‹ Leçons françaises de littérature et de morale (volume 3)Chapitre 73 sur 141 · BOURDALOUE · texte numérisé non relu

BOURDALOUE

La Dureté envers les Indigens.

On accompagne souvent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux ; en leur tendant une main secourable, on leur montre un visage si dur et si sévère, qu'un simple refus eût été moins accablant pour eus qu'une charité si sèche et si farouche j car la pitié, qui paraît touchée de leurs maux , les console presque autant que la libéralité qui les soulage. On leur reproi hc leur force, leur paresse, leurs mœurs errantes et vagabondes; on s'en prend à eus de leur indigence et de leur misère ; et, en les secourant, on achète le droit de les insulter.

Mais s'il était permis à ce malheureux que vous outragez de vous répondre; si l'abjection de son état n .1 \iii pas mis le frein de la honte et du respect su langue : « Que me repnx liez vous? vous dirait-il; une

(i) Voyez t. II.

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36a MORALE RELIGIEUSE,

Itfémfl sujet.

Dans le monde, dans ce séjour ou l'intérêt Ml si vil, l'ambition si active, les plaisirs si variés, la mollesse si raffinée, sait-on s'il y a des misérables sur la terre .' veuton même le savoir ? Cotte idée laisserait dans l'esprit un souvenir inquiétant et douloureux , répandrait dans l'âme une trisle.sse importune, empoisonnerait les douceuis des plaisirs. On y écarte avec soin ce qui porte l'image de 1 infortune ; on n'v veut voir que les heureux. Et que deviendront les pauvres? les sources les plus abondantes leur sont fermées. Ou iront-ils puiser? ils ne trouveront partout que des yeux qui se détournent, des barrières qui les arrêtent, i\t;s mains qui les repoussent.

L'indigence est-elle donc un auallième qui effare en eux le caractère d'homme, le titre de chrétien, l'eutpreintede la Divinité même? Et pourquoi les exclure de la société, pourquoi les bannir de leur propre patrie .' qu'onl-ils fait:1 Helas! sont-ce des scélérats infâmes? Jielas! peut-être ne sont-ils pauvres que parce qu'ils sont vertueux. Sont-ce des ennemis furieux qui en \ eulent à vos jours ? ils n'ont contre vous d'autres armes que les pleurs; ils songent plus h vous toucher qu'à vmm nuire. Sont-ce îles e\a< leurs odieux qui viennent vous dépouiller de vos rich< SS.es ' quelque avidité qu ils montrent, la plus légère aumône les satisfera. Riihe; Voluptueux, assis;» (les tables i bardées de mets les plus délicats, PU La/ares qui voua importunent de loin par leurs cris ne VOUS <!i ■mandent que l< s miellés qui tombent de vos tables. Si-nt-re enfin des monstres e\e< rabhs qui fassent borreur S, la n.iture ;' ils sont tout i e qu il taul pour inleresser des âmes généreuses ; ils sont hommes, ils vous doivent être i hers ; ils sont malheureux, ds doivent être respectables. Ce serait à des mal-

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3(>4 MORAL»- RELIGlEUSf ,

ennemis cl ses rivaux, c'est le plaisir d'un tyran. De ions Les avantagé! de la grandeur ( pcrmettea-nom cet aveu), nous n'envions que le pouvoir de faire <]<■< heureux , »'i

iiimi'. in1 m»u haï ions aux puissana dn siècle que La volonté d'en faire. Négligeriez-vous un privilège si rare, et qui vous rendrait, pour ainsi dire, Les .Dieux des autres hommes (1)?

L'Abbé PoULLE. Exhortations sur P Aumône.

L'Emploi des Richesses.

Comme riches , la Religion vous apprend à craindre el à respecter les richesses : elles sont en effet , ou les pins grands de tous Les maux , ou les plus grands de touchions. Quand la cupidité cherche à se les procurer, il n'y a plus de sûreté parmi les hommes, l'amitir es» indignement trahie , la droiture et la bonne foi disparaissent , le sang coule de toutes parts , les poisons se préparent, la nature devient féroce. Quand l'avarice les entasse et les resserre, l'industrie utile est découragée, les arts nécessaires languissent, les maisons de miséricorde tombent , les pauvres meurent. Quand la volupté ou le luxe les dissipe, les mœurs ne sont plus, le mariage n'est que 1 annonce du divorce, les différentes conditions se confondent, le superflu absorbe le nécessaire, une fausse magnificence couvre une misère générale , les grands se ruinent et cessent d'être grands, la nation baisse ; on cherche en vain l'ancienne dignité et 1 dîne des aïeux, on ne trouve dans leurs descendans que leurs noms et leurs titres.

Mais quand la chante distribue les richesses, elles sont alors la toute-puissance «le L'homme; elles créent t poui ainsi dire, un monde nouveau dans Tordre physique: elles

(1) Voyez Définitions, même sujet.

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366 MORALE ELEUGIEU8B,

faut leur donner al («in t <• eu se déclarant pour elle, nous l'abandonnons. Ainsi, toute noire m-- M DâSSC à def. aux autres, à nous accommoder à leurs passions , à suivre Icms exemples. La complaisance e*1 le grand ressort de

toute noire conduite ; el , n ayant peut clie point de vice à nous, nous devenons coupables de ceux de tous les autres (i).

Massillon.

Même sujet.

Si nous voulons nous juger nous-mé*mPs , et entrer dans le détail de nos devoirs , de nos liaisons , de nos entretiens, nous verrons que tous nos discours et toutes nos démarches ne sont que des adoncissemens de la rérite, et des tempéramens pour la réconcilier avec les préjugés ou les passions de ceux avec qui nous avons à vivre. Nous ne leur montrons jamais la vérité que par les endroits par où elle peut leur plaire ; nous trouvons toujours un beau coté dans leurs vices les plus déplorables ; et, comme toutes les passions ressemblent toujours à quelque vertu, nous ne manquons jamais de nous sauver à la faveur de cette ressemblance.

Ainsi tous les jours, devant un ambitieux, nous {tarions de l'amour de la gloire et du désir de parvenir, comme des seuls pendions qui font les grands hoffimi s : nous flattons son orgueil, nous allumons ses désirs par des espérances et par des prédit tions flatteuses et chimériques; nous nourrissons Terreur de son Imagination

en lui rapprochant des fantômes dont il se repaît sans Lui même. Nous osons peut être en général plaindre les hommes de tant s'agiter pour des choses que le hasard distribue, el «pie la mort va nous ravir demain; mais nous n'osons blâmer L'insensé qui sacrifie à celte fumée

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MORALE UELIG1! I M

Aux Ecrivains : Respect Je la Vérité.

Il est temps de respecter la vérité. Il y a deux mille ans que Ton écrit, e| deux mille an. que 1 «m flatte. Poêles, orateurs, historiens, tout a été complice de

Crime. Il y a peu d'écrivains pour fjui Ton n'ait à rougir ; il n'y a presque pas un livre où il n'y ait des mensonges à effacer. Les quatre Siècles des Arts, monumens de génie, sont aussi des monumens de bassesse. Qu il en naisse un cinquième, et qu'il soit celui de la vérité. La flatterie, dans tous les siè< les, Ta bannie des Cours; la mollesse de nos mœurs la bannit de nos sociétés ; L'effroi la repousse de nos cœurs, quand elle y veut descendre.

O écrivains ! qu'elle ait un asile dans vos ouvrages; que chacun de vous fasse le serment de ne jamais flatter, de ne jamais tromper.

Avant de louer un homme, interrogez sa vie; avant de louer la puissance, interrogez votre cœur. Si vous espérez , si vous craignez, vous serez vils, ttes-vous destinés par vos talens à la renommée, songez que chaque ligne que vous écrivez ne s'effacera plus ; montrez-la donc d'avance à la postérité qui vous lira, et tremblez qu'après avoir lu, elle ne détourne son regard avec mépris. Non , le génie n'est pas fait pour trafiquer du mensonge avec la fortune; il a dans son cœur je ne sais quoi qui s'indigne d'une faiblesse, et sa grandeur ne peut s'avilir sans remords.

Juger de tout, apprécier la vie, peser la crainte et l'espérance, voir et l'intérêt des hommes et l'intérêt des sociétés, s'instruire par les siècles et instruire le sien, distribuer sur la terre et la gloire et la honte, et faire i e partage comme Dieu et La conscience le feraient, voila M fonction; que chacune de ses paroles soit sacrée, que sou silence même inspire le respect et ressemble quel-

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37o MORALE RELIGIEUSK,

facultés et de sos forces, qu'il apprendra à mieux connaître les lois qui U n'hissent, et les prérogatives dont elle jouit; r'est la qu'il découvrira les rauses des progrès obtenus et des écarts commis; c'est là qu'il puisera des rôties certaines pour apprécier le mérite ou les inconvéniens des diverses méthodes, qu'il verra se peindre sous une forme sensible toutes les opérations de l'intelligence , qu'il observera les secours mutuels que les sciences se sont prêtés les unes aux autres, leur commune subordination à l'égard de (eue science qu'on a justement nommée la science-mbre ; c'est là enfin qu'il poin i.i apprendre à juger les dii erses doctrines, non plu» seulement par leurs principes, mais encore par leurs effets; à reconnaître et à circonscrire le domaine réel de la philosophie, à découvrir les vides et les desiderata qui restent encore à combler, et surtout à distinguer par des caractères positifs la fausse philosophie de la véritable.

Si les moindres phénomènes de la nature matérielle nous offrent un intérêt toujours renaissant, pourrionsnous demeurer indifférens au spectacle des plus beaux phénomènes de la nature morale, des opérations de cette raison qui est comme le reflet de l'intelligence suprême, et qui semble interposée entre le Créateur ei la création , pour révéler l'un à l'autre, pour expliquer celle-ci par l'idée de celui-là.

De GÉRANDO. Histoire comparée des Systèmes de Philosophie, chap. Ier.

De la Révolution Opérée dans la Philosophie par Descartes.

Il est aisé de compter le.s hommes qui n'ont pensé d'après personne, et qui ont fait penser d'après eux le genrfl humain. Seuls el L lèle levée , ou les voit marcher sur les hauteurs; tout le reste des philosophes suit comme un troupeau. N'est-ce pas la lâcheté d'esprit

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37a MOUAU- KELIGIEUSE,

Ce furenl donc le courage el la fierté d'un seul esprit qui causèrent dans les sciences cette beureuse et mesnor

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tages avec une superbe ingratitude. Ufallail sua sciences nu homme qui osai conjurer ton! seul ev< inie

contre les anciens tyrans de Is raison, qui osât fouler sus pied ■ ces idoles que iant de rifct les avaient adorées* Descartes se trduvail enfermé dans l<- Labyrinthe a tous les autres philosophes : mais il le lit Ini-méme «les . ii il l'enrôla «frayasat ainsi nne route nouvelle à la raison captive (i).

I< I*. (xUÉNARD, Jésuite. Discours couronné a V Académie J ru /t^ aise en 17SS.

Les bornes que la Religion doit mett n l l'Esprit philosophique.

Quelles sont, en matière de religion, les borai doit se renfermer l'esprit philosophique? il est aise de le dire : la nature elle-même l'avertit à tout moment de sa faiblesse, et lui marque en ce genre les limitas étroites de son intelligence. Ne sent-il pas à chaque instant, quand il veut avancer trop avant, ses yetu s'obscurcit .1 son (lambeau s'éteindre? C'est là qu'il faut s'arrêter; la Foi lui laisse tout ce qu'il peut comprendre : elle ne lui oie que les mystères et les objets impénétrables. Ce partage doit-il irriter la raison ? Les t haines qu'on lui donne sont aisées à porter, et ne doivent paraître trop pesantes qu'aux esprits vains et légt

Je dirai don< au philosophe : Ne nous agitez point contre 1 ei mystères que la raison ne saurait percer ; atta- « hea-vous à l'examen de 1 es vérités qui se laissent approche^ qui se laissent en quelque sorte toucher et manier, et (|iii répondent de toutes les autres j ces vérités sont des

(1) Voyez Caractères ou Portraits

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sus des autres : obser\ .item éternel . il vous montre, i tout

amour de lui Jes réritéa, mais de ti rps,

pOUf un i .lue, (|iii smit uniquement pour la rais"' qui h intéressent ni les sens ni le cœur humain. I '. ■ «lime < es idées, ou i ! leui

une teinte ['lus \i\«- : Ubre îles opinions \ . el

pensant il'ime ni;mirre (|in iT.i p p.i r t i<- 1 1 1 qu'a lui seul, il parle un lan : \\ dans le fond, mais non

ulier. qui blesserait Pareille des autres liomnn ei profond ilans ses vues, et s élevant toujours pai notions abstraites et générales, qui sont pour lui comme îles livres abrégés, il échappe à tout moment aux repartis de la foule, et s'envole fièrement dans les régions supérieures. Profitez île ces idées originales et bar.!'

la source du grand et du sublime: mais donnes du I

à ces pensées trop subtiles : adoucisses pai ment

la fierté de ces traits : abaissez tout cela jusqu'à la [ de nos sens. Nous voulons que les objets vient meltre sous nos yeux : nous voulons un vrai qui n saisisse d'abord, et qui remplisse ne de hxm*

de chaleur. 11 faut nue la philosophie, quand elle veut noua plaire dans un ouvrage de roûtf emprunte le ■ <• loris de F imagination, la vois de l'harmonie, b vivacité de

la passion. Les beaux arts, ensuis et pères du plaisir, ne dein.mdenl que la Heur et la plus douce substance de votre sagesse.

Le MÊMfc. Ibid.

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