une insulte ; et si, â la fin d'un long voyage, il se trouve avoir distribué les productions du sol ou de Tindustrie de son pays, dont il avait eu ie soin de se munir, c'est alors une fleur, une simple branche d'arbuste, cueillie près de la maison, qu'il présente en entrant. Cet acte seul est une formule qui sollicite un asile, et qui est toujours entendue. Of&ir la feuille verte est, pour ces peuples, synonyme de demander l'hospitalité; les serviteurs, les enfans s'empressent autour du Mussafir(i)j on dirait qu'il apporte une heureuse nouvelle; on se fait un sujet de joie de sa présence ; et déjà il est bien sûr que rien ne sera négligé de ce qui peut luirendrc son séjour agréable $ c'est un devoir rigoureux de le garder au moins trois jours , de tuer pour lui l'agneau le plus gras ; le Mussafir est invité à porter le premier b main au plat, i se croire le maître de la maison; et, d'après un usage général , c'est lui qui doit faire lea hoa^ neurs du repas qu'on lui donne ,, et offrir le pieniier morceau i celui qui le nourrit : son hôte le remercie d'avoir choisi sa demeure, et se félicite du bonheur dont cette préférence lui semble le présage.
Les Arabes Bédouins, eux-mêmes, toujours prêts pour le pillage, qu'aucun lien n'unit aux autres nations, qui dépouillent sans pitié les caravanes traversant les déserts, et poursuivent le voyageur fuyant à leur aspect^ qm lo
( I ) Primitivement en arabe ie voyageur, Pitrangeri {/yo$| ho^^et, hôte, celui que i*on reçoit, même un parent^ un ami. Ce titre indique toujours un devoir. Un ministre étranger est appelé, dans les pièc«i officieUes, le Mussafir très-hvnor^ de U Sublime-Porte.
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croient le droit de reprendre par U force l'antique héri* tage dont ils furent, diaeatf-ila, in)ufteinent dépouillés dans la personne d'Ismaèl, semblent tout k coup^ par une étonnante opposition» oublier leur caractère, pour exercer la plus noble et la plus courageux hospitalité* Jamais aucun d'eux n'abandonnera l'étranger qu'il 'aura reçu; la famille entière périra plutôt pour le défendne, pour se préserver de l'affiront d'avoir laissé insulter un de ses hôtes s et, à l'abri de ce titre sacré t le voyageur traversera le déaert au milieu des hordes ennemies, protégé à la fois par l'honneur et la religion. Tous s'iudigne* raient de la aeule idée de trahir le malheureux qui se serait réfugié sous leur toii^ qm aurait touché le pan de kurrobe«
Le même Sentiment et la même Vertu dans les lies de la Grèce.
Lbs Musulmans ont tous ce» mômes principes* Le nom de Mussqfir est à la fob une sauvi^arde et un titre dlionneur que les plus fanatiques ne refusent pas aux Chrétiens. Pour être l'objet de kur intérêt, il suffit d'être loin de sa terre natale : tout déplacement est en effet un malheur aux yeux de ces hommes qui trouvent la félicité dans le repos, et ne peuvent même concevoir le but de nos brillaïUes agitations. Tandis que, parmi nous, le voyageur est souvent rhonune heureux dont on envie le sort, U est constamment pour ces peuples un ittfÏDrtané i secourir, un asgrigaieur jeté sur une côte lointaine. On sent bien, ce^endaxU, que l'hospilalité en honneur chez touslespeuplesdel'Orient, quelle quesoit learcroywee, doit recevoir une teinte particulière des attQcs de chacun de œs peuples* GbesXes Arabes^ elle porte l'«mpceîate de Jrar aîmpUcîté et de leur indépen*